« Tout ce qui est dans ce musée n’est-ilpas supposé être plus ou moins mort ? » Larry, futur gardien de nuit du Muséumd’Histoire Naturelle de New-York.

2007, j’ai 12 ans. Mon objectif dans la vie : réussir mon interro’ d’anglais etconvaincre mes parents d’avoir un téléphone portable. L’histoire, les musées,l’art, le patrimoine…c’est intéressant, oui, mais vite barbant. Je n’aijusque-là que très peu fréquenté les lieux de culture. J’ai même du mal à mesouvenir de ma première visite dans un musée, comme quoi celle-ci ne m’a pasmarquée. 

Le 7 février de la même année sort dans les salles ce film où les collections duMuséum d’Histoire Naturelle de New York prennent vie à la nuit tombée… Voussavez, ce blockbuster américain où Ben Stiller est le nouveau gardien qui faitface à des papis malfrats en plus de ce phénomène mystérieux. Déjà à cetteépoque, j’avais été conquise par le principe du film… Qui n’a jamais rêvé devoir des animaux naturalisés, des miniatures ou des statues s’animer et dansersur September d’Earth, Wind and Fire ?

Aujourd’hui,j’ai 22 ans. Mon objectif dans la vie : réussir à écrire cet article etconvaincre que l’avenir de la Culture se trouve dans les médiations originaleset innovantes. Ma fréquentation et mon esprit critique vis-à-vis des lieuxculturels se sont largement accrus. Non, l’histoire, les musées, l’art, lepatrimoine ne sont pas barbants, bien au contraire, ils seraient à mon sensaussi intéressants qu’un film américain au pitch déluré et bourré d’effetsspéciaux.

Enretombant un soir sur Night at the Museum, je me suis demandée si le filmdonnait une vraie image des musées. Pas d’inquiétude pour ma santé mentale, jesais bien, hélas, que les collections du Muséum de New-York ne prennent pas viela nuit, quoi que... Tout l’intérêtde la réflexion est le questionnement sur la place et l’image du musée dans lefilm : le musée comme personnage à part entière, comme prétexte au scénario oucomme simple décor ? C’est aussi l’occasion de donner le premier rôle augardien, le plus souvent laissé à la discrétion de l’ombre et de la nuit. Grâceà Larry, celui-ci n’est plus le potiche statique et impassible.

La tension entre réalité vécue et fiction tient à l’imaginaire, à l’inconscientcollectif. Bref à l’image que l’on se fait du musée. La représentation communeque nous nous faisons se reflète évidemment dans le cinéma où les musées sontprésents mais ne sont que rarement utilisé comme la base d’un scénario. Avec LaNuit au Musée, c’est plutôt parlant. Ici le musée est le personnage central dufilm.


Crédit photo : Allociné

« Tout ce qui est ici est vieux » CecilFredericks, ancien veilleur de nuit du musée.

Bien sûr, ce ne sont pas des muséographes qui ont écrit le scénario du film.Celui-ci, réalisé par Shawn Levy, est inspiré du livre éponyme de Milan Trenc.Les deux scénaristes, Thomas Lennon et Robert Ben Garant, sont deux New-Yorkaisqui rêvaient étant petits de donner vie aux collections du Muséum qu’ilsfréquentaient assidument. Alors, le film s’inscrit pleinement dans l’imaginairecollectif donc dans les idées reçues et les stéréotypes qui collent à la peaudu monde muséal.

Après tout, penser à ce qui fait parfois dresser le poil à nous autres, muséologuesen herbe, est obligatoire. Tout est une question d’identité et dereconnaissance du musée. Voir dès le début du film son architecturemonumentale, ses grands escaliers, ses colonnes, ses immenses sallesrecouvertes de marbre ou ses œuvres impressionnantes pose le décor. Demandez àla première personne que vous croisez dans la rue de vous décrire l’aspectphysique d’un musée… Déjà par son cadre prestigieux et ses colletions quisemblent inaccessibles (incompréhensibles ?) le musée exclut. Avez-vousremarqué comment Larry (le personnage de Ben Stiller) défie le musée et hésiteà y entrer ? Écoutez la musique choisie pour ce passage. Oui, pour beaucoup,les musées sont des temples réservés aux élites et ne sont pas faits pour eux.

Deuxième constat : une fois notre personnage passé le pas de la porte, il règne uneambiance très calme, trop calme. Hormis les quelques enfants en visite, lespersonnes âgées ou les visiteurs perdus, le musée est vide. À croire que celane serait pas qu’un phénomène français, surtout lorsque l’on apprend que leMuséum de NY n’a pas de politique tarifaire fixe, chacun est libre de donner cequ’il veut. Mais, nous ne tarderons pas à avoir l’explication de la crise dumusée au moment où le Professeur McPhee, le directeur, fait son entrée sur unagressif « on regarde, on ne touche pas ! ». Cette fois, ce sont lesconservateurs de musée qui en prennent pour leur grade et ils ne seront pasdéçus. Voyez  son accoutrement, uncostume trois pièces en tweed marron et d’une chemise pastel rehaussée par unecravate violette. Voilà un look très british, très sage, très coincé. Et soncôté acariâtre se révèle de plus en plus lorsqu’il maugrée contre la « populace» ou s’adresse à un parent gentiment « surveillez votre progéniture enfin ! ».Le cadre est donc posé : le public quel qu’il soit n’est pas le bienvenu aumusée, tout comme le rêve ou l’humour.

Troisième constat : l’arrivée de Larry comme nouveau gardien s’explique par la volonté deremplacer les trois précédents, nos papis malfrats, par un seul homme. L’un desagents explique alors que le musée se vide de son public (pas étonnant vu ledirecteur) et perd de l’argent. Triste réalité. Grâce à ces pépés gardiens, lespectateur en apprend un peu plus sur les métiers et pratiques du musée. Bienqu’il ne soit pas en contact direct avec le public, Larry, veilleur de nuit,revalorise l’image des gardiens de musée en général. D’accord, tous lessurveillants n’ont pas un aussi joli uniforme ou un si beau matériel (les clésdu bâtiment, le manuel de fonctionnement et la torche – pratique pour ungardien de nuit). Il fait aussi la connaissance de Rebecca, la guide du muséequi rédige une thèse sur Sacagewea entre plusieurs visites à des scolaires. Ouencore, lorsque les œuvres se sont échappées dans Central Park, Robin Williams(Théodore Rooselvet) procède à l’inventaire des collections : une autrepratique essentielle dans les institutions muséales.

Après avoir épuisé les stéréotypes qui malgré tout parlent à tout le monde, l’équipedu film s’est aussi permis quelques petits arrangements avec la réalité. Quellene fut pas ma surprise d’apprendre qu’aucune scène n’avait été tournée au seinmême du vrai Muséum d’Histoire Naturelle ! Eh oui, la production n’en a pas eul’autorisation. Les quelques passages en extérieur ont bien été pris aux abordsdu musée mais toutes les scènes en intérieur ont été tournées dans des studiosà Vancouver où le musée a été reconstitué grandeur nature. Bien que laressemblance soit frappante quelques petits couacs, volontaires ou non, sontvisibles. L’aspect général des salles est plus ou moins fidèles, certainesœuvres/objets s’inspirent des collections mais ne sont pas pour autant descopies. Par exemple, le petit singe Dexter n’a rien à faire dans la salle desmammifères d’Afrique puisque les capucins sont originaires d’Amérique du Sud,la statue de l’île de Pâques (Gum Gum) n’est pas à sa place et s’inspireseulement de la véritable,  la zone despyramides, elle, s’inspire de celle du MET…

« Saisissez-votre chance Larry ! »Théodore Roosevelt, statut de cire du 26ème président des États-Unis.

Finalement, l’équipe n’a fait que construire son musée idéal pour le film et pour le monde.Plus La Nuit au musée se poursuit, plus les spectateurs font face à une imagepositive du musée. D’abord par les collections prestigieuses mises en valeurpar le cadre de la caméra ou par l’intérêt que leur porte Larry lorsqu’il veutapprendre à les connaître. On le voit alors éplucher des livres d’histoire,suivre une visite… Quoi de mieux que de savoir qu’Attila Le Hun était fascinépar la magie pour l’apprivoiser ? Le musée est vu comme un lieu de savoir, detransmission où dialoguent les cultures : au sens propre comme au figurélorsqu’on assiste à de féroces batailles entre soldats romains et Cow-boys. Deplus, dans la philosophie-même du film, on comprend que grâce au musée,l’histoire reste vivante : la statue de cire de Sacagewea ne va-t-elle pasraconter son histoire à celle qui lui dédie ses recherches ?

Visiblement, tout est bien qui finit bien au musée… Le vol (autre fantasme du musée) despapis malfrats est résolu, Larry trouve sa vocation grâce à son ami de cireThéodore Roosevelt, personne n’a été réduit en cendre ou presque... Mais monpassage préféré reste la résolution involontaire de toutes ces péripéties.Lorsque New-York s’éveille le lendemain de la fuite des œuvres, tous croient àun coup de pub du musée. Les traces de Tyrannosaurus Rex dans la neige, lespeintures rupestres dans les stations de métro, l’homme des cavernes sur letoit … ont fait venir une foule impressionnante au musée qui se presse pour voirles collections. Cela ne serait-il pas un présage pour l’avenir des lieuxculturels ? Voilà que le film souligne l’importance de l’événementiel qui estprésenté comme un remède à la crise des musées. Il faut donner envie aux gensd’aller au musée, rendre ces lieux plus attrayants sans tomber dans lespectacle. Face aux nombres de visiteurs se massant dans le hall, le directeurMcPhee est d’ailleurs obligé de reconnaitre le succès accidentel de Larry etlui rend son travail. Ne serait-ce pas là la légitimation de l’événementiel aumusée ? Tout est une question d’équilibre : ici, le gardien a réussi à attirerles gens au Muséum de façon ludique et originale sans dénaturer le proposscientifique et l’offre culturelle du musée. D’un musée imagé et stéréotypé,nous voici passé à un musée idéal où le public est au rendez-vous, où les genss’épanouissent et ont soif de savoir. Un musée comme je les aime.

Alors, on fait moins les malins ?       

Vous l’avez compris, La Nuit au musée, film populaire, peut être regardé d’un pointde vue plus sérieux et ancré dans l’actualité muséale. Je me suis en dernierlieu intéressée à l’acteur qui incarne le musée du film, le Muséum américaind’Histoire Naturelle, afin de savoir si cette production avait changé sa vie.J’ai été ravie de découvrir que oui, le musée a en effet développé son offreculturelle depuis la sortie du premier film…

Depuis deux ans environ, il propose de passer une vraie « Night at the museum ».Plusieurs fois dans l’année, le musée ouvre ses portes à 300 enfants de 6 à 13ans (accompagnés d’un adulte) à qui il propose (de 18h à 9h) une explorationdes collections à la lampe torche, un Live animal Show et une nuit dans le Milstein Hall of Ocean Life sous la grande baleine bleue. Il suffit de se munirde sa brosse à dent, son oreiller et de 145$. Pour les plus peureux, le musée amis en place un parcours spécial de visite, le Night at the Museum Tour quiinvitent les visiteurs à découvrir les œuvres du film ou celles dont il s’estinspiré. Sans aucun doute, les films de Shawn Levy ont eu un impact plus que positif sur sa fréquentation, laprogrammation du Muséum mais aussi sur la vision globale que l’on peut avoirdes musées. Il faut cependant souligner qu’un musée d’histoire naturelle commeun musée de Beaux-Arts se prêtent plus au jeu qu’un musée des techniques…


Crédit photo : Julian Jourdès pour The New-York Times

Pour mapart, le premier musée que je visiterai à New-York sera sans nul doute celui-ci : grâce à La Nuit au Musée. Et vous ?

Lucie Taverne

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BULLOT Érik, DALLE VACCHEAngela, MICHAUD Philippe-Alain et JOUBERT-LAURENCIN Hervé, « Cinéma et musée :nouvelles temporalités », Perpectives [En ligne], n°1, 2011.

VAN-PRAËT Annie, « L’image dumusée dans le cinéma de fiction », Hermès, La Revue, n°61, 2011, p. 61-63.