Art moderne - Art contemporain

"Après le Déluge", David LaChapelle à Mons

4 ans après avoir accueilli « Andy Warhol Life, Death and Beauty », Mons continue de surfer sur son titre de Capitale de la culture alloué en 2015 en mettant en scène David La Chapelle, l’ancien pupille du maître de la pop culture.

Naomi Campbell, la famille Kardashian, Britney Spears, Michael Jackson, Cameron Diaz, etc. acteurs, chanteurs, mannequins, bien des people de ce monde sont passés derrière l’objectif de David La Chapelle. Si l’adjectif semble extrapolé, le photographe a pourtant mis en scène les personnes les plus bankable de la culture populaire (comprendre commerciale). Ces stars vues dans les magazines qu’on lit dans les salles d’attente ont une place toute trouvée dans l’album de cet artiste qu’ils « passionnèrent ». Mais ça c’était avant veut-il nous faire croire.

LaChapelle se rend en Italie et est transcendé par la « terrabilità » de Michel Ange. Il prend conscience de ce qui l’entoure et tente d’exprimer le rapport entre l’Homme et la Nature en créant des photographies plus engagées. Selon lui la société de consommation ne peut combler l’humain. Son art en est transformé ; exit les corps luisants (sauf pour dénoncer un propos), les couleurs criardes (sauf si nécessaires) et les clichés (sauf les vrais).

L’événement LaChapelle est conçu comme une rétrospective démarrant aux premières années de création de l’artiste jusqu’à aujourd’hui grâce aux 150 œuvres qui constituent l’exposition. Gianni Mercurio, commissaire et Xavier Roland responsable du pôle muséal de Mons, conçoivent cette rétrospective en fonction de la vie de l’artiste. Il y a un avant et un après 2006, ce qui se ressent dans ses œuvres tout comme dans l’exposition.

After The Deluge © Picturimage/Rino Noviello, 

Le visiteur est accueilli par l’œuvre éponyme qui le plonge dans l’univers kitsch et coloré de David LaChapelle et situe immédiatement la gravité du propos. Le Déluge est une allégorie de la dissolution de la société contemporaine et donc une critique du monde qui nous entoure. Le propos religieux sert à véhiculer un message, celui de la décadence de notre société et sa fin préméditée. Si les moyens restent les mêmes qu’au début de sa création, l’artiste - photographe a pris un virage plus engagé. Il propose une réelle satire de ce monde de la consommation, dans lequel il a vécu et grâce auquel il a réussi,qu’il présente sous un jour très ironique. Les musées sont abandonnés, détruits ou ravagés par les intempéries, seules les œuvres « anciennes » subsistent en traversant les siècles. Ce sont les références que l’on perçoit dans les créations de l’artiste, dont les tableaux des grands maîtres de la peinture baroque et italiennes.

Si les photos semblent « trash » au premier regard, l’œil s’habitue et ne voit plus la nudité. Les corps sont tellement léchés, huilés, savonnés et brillent qu’on en oublie que ce sont des personnes, pour ne retenir que leur aspect plastifié. L’humain perd de sa teneur pour n’être qu’un réceptacle véhiculant des valeurs. Les sexes, les poitrines, les corps sont surreprésentés mais pas sexualisés.

La beauté est toujours présente dans ses photographies. Ce n’est pas parce le sujet est esthétique,traité avec attention, richesse et ornementation qu’il perd de son sens selon LaChapelle. L’esthétique LaChapellien ne est un vecteur d’idées, celle de liberté sexuelle ou encore de la surconsommation.


After the Deluge, Museum ©David LaChapelle

La seconde partie de l’exposition s’éloigne de ses premières préoccupations. Le monde du spectacle ne lui suffit plus, LaChapelle a une approche photographique plus conceptuelle. La caricature et les couleurs vibrantes, sont au service de problématiques éthiques ou écologiques actuelles.

En 2008, l’artiste provoque de manière délibérée avec la série Jesus is my homeboy . L’art conceptuel a déjà permis d’abaisser beaucoup de barrières mais la religion reste un tabou protégé par les puristes. Dans une interprétation toute personnelle du christianisme, LaChapelle met en scène le Jésus d’aujourd’hui,. Il s’est posé la question « avec qui Jésus resterait sur terre si il revenait ? », et en regardant la Cène qu’il a réalisée, on comprend que ce serait non avec les « aristocrates ou les riches » mais avec les personnes dans le besoin. En dépit de la « décadence » de certains clichés, sa foi ne l’a jamais quitté et il nous présente désormais une des « versions les plus sereines de lui-même ».


Last Supper © Picturimage/Rino Noviello

Après l’achat de sa ferme à Hawaï l’artiste exprime son engagement pour l’écologie avec une série intitulée Landscape  qui occupe une place importante dans l’exposition. Désormais sortie de ce monde de surconsommation, l’artiste peut en faire une critique acerbe et engager une réflexion quant à notre consommation de carburant. Il se positionne à la place d’un archéologue qui reviendrait, des années après notre extinction, sur les ruines de notre civilisation. Stations services, usines et raffineries encore fumantes : les photos sont encore une fois colorées et vivantes malgré l’absence d’êtres humains. Comme à son habitude tout le travail de production est fait en amont et les clichés ne sont pas numériquement retouchés. Les maquettes sont toutes construites avec des matériaux recyclés tels que des gobelets, des pailles, des cannettes, etc. L’éclairage est la clef de la réussite, sans cela les images seraient sûrement mornes et peu attrayantes. Il reste fortement influencé par le travail qu’il effectuait dans le magazine Interview de Warhol, il fallait alors capter très rapidement le spectateur et lui faire cesser de tourner les pages.L’intensité et la saturation des couleurs, furent une réponse évidente à ce problème et est désormais la marque de fabrique de l’esthétique LaChapellienne.


Land Scape, Kings Dominion ©David LaChapelle

Roi de l’entertainment, David LaChapelle interpelle. « After the Deluge » présenté au BAM de Mons est l’occasion de revenir sur l’évolution de la carrière du photographe plasticien. Sa critique de la société contemporaine est acerbe et les thèmes sont actuels : religion,écologie, argent, moralités, etc. Son regard toujours ironique et centré sur l’esthétique, dédramatise la situation.

Les niveaux de lecture sont nombreux, chacun lit ce qu’il veut. Il est tout à fait possible de se contenter d’un plaisir esthétique et purement matériel ou de chercher une moralité plus profonde. Réels engagements ou coup de com’ lié à des thématiques à la mode ?La question reste ouverte et le visiteur est libre de ses croyances.

Charlotte Cabon--Abily

#Mons

#LaChapelle#BAM

"Cette exposition ne vous rendra pas plus heureux"*

Le graphiste autrichien Stefan Sagmeister est actuellement l’invité d’honneur à la Gaité Lyrique jusqu’au 9 mars 2014 et nous propose une exposition originale sur la quête du bonheur appelée « The Happy Show ». Le célèbre graphiste et non des moindres, a auparavant réalisé des travaux qui lui ont permis d’obtenir une réputation mondiale notamment par la réalisation de pochettes d’albums pour les Talking Heads mais aussi pour Lou Reed ou encore les Rolling Stones. Il a également réalisé des travaux pour le Guggenheim Museum de New-York et le MoMA inscrit quelques uns de ses travaux à ses collections.

Stefan Sagmeister investit la Gaité Lyrique et nous offre sa recherche du bonheur au travers d’anecdotes, de statistiques, de la science et de son propre esprit… Toute une palette d’outils afin de nous prouver que l’on peut être heureux à tout moment. « The Happy Show »part à la recherche du bonheur, la vision du bonheur de Sagmeister. Et nous voici  plongé dans le monde du graphiste autrichien, à la fois graphique, ludique et drolatique. A l’origine de ce projet, un film : « The Happy Film ». Dans celui-ci, Sagmeister nous dévoile peu à peu sa recherche du bonheur au fil des travaux réalisés à travers le monde, que l’on retrouve tout au long de l’exposition.


Crédits : MD

L’exposition nous propose un parcours sur la recherche du bonheur séquencé par thèmes mettant en parallèle les travaux de Stefan Sagmeister. Durant le parcours Sagmeisterinter vient par petits films vidéo ou par récits, manuscrits sur les cimaises et les murs des salles d’exposition en mettant en avant des anecdotes de sa vie personnelle et professionnelle. Ces anecdotes sont argumentées par des preuves sociologiques, anthropologiques ou scientifiques. « The HappyShow » aborde cette quête du bonheur en proposant de nombreux médiums tel que des vidéos, des installations, des fresques, des photographies.

Le bonheur est partout, même dans les chewings-gums ?

L’exposition interagît avec le spectateur en lui proposant de vérifier son indice bonheur par le jeu. Comment vérifier que le visiteur est heureux au moment de sa visite ? Stefan Sagmeister a créé un outil de mesure à base de chewing-gum afin de calculer sur une échelle de 1 à 10 le niveau de bonheur à ce moment en mâchant.

Crédits : MD 

Sagmeister nous invite dès le début de la visite à retirer une carte nous indiquant un petit jeu à réaliser à un moment donné durant l’exposition. Puis le visiteur est amené à déambuler dans l’exposition proposant un parcours linéaire. Rien n’est laissé pour compte, les murs, les rambardes, les rampes d’accès et même les toilettes sont investies d’histoires personnelles et de proverbes en tout genre.

Comment se provoque le bonheur ? Les détails de la vie peuvent-ils nous rendre plus heureux ? Des rencontres ? Ou simplement la conviction personnelle ? Voilà les questions que se pose Stefan Sagmeister et qu’ilnous pose à notre tour. Le parcours nous propose de descendre dans la salle principale d’exposition où nous arrivons devant un mur abreuvé de statistiques. Sagmeister s’est longtemps appuyé sur des études statistiques, psychologiques, anthropologiques autour du bonheur.Sans se nommer scientifique, il nous propose une fresque murale remplie de statistiques. Le bonheur est partout et une fois de plus le graphiste nous confronte à une recherche plus pragmatique par l’intermédiaire de constat en nous exposant la pyramide de Maslow, de confronter l’indice de bonheur des couples ou encore une statistique sur les activités heureuses ou le temps libre. Par la suite Sagmeister évoque le corps en quête du bonheur. Par l’épanouissement du corps en action, la recherche du bien-être.

Le corps en quête du bonheur

Le graphiste met à disposition un vélo permettant au visiteur d’obtenir une maxime (exemple : "Actually Doing The Thing") projetée en lettres néons lumineuses sur le mur en face du coureur. Le graphiste a soigneusement choisi ces dictons en fonction de l’hygiène de vie qu’il s’octroie.Une fois de plus sa vision personnelle y est retranscrite. Une fois descendu du vélo, le visiteur est à nouveau sollicité afin de mettre à contribution ses capacités créatives pour répondre à la question : Selon vous, quel animal ou créature représente le bonheur ? Une table, découpée par tranche de bonheur, court, moyen et long terme est mise à disposition ainsi que le matériel nécessaire au visiteur pour produire sa créature. Sagmeister met également en avant le fruit de sa créativité en exposant dans une avant dernière partie, une série photographique de ses productions réalisées lorsqu’il était à la recherche du bonheur, provoquée par les effets de la drogue ou sous une autre forme d’expérience plus ou moins déviante.


Crédits : MD 

Pour finir le parcours, Sagmeister nous propose une rétrospective autour de son film « The Happy Film » en offrant aux visiteurs trois espaces vidéo proposant trois parties différentes du film ainsi qu’un entretien avec le graphiste sur la réalisation de l’exposition et finalement sa vision du bonheur et les solutions qu’il a trouvé.

Le graphiste autrichien nous suggère sa propre vision du bonheur à travers différents médiums, qu’il maîtrise, pour ainsi nous transmettre son point de vue, qui reste tout à fait subjectif. Cette exposition est à vivre simplement sans attentes particulières. Quelle forme de bonheur cherche-t-on ? Qu’est-ce qu’on est venu chercher dans cette exposition ? « The Happy Show » ne nous donne pas de solution ni de clé de compréhension. Les points de vues que partage Sagmeister avec le visiteur restent très personnels mais laisse la possibilité à celui-ci trouver sa place et de réfléchir sur sa condition ou simplement profiter d’un moment simple et distrayant. Malgré l’abondance de statistiques ou modes de calculs, l’exposition reste légère,  agréable mais d’une gaieté moins lyrique que ce que l'on pourrait s'imaginer.

Cette exposition a débuté le 28 novembre et se termine le 9 mars 2014 à la Gaité Lyrique. Elle a été réalisée dans le cadre du film « Happy Film » de Stefan Sagmeister. Organisée par l’Institute of Contemporary Art, Université de Pennsylvanie. Commissariat assuré par Claudia Gould, directrice du Jewish Museum de New-York.

* Citation tirée de Stefan Sagmeister que l’on retrouve dès le début, dans la première partie de l’exposition.

Marie DespresLa Gaîté lyrique 

#graphisme

#bonheur

#gaité

"Le travail en corps encore" - Les étudiantes du master s'emparent du Théâtre d'Arras

Tout commence en octobre 2013, lorsque cinq étudiantes de master 1 s’approprient le projet Le travail en corps encore, qui n’avait pas encore de nom avant de les rencontrer.

 
"Le travail en corps encore"
 : une immersion dans le Théâtre d’Arras  © Sabrina Verove

Tout commence en octobre 2013, lorsque cinq étudiantes de master 1 s’approprient le projet Le travail en corps encore, qui n’avait pas encore de nom avant de les rencontrer. Elles l’ont dorloté jusqu’à lui faire voir le jour. L'éclosion de ce projet est le fruit d’une collaboration entre les étudiantes, l’Art de Muser et le Tandem (le Théâtre d’Arras et l’Hippodrome de Douai) pour une exposition en deux lieux.Nous vous présentons ici l'Acte qui prend place à Arras.

Aux quatre coins des rues d’Arras des affiches vous invitent à venir au théâtre. Vous êtes-vous demandés pourquoi des affiches sont présentes chez le coiffeur, chez le boucher ou encore à la pharmacie ? Et bien, cette exposition touche chaque travailleur et chaque futur travailleur, peu importe leur domaine d’activité.

Six artistes ont répondu à l’appel à projet et se sont questionnés sur le rapport entre le travail et le corps, les séquelles morales et physiques que le travail peut engendrer, le lien entre le travail et le domicile, la vision que chacun a sur certaines activités.

En franchissant les portes du théâtre, le public a pour surprise de découvrir une exposition.

Le parcours est agréable, l’exposition débute dans le hall puis se prolonge dans l’espace bar-détente. Ce partage des espaces la rend attractive.

Effectivement, le parcours est libre et fluide,les œuvres peuvent être associées comme dissociées et ceci dans un sens de visite aléatoire.

Les œuvres trouvent parfaitement leur place dans ce lieu. Les murs blancs et le sol pourpre soulignent les œuvres,leur plasticité et l’esthétisme des gestes, ainsi que le message qu’elles portent.

Cette exposition amène à se questionner,partager des avis, découvrir des artistes. Elle permet aux visiteurs de vivre un moment chaleureux autour d’un thème quotidien.

Le visiteur conclut l’exposition en exprimant les conditions de son corps au travail grâce à trois tampons (une personne heureuse, une personne satisfaite et une personne en colère).

Afin de permettre la découverte des œuvres, les étudiantes, chargées du projet, proposent des visites durant toute la durée de l’exposition : pour le public scolaire ou le public individuel, le public de l’hôpital de jour ainsi que tous les curieux. Chaque personne peut partager ses expériences professionnelles, son ressenti face à ce thème et échanger autour des œuvres. Prêts à en savoir plus sur ces photographies, ces dessins ou ces chaises ?

Commençons par la première œuvre rencontrée : Corps de ballet (2014) de Marion Poussier.

Elle se compose de trois photographies représentant trois femmes, située dans des espaces différents, prenant des postures gracieuses. Leurs corps prennent part à une danse, sont révélés àtravers des gestes qu’elles pratiquent au quotidien. Ces femmes sont agents d’entretien.

Un groupe face aux Corps de Ballet

© Sabrina Verove

L’artiste lutte contre les stéréotypes et préjugés envers des métiers bien trop souvent dévalorisés. Ici elle met en lumière ces femmes avec poésie.

Les visiteurs échangent sur le corps et son aspect artistique, sur ce métier indispensable. Ils ont l’occasion de participer à cette recherche gestuelle en prenant un balai et un chiffon et en effectuant des mouvements. Ils répètent ces mouvements sans ces objets. Le corps devient autre, la fonction sensorielle prend le pas sur la fonction utile.


Le travail à l'heure de la technologie
© Sabrina Verove

A cette œuvre font écho deux photographies de la série Technomades(2008) de Christophe Beauregard, ou deux personnes sont représentées également sans leur outil de travail. Leurs costumes de bureau et leurs postures amènent immédiatement à deviner que les outils qu’ils ont en mains sont technologiques : un téléphone et peut-être une tablette numérique.

Après avoir quitté le travail, celui-ci peut nous suivre jusqu’à notre domicile par divers moyens. L’artiste questionne ici le pouvoir de la technologie aujourd’hui dans notre vie personnelle.Lisez-vous vos emails une fois les chaussures ôtées à la maison ? Votre téléphone et votre ordinateur professionnels sont-ils toujours à vo scôtés ? Le surplus de technologie isole, enferme dans une bulle.

Comme ce thème actuel touche chacun, le public s’exprime facilement sur le sujet, prend conscience de certains actes.Les langues se délient.


La nature au centre de la pensée 
© Sabrina Verove

Estelle Lebrun apporte sa réflexion sur les pensées qui nous traversent sur le chemin entre notre domicile et notre travail. Sur la trajectoire de paysages, à l’épreuve du dessin (2013/2014) se compose de sept dessins sur papier,en noir et blanc, doux et mystérieux. Ils permettent l’évasion et la libre imagination.

L’artiste observe les paysages qu’elle voit dans le train sur son trajet maison-travail, travail-maison. Elle prend des photographies de bosquets, d’éléments floraux qui bordent la voie de chemin de fer et les adapte en dessin. Ces œuvres sont en mouvements, s’adaptent à la vitesse du train. Ce travail questionne aussi le métier d’artiste et les gestes qu’ils peuvent répéter au quotidien.

À quoi pensez-vous sur le chemin entre votre domicile et votre travail ? Au dossier que vous n’avez pas terminé,à la dernière réunion avec votre patron ou bien détendez-vous en pensant à votre dernier week-end ?

Les visiteurs de l’hôpital de jour ont participé à un atelier en écrivant sur une feuille un mot ou un dessinant ce à quoi ils ont pensé sur la route les menant à l’exposition. Les réponses sont variées,poétiques, humoristiques.

Jean-Louis Accettone intrigue les visiteurs à travers Une expérience éternelle de plus(2007). Ses deux chaises placées contre un mur invitent le public à s’y asseoir.

À première vue à quoi vous fait penser une chaise ? Au repos ? Au travail ? À l’attente ? L’artiste prend en compte ces trois avis. Une chaise permet de flâner, d’attendre confortablement et entraîne des douleurs au travail.

Dès lors qu’une personne s’assoit sur une chaise, une bande sonore démarre. Étrange et envoûtante elle nous parle d’attente, cette attente que nous avons tous vécue, dans un parc, une gare, un restaurant.

L’artiste a choisi la chaise comme un objet quotidien de certains métiers. Le saviez-vous ? En moyenne une personne passe cinq heures assise sur une chaise au cours d’une journée et certaines reproduisent constamment le même geste. De nos jours dans les métiers à la chaîne les postes tournent afin qu’une personne ne répète pas un seul et même geste tout au long de la journée.

Lorsque l'outil de travail devient une oeuvre d'art

© Sabrina Verove

Puis le public fait face à deux photographies. Par leur apparence nous pouvons percevoir que les espaces présentés sont des chambres d’aspect accueillant : colorées, décorées et vives.

Que fait-on dans une chambre ? Le public intervient : « On y travaille, on lit des romans, on regarde des films, on se repose, on écoute de la musique etc. » Quel métier ces chambres peuvent représenter ? « Un peintre, un maçon, un agent d’entretien etc. » Une seule image amène plusieurs histoires.

Le doute plane, les personnes qui travaillent dans ces chambres sont absentes. Qui sont-elles et pourquoi ne se dévoilent-elles pas ?

Dans Der Mannergarten (une crèche pour les hommes) (2010-2011) Fabien Marques évoque un métier légal ou illégal selon les pays. C’est le métier de prostituée, où le corps est marchandé, où il est outil de travail.


Dans l'antre d'un métier controversé
© Sabrina Verove

Cette exposition, dans un lieu original, est une belle réussite. Les œuvres se répondent et se saisissent du travail sous ses aspects les plus pénibles comme les plus harmonieux. Le public en ressort ravi et voit sous un nouvel angle ce que nous faisons endurer à notre corps au travail.

Curieux d’en savoir plus ? Les étudiantes vous attendent également à l’Hippodrome de Douai !

Lilia Khadri

A découvrir jusqu'au 21 février 2015 au théâtre d'Arras

En savoir plus :- Agenda de l'exposition

# Théâtre

# Travail et corps

# Muséographie

"Qu'est-ce qu'une poupée ?"

« Qu’est que c’est qu’une poupée ? Qu’est ce qu’est une poupée ? C’est quelque chose d’étrange. C’est quelque chose dans l’ombre. C’est quelque chose de la terre. C’est quelque chose de l’origine. C’est quelque chose de magique. C’est quelque chose de paternel. C’est quelque chose d’interdit. C’est quelque chose de Dieu […] »¹. Telle est la définition de la poupée que propose l’artiste Michel Nedjar dont le travail est présenté du 24 février au 4 juin 2017 au LAM dans le cadre d’une exposition monographique intitulée « Introspective ».

Le musée d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut de Lille Métropole entretient une relation privilégiée avec Michel Nedjar en conservant 300 de ses œuvres dont plus de 150 poupées. A travers une scénographie épurée et élégante, l’institution invite à découvrir cet artiste situé entre art brut et art contemporain. Le visiteur suit un parcours chronologique, jalonné de dates charnières, discernant ainsi l’évolution de l’œuvre de cet artiste qui travaille par série jusqu’à l’épuisement de la thématique abordée.

Les poupées de 1960 à 2016 présentes tout au long de l’exposition occupent une place centrale dans l’œuvre de Michel Nedjar.

Michel Nedjar choisit de s’exprimer à travers la poupée qui le fascine depuis l’enfance. Un objet d’autant plus fascinant par l’interdiction de son utilisation par ses parents, étant considéré comme un jouet pour les petites filles. Toutefois, l’étymologie nous apprend que la poupée signifie avant tout « paquet de lin sérancé »². Nous retrouvons ainsi à travers cette définition le lien au textile. Fils de tailleur, petit-fils de chiffonnière au marché aux puces, ancien étudiant en école de stylisme, le textile est sa matière : « Une grand-mère dans les shmattès, une chiffonnière. Un père dans la confection, un tailleur. Grand-mère la matière et père l’aiguille-qui-rassemble-ça. La chiffonnière et le tailleur : c’est drôle ces deux rencontres […] pour donner une petite créature. Les poupées que je fais c’est leur enfant, le centre où se rassemblent les énergies de ma grand-mère et de mon père. »³.

La visite commence par la découverte des œuvres de jeunesse dont la première poupée réalisée alors que l’artiste n’était encore qu’un enfant : une jambe d’un poupon ayant appartenu à l’une de ses sœurs qu’il a habillée d’un bout de tissu trouvé dans l’atelier paternel.

Le début de l’âge adulte est bercé par les voyages. Le Mexique inspire de nombreuses poupées très colorées ainsi que des bas-reliefs composés de tissus collés sur des panneaux de bois, œuvres se situant ainsi entre la peinture et la sculpture.

Alors, âgé d’une vingtaine d’années, Michel Nedjar rencontre le cinéaste mexicain Téo Hernandez, qui l’initie au septième art. Il abandonne cette forme d’expression en 1992, à la mort de son compagnon emporté par le sida.

Commence en 1978, la série des « chairdâmes ». Ces créatures effrayantes feraient référence à la Shoah. Né en 1947, Michel Nedjar découvre à l’adolescence l’horreur qu’a subie sa famille d’origine juive en regardant le film Nuit et Brouillard d’Alain Resnais. Ces poupées sombres sont fabriquées à partir de vieux bouts de tissus trempés dans des bains de boues ou de teintures, enterrés puis déterrés, badigeonnés de sang d’animaux et d’eau saumâtre. La poupée, objet à figure humaine, représente alors un monstre. A travers cette série d’œuvres, l’artiste illustre le processus de deshumanisation. Chaque poupée représenterait une victime, les « chairdâmes » étant les morts qui hantent l’artiste. Ces morts sont aussi présents à travers un ensemble de sculptures de multiples visages en papiers mâchés. Michel Nedjar abandonne les poupées, se consacrant à l’art graphique après la lecture d’un texte analysant son travail de Roger Cardinal en 1986. Avec ce travail graphique, Michel Nedjar se tourne vers une thématique plus spirituelle, ces dessins faisant référence à l’art primitif et aux icônes chrétiennes.

Le début des années 1990 correspond à une période difficile pour l’artiste par la disparition de plusieurs de ses proches emportés par la maladie du sida. Ces événements amènent le retour de la poupée dans sa démarche artistique. C’est en partant en voyage sur l’Île de Pâques, alors qu’il récupère un chiffon jeté à la mer par un pêcheur après avoir nettoyé sa barque, qu’il décide de créer les « poupées de voyages ». Cet ensemble de poupées prend fin en 2013 à la suite d’un périple en Pologne sur les traces de sa famille maternelle, déçu qu’il est de ne pas avoir trouvé plus d’éléments sur la communauté juive. Le principe de cette série consistait pour l’artiste à collecter des tissus, petits objets et déchets qu’il assemblait en poupée une fois revenu dans son atelier en France. La société de consommation ainsi que le processus de mondialisation sont reflétés à travers ces œuvres.

Michel NEDJAR, Série « Poupées de voyage », 1996-2013 ©C.R-B.

La création se poursuit avec le Musée d’Art et d’Histoire du judaïsme de Paris qui commande en 2004, des poupées sur le thème de la fête de Pourim. Les couleurs de ces petites créatures rappellent les premières poupées fabriquées lors de sa jeunesse après son voyage au Mexique.

Michel NEDJAR, Poupées de Pourim, 2004 ©C.R-B.

Deux nouvelles séries appelées « Paquets d’objets arrêtés » et « Poupées coudrées » apparaissent. Il s’agit de poupées emprisonnant des objets à valeurs sentimentales. Ce procédé rappelle celui utilisé pour les momies égyptiennes et mexicaines. Comme Isis qui fabrique la première momie en réunissant les morceaux du corps de son mari qu’elle enferme dans des bandelettes de lin, Michel Nedjar rassemble plusieurs objets qu’il enveloppe de chutes de textiles. Tout parait devenir poupée. « Il y a quelque temps, je regardais mon atelier et pensai qu’après ma mort, tout finirait probablement à la poubelle. Et alors j’ai eu l’idée de faire entrer l’intégralité du contenu de mon atelier dans le corps de la poupée. C’est un projet à long terme. L’idée fut une révélation pour moi, peut-être que mon atelier était en soi le corps d’une poupée. »4.En effet, tout semble se rapprocher de la poupée : avec l’utilisation du fer à repasser et de la couture, les patchworks d’images collectées sont des sortes de poupées à plat. Le 3D et le 2D semblent se réconcilier...

Michel NEDJAR, Poupée coudrée, coudrage de tissus, fils, poupées et objets intimes, 2007 ©C.R-B

« Introspective » émerveille par l’originalité des œuvres d’une très grande richesse tant au niveau des supports que des techniques et par l’universalité, l’intemporalité et l’intimité des thématiques abordées par l’artiste ayant la capacité de toucher le plus grand nombre malgré l’angle biographique choisi pour le parcours de l’exposition. Les poupées sont toutes singularisées par leur présentation sur fond blanc, les espacements entre chacune de ces œuvres et leurs socles ou leurs piquets pour quelques unes d’entres elles mises alors au rang de véritables sculptures. A travers ses poupées Michel Nedjar exprime ses peurs et ses blessures. Les poupées de Michel Nedjar l’ont soigné : elles ont pansé ses blessures et lui ont permis de se reconstruire. Il le dit lui-même : « Mes poupées m’ont sauvé »5 . Un pansement, voilà peut-être ce qu’est une poupée.

C.R-B.

#Art brut

#Poupée

#Textile


¹ Citation de Michel Nedjar reprise dans l’essai de Allen S.WEISS, « Métamorphoses de la Poupée », p.39-55 dans le catalogue de l’exposition « Michel Nedjar, Introspective », LAM, 2017

² http://www.cnrtl.fr/etymologie/poup%C3%A9e et dossier pédagogique sur l’exposition « parler du lien réalité/fiction, humain/divin », p. 21.

³ Citation de Michel Nedjar reprise dans l’essai de Allen S.WEISS, « Métamorphoses de la Poupée », p.39-55 dans le catalogue de l’exposition « Michel Nedjar, Introspective », LAM, 2017

4 Citation de Michel Nedjar reprise dans l’essai de Jean-Michel Bouhours, « Mon père était tailleur », p.9-24, dans le catalogue de l’exposition « Michel Nedjar, Introspective », LAM, 20175 Citation de Michel Nedjar reprise dans l’essai de Allen S.WEISS, « Métamorphoses de la Poupée », p.39-55 dans le catalogue de l’exposition « Michel Nedjar, Introspective », LAM, 2017

"The Square"

« The Square est un sanctuaire où règnent confiance et altruisme. Dedans, nous sommes tous égaux en droits et en devoirs. »

« C’est une forme d’amour que de créer »

Au cours de notre existence, nous pouvons être confrontés à la maladie, au handicap, à une situation de précarité, à toutes sortes d’accidents de vie. La pratique artistique peut être bénéfique dans ces moments difficiles pouvant apporter du soutien, apaiser et rendre le quotidien plus serein. Rencontre avec Caroline Chopin, sculptrice engagée auprès de publics spécifiques, dans son atelier situé dans l’ancienne filature de Saint André-lez-Lille.

Avant de devenir sculpteur, Caroline Chopin a étudié l’Histoire de l’art. C’est en voulant comprendre ce qu’elle étudiait, qu’elle se mit à la sculpture. La jeune femme débute alors une carrière artistique. Elle reçoit plusieurs commandes, contribue à de nombreux projets artistiques et culturels, crée des décors pour le cinéma et la télévision. S’ajoutent à ses multiples activités, les ateliers avec les publics dits « spécifiques ». Ces publics sont généralement des personnes en souffrance, qui ne donnent pas leur confiance facilement, qui ont souvent une vie réglementée et à qui on ne propose pas grand chose.

Qu’est-ce qui vous a poussé à travailler avec des publics dits « spécifiques » ?

Je travaillais, étant jeune adulte, en tant qu'animatrice de colonie de vacances avec des enfants placés en foyer. Puis, j’ai voulu continuer à me rendre utile une fois devenue sculpteur.J’ai commencé à intervenir au centre social de l’Arbrisseau à Lille. Jeproposais des ateliers communs à des enfants et à des personnes atteintes de lamaladie d’Alzheimer qui étaient en hôpital de jour. C’était difficile parce qued’une semaine sur l’autre, les personnes malades ne se souvenaient plus de cequ’elles avaient fait. Par contre, elles se souvenaient des enfants qui lesaidaient à finaliser leurs travaux. Et ça, c’était vraiment magique ! Je veuxapporter à ces publics, en leur proposant des ateliers de sculpture, lapossibilité de s'exprimer, d’être fiers d’eux, de réaliser quelque chose deleurs mains, et de prendre confiance en eux par ce biais là. Je souhaite aussileur offrir la possibilité de s’ouvrir à l’art, de s’évader de leur quotidienqui n’est souvent pas facile. Ainsi, ils peuvent trouver un apaisement, sesentir libre mais aussi se confronter à leurs limites et à leurs possibilités.Souvent, les participants aux ateliers me disent « Je ne sais pas le faire » ou« Je n’y arriverai pas » et finalement ils se rendent compte qu’ils y arriventet qu’ils en sont capables.

Atelier au Centre Social de l’Arbrisseau

©Caroline Chopin

Avec quelles autres associations travaillez-vous ?

Actuellement, j’interviens auprès de l’association lilloise O.S.E.R (Objectif S'exprimer Ensemble pour Réussir) qui aide les personnes à se réinsérer dans le monde professionnel. Cette association propose, en plus de formations classiques liées au monde de l’entreprise, des ateliers artistiques afin que ces personnes puissent s’exprimer, s’ouvrir à l’art et prendre confiance en elles. Je travaille avec un groupe d’adultes âgés entre 20 et 45 ans sur une dizaine de séances de trois heures. Cependant la thématique de l’emploi leur est imposée. J’essaye alors de leur faire aborder le sujet de manière imaginative et humoristique.

J’ai aussi travaillé pendant deux ans au centre de détention de Bapaume par l’intermédiaire de l’association lilloise KOAN qui travaille sur la relation entre les quartiers et leurs habitants. L’association organise donc des événements, des rencontres et des ateliers avec des artistes locaux. Ils ont mené plusieurs actions avec des publics particuliers dont les détenus du centre de détention de Bapaume. J’ai travaillé pendant ces deux années avec un groupe d’une douzaine de femmes détenues pour de longues peines et bien souvent à perpétuité. Ces séances d’une journée entière avaient lieu une fois toutes les deux semaines pendant quatre mois. Ces ateliers étaient étonnants ! Ces femmes avaient une telle demande, un tel besoin de s’exprimer ! Elles ont produit, produit, produit et avec une qualité de travail impressionnante ! Je les ai laissées complètement libres dans ce qu’elles voulaient faire. Principalement, elles voulaient faire des cadeaux pour leurs proches. Pour elles, créer était un acte d’amour. C’était vraiment émouvant. Je retiens que c’était une belle expérience humaine.

Je suis aussi intervenue pour le projet MUS-E porté par l’association strasbourgeoise Courant d’Art. Ce projet met en place des ateliers artistiques dans des écoles de quartiers défavorisés de diverses villes françaises. Deux artistes sont affectés par classe et interviennent sur le temps scolaire. Il s’agit d’un véritable travail en binôme. J’ai travaillé avec des danseuses dans deux écoles lilloises situées dans les quartiers Faubourg de Béthune et Lille Sud. Le but du projet était avant tout de valoriser les enfants car beaucoup étaient en échec scolaire. L’autre objectif était de donner de la matière aux professeurs des écoles pour qu’ils puissent mieux intégrer les activités artistiques au sein de leur classe. Avec l’une de mes binômes danseuses, nous voulions aborder avec les enfants le thème de l’empreinte et nous les avons donc fait danser sur des lits et des murs de terre. Les enfants se lâchaient complètement. Il y a eu des moments magiques. Malheureusement ce projet a pris fin cette année faute de subventions. 

 Atelier à l’association O.S.E.R

©Caroline Chopin

Avez-vous de nouveaux projets ?Prochainement, je reçois les travailleurs handicapés de l’A.F.E.J.I du Val de Lys d’Armentières. Ils seront un groupe de 8 personnes qui viendront 6 matinées à l’atelier. L’association leur propose chaque année des formations avec des artistes. Je n’ai jamais vraiment travaillé avec des personnes handicapées, j’appréhende un peu. Pour l’année 2017 rien n’est encore prévu mais on m’a toujours sollicitée grâce à mon réseau associatif. Après, le problème est que ces associations dépendent beaucoup de subventions extérieures. 

Comment s’organisent les interventions et comment les préparez-vous ?

En général, je me plonge dans le projet quelques temps avant. Je m’adapte surtout au public : si ce que j’ai préparé ne convient pas, il ne faut pas que je l’impose sinon j’ai tout raté. L’atelier devient alors une obligation et là je perds mon public. S’adapter est très enrichissant : on se remet en question et on fait des choses auxquelles on n’aurait pas pensé. Souvent, je commence par une première séance de découverte sensorielle : les participants ont les yeux bandés pour mieux découvrir la matière. Cette première approche fonctionne bien, les personnes sont plus détendues pour la suite.  

Parmi ces personnes qui ont suivi vos ateliers, y en t-il qui se sont trouvées une passion pour la sculpture ?

Je sais qu’il y en a qui ont continué mais je n’ai pas d’exemples précis. Par contre, en 2008, sur le projet de l’exposition BD 3D, dans le cadre de Lille 3000, que je menais avec le dessinateur de bande dessinée, François Boucq, je me suis retrouvée à travailler toute seule. J’avais donc besoin d’un coup de main et j’ai proposé à l’École de la deuxième chance de Roubaix si ça intéressait des jeunes de travailler avec moi sur cette exposition. J’ai alors reçu une dizaine de jeunes à l’atelier, tous les jours pendant un mois, qui m’ont aidé à modeler, mouler et à faire des tirages papier pour préparer l’exposition. Ces jeunes ont pris confiance en eux, ils devenaient ponctuels et se levaient le matin avec un but. L’une des jeunes filles qui a participé à ce projet m’a demandé de faire son stage avec moi. Je l’ai donc prise dans mon atelier en tant que stagiaire.  

Parmi ces publics, avez-vous une préférence ?

J’ai beaucoup aimé travaillé au centre de détention car on a un jugement tout fait sur la prison. C’était vraiment très riche humainement. Même si ce n’était pas autorisé, je connaissais un peu l’histoire de ces femmes. Elles parlent beaucoup de leurs familles, plusieurs réalisaient le portrait de leurs enfants. C’était vraiment émouvant. Il y en avait toujours une qui faisait des gâteaux. C’était vraiment la journée à ne pas manquer pour elles. J’adore aussi travailler avec les enfants parce qu’ils sont dans l’expression. Les adultes quant à eux, ne se laissent pas aller, ils sont dans le résultat alors que les enfants, mais c’était aussi le cas des détenues, sont plus dans l'acte de faire.

Œuvre d’une détenue réalisée lors d’un atelier au Centre de détention de Bapaume

©Caroline Chopin

Pensez-vous qu’il soit important que les artistes s’investissent auprès de ces publics? 

Forcément, je ne vais pas dire non. Mais après ça dépend des personnalités. Moi, j’ai très vite aimé diffuser, transmettre mon savoir-faire. C’est important que les artistes fassent ces actions mais pas que, car c’est aussi une forme d’amour que de créer, de montrer son travail. Quand quelqu’un regarde une œuvre d’art il est ému, il reçoit quelque chose. Sans art, le monde dans lequel on vit va devenir encore plus compliqué. L’artiste doit révéler la beauté du monde et du quotidien : ma vision a toujours été celle là.

              Parmi tous ces retours d’expériences, les souvenirs au Centre de détention de Bapaume semblent figurer parmi les plus marquants pour l’artiste. Les actions culturelles dans le milieu pénitencier se développent grâce aux initiatives de nombreuses associations et au travail des SPIP (Service Pénitentiaire d’Insertion et de Probation) qui ont pour mission la réinsertion sociale des détenus. Citons l’exposition « Des traces et des Hommes, imaginaires du château de Selle » présentée jusqu’au 12 février 2017 au Musée des Beaux-Arts de Cambrai qui dévoile les regards d’un comité de détenus du Centre de détention de Bapaume sur ce château médiéval qui conserve une variété de graffitis ayant traversé l’Histoire. Ce projet, fruit d’un partenariat entre plusieurs acteurs dont le Musée des Beaux-Arts de Cambrai, le Centre de détention de Bapaume, le SPIP du Pas-de-Calais, l’association lilloise Hors Cadre et l’université de Lille 3 parcours Arts et Responsabilité sociale, illustre bien cette dynamique culturelle qui se déploie dans le secteur carcéral.

Camille ROUSSEL-BULTEEL

Lien : http://www.caroline-chopin.com/ #sculpture #publics spécifiques #associations sociales et culturelles

A Bruxelles j'ai trouvé le nombril du monde

C’est dans un climat exceptionnellement alarmant,nommé « état d’urgence » que je débarquais à Bruxelles ce jour-là.Fraîchement déposée à la gare du midi, les yeux encore rougis, la ville se présentait telle que les médias l’avaient dépeinte : en suspens. 

Depuis plusieurs jours écoles et métros sont fermés.Les Bruxellois trépignent de retrouver leur rythme citadin. Le soleil pointant le bout de son nez, quelques téméraires sont attablés aux terrasses des rares cafés ayant ouvert leurs portes. L’occasion se faisant trop rare dans nos contrées nordiques, je ne peux que braver l’appel « à ne pas sortir » pour le plaisir de lézarder sous un soleil d’hiver au pied de la Porte de Hal.

Je ne suis qu’à quelques encablures du Musée Art et Marges qui présente jusqu’au 24 janvier 2016 une exposition au nom qui laisse rêveur,« Du nombril au cosmos ».  

Situé au cœur du quartier historique des Marolles, le Musée Art et marges défend, depuis une trentaine d’années, un art créé en dehors des circuits officiels. On dit de ces créateurs qu’ils sont « bruts », selon le terme de Dubuffet qui inventa le concept d’art brut en 1945, le musée préfère les appeler des « outsiders ».

C’est Roger Cardinal qui publia, en 1972, le premier livre introduisant le terme d’ « outsider art » considéré depuis lors comme un synonyme de l’art brut. On peut néanmoins y déceler un certain décalage. Si le terme « brut » fait l’état d’une pureté en lutte contre un art corrompu, «outsider » sous-entend une déviance, un écart statistique, politique, sociologique et parfois médical. On dit de ces créateurs qu’ils sont « réfractaires au dressage éducatif »[1],qu’ils vivent parfois retranchés dans la solitude et l’isolement. Ils sont commerçant, ingénieur, imprimeur, écrivain, ouvrier. Un pas de côté, un pas« en dehors » et ils sont nous, nous sommes eux.

Munie d’une loupe, je pars à la découverte d’histoires personnelles grandioses, tragiques, fantasmagoriques mais jamais anodines. Celles-ci nous sont racontées dans un petit livret. Les œuvres sont présentées de manière assez classique, à la manière d’un musée d’art, sans tentative d’expérience immersive. Contradictoire ? Ce n’est pas parce que les artistes sont des marginaux que la muséographie doit les marginaliser pourrait-on me répondre. Le musée a fait le choix d’un parcours d’œuvres fortes et saisissantes, à travers lesquelles un vécu transparait. 

Nous nous sommes tous, un jour, posés cette fatale question : Quelle est notre place dans l’univers ? Du nombril au cosmos. Moi et les autres. Moi et le monde.

Comment cohabiter ? Comment regarder et plus encore représenter, écrire ou réinventer le monde ?


Lubos Plny, Zonder Titiel, entre 1980 et 1990, inkt,gouache en collage op papier ©Collection abcd Bruno Decharme

Imaginer que son nombril, cette cicatrice de naissance, soit le refuge d’un écosystème où vivent des petites choses. Et les inventorier, inlassablement.

Zdenek Kosek, Sans titre, entre 1980 et 1990

encre, feutre, crayon de couleur et stylo à bille sur papier à musique, 21x30cm

©Collection abcd Bruno Decharme

Découvrir que ses propres pensées sont à l’origine du temps qu’il fait. Se persuader d’avoir un rôle déterminant dans l’unité cosmique. En réunir toutes les manifestations et être le seul à pouvoir les déchiffrer.

Georgine Hue, Sans titre, vers 1960,

crayon de couleur et stylo à bille sur papier hygiénique, 11x18,5cm

©Collection abcd Bruno Decharme

Fabriquer ses propres billets de banque avec du papier hygiénique et en être l’effigie, à la manière des nobles poudrés, quand même. Refuser les exigences accrues de rentabilité et de productivité de notre société.

Photographies de Mark Cloet basées sur l’œuvre de Johann Geenens

Collection du Mad Musée©Camille Françoise

Changer la taille des choses. Du minimalisme au gigantisme et inversement. Remettre en question l’ordre existant. 

Edmund Monsiel, 1946, mine de plomb sur papier, 24 × 17,5 cm.

©Collection abcd Bruno Decharme

Vouloir échapper à l’atrocité de la guerre. S’auto-séquestrer. Dessiner des milliers de visages qui, imbriqués les uns dans les autres,engendrent toujours d’autres innombrables physionomies. Eloge de la lenteur.

Adolf Wölfi, Zonder Titel, 1915, potlood op papier99x276cm

©Collection abcd Bruno Decharme

Repérer l’omniprésence d’un personnage masqué.Se représenter à la place centrale de l’univers. Recomposer le monde présent,passer d’une gamme à l’autre. 

Tandis que le monde ne tournait toujours pas rond, qu’il était bon d’être en pleine crise nombriliste ! 

Magalie Thiaude

Pour aller plus loin : 

- Exposition « Du nombril au cosmos »Autour de la collection abcd/Bruno Decharme, Musée Art et Marges, Bruxelles

- Howard S. Becker, Outsiders : Etudes de sociologie de la déviance, Métaillé, 2012

- Un nombril poilu : https://vimeo.com/6115666#Bruxellles#Musée art et marges#Outsider art     


[1] expression empruntée à Michel Thévoz dans Artbrut, psychose et médiumnité, Editions de la Différence, Paris, 1990

A Cassel, le cri sourd des animaux

À poils et à plumes. L’exposition présentéejusqu’au 9 juillet au Musée de Flandre de Cassel propose de se pencher sur laquestion de l’utilisation de l’animal dans l’art ancien et contemporain.

Marie-Jo Lafontaine, I love The World / Can you hear me ? 2006, Duratrans - Studio Marie-Jo Lafontaine

À poils et à plumes. L’exposition présentéejusqu’au 9 juillet au Musée de Flandre de Cassel propose de se pencher sur laquestion de l’utilisation de l’animal dans l’art ancien et contemporain. Pource faire, neuf artistes belges ont été invités à dialoguer avec les maîtresflamands présents dans la collection du musée. Une initiative aux multiplespossibilités, car en passant de la représentation à l’utilisationdel’animal, l’art contemporain a opéré une rupture majeure.

Le texte d’introduction de l’expositionannonce clairement ce dont il retourne : le point commun de tous ces artistes,c’est la matière animale. Pourquoi les artisteschoisissent-ils ce matériau si particulier ? Quels en sont les enjeux ? Quelsens y mettent-ils ? Autant de questions délicates mais intéressantes quel’exposition promettait d’aborder via des œuvres tantôt poétiques, engagées, entous les cas troublantes. L’animal comme matière artistique : un sujet quidonne matière à penser !

Texte d'introduction de l'exposition © A.L 

Le casting est en tout cas au rendez-vous:  les pièces sont fortes, troublantes,glaçantes, belles et poétiques. De ce point de vue-là, on a ce que l’on estvenu chercher et c’est un bel exploit d’avoir réuni toutes ces œuvres. Maistout l’enjeu pour nous résidait dans la mise en place d’un discours, d’un liantentre ces œuvres qui vienne les questionner, les triturer, les rassembler, lesopposer, bref, les faire parler.

Au cas par cas, le dialogue entre lesdifférentes époques fonctionne. Le plus souvent, le lien entre les œuvresrepose sur des analogies formelles ou thématiques. Par exemple, les sept hibouxMessagers de la Mort décapités font écho à des scènes de chaos et dejugement dernier. Pas de traces d’un quelconque animal dans ces gravures carc’est la thématique qui importe ici. 

Vue del'exposition, premier plan : Leda,engel van de dood, arrière-plan : Peeter Boel, Nature morte de chasse avec un cygne© J.L

Mais ce type de rapprochement est en faitassez rare dans l’exposition, et pour cause : il est plus difficilementperceptible. On lui a préféré les rapprochements formels. Ainsi, la Leda,engel van de dood(ange de la mort) de Jan Fabre figure auxcôtés d’une Nature morte de chasse avec un cygne de Peter Boel. Ces parallèlesiconographiques dans la présence du cygne sont immédiatement perçus par lespectateur, et ce quelle que soit son habitude de l’art ou des musées. Ilstrouvent toute leur pertinence dans le cas de lieux comme celui-ci quin’accueillent normalement pas d’œuvres contemporaines. Ils permettent auvisiteur non habitué de se raccrocher à ce qu’il connait, de rapprocher lesdifférentes pièces et ainsi de commencer à se les approprier. Mais si cesrapprochements permettent d’apprécier les liens entre art ancien etcontemporain et de voir la constante réactualisation des mêmes sujets,qu’en-est-il du thème de l’exposition ? Que cherche-t-on à nousdire ?

Il est très difficile de répondre à cettedernière question, en partie parce que les murs de l’exposition sont totalementdépourvus d’écrit. Hormis le texte introductif et les cartels, le visiteur netrouvera ni titre de sections, ni explications. Aussi, même si certaines sallessemblent faire ressortir des thèmes généraux (la mort, l’alimentation), il esttrès difficile de percevoir où le parcours nous conduit. Aucun axe de réflexionn’est mis en avant, on déambule de salle en salle, se confrontant à telle outelle œuvre, en comprenant le plus souvent les liens qui l’unissent aux autres.

Vue del'exposition, au premier plan Patrick Van Coaeckenbergh, Le Cheval ; arrière-plan :Jan Fyt, Le Marché aux poissons© A.L.

Est-ce que le livret d’exposition disponibleà l’accueil propose une alternative ? Oui et non. S’il comprend bien desnotices pour chaque œuvre, elles ne semblent pas spécifiquement adaptées authème de l’exposition et passent parfois complètement à côté. Pour exemple, unesalle du musée présente des œuvres de la collection liées au thème du repas, dela nourriture. En plein milieu de cette salle trône LeCheval dePatric Van Caeckenbergh, une sculpture entièrement réalisée de boîtes deconserves. Un animal fait d’un amoncellement de bocaux alimentaires, le toutdans une salle liée à l’alimentation, on est en droit de se dire que l’artistetient là un propos militant attaché aux thèmes de la nourriture et de laconsommation. Pourtant la notice n’y fait pas du tout mention. Elle nes’attarde pas sur le choix symbolique du cheval, ni sur la démarche del’artiste dans le cadre de cette œuvre précise. Comment, pourquoi et quid de laquestion de l’animal ? Les notices survolent le thème de l’exposition sans le creuser.

Vue de l'exposition, au premierplan : Berlinde de Bruyckere, InFlanders Fields, 2000 © A.L.

À dire vrai, quand nous sommes sorties decette exposition, nous étions ravies ; ravies d’avoir pu découvrir ce beaumusée, d’avoir pu voir ces pièces d’artistes renommés. Nous nous sommeslaissées emportées par le mysticisme des œuvres de Jan Fabre, la violenceglaçante de l’installation de Berline de Bruyckere, la poésie de l’œuvre deThierry Cordier ou la vision engagée de Michel Vanden Eeckhoudt.

Et puis nous avons essayé de mettre des motssur notre expérience de visite. Or la seule chose qui nous restait, c’était uncatalogue d’œuvres. Mais au fond qu’en est-il de cette question de la matièreanimale ? Quepeut-on dire de plus à ce sujet après avoir vu l’exposition ? Quels en étaientles partis-pris ? C’est une situation récurrente dans bien des musées d’art etqui pose la question de l’enjeu d’une exposition et de ce que l’on attendd’elle. Ici, nous avons pris du plaisir - à coup sûr - , mais nous aurions aussiaimé réfléchir.

Car il y avait tant de choses à dire et àfaire. À l’heure où les consciences s’éveillent de plus en plus à la conditionanimale, les usages contemporains posent nécessairement question. Peindre unanimal ou utiliser sa peau, sa graisse…, les enjeux ne sont définitivement pasles mêmes. Nombreux sont les artistes actuels à s’emparer de ce matériau, cequi ne manque jamais de soulever de vives réactions. Parce que ces démarchescharrient avec elles des questions éthiques, esthétiques et sociétales àcommencer par celle-ci : qu’est-ce que l’on est en droit de faire au nom del’art ?

Sans doute que les pièces choisies par lemusée ne permettaient pas d’aller si loin dans le discours, mais il est dommagequ’elles n’affleurent pas davantage. Ce sont des questions délicates,probablement difficiles à aborder dans un musée, plus encore à assumer et cen’était visiblement pas le parti-pris choisi de questionner la conditionanimale. Mais peut-on vraiment parler de l’animal comme médium artistique enévacuant complètement ces interrogations ?

Resteque l’exposition réussit à marier les styles et les époques, rappelant quel’art ancien se trouve constamment réactualisé dans les créations actuelles.Ceux qui cherchent matière à réfléchir sur cette condition animale serontsûrement déçus quand d’autres, souhaitant surtout se laisser happer par lesœuvres, y trouveront leur bonheur.

Et pourceux d'entre-vous qui se demandent où se trouve Cassel et ce que l'on peut bieny faire, je vous invite à aller parcourir l'article de Joanna qui vous racontenotre périple à travers la flore casseloise: http://lartdemuser.blogspot.fr/2017/06/museo-transpi.html.

Annaëlle Lecry

#artcontemporain

#conditionnimale

A hauteur d'enfants !

Durant deux mois, de la mi-septembre à la mi-décembre 2012, le Quai de la batterie, atelier et galerie d’art contemporain de l’Hôtel de Guise d’Arras, offrait au public la chance de découvrir l’exposition « Estampes de la Fondation Calouste Gulbenkian ».


© Quai de la Batterie

Durant deux mois, de la mi-septembre à la mi-décembre 2012, le Quai de la batterie, atelier et galerie d’art contemporain de l’Hôtel de Guise d’Arras, offrait au public la chance de découvrir l’exposition « Estampes de la Fondation Calouste Gulbenkian ». Cette exposition, répartie sur les deux niveaux du bâtiment, proposait à tous, une vision éclectique des différents types d’estampes originales, provenant de la riche collection de la fondation portugaise. Au rez-de-chaussée, 45 d’entre-elles étaient regroupées par genres et par auteurs, dans « Regard sur une collection », donnant ainsi un aperçu global de la multiplicité des techniques employées.

A l’étage, le second pôle : « Corps Imprimés et Petites Histoires » s’adressait en priorité aux enfants. Dans une salle sombre entièrement toilée de décors célestes bleus nuits, le jeune public était invité à entrer au royaume multicolore des artistes les plus prestigieux. Dans ce décor théâtral, inconsciemment les voix se baissent, les enfants découvraient les yeux écarquillés qu’ils étaient les personnages principaux de la pièce. La grande diversité des œuvres stimulaient l’imaginaire enfantin, qui, en ébullition se mettait à créer une multitude de petites histoires. De Niki de Saint Phalle, à Pablo Picasso, en passant par Alberto Giacometti, les petits visiteurs comme les plus grands voyageaient entre les représentations abstraites du corps humain réalisées par ces maîtres du dessin.

Les 23 œuvres présentées étaient mises à la hauteur de l’enfant, celui-ci pouvait alors s’approcher au plus près de ces images d’art imprimées et se plonger dans son imaginaire. L’art était donc à sa portée, accessible et désacralisé. Pour l’enfant la valeur matérielle n’a pas d’importance, il ne contemple pas le travail réalisé par tel ou tel artiste, célèbre ou non, mais ne juge le dessin que par sa sensibilité.

Les couleurs vives et chatoyantes attiraient le regard, absorbaient le visiteur dans un univers fabuleux, haut en couleur, où l’esprit se promenait entre les allées du rêve et celles la réalité. Installées sur des petites tables plaçaient devant chaque œuvre, ou à même le sol sur des cousins incitant à la contemplation, les petites têtes blondes peuvent se laissaient guider par leur créativité et déployer, à leur tour, toute leur habilité artistique lors de la réalisation de dessins. Ils devenaient alors acteurs de leur visite, l’exposition évoluait donc en un lieu de création. C’était à la fois un espace de jeu intellectuel et matériel, puisque leur énergie débordante était, elle aussi, canalisée grâce à une sculpture tentaculaire, telles les créatures polychromes de Niki de Saint Phalle.

Pour une des rares fois, la scénographie obligeait l’adulte à se soumettre aux contraintes du monde des petits. Pour apprécier les oeuvres dans toutes leurs dimensions physiques et esthétiques, il devait s’abaisser, s’agenouiller, faire l’effort d’aller à la rencontre de l’œuvre, ce qui est loin d’être habituel. Le choix avisé et le nombre restreint d’œuvres poussaient le visiteur à s’intéresser à chacune d’elles. Souvent séduit par la démarche, il prenait la peine de se plier à ce qui, pour certains, pouvait représenter une contrainte, et qui à mon sens était plutôt un parti-pris innovant où il fallait aller chercher l’œuvre, essayer de la décrypter, avec les codes adéquats, pour pouvoir la comprendre.


© Quai de la Batterie

Lors de la venue d’un groupe d’enfants, un médiateur les guidait dans cet univers de rêverie. Il commençait par les laisser entrer seuls dans l’exposition. Se sentant affublés d’une certaine confiance, les petits se voyaient devenir grands. Les œuvres étaient en suite décrites grâce à une approche didactique et surtout ludique, où le jeu est à la base de la communication et donc de la connaissance.Malheureusement, ces jeux se répétaient lors de la description de la plupart des estampes, les enfants devenaient alors très vite inattentifs et se baladaient à leur guise dans la salle. De plus, les cartels, leurs étaient difficilement compréhensibles puisqu’ils ne possèdent pas encore les connaissances nécessaires pour les appréhender. Ils ne prêtaient alors que très peu attention à ces panneaux explicatifs, même situés à leur hauteur. Il aurait alors été plus judicieusement de les placer à une hauteur intermédiaire, facilitant ainsi le confort de lecture des différents publics. On peut également regretter que le texte introductif du parcours ne s’adressait pas du tout aux enfants ; le discours comportant des formules bien trop complexes pour qu’ils puissent en comprendre le sens. La ligne directrice, chère, au scénographe est presque respectée tout le long de l’exposition, même si elle aurait pu être plus approfondie, notamment au niveau de la médiation, où la prise en main des enfants est encore balbutiante.

Cette proposition artistique a la volonté d’éduquer le regard des enfants, en les immergeant dans un univers de création, à la fois intellectuel et manuel, rendant ainsi la compréhension plus accessible.

Boris Boulanger

Afropean+ : une expérience polymorphique ?

Quand on fait son stage dans un musée travaillant des questions aussi complexes que « C’est quoi l’Afrique subsaharienne contemporaine ? Qu’est-ce qu’une diaspora ? Quellemémoire les Belges et les Congolais partagent-ils ? De quelles manières la partager et la transmettre de part et d’autre de la méditerranée ? »L’événement Afropean+ peut apporter des réponses.

Affiche Afropean+ © Bozar

Quand on fait son stage dans un musée travaillant des questions aussi complexes que « C’est quoi l’Afrique subsaharienne contemporaine ? Qu’est-ce qu’une diaspora ? Quelle mémoire les Belges et les Congolais partagent-ils ? De quelles manières la partager et la transmettre de part et d’autre de la méditerranée ? »L’événement Afropean+ peut apporter des réponses.

Me voila donc à Bozar, à Bruxelles, parun samedi de janvier particulièrement ensoleillé, prête à m’enfermer pour unejournée d’événements culturels autour de la notion d’afropéanité. Le public estau rendez-vous, il est en majorité issu des diasporas subsahariennes et nonafricaines, j’aimerai voir encore plus de monde, encore plus de métissage. Etpourtant l’ambiance est cordiale, passionnée, aux aguets. C’est la première foisque j’entends, ou plutôt lis le terme afropean inscrit en grosses lettres surle programme de la journée. Qu’est ce donc que ce néologisme, cette contractiond’africain et d’européen ?

Le premier indice pour tenter d’approcherune définition du terme se trouve dans sa forme même, deux mots tranchés etcousus ensemble.

Le second indice se situe  dans la forme même que prend l’événement etdans le lieu où il se déroule. Bozar est une plateforme, une succession desalles où cohabitent une multitude de projets culturels validés par unedirection dont la caractéristique principale est de savoir mettre le doigt surdes problématiques sociétales et contemporaines émergentes. La forme que prendAfropean + est pluridisciplinaire. C’est une journée où se succèdent despropositions variés comme un marché créatif, des expositions, des courts etlongs métrages, des concerts, des lectures, des débats, des spectacles.L’ensemble venant se télescoper quand le visiteur prend le temps d’assister àplusieurs propositions. Notons au passage que seuls les concerts sont payants.

Le troisième indice est l’installation del’artiste Kader Attia. Dans une salle en retrait du majestueux hall Horta où setrouve le marché créatif, l’artiste propose la métaphore d’une situation, cellede l’être traversé par plusieurs cultures, cultures reliées entre ellessouvent violemment par la colonisation. L'œuvre est un cabinet de curiosités qui n'utilise pas le principe del'originalité, du bizarre, de l'extra ordinaire comme historiquement mais estun espace polyphonique où par les objets (essentiellement des livres) les voixscientifique, politique, religieuse trouvent leur place les unes avec lesautres. La suture entre les mondes (entre le ciel et la terre reliés parl'échelle de Jacob, entre le pouvoir politique symbolisé par les bustesd'hommes blancs et les textes bibliques et coraniques...) se fait par le regardenglobant de l'artiste. C'est une couture entre les différents éléments del'installation faite avec bienveillance, sans hiérarchisation entre les objets.Leur accumulation forme un constat : le scientifique, le religieux, lepolitique sont des possibles non hiérarchisés. Ce dispositif offre aux regardsla plasticité et la polymorphie d’un monde qui permet une construction desidentités.

Continuum of Repair: The light of Jacob’s Ladder, Kader Attia, Bozar, 2015 © O.L

Continuum of Repair: The light ofJacob’s Ladder, Kader Attia,Bozar, 2015 © O.L

Le quatrième indice est la forme queprend le débat « Being Afropean ». Dans le studio de Bozar, espaceoscillant entre la salle de conférence, de cinéma et de théâtre se joue unepièce improvisée d’échanges rebondissant. Ken Ndiaye, anthropologue ayantparticipé au programme Réseau International des Musées d’Ethnographie (RIME) sepropose de questionner la notion d’afropéanité. Il est très vite rattrapé parl’assistance. Celle-ci impose sa parole, chacun et chacune témoignant de sonparcours, enfin, je commence à comprendre, à sentir du sens émerger de cesvoix. Ce mot afropean, s’incarnant soudain à travers le visage de chacun desintervenants, se transformant selon le vécu des êtres prenant la parole.Afropean est une identité polymorphique, une traduction d’un état singulier :celles des êtres aux cultures africaines et européennes. Comment comprendre lesens d’afropéanité quand on est franco-française vivant entre deux payseuropéens aux cultures proches ? Blanche dont la voix pense enfrançais ? Quelle place puis-je avoir au cœur des problématiques quesoulèvent l’afropéanité ? Quelle place les êtres sans diversité culturellepeuvent-ils avoir avec ces identités polymorphes en constanteconstruction ?

Le cinquième et dernier indice est lalecture-spectacle Autrices  de « Ecarlatela compagnie » à partir d’extraits choisis du texte Ecrits pour la parole de l’auteure française Léonora Miano. Deuxfemmes, deux voix accompagnées par une création sonore inédite. Moment fort oùla langue de Miano surgit, s’incarne dans le corps blanc des deux actrices. Etc’est cette incarnation du texte interrogeant « le rapport souventconflictuel qu’entretiennent les afropéens avec les notions d’intégration et dedouble culture »[1]qui donne sens à l’afropéanité. Afropéanité est un mot dépassant la couleurpour interroger des identités qui restent dynamiques et uniques. En échoj’entends la voix de Léonora Miano dire : « Je sais très bien que jesuis le produit de la rencontre entre deux mondes, qui, d’ailleurs, se sont malrencontrés. Mais, enfin, j’existe. »[2]La voie à tracer pour se reconnaitre, se rencontrer, ne se situerait-elle pasdans ce retour aux conditions de la rencontre entre Afrique et Europe ? Ilsemble que pour construire les identités contemporaines, il nous faille faireun retour sur notre passé , sur ce que nous avons en commun.

Ophélie Laloy

Pour aller plus loin :

http://www.bozar.com/activity.php?id=15637

#Afropéanité

#Événementiel culturel

#Postcolonialisme


[1] Programme Bozar

[2] http://www.leonoramiano.com/docs/causette_0314.pdf

Art contemporain et lien social de Claire Moulène

Art contemporain et lien social, Claire Moulène, éditions Cercle d'Art, Collection Imaginaire, 30 mars 2007

Les éditions IMAGINAIRE : MODE D'EMPLOI proposent des outils de décryptage de l'imaginairecontemporain, dans le but d'atténuer la coupure qui persiste entre lespropositions des artistes (qui nous parlent du monde d'aujourd'hui, voireannoncent celui de demain) et leur réception par le public souvent perplexe etinsuffisamment informé. Pour ce faire, ces éditions ont imaginé un nouveauconcept de livre d'art en trois temps. Art contemporain et lien social deClaire Moulène aborde une thématique qui nous concerne tous par une approcherigoureuse et simple. Ce manuel propose un contenu riche dans une mise en formesynthétique et claire. Un vocabulaire précis et adapté est utilisé de manièretout à fait accessible afin de vulgariser l'information sans perte de fond. Etsa mise en page didactique, aéré et illustré permet une lecture agréable etfacilité.

Cet ouvragecommence brièvement par re-contextualiser le rapport aigu entre l'art et lapolitique. Débutant par une citation quelque peu provocatrice mais pas moinsintéressante de Dominique Baqué, on se demande finalement « si l'on osait unparadoxe, on affirmerait volontiers que le seul art politique efficace etconvainquant est l'art totalitaire ». Reste que l'histoire de l'art ne s'arrêtepas là et a pu prendre au cours du XX siècle des formes diverses, dont l'impactvarie selon le contexte et les moyens mis en place. Des avant-gardes dadaïstesfarouchement antimilitaristes en passant par tous les mouvements contestatairesdu XX siècle on remarque alors que les artistes contemporains de 1990 à 2000ont fait les choix de nouvelles postures participatives, symboliques etinédites, offrant toutes la possibilité de percevoir et d'agir différemment surle réel. D'un art issu de la contre-culture et convaincu de son efficacitéidéologique, on est passé à un art plus réflexif, conscient de ses propreslimites.

Quand il estencore question de débattre inlassablement du rôle et de la définition del'art, Claire Moulène ramène des mots justes sur le fond du sujet : « Rappelonsd'abord que l'art, [...] n'a jamais vocation à être efficace. Si l'artisteaujourd'hui apparaît plus que jamais soucieux de saisir la complexité du mondequi l'entoure [...], sa mission ne consiste pas à proprement parler de résoudreles conflits sociaux et économiques qui sous-tendent la société. En revanche,il est celui qui [...] qui permet de penser autrement le réel. » Elle prendalors judicieusement l'exemple du MuséePrécaire Albinet de Thomas Hirschhorn qui illustre parfaitement lasituation. Cet artiste refusant catégoriquement que sa démarche soit assimiléeà une entreprise humaniste, ou un projet socioculturel, annonce que « le MuséePrécaire est une affirmation. Cette affirmation est que l'art peut seulement entant qu'art obtenir une vraie importance et avoir un sens politique. » Oncomprend alors très vite que ce manuel ne résoudra pas comment l'art sepositionne par rapport à la politique car c'est tout simplement impossible.Visiblement l'artiste affirmera toujours son statut en tant que tel. Cependant,l'auteur tente méthodiquement de dresser une liste de différentes pratiquesartistiques qui s'y apparente et de les classer par rapport à leur niveaud'engagement.

Quoi qu'il ensoit, les artistes contemporains ne sont plus nécessairement dans une critiqueamère mais dans une manière de réactiver certaines formes propres à l'actioncollective et politique, le plus souvent avec un humour et une dérision quileur permettent en creux, d'avancer une critique de fond à peine masquée.Nombres d'exemples pertinents sont repris pour démontrer comment les artistesinterfèrent dans le réel. Que ce soit dans une approche visuelle ouperformative, qu'on dénonce une société de consommation ou qu'on rit de sesdérives mercantiles l'intérêt n'est peut-être plus de produire de nouvellesformes artistiques mais d'exposer directement le quotidien. Ainsi c'est le réellui-même qui fait office d'œuvre d'art. Au-delà de la tangibilité plastique desexpérimentations, sur un mode plus ludique, on recense également un nombrerelativement important de travaux ayant trait au rassemblement collectif et àla fête, l'un des motifs jugés ici des plus emblématiques de l'action sociale.Or le lecteur se heurte très rapidement à la légitimité du statut de lacréation : organiser une fête est-ce vraiment un geste artistique?

La force decet ouvrage repose fondamentalement sur les critères de légitimité de l'artcontemporain. L'idée n'est plus simplement de poser une énième fois la questionde ce qui est de l'art ou pas mais pourquoi en être arrivé à cette dérive. Onne tombe pas dans la facilité d'un discours qui prétendrait que l'art cherchesimplement à repousser à chaque fois ses limites. Suffisamment documenté, lelivre propose une analyse sociologique. À l'heure de la mondialisationnéolibérale, la disparition des « classes sociales » au profit d'un grandgroupe central a amené un éclatement des repères traditionnels. Les systèmes denormes multipliés, diversifiés ont amené une perte de valeurs où l'expressionpolitique n'est plus légitime et où le chaos menace. On se retourne alors versles sociologues, les militants associatifs ou les artistes, en les sommant deproduire du lien « social » notion ainsi chosifiée et réduite à unemarchandise. Tous les artistes ici cités ne font alors plus que témoigner decet « objet-ification » du lien social. Voilà tout le nœud du débat de ce livrequi peut paraître amené d'une manière un peu courte et caricaturale maiscomment l'exprimer autrement en si peu de pages ?

Une premièrepartie du manuel décante les pratiques artistiques ancrées dans le réel tandisque la seconde ne fait plus de distinction entre le virtuel et le réel. Uneconception contemporaine renversée consisterait à jouer des ressorts de lafiction pour scénariser le réel. En activant l'imaginaire collectif, lescréateurs actuels travaillent sur une prise de conscience politique et socialeau sein d'un champ artistique qui prend des allures de laboratoire. Unenouvelle manière de produire de l'art serait donc de faire un « lab » quiexplore les schémas de représentation sociale actuelle. La téléréalité estprise pour exemple comme un regard symptomatique de la société qu'elle portesur elle-même et glissée au champ artistique. Encore une fois, le lecteur peutrester sceptique sur la question de ce qui fait œuvre. Mais Troncy, ici cité,arrive facilement à nous convaincre du rapport de l'art à la téléréalité comme« un espace intermédiaire qui ne serait ni celui de la réalité, ni celui de lafiction mais de laReallitY » « simplification, photogénie, mise en scène » «réalistisme ». Pantomime, du jeu du rôle social transposé à d'autres sphères,la téléréalité offrirait donc la possibilité d'un certain regard, certesstylisé, certes biaisé, mais plutôt judicieux sur les systèmes sociaux enplace. Ainsi défile nombre d'artistes qui proposent toujours de nouveauxscénarios artistiques appuyés satiriquement sur une réalité qui tend à sedématérialiser. On en vient même à parler de nouveaux espaces de sociabilité,de « blogosphère », lieu de convivialité virtuelle, à laquelle renvoient lescommunautés de blogueurs. L'art contemporain fait donc appel à toutes sortes dedisciplines annexes, de références de l'expérience quotidienne de chacun nonpour rétablir le lien social mais pour l'interroger.

Écrit dans unegrande finesse cet ouvrage tend à rendre compte du glissement des pratiquesartistiques contemporaines et soulever le rôle social qui lui est aujourd'huivoué. Consacré uniquement à l'art d'aujourd'hui et non celui d'il y a vingtans, Claire Moulène relève un challenge difficile : l'analyse et lathéorisation d'une pratique dont on manque vraisemblablement de recul. Alorsque la facilité accorderait à dire que l'artiste contemporain s'éloigne d'unengagement politique explicite Claire Moulène propose un nouveau paradigme.Plutôt qu'un regard analytique d'historienne, elle propose une approche plussémiologique dans le sens où le vocabulaire artistique aurait lui-même changé.Des champs lexicaux empruntés à d'autres usages (politique, festif, web, etc.)sont détournés au profit d'un regard créatif sur le monde. Distinctement d'uneidée d'un art engagé issu de la contre-culture elle nous expose la subtilitésuggestive de nos contemporains à travers la citation, le simulacre etl'ironie. Dégagé d'une contestation massive on se retrouve dans unedémultiplication de possibilités et d'observations. Cependant, la conclusionest menée un peu brutalement en affirmant que les artistes sont soucieux de nepas lisser l'environnement politique mais doit-on pour autant s'en arrêter là ?Claire Moulène finit donc simplement par dire que « l'art doit être coupédu réel soit pour lui offrir une échappatoire constructive, soit pour une prisede conscience inédite ». On ne peut pas dire qu'on en apprenne bien plus...Art contemporain et lien social deClaire Moulène propose donc une excellente base de réflexion et de référencesqui ne tiennent plus qu'à être développées soit dans un futur plus distancésoit par des regards croisés d'autres chercheurs interdisciplinaires.

Elodie Bay

AZAY-LE-RIDEAU : ENCHANTEMENTS ET RENAISSANCE

Originaire de la région Centre-Val de Loire, inutile de préciser que je demeure une aficionada des châteaux de la Loire depuis ma plus tendre enfance. Je me souviendrai toujours de ses visites qui ont marqué mon imaginaire d’exploratrice, et qui ont été la porte d’entrée vers cette passion pour le patrimoine culturel. Comment ne pas oublier ce majestueux édifice qu’est le Château de Chambord ? Les somptueux jardins de Villandry qui forment des tableaux colorés de verdure ? Ou encore le Château des Dames,plus connu sous le nom de Chenonceau, qui m’a impressionnée par la richesse de ses collections ?

Mais il en est un plus discret face aux bâtisses les plus renommées dela région, et qui pourtant, demeure de loin mon favori :Azay-le-Rideau. Je ne saurais me rappeler l’âge exact auquel je l’ai découvert pour la première fois, mais je me souviens de la somptueuse vue depuis la façade Sud magnifiée par son miroir d’eau. Une véritable révélation, semblable à la description qu’en a fait Honoré de Balzac dans son roman Le Lys dans la vallée, où il le compare à « un diamant taillé à facettes sertis par l’Indre ».

La façade Sud du château d’Azay-le-Rideau © Joanna Labussière

Il est fort probable qu’une majeure partie d’entre vous ne le connaisse pas, mais si vous suivez l’actualité de près, il se peut que vous en ayez entendu parler récemment. En effet, le Châteaud’Azay-le-Rideau était sous les feux de la rampe, puisqu’il a bénéficié d’un important programme de restauration entrepris parle Centre des Monuments Nationaux durant presque trois ans. Au total : huit millions d’euros ont été investis dans ce chantier de mise en valeur et de restauration.

Autant vous dire que lorsque j’ai appris le jour de mes vingt-six printemps que j’allais prendre mes fonctions au sein de ce monument, je n’en revenais pas. Je crois même qu’à l’heure où j’écris ces lignes, j’ai encore du mal à m’en rendre compte.Mais passons ! Le jour de ma prise de poste, quelle ne fut pas ma surprise de revoir ce château qui m’était si cher restauré àla perfection ; le soleil de ce début d’automne se reflétant dans la blancheur de la pierre de Tuffeau si caractéristique de l’architecture régionale.

C’est un château comme neuf que je (re)découvre : rénovation du parc romantique du milieu du XIXème siècle, façade extérieure entièrement restaurée, intérieur remeublé en son état historique. En tant qu’apprentie chargée de médiation culturelle,j’étais d’autant plus intéressée par la refonte du parcours de visite, et plus particulièrement par ce qui se tramait au premier étage. Je remarque alors avec étonnement que plusieurs pièces sont parsemées d’œuvres contemporaines, faisant du château un palais enchanté où se mêlent mythologie, magie et théâtre. Mais avant de vous en dire davantage, une petite explication s’impose !

Tout est parti du Centre des Monuments Nationaux qui a fait appel aux artistes plasticiens Piet.sO et Peter Keene pour concevoir un parcours d’installations oniriques destinées à être exposées au sein du monument. Le duo collabore ensemble depuis seize ans déjà,et parmi les six créations, cinq ont été spécifiquement conçues pour Azay-le-Rideau. Un an aura été nécessaire à la réalisation des esquisses de chaque installation, puis sept mois de conception.

Intitulé« Les enchantements d’Azay », ce projet a pris place parmi les collections le 6 juillet 2017, date de réouverture du château suite aux trois années de travaux. Influencés par l’imaginaire de la Renaissance, les artistes se sont notamment inspirés des personnages d’Armide et de Psyché, toutes deux représentées dans les tapisseries des chambres situées au premier étage : La Jérusalem Délivrée et l’Histoire de Psyché. Tel un hommage aux artifices des arts du spectacle de l’époque où se côtoient installations féeriques et objets fantastiques, ces enchantements envoûtent à différents niveaux antichambres, chambres et salle de bal du premier étage. La magie opère dès lors que les visiteurs passent à proximité, puisque les installations se déclenchent à leur passage. Certaines œuvres sont accompagnées de fonds sonores. Si vous-même, chers lecteurs et chères lectrices, êtes tentés par cette expérience surprenante,suivez le guide !

Si l’on suit le parcours de visite classique, notre déambulation nous mènera en premier lieu dans la grande salle. Lieu de réception par excellence, c’est dans cette partie publique que le maître de maison recevait pour ses affaires ainsi que pour son plaisir en organisant bals et festins. A notre arrivée, trois installations monumentales font face à la cheminée. Au centre trône un imposant banquet, entouré de part et d’autre par un automate (un officie rsur la gauche et une magicienne sur la droite). Ces installations s’animent au fur et à mesure : la magicienne et l’officier tournent sur eux-mêmes, tels les annonciateurs d’un banquet fantastique qui s’ouvre avec des panneaux se levant sur la table.Inspirés par les festins sorciers, Piet.sO et Peter Keene puisent également leurs influences dans l’art cinématographique.Références entre autres au grand banquet dans La belle et la bête de Jean Cocteau (1946), ou encore aux fêtes données dans les jardins dans Vatel de Roland Joffé (2000). Le festin fait aussi écho au palais d’Eros dans lequel Psyché est servie par des esprits bienveillants. Enfin, la mise en scène volontaire des animaux renvoie à la cuisine de la Renaissance, époque où l’on présentait autant la tête que le corps de l’animal.

Le banquet © Léonard De Serres

La visite se poursuit en pénétrant dans la Chambre de Psyché.Autrefois chambre du maître de maison, elle était sûrement destinée à Gilles Berthelot, commanditaire du château d’Azay-le-Rideau. Cette pièce s’apparentait à un espace multifonctionnel où l’on se reposait autant que l’on travaillait et recevait. Face aux trois tapisseries qui habillent les murs, se dresse un automate tournant sur lui-même, portant une lanterne et vêtu d’une robe décorée de miroirs. Il s’agit d’une mise en scène de Psyché, symbolisée par la robe aux miroirs, référence au miroir du personnage, tel un écho au labyrinthe proposant plusieurs destinations. Elle semble observer les tapisseries murales qui relatent son histoire. Sorte de quête initiatique, les miroirs servent à éclairer une partie de son vécu, tout en lui indiquant le chemin à suivre. La lanterne éclairée lui sert également de guide afin de l’aider à retrouver son chemin.

 La robe aux miroirs © Léonard De Serres

Jouxtant la Chambre de Psyché, la garde-robe est métamorphosée en « Cabinet des petits prodiges » au sein duquel automates, miroir et mondes miniatures se transforment grâce à des effets d’illusion.Trois mécanismes y sont disposés et se mettent en mouvement les uns à la suite des autres : tout d’abord, deux mécanismes en horlogerie fine, puis un miroir représentant des papillons. Bien que celui-ci ne soit pas éclairé, il est tout de même possible d’observer les papillons flotter au travers. Ici, Piet.sO et PeterKeene ont choisi Armide comme source d’inspiration, personnage capable de changer les petits projets en palais.

Cabinet des petits prodiges © Léonard De Serres

La déambulation se poursuit dans la chambre Renaissance, qui était probablement la chambre de Philippe Lesbahy, l’épouse de Gilles Berthelot. C’est dans le secrétaire, cabinet de retrait de la chambre qu’est exposé un « Livre aux grotesques »,conférant une apparence féerique à la pièce. Réalisé en papier de jonc, il laisse apparaître des ombres de créatures chimériques de par sa forme et les jeux de lumière. Le jonc fait écho aux murs de la chambre de Philippe Lesbahy restaurée en 2013, qui sont recouverts de nattes de jonc. Cette technique de tressage manuel était d’usage au XVIème siècle, car elle permettait d’isoler la pièce par temps froid, et de conserver la fraîcheur en cas de températures élevées.

 Livre aux grotesques © Léonard De Serres

Passons à présent à l’antichambre précédant les appartements du roi,où patientaient les visiteurs avant d’être reçus. Ici, le baroque prend tout son sens, avec un théâtre animé faisant apparaître et disparaître plusieurs animations et décors à l’aide de jeux de ficelles, ou encore de poulies. L’aspect brut véhiculé par la boîte réalisée en bois de frêne renvoie à la Renaissance,où le rideau n’existait pas pour la représentation du petit théâtre. Celui-ci fera son apparition au XVIIème siècle avec des rideaux bleus pour symboliser la couleur royale, puis les rideaux rouges sous Napoléon. L’emploi de la ficelle dans les décors était courant à la Renaissance ainsi qu’au XVIIème siècle, avec une scénographie conçue à partir de décors suspendus. Encore une fois, le duo d’artistes a choisi Armide comme référence principale, à travers ce théâtre animé, où trois à quatre décors suspendus apparaissent au fur et à mesure pour raconter une histoire.

 Le petit palais d’Armide © Léonard De Serres

Détail du petit palais d’Armide © Léonard De Serres

Pour conclure, direction la chambre du roi, baptisée ainsi en souvenir des quelques jours passés par le roi Louis XIII à Azay-le-Rideau en juin 1619. On y découvre un cabinet « automate », seule installation qui n’a pas été créée spécifiquement pour Azay-le-Rideau. Intitulée « L’entrée ouverte au palais fermé du roi », ce palais-théâtre motorisé a été conçu dans le cadre de l’exposition « Les Chambres des Merveilles »qui s’est tenu au Château-Maisons de Maisons-Laffitte d’octobre2015 à juin 2016. Dans l’esprit des meubles à secrets, le visiteur s’approche et découvre un théâtre qui s’ouvre où apparaît la reine d’un côté et le roi de l’autre. Surgit ensuite une forêt envahissant un palais qui prend forme petit à petit, avant de conclure par l’ouverture d’un grand tiroir symbolisant un vide poche qui contient des objets d’époque, voire plus contemporains. L’utilisation de l’ébène pour la réalisation du meuble fait référence à l’impact crée par l’arrivée du mobilier au XVIIème siècle.

 L’entrée ouverte au palais fermé du roi © Léonard De Serres

C’est quasiment envoûtée que je ressors de cette déambulation originale qui m’a permis de poser un tout autre regard sur les collections du château. J’ai été littéralement charmée par cette œuvre à quatre mains, qui réunit l’impact de la mémoire et la place du corps chez Piet.sO, ainsi que l’exploration de l’utopie et les installations mécaniques et sonores chères à Peter Keene.Redevenue exploratrice dans l’âme, j’ai retrouvé le temps de quelques heures cette curiosité enfantine qui rythmait mes toutes premières visites.

Offrir une nouvelle vision de la Renaissance à travers l’installation d’œuvres contemporaines qui s’intègrent dans les salles du château : tel est l’objectif de ces enchantements. Mission réussie pour les deux artistes qui donnent à voir un aspect décalé des collections, tout en restant cohérent avec les œuvres originales. Banquet animé, meubles à secrets, mondes miniatures et robes immenses : en misant sur l’imaginaire à travers l’automate, cette expérience de visite inédite invite le visiteur dans un parcours féerique où la magie produit son effet.

Joanna Labussière

#azaylerideau

#pietsOetpeterkeene

#installationsoniriques

#renaissance

Pour en savoir plus :

-Sur le château d’Azay-le-Rideau :http://www.azay-le-rideau.fr/

-Sur l’exposition « Les enchantements d’Azay » :http://www.azay-le-rideau.fr/Actualites/Les-enchantements-d-Azay

-Sur le travail des plasticiens Piet.sO et Peter Keene :http://www.pietso.fr/,http://www.peter-keene.com/home.html

-Petit tour d’horizon des « Enchantements d’Azay »guidé par l’artiste Piet.sO :https://www.youtube.com/watch?v=tILcUSMAg_Y

Ceci n'est pas une danse

Dans le cadre de Incorporated! [1], la 5ème édition des Ateliers de Rennes - Biennale d'Art Contemporain, dancers sleeping inside a building, création de l'artiste Jean-Pascal Flavien, est présentée au Musée de la danse, coproducteur de l'oeuvre. En collaboration avec l'ESAB - École Supérieure d'Art de Bretagne, une maison conçue pour accueillir le sommeil des danseurs est installée au jardin partagé entre les deux institutions.

Sachant qu'il s'agit d'une oeuvre expérimentale mêlant danse et art contemporain, notre interrogation s’ancre à partir de la connotation des mots exposition et répétition publique, mentionnées aux infos pratiques.

Jean-Pascal Flavien est un artiste qui réalise des maisons conçues chacune selon une proposition différente. Cette fois, fruit des questions qui croisent l'univers de la danse et du sommeil, la maison a été construite pour être habitée par des danseurs et, d'une façon expérimentale, répondre (ou pas) à des questionnements comme : est-ce que les danseurs le sont-ils en permanence ? On reste des danseurs même quand on dort ? Le travail du danseur pénètre son sommeil ? Comment l'espace conditionne-t-il les mouvements du corps ?

En rassemblant les concepts de Incorporated! et de Le Corbusier, pour qui: "une maison est une machine à habiter" [2],voire à incorporer, Jean-Pascal Flavien définit sa maison en tant qu'oeuvre d'art matérielle dont le contenu accueille des états physiques invisibles, immatériels. "La maison ne devient vraiment une oeuvre que lorsqu'elle réalise son être de maison, à savoir : être habitée". [3]

Vue de la maison à l'extérieur © L.M

Pour justement habiter cette maison, dix danseurs ont été invités à participer à l'expérience entre septembre et décembre 2016, durant à peu près cinq jours chacun. En fait, la maison n'est occupée que pendant la nuit,strictement pour le sommeil. Pendant la journée, la maison reste ouverte à la visite du public, qui compte sur la présence d'un médiateur, élève de l'ESAB, pour lui raconter la partie inaccessible au regard de son activité. En outre, une répétition publique avec le danseur a lieu à la maison chaque jour.

Processus spéculatif

Thierry Micouin a été le troisième danseur à habiter la maison. En arrivant au Musée de la danse pour regarder sa répétition, on ne voit pas un spectacle de danse. Ni une chorégraphie. Même pas une petite performance.Non, ceci n'est pas une danse. Le danseur est bien présent, mais au lieu de répéter, il parle. Pendant une heure il raconte verbalement son expérience de sommeil à la maison. Il partage avec le public ses pensées autour du concept et de la réalisation de ce projet artistique. Il répond également aux questions émergeant de la curiosité des visiteurs. Au lieu de chorégraphier son sommeil, Thierry a crée des registres de son expérience sous forme de photographies et vidéos. Il a exposé cette documentation dans la maison, qui reste visible au public en dehors du temps de répétition. La maison ne lui pas inspiré une démarche chorégraphiée,contrairement à la proposition initiale de Jean-Pascal Flavien. Mais Thierry a raconté que les registres photographiques et audiovisuelles ont toujours fait partie de son processus chorégraphique. 

Des registres photographiques de Thierry Micouin à l'intérieure de la maison © L.M

Certains danseurs ont bien performé le sommeil à la maison pendant la répétition publique. Certains ont fait participer activement le public pendant la répétition en suivant des consignes données par le danseur. D’autres ont invité leur famille pour dormir ensemble à la maison... En d'autres termes, on a des multiples possibilités d'expérimentation de cette oeuvre d'art.

Attribution partagée

La répétition publique a d'abord été pensé par Jean-Pascal Flavien comme une vraie répétition de ce qui a été réalisé par le danseur la nuit précédente. Comme si la nuit était le moment de recherche, d'exploration des possibilités, et tout cela serait condensé et performé pendant une heure au regard du public. Mais cette notion de répétition a pourtant été modifiée au fur et à mesure que les jours de l'exposition se déroulaient.

Finalement, chaque danseur utilise son temps de répétition de la façon qui lui convient le mieux. Le danseur est lui aussi l'artiste. La plupart(voire tous) de ceux qui étaient invités à participer à l'oeuvre de Jean-Pascal Flavien sont aussi des chorégraphes, ayant leur propre processus artistique, caractéristique de chacun. Si on a dix danseurs qui interviennent à la maison, on aura forcément dix propositions très différentes. L'oeuvre assume donc un caractère hybride.

Alors, un danseur dormant dans cette maison devient-il de facto une oeuvre de Jean-Pascal Flavien ? Ou, au contraire, en habitant à la maison, le danseur reformule l'oeuvre et devient son co-auteur ?

Autonomie de l'oeuvre

La répétition publique est le seul moment où la performance menée parle danseur est vue par des spectateurs. En revanche, il n'est pas le seul moment où l'oeuvre reçoit le public, si on considère que la visite de la maison est ouverte pendant toute la journée, y compris l'accompagnement d'un médiateur, ainsi que la possible intervention fait par le danseur (comme dans le cas mentionné, sous forme de registres audiovisuels).

La documentation vidéo de Thierry Micouin de son sommeil à la maison © L.M

On pose alors des questions qui concernent l'exposition et l'autonomie de l'oeuvre : la présence du public est-elle impérativement nécessaire pour que l'art de la performance soit considéré comme une exposition ? Et quel est donc le rôle du registre artistique ?Est-il un outil pour témoigner le processus artistique caché au regard du public ? Est-il un moyen d'accéder à la réalité passée de la performance ?Ou encore, en remplaçant la réalité qu'il documente, devient-il une oeuvre d'artautonome ? [4]

Placé dans une institution-laboratoire [5], comme s'auto-intitule le Musée de la danse, l'oeuvre dancers sleeping inside a building n'a pas forcément pour but de répondre à des questionnements, sinon de nous conduire à la réflexion et d’approfondir les potentialités croisées entre l'exposition et le geste performatif.

Luana Medeiros

#performance 

#documentationartistique 

Infos pratiques de l'exposition : Exposition ouverte du 01/10 au11/12/2016, de mardi à dimanche de 14h à 18h. Répétition publique entre 17het 18h.

[1] www.lesateliersderennes.fr/les-editions/incorporated[2] Vers une architecture, Le Corbusier, éd. G. Crès,1924, p. 73[3] Dancers sleeping inside a building - Catalogue de l'exposition, Jean-Pascal Flavien[4] A Performatividade da Documentação de Performance,Philip Auslander, eRevista Performatus, Inhumas, ano 2, n. 7, nov. 2013[5] www.museedeladanse.org

Ceci n'est pas...

3h30 à Courtrai le 18 novembre 2015, sur la Korte Steenstraat, une vitrine métallique s’ouvre sous le regard intrigué de quelques passants. Nous sommes devant de l’installation Ceci n’est pas... de Dries Verhoeven, elle s’ouvre ici pour le 6ème jour consécutif. Le rideau se lève.

13h30 à Courtrai le 18novembre 2015, sur la Korte Steenstraat, une vitrine métallique s’ouvre sous le regard intrigué de quelques passants. Nous sommes devant de l’installation Ceci n’est pas... de Dries Verhoeven, elle s’ouvre ici pour le 6ème jour consécutif. Le rideau se lève.  Un personnage assis sur une balançoire bouge au rythme d’un bruit sourd. Il est vêtu uniquement d’un body couleur chair et d’une paire d’ailes en plumes orange. «Tu es un homme ou une femme ? » l’interroge une passante. Le personnage la regarde en souriant, muet. Cette question se répète de nombreuses fois au cours de la performance. Car il s'agit bien d'une des questions posées implicitement par l'artiste à travers ce tableau humain.

Présentée dans le cadre du NEXT Festival, cette installation est issue de la série Ceci n'est pas...de l'artiste Dries Verhoeven qui comprend dix différentes scènes dans une boîte en verre insonorisée. Il présente dans ces boîtes des personnages joués par des acteurs dans des scènes “perturbantes”. La veille, dans Ceci n’est pas de l’histoire, un homme noir enchaîné comme un esclave endossait le rôle de Père Fouettard. Le lendemain, Ceci n’est pas notre peur montrait un homme en train de faire la prière musulmane, en écho avec les attentats terroristes ayant eu lieu en France. A travers sa série, Dries Verhoeven entend montrer des situations suscitant un “malaise collectif”, des images provocantes.

L’installation du 18novembre illustre ce malaise, perceptible à travers les réactions du public que nous avons constaté.  C'est ici la notion de genre qui est abordée. A première vue, c'est une femme avec de longs cheveux blonds. Cependant, sa tenue moulante dévoile un corps androgyne, des jambes musclées et un sexe d'homme. A travers les réactions collectées, la question du genre de la personne n'est pas tranchée : tous les spectateurs hésitent entre homme ou femme mais ils envisagent rarement la possibilité des deux sexes chez une même personne. Mais avant le sujet de l'œuvre, c'est la curiosité qui attire de nombreux passants. Ils veulent voir de quoi il s'agit. : "Qu'est ce qu'il fait là ?", "Est-ce vraiment un humain ou est-ce une poupée ?" semblent-ils penser. Beaucoup d'entre eux s'arrêtent, y compris des cyclistes, pour regarder. Certaines personnes attendent quelque chose puis en voyant que "rien" ne se passe, ils repartent. Certains ne s'arrêtent pas mais se retournent plusieurs fois. D'autres prennent des photographies ou se prennent en groupe avec l'œuvre en arrière-plan. Cette installation suscite toujours une réaction, elle interpelle les passants, rarement indifférents. Sa place dans l'espace public dérange, crée une rupture. 

 

Une jeune adolescente s'approche vers nous et nous demande en flamand "C'est une femme ou un homme ?". Elle nous explique ensuite en anglais qu'elle n'aime pas vraiment ce genre d'installation dans la rue. Pas personnellement mais car l'œuvre se situe à Courtrai. "Ici les personnes jugent" précise t-elle. Pourtant, un photographe avoue qu'il a été surpris de la bienveillance et de la tolérance des gens même face aux autres "tableaux" présentés par l'artiste les jours précédents, comme une jeune fille enceinte qui danse.Plus tard, la même adolescente dit son incompréhension mais en lisant le cartel, elle y a trouvé du sens : "There is a meaning, it's different".Pour autant le discours de l'œuvre et le cartel ne répondent qu’à une partie des interrogations : un court texte accompagne l'oeuvre mais ne la commente pas vraiment. Il constate des faits liés au monde occidental, à la société belge, en lien avec la thématique de la scène du jour. Il y est écrit :

" Dans le monde occidental, la pensée s’inscrit dans la dichotomie homme/femme. Selon Freud, la première chose que nous constatons à chaque nouveau contact est si quelqu’un est homme ou femme.Quand la reconnaissance du sexe ne se déroule pas automatiquement, cela engendre de l’incompréhension, de l’irritation ou de la joyeuse confusion. En Belgique, l’état civil permet de changer de sexe si la personne en question a la conviction permanente et irréversible d’appartenir à l’autre sexe et si une intervention médicale a rendu impossible sa capacité de reproduction. Contrairement à l’Australie, par exemple, le choix de n’appartenir à aucun des deux sexes n’est pas possible en Belgique. Les personnes à l’identité de genre trouble se heurtent toujours à beaucoup d’incompréhension sur le plan social, et plus particulièrement de la part des milieux religieux traditionnels.Cependant, trouver un emploi n’est souvent pas simple non plus pour ces personnes, si ce n’est dans l’industrie du divertissement."

Etant si général, le texte, tout comme l'œuvre laisse planer de nombreux doutes chez les spectateurs. Aucune médiation n'est proposée, le spectateur est seul face à ses interrogations. Des personnes se posent des questions entre elles, essayent de nous en poser, sans réponses précises. C'est justement sur cette ambivalence que joue Dries Verhoeven. Il ne répond jamais aux questions posées par l'œuvre,il suscite un débat et une réflexion chez les spectateurs. Dans la présentation de sa série, il interroge : “Why are some images considered tainted when they weretolerated just twenty years ago ? (Pourquoi certaines images sont-elles considérées comme immorales alors qu'elles étaient tolérées il y a seulement vingt ans ?) " ou "Is it good that our children do not see certain things, or have we gone to the extremes inour drive to protect? (Est-ce une bonne chose que nos enfants ne voient pas certaines choses ou sommes-nous devenus trop extrêmes dans nos attitudes de protection ?)". Toutes ces performances abordent une question d'actualité : elles touchent nos instincts et nos sentiments comme la peur, le dégoût, la honte... La neutralité est presque impossible : chaque personne interrogée donne un avis et expose une certaine vision de la société.L’artiste explique qu’il présente des acteurs comme des images commerciales pour pousser les visiteurs à avoir une relation avec ce qu’ils voient.

Les bruits qui accompagnent l'installation du 18 novembre transforment cette personne en une attraction de foire, comme dans une galerie des monstres contemporaine. À de nombreuses reprises, le rideau tombe et l'œuvre est dévoilée de nouveau. Dans son dispositif même, la notion de dévoilement et de spectaculaire est palpable.Quasi nu, le corps androgyne est exposé à la vue et au jugement de tous. "C'est original" commente un homme qui a profité de sa pause déjeuner pour se rendre sur place avec ses collègues. Mi-gênés, mi-intrigués, ils restent postés un moment face à la vitrine de verre.La force de l'œuvre réside aussi dans les débats qu'elle suscite. Cela est le cas avec toute la série Ceci n'est pas. Dans chaque ville où les œuvres ont été présentées, la presse en parlait, les réactions du public étaient recueillies, accueillantes ou hostiles. Devant, les personnes s'interrogent sur la difficulté de vivre cet entre-deux, à la fois homme et femme. Des questions éthiques, scientifiques, sociales émergent : doit-on rester comme nous sommes ?Avons-nous en nous-mêmes une nature d'homme ou de femme ? Peut-on être asexué ?Face à ces questions, les adultes s'avèrent parfois plus ouverts que les jeunes. "Moi, je n'ai aucun problème avec cela" avoue une passante tandis qu'un jeune avec son groupe d'amis explique "On doit rester comme on est (...) Tu dois rester homme parce que la nature a décidé que tu es né ainsi". Est-ce pour cette raison que l'installation s'intitule Ceci n'est pas la nature ? Le titre,comme celui de toute la série, semble plutôt être un pied de nez.Implicitement, il invite à se rendre compte de l'absurdité de nos préjugés. Tout au long de l'après-midi, le personnage se balance et les bruits sourds de la foule se poursuivent. Ce bruit festif et les plumes colorées évoquent la scène queer ou le Carnaval de Rio, où le genre n'a pas d'importance.

J. Deschodt, T. Rin et H. Ferrand

Crédits photo : T. Rin et J. Deschodt

#NEXTFestival 

#artcontemporain

Pour découvrir l'installation :

Vidéo réalisée par J. Deschodt :https://vimeo.com/150199389

Pour aller plus loin :

Vidéo réalisée par les fondateurs du site Ceci n'est pas Kortrijk :https://www.youtube.com/watch?v=yGzRr3APjpA

Site de l'artiste et présentation du projet (EN) :

 http://driesverhoeven.com/en/project/ceci-nest-pas/

Christian Lacroix relooke le musée !

En déambulant dans le quartier du Marais à Paris, on peut trouver de quoi satisfaire sa curiosité muséale ; musée Picasso, musée Carnavalet, maison de Victor Hugo sur la Place des Vosges... Mais aujourd’hui, je vous parle d’un musée plus intimiste et moins célèbre que ses illustres voisins : le musée Cognacq-Jay ou musée des arts du XVIIIe siècle.Ce musée de la Ville de Paris est installé dans un magnifique hôtel particulier, l’hôtel Donon, bâtisse historique du quartier du Marais et héberge les collections du fondateur des magasins La Samaritaine, Ernest Cognacq et de sa femme Louise Jay. Cette collection exceptionnelle rassemble des peintures,des arts graphiques, du mobilier, des arts décoratifs et des sculptures du XVIIIesiècle sur les cinq niveaux de ce musée fraîchement réhabilité.


Le musée Cognacq-Jay
- Crédits photographiques : Paris Musées

La visite semble déjà alléchante et elle l’es td’autant plus quand on apprend que Christian Lacroix en personne a investi le musée pour plusieurs missions. Le musée lui a donné carte blanche pour renouveler le fil rouge de l’exposition permanente à travers la thématique du costume, chère à cet artiste, et pour assurer le commissariat d’une exposition temporaire. Cette exposition « Lumières,carte blanche à Christian Lacroix » confronte une sélection d’œuvres du XVIIIe siècle de la collection Cognacq-Jay à des œuvres de quarante artistes contemporains, parmi lesquels Tim Walker, John Currin ou encore Glenn Brown, le tout intégré au circuit permanent.  Dix thématiques jalonnent ce parcours qui permet au visiteur de mieux appréhender l’esprit des Lumières et son importance toujours d’actualité au XXIe siècle.

Parmi les séquences proposées, « Paris, capitale des lumières », « Economie artistique de l’Europe » ou encore« Musique, spectacles et danse ». L’accrochage est très libre,surchargé dans certaines salles et aéré dans d’autres, « pas académique » selon Christian Lacroix. Toujours selon l’artiste, « le but étant de suggérer la parenté entre artistes du XVIIIe et du XXIesiècle, la continuité d’un certain esprit, la permanence d’une époque et la pérennité des thématiques du siècles des lumières dans notre propre univers». Cela permet aux amateurs d’art du XVIIIe comme aux amoureux d’art contemporain de se rencontrer et de se confronter, d’apprendre et de faire des découvertes étonnantes sur les liens entre le siècle des Lumières et notre époque.

Paire de chaussures, © Manolo Blahnik, 1942 – Paire de souliers, Anonyme, 1778 - Crédits photographiques : LT

La « salle rose » du musée au troisième étage est l’une des plus réussies tant au niveau de la confrontation des œuvres que du discours tenu. La séquence « Théoriser la pédagogie » présente une confrontation entre des peintures de représentations d’enfants et des photographies contemporaines, et une vitrine où les figurines en porcelaine du XVIIIesiècle côtoient une poupée Barbie et autres jouets du XXesiècle. Le tapis au sol est également une création de Christian Lacroix inspiré de motifs d’un gilet du XVIIIe siècle. Cet étage présente plus largement des séries de portraits de l’enfance à l’âge adulte sur plusieurs séquences en comparant l’art du portrait au siècle des Lumières avec celui du XXIesiècle.

Séquence "Théoriser la pédagogie" Crédits photographiques : LT

Photographie 1 : Les dénicheurs, Bird, 1800-1810 - Sans titre, Bettina Komenda, 

Photographie 2 : Tapis Christian Lacroix

Photographie 3 : Portrait de Louis-Antoine de Bourbon, duc d'Angoulême, Bounieu, 1776-1777 - La Petite Souris, série Les grands moments de la vie, Véronique Ellena, 1995-1997

Photographie 4 : Quatre jeunes musiciennes, Kaendler, 1760 - Happily ever after, Barford, 2009 - Barbie spécial anniversaire, 1991

La patte de Christian Lacroix est partout et s’intègre parfaitement aux boiseries de l’hôtel Donon ; le couturier a également créé des moquettes et des voilages et repeint certaines salles du musée,créations vouées à la pérennité. Il est alors facile de se sentir hors du temps entre les murs de cette bâtisse historique entouré d’objets du XVIIIe mariés à des œuvres contemporaines rassemblées dans un cabinet de curiosités.L’artiste-commissaire réussit pleinement sa mission première de recréer une ambiance de visite et d’intégrer ses créations au parcours de la collection permanente. De plus, ses somptueuses moquettes d’inspiration XVIIIeque le visiteur foule au gré des salles valent à elles-seules la visite.


Photographie 1 : Moquette et murs Christian Lacroix - Photographie 2 : Voilages Christian Lacroix– Crédits photographiques : LT

Seul bémol, ce format d’exposition est flou et peut décontenancer le visiteur ; en effet les multiples missions données au couturier ne sont pas clairement expliquées au début de la visite et il est difficile de rentrer dans l’univers du musée et de l’artiste au premier niveau, qui est peu explicite et moins réussi que les autres espaces. Je n’ai pu appréhender le fil de cette exposition qu’à partir du deuxième niveau, notamment avec la très belle salle « Exotismes » où la confrontation des œuvres est évidente.En revanche, la thématique du costume m’a paru s’effacer au fil des salles pour devenir presque secondaire et « décorative » mis à part dans la séquence « Le modèle antique » où les trois robes créées pour La descente d’Orphée aux enferss’intègrent parfaitement.

Heureusement, en l’absence de guide de visite, le musée a créé une application pour cette exposition. Tel un véritable audioguide, cette application apporte beaucoup de contenu à l’exposition et surtout des explications qu’il serait difficile de trouver par soi-même. Bien conçue et facile d’utilisation, elle est un véritable plus pour cette exposition pensée par Christian Lacroix. Le couturier relève le défi haut la main et il est réjouissant de penser que certaines de ses créations au sein du musée, comme ses moquettes et voilages, pourront être admirées sans limite de temps !

LT

Lumières: Carte blanche à Christian Lacroix

Du 19 novembre au 19 avril 2015

Musée Cognacq-Jay

Rue Elzevir

75004 Paris

Pour aller plus loin :site du musée Cognacq-Jay 

#Lacroix

#exposition

#XVIIIe

CONTRE TEMPS / Le Bureau du dessin

Le Bureau du dessin est un événement réunissant les écoles d'art du Grand Est : l'ESAL (Metz-Epinal), l'ENSAD (Nancy), la HEAR (Strasbourg-Mulhouse) et l'ESAD (Reims).

5 étudiants sont sélectionnés en novembre dans chaque école et se rencontrent pendant une semaine de workshop intensif où ils produisent des projets qui questionnent les formes multiples du dessin et ses modalités d'exposition.


Affiche de l'exposition

Une exposition est ensuite montée par les étudiants dans un lieu proche de l'école organisatrice ou dans l'école en question ( par exemple«et inversement... » s’est tenu dans la Galerie Namima del'ENSAD, Campus Artem, Nancy)

Pour cette édition 2017, c'est à Reims que cela se passe, au cœur dumusée historique Saint-Remi.

                 

Pour saisir le point de vue d'un jeune artiste, allons à la rencontre  de Simon Deburck, étudiant à l'ENSAD, et Cécile Pétry, étudiante àl'ENSAD également, pour l'exposition Contre Temps qui s'est déroulé du 18 novembre 2017 au 8 décembre 2017.

Début de l'interview

Charlène :Quel est la problématique de cette édition 2017 de l'exposition Contre Temps ?

Simon : Cette édition a lieu dans le musée Saint-Remi de Reims et la problématique Contre Temps y est fortement liée. Le musée recense beaucoup d’œuvres et de pièces de différentes époques relatant l'histoire de Reims. Cela va du Mérovingien aux années 1900. Jepense que les mots "Contre Temps" montrent parfaitementcette étendue d'histoire concentrée en un seul lieu, le musée Saint-Remi.

  ©ESAD Reims, vue de l'exposition

   

Comment as-tu abordé cette thématique ? Peux-tu nous expliquer ton projet ?

Étant donné l'écart chronologique dans le musée et la disparité des œuvres, j'ai voulu créer un personnage de bande dessinée immortel qui aurait eu une histoire, un lien avec tous ces objets.

©Simon Deburck, « Les aventures de John l'Immortel »

   ©Bureau du dessin, Vue rapprochée d'une vitrine

Comments’est déroulé la préparation à l'exposition ?

Le lundi 13 novembre, nous sommes allés au musée vers 15h. Puis nous étions lâchés pour le visiter. Nous avions jusqu'à 16h pour trouver une idée de projet. De 16h à 18h, grande réunion pour présenter nos projets. Le lendemain matin, de 9h à 12h, nousdevions trouver les dispositifs d'accrochage. Pour ce musée classé,nous devions trouver des alternatives différentes en fonction deslieux d'accrochages et des projets. Ensuite, lemardi de 14h à 18h, Le mercredi et jeudi toute la journée, j'ai créé mon projet. Et le vendredi, du matin jusqu'à 15h, nous avons accroché.

Quellesétaient ces alternatives d'accrochage ?

Par exemple, ne pas mettre de clous sur tous les murs et sur certains, on ne pouvait rien mettre. On a mis du double face. Pour accrocher le projet de Cécile Pétry (artiste de l'exposition), les professeurs ont mis des allumettes cassées dans des fissures du mur puis avec des épingles, ils ont planté le dessin dans les morceaux d'allumettes.

Quelest ton projet et quelles ont été les contraintes liées àl'accrochage ?

Cécile :Pour l'accrochage, mon dessin est dans la salle des arcs boutants. Onne pouvait rien utiliser (ni scotch, ni clous, ni patafix), il étaitseulement possible de se servir de ce qui était déjà en place.Avec Etienne Pressager (professeur à Nancy) nous avons vu des petites fissures dans le mur là où je voulais placer mon dessin, Etienne a proposé un système d'accrochage qui exploiterait ces fissures sans endommager le mur. On a finalement glissé desallumettes dans les fissures (après avoir mesuré et coupé la profondeur adéquate), puis dans ces allumettes nous avons fixé de petits clous qui tenaient le dessin? C'est assez compliqué comme système, mais finalement l'accrochage est presque imperceptible et ça me plaît beaucoup.

Comment as-tu géré le fait que ce soit un bâtiment classé ?

Le fait que ce soit un bâtiment classé m'a  influencé dans mon travail. C'était très stimulant, où qu'on aille il y avait deschoses extraordinaires et intéressantes qui en quelque sorte nous poussaient à faire de notre mieux. En même temps, la diversité desformes exposées, le lieu transformé (une abbaye en musée) nous autorisaient une certaine liberté d'interprétation.

©Cécile Pétry

 

Charlène :Commentse passe le montage de l'exposition ?

Simon :Pour ma part, j'avais choisi les lieux où je placerai mes bandes dessinées. C'est pourquoi le mardi toute la matinée j'ai conversé avec la personne chargée de l'accrochage de l'exposition pour trouver des solutions. J'ai dû demander l'ouverture d'une vitrine pour pouvoir y placer une de mes planches. Et seule une personne dumusée est autorisée à les ouvrir. Il y avait beaucoup decontrainte de ce type pour l'accrochage, ce qui nous forçait à yréfléchir en amont. Les enseignants sont présents pour nous aiderlors des accrochages. Enfin, quand un étudiant avait fini d'accrocher son travail, il aidait les autres car nous avions peu det emps avant le vernissage.

         

©ESAD Reims, vue du montage de l'exposition

Quellemédiation est prévue ?

Sije ne me trompe pas, ce sont des étudiants de Strasbourg qui ontcréé la signalétique à l'aide d’autocollants colorés. Nous étions quelques étudiants à avoir un travail dispersé dans lemusée, il fallait alors un moyen simple et efficace pour signalerles liens entres les productions. Le catalogue d'exposition se baseégalement sur cette signalétique. Pour ce qui est de la médiationorale, nous avons expliqué à la personne chargée de la communication notre travail et elle s'est chargée de l'expliquer auxmédiateurs du musée.

Est-ceque c'est ta première exposition ? Quelles sont tesopportunités d'exposer en tant que jeune artiste ?

C'estma 4ème exposition. Étant en option Communication, je dois t'avouer que ce n'est pas un sujet auquel j'ai réfléchi. Ma première exposition, avec la classe entière, a eu lieu à Cholet grâce à laPrépa des beaux arts de Cholet dont j'ai fait partie. La secondeexposition a eu lieu durant ma première année avec le projet Coraqui est proposé chaque année à Nancy. La troisième est dû àLina Hentgen (professeur à l'ENSAD) l'année dernière à la GhotHouse de Delme. Lina étant invitée pour exposer, elle a entraînéune quinzaine d'étudiants pour travailler avec elle. Avec du recul,c'est grâce aux personnes que j'ai rencontrées que j'ai pu exposer. Je pense donc que se faire un réseau est un moyen d'avoir des opportunités d'expositions.

Dansquel musée aimerais-tu exposer ? Et quelles sont tes attentesen tant qu'artiste des lieux d'exposition ?

Je ne sais pas dans quel lieu d'exposition j'aimerais le plus exposer.Je ne suis pas contre les contraintes dans les lieux d'expositions.Le musée Saint-Remi en est la preuve, cela donne à réfléchir etnos productions peuvent évoluer ou prendre une tournure différentes grâce aux contrainte. J'ai souvenir d'un lieu d'exposition à Nantes du nom de Tripode où les murs sont noirs et inclinés, ce qui donne à réflexion pour un accrochage.

Finde l'interview

Les rendez-vous du Bureau du dessin sont une occasion pour les étudiants, jeunes artistes, de monter une exposition où tout le déroulement est un processus inédit. Le workshop intensif permet de monter un projet en entier par rapport à la thématique en rapport avec le lieu, classé monument historique. Cela remet en cause les logiques d'accrochage et confronte les artistes à de nouvelles contraintes qui ne sont pas vues lors d'accrochage dans  l'école. C'est uneoccasion d'apprendre avec les professeurs, habitués à exposer dansdivers lieux et à imaginer des astuces. Pendant l'accrochage, les étudiants apprennent aussi à manipuler des œuvres : utiliser des gants, les protéger et les stocker, les premiers rudiments de la régie d'exposition.

Si vous avez loupé cette édition, ne vous inquiétez pas Le Bureau dudessin remet le crayon l'année prochaine !

Charlène Camarella

#Bureaududessin

#ContreTemps

#MuséeSaintRémi

#Art

http://www.tripode.fr/index.php?/2014/francois-lancien-guilberteau-vues-expositions/

http://esad-reims.fr/bureau-du-dessin-edition-2017/

http://www.reims.fr/312/musee-saint-remi.htm

Cultures souterraines



Sous
terre, tout est possible







Qui n'a jamais rêvé de s'enfoncer sous
terre, d'explorer grottes et lacs souterrains, équipé d'une lampe
frontale, d'une carte, d'une combinaison et d'un harnais ? Il en
est sûrement parmi vous qui ont réalisé ce rêve, amateurs ou
professionnels. Mais n'importe qui ne peut pas s'improviser
spéléologue, et encore moins dans un cadre urbain. Dans les milieux
cataphiles¹,
vous êtes un « touriste » si c'est votre première
descente. La cataphilie contemporaine est proche de l'urbex,
l'exploration urbaine. L'urbex consiste à explorer des lieux
construits par l'homme, abandonnés ou non, interdits ou difficiles
d'accès. Être cataphile ou explorateur urbain ce n'est pas la même
chose, les seconds qui aiment les souterrains ne sont pas des
cataphiles.






Quid du culturel dans tout cela ? Et
bien, certains de ces amateurs de souterrains ont choisi de rendre
accessibles ces endroits à un public, certes peu nombreux.
Différentes initiatives peuvent être recensées, mais la plupart
d'entre elles restent inconnues, introuvables. Festivals,
expositions, lieux culturels, on trouve de tout sous terre !





La
Mexicaine de perforation est probablement le plus connu de ces
groupes, responsable des Arènes de Chaillot, salle de projection
clandestine sous le palais de Chaillot. Branche « événements
artistiques » de l'UX, agrégation de groupes clandestins, la
Mexicaine de perforation a pour but de créer des zones libres
d'expression artistique. À l'origine de plusieurs festivals de
cinéma mais aussi de représentations théâtrales, LMDP n'investit
pas uniquement des lieux souterrains (le Panthéon, les grands
magasins,...). Urbex Movies et Sesión Cómod sont les deux festivals
qui ont été organisés par LMDP. Le premier projetait des
classiques sur le thème de la ville comme
Eraser
Head
de
David Lynch,
Fight
Club
de
David Fincher ou encore
Ghost
in the Shell
de
Mamoru Oshii. Le second projetait des films en lien direct avec le
souterrain, comme
La
Jetée
de
Chris Marker ou
Le
Dernier Combat
de
Luc Besson. En 2004
la salle de projection fut découverte par la police,
et EDF porta plainte pour vol d'électricité (il fallait bien faire
fonctionner ce cinéma...).







La salle de projection
clandestine à Chaillot ©Urban Resources





Directement issue de l'héritage de la
Mexicaine de Perforation, la Clermontoise de Projection Underground,
basée à Clermont-Ferrand, organise lors
du
Festival Underfest
projections, concerts et expositions. A lire dans « Urbex
et culture avec la Clermontoise de Projection Underground » à
paraître bientôt !






Bien
sûr, tout cela est clandestin, et donc interdit. Même sans laisser
de trace, pénétrer dans un lieu privé est interdit par la loi.
Celui qui se fait prendre s'expose à des poursuites. C'est pour cela
que tous ces événements ne concernent que quelques personnes, en
général entre trente et cinquante. De plus, la communication est
très limitée, il n'est pas toujours facile de savoir comment
procéder pour assister à un de ces événements ! C'est le cas
des
vernissages de Madame Lupin,
des expositions d'art contemporain dans des lieux insolites,
interdits au public. Il faut réserver sa place, les instructions
sont envoyées très peu de temps avant la tenue de l'exposition.
Avec quatre expositions à son actif, cette association propose des
lieux aussi éclectiques qu'une piscine désaffectée, le fort
d'Aubervilliers, un lieu souterrain ou encore le musée des Arts et
Traditions Populaires².
En plus de ces expositions, l'association organise régulièrement
des dîners des lieux insolites. L'exposition 
Hidden
under the sand
 se
déroulait dans un lieu souterrain inconnu, partiellement ensablé.







« Hidden
under the sand » ©G.V.





Toutefois, l'occupation culturelle d'un
lieu souterrain ne se fait pas forcément de manière illégale, des
initiatives légales ont aussi vu le jour. En Croatie, la ville de
Pula a pris l'initiative d'ouvrir ses souterrains datant de la
Première guerre mondiale au public, tout en proposant régulièrement
des expositions et des manifestations culturelles.







Les
souterrains de Pula ©S.B.





Encore
plus développé, le festival Art
souterrain
se tient à Montréal tous les ans, à l'occasion de
la Nuit Blanche. Le but de ce festival est d'exposer les œuvres
d'environ quatre-vingt artistes dans la ville souterraine. En effet,
la ville possède un réseau souterrain ultra développé (33 km sous
terre) qui permet de relier les différents quartiers de la ville. De
nombreux commerces et services sont implantés dans ce réseau. En
2016, pour la 8ème édition, le festival Art souterrain a proposé
quatre circuits qui emmenaient le public dans treize édifices
souterrains.










Doté d'un commissariat d'exposition, le
festival propose aussi un parcours « satellite », dans
des galeries et lieux culturels de la ville, ainsi qu'un grand nombre
d'activités. Visites guidées, visites d'ateliers d'artistes ou
médiations pour les scolaires sont proposées tout au long du
festival, qui dure presque un mois entier. La prochaine édition se
déroulera du 4 au 26 mars 2017, et aura pour thème « Jeu et
diversion ».






Sur
un terrain plus institutionnel et dématérialisé, Google Arts &
Culture regroupe sous le projet
Curio-cité
des expositions en ligne et des explorations urbaines
dans des lieux normalement interdits au public, inaccessibles ou même
détruits. Ainsi il est possible de « visiter » les
sous-sols du palais de Tokyo, la verrière du Grand Palais, ou encore
la fameuse tour 13, investie par de nombreux artistes puis démolie.






L'occupation culturelle des lieux
souterrains par des collectifs est due à une convergence entre la
fait de braver l'interdit, de redonner un but à des lieux
désaffectés, de contrer un système « élitiste » de
l'exposition, et tout simplement aussi, de partager des moments
chaleureux. La plupart de initiatives sont probablement inconnues,
tenues secrètes. Faut-il qu'elles restent telles quelles, ou qu'au
contraire, il y ait de la communication et donc une ouverture au
public ? Une normalisation, une légalisation, une
institutionnalisation ? Cela ne risquerait-il pas de les faire
disparaître, de déformer ces pratiques si uniques ?






Juliette Lagny





#artsouterrain




#urbex













1 Un
cataphile est une personne qui aime visiter les anciennes carrières
souterraines de Paris, de manière interdite.


Article sur l'exposition au musée des Arts et Traditions Populaires http://www.linstantparisien.com/paris-underground/



De fil en aiguille…On tisse des matières

« Le Chant du monde » dans un des monuments hospitaliers du XIIème siècle le mieux conservé de France…cela a de quoi attirer et intriguer ! Cependant,  aussi hypnotisée par cette appellation poétique que j’étais, ce n’est pas que pour cette collection de tapisseries de Jean Lurçat qu’il faut se rendre au musée du même nom à Angers, et ce jusqu’au 28 mai 2012.

Lorsque l’on nous donne notre ticket pour visiter l’exposition « 1_2_3 Sculptures de Fibres », on ne s’attend pas à trouver des œuvres d’une autre dimension. 1_2_3,  pour trois artistes, trois femmes qui manient le textile et les aiguilles de manière originale, mélangeant la fibre à divers matériaux et la travaillant de façon peu banale. Alors, bien que ce ne soit pas mon domaine de prédilection, je me lance !

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En montant les escaliers pour accéder à la première salle, une délicieuse odeur de végétaux vient nous chatouiller les narines.Bizarre…n’étais-je pas partie pour une exposition textile ? On commence par l’espace réservé à Marie-Noëlle Fontan, qui associe ses fibres à du végétal de toutes sortes. Véritable virtuose de l’aguille, de la précision et de l’assemblage, l’artiste nous fait oublier les limites entre les deux matériaux.Que ce soit sous la forme de tipis, de tentures ou d’objets, le tissu se mêle et s’entremêle aux baguettes de bois, feuilles, fleurs, de sorte qu’on ne distingue plus vraiment quoi est quoi. Les murs sont recouverts de grandes tentures qui associent les deux, participant à l’immersion du visiteur. Je suis dans une forêt de tissus ! … Avec des plantes quand même…et du bois !… Déroutant !

Au détour d’un mur, l’artiste s’improvise infirmière végétale. On peut en effet admirer des feuilles séchées, abîmées et malmenées par le temps, et dont les trous on été remplacés par des morceaux de fils et de tissus. Ou comment panser et rabibocher les plaies de ces pauvres feuilles, de manière artistique.Ingénieux ! D’autant que celles-ci, plaquées sur le mur, sont disposées de sorte qu’on ne peut voir le stratagème de l’artiste, les « points de sutures », mais seulement s’émerveiller du résultat et de la technique aussi légère et fragile que le support.

Le tout laisse une impression d’harmonie, de douceur, de surréalisme, accentuant peut-être le choc que j’ai eu en passant dans la prochaine salle…


© Facebook des musées d’Angers (Simone Pheulpin)

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En pénétrant dans l’espace réservé à Simone Pheulpin, je reste quelque peu perplexe… De forêt végétale je passe à plâtres et coquillage ? Je relis le titre de l’exposition…  « 1_2_3 sculptures de fibres » … Je m’approche alors d’un gros coquillage à l’aspect calcaire et, comme le permet l’absence de mise à distance des œuvres, me penche pour l’observer. Incroyable ! Apparaissent alors à mes yeux une multitude de plis et de bandelettes de coton mis en volume ! Je suis bluffée, l’artiste arrive ici à changer complètement l’aspect du tissu, à repenser la matière, grâce à une maîtrise textile et à un jeu de lumière très ingénieux. Je me prends alors à admirer la salle entière, faites de sculptures et de tableaux muraux, et savoure l’effet tantôt calcaire, tantôt coquille, tantôt cocon, mousse ou plâtre, tout en sachant que je vais découvrir avec plaisir, en m’approchant, la réalité de la matière utilisée : le coton. Reproduisant à merveille les fissures qui semblent parcourir un relief de terre, un fossile de Praire, ou encore un coup donné dans une plaque de plâtre craquelée, la maîtrise des plis de tissu est déroutante ! Sorties d’un autre monde, d’une autre texture, les œuvres de tailles et formes variées surprennent dans notre dimension et se font un devoir de convertir la nature en tissu.

Cependant la visite n’est pas finie et je me détache avec regret de ma contemplation de cette technique et de son résultat, pour m’immiscer dans le monde de la dernière artiste …

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A défaut de recevoir John Galliano [1], le musée me permet d’entrer dans le monde de Jill Galliéni. Un monde poudré, sucré et burlesque. Un monde de poupées, de chiffons et de couleurs, car l’aide à la visite m’apprend que l’artiste manie l’aiguille comme une virtuose. Perchées sur des socles rosés, de petites et délicates danseuses, légères comme du papier, sculptées à l’aide de colle et pliage,côtoient les poupées en chiffon à taille humaine. Assemblages de pièces et de textures différentes, mariage de couleurs, l’ambiance avec ces géantes de tissu en est surprenante. D’abord agressée par les différents motifs, les formes arrêtées, les courbes cassées et la quelque peu dérangeante et apparente maladresse des poupées et de leur fabrication, et regrettant déjà mon incroyable découverte de la salle précédente, je prends un instant pour contempler l’ensemble de la salle… Pour me voir s’offrir alors à mes yeux un incroyable ballet. En effet, si on prend le temps de s’installer à un coin de l’espace pour la regarder dans son ensemble, on peut voir alors des mouvements, une grâce et un mélange des gestes, des couleurs et des formes s’harmoniser. Une multitude de petites danseuses répondent aux géantes en les entourant, telle une figure de pas classiques ! Je ne suis pas experte en ballet, et je ne prétendrais pas avoir eu devant les yeux le Lac des Cygnes [2], mais l’effet, accentué par les socles roses pâles, est des plus agréables ! On a soudainement l’impression d’évoluer dans un monde étrange, qui fonctionne sans nous, et dans lequel on se sentirait mal à l’aise de rester.

Avec pour unique lien le travail du tissu, les œuvres des trois artistes évoluent dans des espaces attribués et cloisonnés. Une scénographie épurée et classique invite le visiteur à contempler les objets sobrement posés sur des socles,suspendus ou accrochés aux murs. Avec pour seuls aides à la visite un fascicule distribué à l’accueil, et des cartels avec les noms des œuvres, on nous laisse totalement libre et juge d’interprétation.

Au final, je ressors de cette exposition le cœur gonflé et les yeux qui pétillent ! Une grande surprise que nous offre là « 1_2_3 Sculptures de Fibres », à laquelle le musée Jean Lurçat, plutôt classique, nous avait peu habitués ! Comme quoi, on peut rentrer dans un lieu avec tous les préjugés du monde pourvoir une exposition, et bien quand celle-ci est bonne, on s’incline et dit« Chapeau Mesdames » !

Julie Minetto

[1] Célèbre créateur britannique de Haute-couture, figure notamment de la maison Dior

[2] Ballet de Piotr Tchaïkovski (1840-1893), célèbre compositeur russe


DE L'ART AUTOROUTIER A L'ART GIRATOIRE

Quand l’art contemporain grignote le territoire "Fuyez quand il temps, le goudron se soulève !..." (Frédéric Lordon, D'un retournement l'autre, Paris, Seuil, 2011)

Le Giratoire des clous, Rugles

© PhotoAFP

Oeuvres Hors les Murs, Oeuvres en Voitures

L’on sait que depuis quelques années, les installations d’art contemporain hors les murs suscitent de vives polémiques. En effet, pour prendre un exemple ô combien symbolique, qui n’a pas entendu parler d’installations artistiques qui, depuis 2008, investissent l’écrin domanial de Versailles, avec, notamment les sculptures géantes de chiens en acier façon ballons de baudruche de Jeff Koons (2008), les poupées-mangas de Takashi Murakami (2010), les monumentales Arcs, Lignes et Effondrements en acier corten de Bernar Venet (2011), ou bien encore, cette année, le très controversé Vagin de la Reine d’Anish Kapoor (2015) ? A l'automne 2015, dans la capitale, la42e édition de la Foire Internationale d’Art Contemporain (FIAC) proposait sur le même principe à des artistes-sculpteurs, pour son événement Hors les Murs[1],une liberté d’expression au sein d’espaces publics prestigieux, tel le jardin intérieur de la Maison Delacroix investi par José María Sicilia et ses Oiseaux lampes à huile en céramique, mais aussi la place Vendôme, célèbre depuis le Treevert de Paul MacCarthy qui y fut exposé l’an dernier, avec les Pavillons de verre de Dan Graham, ou bien encore les Tuileries pour Jonathan Monk et ses trois Objets trouvés, trois doigts massifs en plâtre jonchant la promenade du parc. 

De gauche à droite et de haut en bas :

Bernar Venet, Effondrements, Château de Versailles,2011 ;

Paul MacCarthy, Tree, Paris, Place Vendôme, 2014 ;

Anish Kapoor, Vagin de la Reine, Château de Versailles, 2015 ;

Jonathan Monk, Objets trouvés, Paris, Tuileries, 2015 ;

© Photo Stéphane de Sakutin / AFP

Quelques mois à peine après cette manifestation artistique et culturelle, nous proposant une sorte de panorama de la création émergente, il est intéressant de nous interroger sur une autre forme de Hors les murs, sur d’autres monumentales installations qui, en toute liberté également, nous confrontent de manière quasi quotidienne à la création contemporaine. De même que celles exposées à la FIAC, les œuvres d’art contemporain qui nous intéresseront ici n’ont pas manqué de susciter, dès leur installation, des critiques de la part d’un public parfois virulent, voire de subir des dégradations, comme (en ce qui concerne les œuvres de la FIAC) le fameux« plug anal » de P. MacCarthy sur la place Vendôme ou le Vagin d’A. Kapoor à Versailles. A la différence des œuvres exposées à la FIAC Hors les murs, considèrerons ici des installations permanentes et qui n’ont pas droit de cité dans l’écrin de la capitale française, mais pastillent l’ensemble du territoire de l’Hexagone. Cesont aussi des œuvres hors les murs,puisque exposées en milieu extérieur, ou plutôt, devrait-on dire, des œuvres en voitures, puisque réalisées et installées certes en extérieur, mais plus précisément dans des zones du territoire réservées aux automobilistes ; dans des zones du territoire qui agacent les automobilistes. Vous devinez ?...

Pour elles, pas de flâneries ! Juste vos gaz d’échappements et quelques secondes de vos regards, dans le cas où vous ne vous seriez pas dévissé le cou pour les contempler plus longuement ! Toujours voyantes, toujours gigantesques, vous ne pouvez les voir qu’à bord de votre voiture. Soit elles vous séduisent, soit elles vous effrayent, soit elles vous consternent : vous en avez tous vues, vous en voyez au quotidien, mais quant à savoir à quel endroit précisément vous avez vu celle-ci ou celle-là,vous ne savez plus trop bien. Par ce petit dossier d'enquête, nous vous proposons donc une invitation au voyage vers cet art contemporain niché aux abords des axes autoroutiers, ou trônant sur le terreplein central offert par les carrefours giratoires ; un art contemporain qui, pour certains, investit un territoire en lui donnant du sens, et qui, pour d’autres, sceptiques quant à la qualité esthétique des œuvres, est une injure, une menace, pour le territoire,voire un monstrueux gaspillage économique : de l’art autoroutier à l’art giratoire, ou la cohabitation souvent difficile entre art contemporain,patrimoine et territoire !

De l'art autoroutier

Au volant de sa voiture, sur une autoroute, qui n’a jamais été surpris par telle ou telle sculpture monumentale implantée sur une hauteur, en bordure ou sur une aire de repos ? Depuis le milieu des années1980, compagnies privées d’autoroutes et conseils régionaux font en effet appel à des sculpteurs pour la réalisation d’installations gigantesques, fabriquées dans des matériaux assurant (bien évidemment) leur pérennité. Par ces sculptures, les artistes veulent parfois donner sens à un territoire, en représentant l’identité ou une identité marquante du terroir, de la culture locale, que l’automobiliste traverse au volant de sa voiture bien souvent sans même la soupçonner. Parfois, il s’agit tout simplement d’œuvres imposantes achetées par les élus locaux et les compagnies privées, et installées, hors contexte, sur un espace autoroutier.

Ainsi, on peut notamment citer Le Soleil de l’autoroute (sculpture en acier inoxydable de 15mètres de hauteur) de l’artiste cubiste Louis Leygue inauguré en 1983 le long de l’A31, mais aussi la monumentale Colonne brisée, ruine indestructible de béton armé et de marbre (40 m de long)d’Anne et Patrick Poirier trônant sur une aire de l’A72 depuis 1984, la massive Porte du soleil en granit rose d’Ivan Avoscan installée sur l’A7 depuis 1989, l’imposant Sur les traces des vikings (22 tonnes d’acier inoxydable) de Georges Saulterre implanté sur l’A13 depuis 1990, ou bien encore, plus récemment, le gigantesque sanglier d’acier Woinic (8,5 m de haut, 14 m de long, 50 tonnes !) d’Eric Sléziak commandé par le Conseil général des Ardennes pour une sommes rondelette de 800.000 euros et mis en place sur l’A34, à proximité de Charleville-Mézières, depuis 2008.

De gauche à droite et de haut en bas :

Georges Saulterre, Sur la trace des Vikings, A13, en bordure à proximité de Sotteville, 1990 ;

Anne et Patrick Poirier, Colonne brisée, A89, aire des Suchères, 1984 ;Ivan Avoscan, Porte du soleil, A7,aire de Savasse, 1989 ;

Louis Leygue, Le Soleil de l’autoroute, A31, en bordure à proximité de Langres, 1983 ;© Lesdiagonalesdutemps.com

© Photo Yvon Bertrand

Éric Sléziak et son Woinic lors de l’installation de l’œuvre,A34, aire des Ardennes, 2008© Photo AFP

Mais ces sculptures d’art contemporain autoroutier,dont l’installation permanente est presque toujours décidée sans consultation auprès des populations locales, ne manquent pas de soulever de vives oppositions. En effet, certains projets d’artistes – assez improbables, il faut l’avouer – soulèvent une opposition des administrés qui, parfois, parviennent,par le biais de manifestions et de pétitions, à faire plier maires et conseils régionaux pour l’annulation pure et simple du projet. Pour prendre un cas récent, c’est le lot du sculpteur Michel Audiard, homonyme du célèbre dialoguiste et concepteur des kytchisimes stylos en or[2],qui, en 2010, soutenu vent debout par le ministre du Commerce et du Tourisme,par le Conseil général d’Indre-et-Loire, par la Chambre de Commerce et d’Industrie de Tourraine, et par le maire socialiste de Tours, projetait, sur le coteau au dessus de l’abbaye de Marmoutier, site au cœur du Val-de-Loire et inscrit au Patrimoine mondial de l’Unesco, l’érection de sa monumentale Femme Loire, sculpture d’un nu féminin lascivement assis, d’une hauteur de 17 mètres et d’une largeur de 34 mètres.Tenez-vous bien ! l’argumentaire artistique et surtout commercial de l’artiste s’articule alors autour de trois axes : premièrement,l’emplacement de sa sculpture serait idéal selon lui, puisque, installée sur les hauteurs de cette abbaye bénédictine du VIe siècle, elle serait très visible depuis l’autoroute A10 (Bordeaux-Paris) qui enregistre plus de 30millions de passagers annuels ; deuxièmement, son installation se voudrait être une « sculpture-maison »,c’est-à-dire une sculpture qui, dans un espace intérieur de 300 m2, pourrait offrir un espace dédié à divers événements artistiques et culturels, comme des expositions, des ateliers ou bien des résidences d’artistes ; et enfin,troisièmement, ce projet, qui serait réalisé en partenariat avec les étudiants de l’école Polytech locale à Tours, proposerait dans son élaboration une valorisation des déchets en œuvre d’art, puisque l’artiste se propose de fabriquer sa sculpture uniquement à partir de matières premières recyclées (structure de carton ondulé et enduit de chaux et de plâtre). Et ce dernier n’hésite d’ailleurs pas à s’inscrire lui-même dans les pas de Picasso, de Braque et de Dali, artistes qui, au XXe siècle, remarque-t-il, ont tous travaillé avec des matériaux de récupération[3]. Soit. Mais, me direz-vous, quel rapport entre cette abbaye et cette femme nue gigantesque qui viendrait profondément bouleverser le paysage de ce site patrimonial ? Strictement aucun ! Mais il n’empêche que l’argumentaire de l’artiste séduit tout de suite les édiles de la région. Des mois de contestations s’ensuivent au sein de la population locale qui, suite à une pétition de plus de 4.000 signatures, réussit tout de même à faire céder le maire, non sur l’installation, mais sur l’emplacement futur de celle-ci, ce dernier s’indignant alors de « l’obscurantisme »et de « la vision de l’art régressive » des opposants au projet[4] !...

De gauche à droite :

Michel Audiard devant la maquette de sa Femme Loireen 2012 ;

Montage du projet de l’installation de la Femme Loiresur les hauteurs de l’abbaye de Marmoutier, 2011;© LaNouvelleRepublique.fr©Planet.fr

De l'art giratoire

Quittons maintenant l’autoroute ! retrouvons nos routes départementales et communales de villes et de campagnes, et retournons quelques années en arrière ! En effet, l’on considère généralement que l’origine de cette transformation contemporaine artistique – et souvent anarchique – du territoire,remonte à la loi de 1983 sur la décentralisation, confiant des attributs considérables aux municipalités en donnant la main aux maires et aux autres élus locaux sur le paysage de leur commune. Or en France, où près des deux tiers des communes ont moins de 2.000 habitants, les maires, étant sous la pression directe de leurs administrés, n’ont souvent ni les moyens ni même les compétences pour penser des projets artistiques / esthétiques sur un long terme,et c’est, de fait, leur pouvoir de nuisance qui a profondément transformé le territoire durant ces trente cinq dernières années :

« On excuse le défaut d’entretien des églises par le manque de moyens des communes,s’indigne Michel Leniaud, directeur de l’Ecole des Chartes, alors même qu’elles dépensent tant d’argent à construire des routes inutiles, à couler des bordures de chemins forestiers en béton ou à aménager des ronds-points qui n’ont aucun sens. En France, on bétonne l’équivalent d’un département tous les dix ans. Mon village ne compte pas plus d’habitants qu’au second Empire. Pourtant, sa surface a doublé… »[5]

En Europe, la France détient le record de la grande distribution, plus de 70% des ménages faisant quotidiennement leurs courses en périphérie des villes, dans des zones commerciales qui, d’années en années,grignotent toujours plus le territoire, traversant des kilomètres quadrillés de lotissements, de hagards, de panneaux publicitaires et de rocades.

« Le symbole de ce territoire mangé par le commerce périphérique : le bitume et les infrastructures routières, et autrement dit, les ronds-points. »[6]

Les ronds-points ! Venons y !

Depuis le milieu des années 1980, surgissant hors de terre et poussant de façon exponentielles, les carrefours giratoires, ou, plus familièrement, les ronds-points, semblent être très appréciés en France, pays qui, en Europe, peut aujourd’hui se targuer d’en détenir le record du monde avec près de 40.000 sur son seul territoire métropolitain, soit la moitié des ronds-points construits dans le reste monde !

« Le joyau de l’architecture française, peut-on entendre dans une émission d’Arte d’il y a huit ans, ce n’est pas la tour Eiffel, le Quai Branly ou les châteaux de la Loire. Le joyau de l’architecture française, c’est le rond-point, une invention française qui a essaimée dans le monde entier et qui fête ses 100 ans en 2007 ! »[7]

Les ronds-points pastillent aujourd’hui l’ensemble de l’Hexagone, et les conseils généraux ainsi que les maires, qui, chaque année,en font construire entre 500 et 800, et bien qu’ils n’aient aucune obligation de le faire, s’appliquent avec zèle à les décorer.

En terme d’urbanisme, et en ce qui concerne les installations sculpturales, l’agglomération de Villeurbanne semble être une des toutes premières a avoir, par le biais de commandes publiques, donné carte blanche à des artistes pour la réalisation de sculptures sur certains de ses carrefours giratoires : notamment avec le Giratoire de Buers, fait avec une quarantaine de panneaux signalétiques indiquant des villes françaises et étrangères par Patrick Raynauden 1989, « œuvre d’art contemporain qui se veut, peut-on lire sur le site de la ville, une invitation au voyage » ; mais aussi, deux ans auparavant, avec Autour d’un abri jauned’Etienne Bossut, artiste qui, inspiré par le terreplein que lui confie alors la ville, eut l’idée d’y empiler, l’une sur l’autre, deux cabanes de chantierj aune en polyester (25.9000 euros). D’autres agglomérations embrayent alors le pas, notamment la ville de Marseille qui, à l’occasion de l’ouverture de son Musée d’Art Contemporain (MAC) en 1994 propose au sculpteur César d’installer son imposant Pouce de bronze doré de4 tonnes pour 6 mètres de hauteur, réalisé en 1988 et venant tout juste d’être exposé en 1993 dans le cadre d’une rétrospective de l’œuvre de l’artiste au Musée de la Vieille Charité, au centre du rond-point se trouvant à 20 mètres du nouveau musée ; mais aussi la ville de La Haye-Fouassière, à côté de Nantes, qui, la même année, confie le terreplein de son giratoire d’entrée de ville à Jean-Claude Imbach, l’architecte de l’usine locale de biscuits LU, pour son Rond-Point de l’Espace,installation en polystyrène extrudé armé représentant une soucoupe volante de12 mètres de large, illuminée de nuit, prête à décoller avec trois extraterrestres aux airs de Bibendums et les bras chargés de spécialités nantaises (muscadet,fouace et gâteaux LU !), pensée par l’artiste comme « un élément de marketing dynamique pour amener les visiteurs à découvrir la commune »(2,7 millions de francs, financés à 50% par l’industrie LU), et qui ne manquât pas de subir des vandalisassions répétées à tel point que la municipalité décide deux ans plus tard d’entourer le parterre du rond-point par un fossé garni de barbelés[8] !

De gauche à droite et de haut en bas :

Patrick Raynaud, Giratoire de Buers, 1989, Villeurbanne ; Etienne Bossut, Autour d’un abri jaune,1987, Villeurbanne ;

César, Le Pouce, 1988 (1994), Marseille ;

Jean-Claude Imbach,Le Rond-point de l’Espace, 1994, La Haye-Fouassière ;

© Villeurbanne.fr

© Justacote.com

Plus récemment, on pourrait citer le masque-portrait géant en bois – plutôt effrayant – d’André Malraux à Pontarlier, œuvre du sculpteur Bernard Paul ; le giratoire des deux énormes Totems de l’artiste, et actuel militant d’Europe Ecologie les Verts, Patrig ar Goarnig à Châteaulin, dans le Finistère; l’Hommage à Confucius à Montpellier(2000, 15.000 euros) du sculpteur Alain Jacquet, rebaptisé « Donut et saucisse » par ses opposants ; le rond-point Sans titre de Ludger Gerdes, toujours à Montpellier (2000),giratoire de 40 mètres de diamètre, entouré de panneaux en tôle d’acier laqué bleus et rouges, que la ligne de tramway de la ville traverse en son centre,l’Art devant, selon l’artiste, « participer à des situations de la vie réelle »[9] ;la réplique de 3 tonnes pour 12 mètres de haut de la Statue de la Liberté réalisée en 2004 par l’artiste parisien Guillaume Roche, élève de César, et installée sur le giratoire d’entrée de la ville de Colmar, cité natale de Bartholdi dont on commémore alors le centenaire de sa disparition ; le rond-point de l’Envol,ballerine en bronze fort provocante d’Olivier-Cyr Noël accueillant, depuis2007, les automobilistes à l’entrée de la ville de Hettange-Grande, en Moselle ; l'Allosaurus en acier de Patrice Mesnier qui, après avoir été exposé au Muséum national d'Histoire Naturelle, présenté au Grand Marché d'Art Contemporain (GMAC) place de la Bastille, puis loué pour un tournage de film au côté du Rhinocéros de Dali, est finalement acquis par la municipalité de Villers-sur-Mer qui décide de l'installer sur son rond-point d'entrée de ville (2011, 25.000 euros); ou bien encore Libertad,sculpture en acier de Claude Qiesse librement inspirée de la Statue de la Liberté de Bartholdi, et trônant depuis 2013 sur le giratoire faisant face à la gare SNCF de Bayeux que la municipalité souhaitait alors investir comme lieu de commémoration pour la paix.

De gauche à droite et de haut en bas :

Bernard Paul, Masque d’André Malraux, 2000, Pontarlier ; Alain Jacquet, Hommage à Confucius,2000, Montpellier ; Ludger Gerdes, Sans titre, 2000,Montpellier ; © Petit-patrimoine.com© Tourisme-Montpellier.fr

Patrice Mesnier, Allosaurus, 2011, Villiers-sur-Mer ;

© Petit-patrimoine.com

Pourtant, dans le paysage urbanistique français, il s’agit encore d’œuvres d’artistes isolées, et les ronds-points français ne sont pas encore, à proprement parlé, nés à l’Art contemporain.Jean-Luc Plé, le Pape des giratoires !

Tout commence véritablement à la fin des années 1990,époque à laquelle un certain Jean-Luc Plé, cinquantenaire alors employé au pôle design chez Renault, passe ses vacances à La Rochelle chez Daniel Laurent,actuel sénateur de la Charente-Maritime, et qui, pour occuper son temps,s’amuse à concevoir sur ses carnets de croquis des tables d’orientations en 3 D des côtes littorales. A cette époque, maire de la ville de Pons et surtout Chargé des infrastructures routières (et donc, entendre, de l’implantation des ronds-points !) au Conseil général de Charente-Maritime, Daniel Laurent propose à son ami de se lancer dans la sculpture, lui confiant en 2001 le rond-point d’entrée de sa ville, et ouvrant ainsi – peut-être sans même le soupçonner – la voie à un champ artistique tout particulier dont un nom savant commence à apparaître : l’« Art giratoire » !

Une fois la commande réalisée, les autres édiles de la région suivent immédiatement, d’autant plus enthousiastes que le département verse alors aux communes une subvention allant de 11.000 à 20.000 euros pour le« réaménagement » de leurs carrefours giratoires, et l’ancien concepteur de Renault, devenu sculpteur, d’avoir immédiatement saisi la mesure de ce nouveau champ artistique, et surtout de cette niche commerciale qui s’offre alors à lui, quasiment sans aucune concurrence, sur ces espaces publics, gratuits et accessibles à tous.

A la question « Art ou communication ? » que lui pose une journaliste en2012, J.-L. Plé répond : « les deux ! »

« Le rond-point, affirme-t-il, permet à une commune de transmettre son identité de façon artistique. Chaque pièce est unique et fiable. Oui, cela ressemble à de l’art, mais à de l’art populaire, accessible à tous sans débourser un centime ! »[10]

A la tête d’une petite entreprise, Jean-Luc Plé a su imposer sa marque artistique dans le paysage urbanistique français depuis les années 2000, devant véritablement le Pape des ronds-points en remportant aujourd’hui plus de 20% du marché des giratoires en France. Avançant à la fois des arguments touristiques (en moins de quatre secondes, « inviter l’automobiliste à saisir le cliché de la spécialité locale »[11]),économiques et écologiques (ses sculptures étant bien moins chères, sur un long terme, que les parterres végétaux), Jean-Luc Plé sillonne ainsi le territoire en démarchant de commune en commune pour soumettre ses projets de sculptures aux élus, de tout bord politique, désireux d’investir dans la réalisation ou dans le réaménagement d’un giratoire. Coût de ses œuvres ? Entre 35.000 et100.000 euros, selon la taille du rond-point et du désir de l’élu et des municipalités, les sculptures étant réalisées par leur concepteur et son atelier en 2 ou 4 mois dans de la mousse de polyuréthane, et vendues comme indestructibles. A défaut de ne pas avoir (encore) sa place dans les musées,J.-L. Plé se félicite d’être une vedette, sinon la première, des giratoires français, ayant à ce jour réalisé sur le territoire plus de 36 sculptures sur rond-point, toujours pensés avec cette idée de « rendre l’art au Peuple »[12].

Après son Tonneau et arceaux à Archiac (2000) ; après ses Poissons volants sous un ceps à Saint-Pierre-d’Oléron (2005, 35.000euros fiancés à 50% par le département) ; son Moine et le vitrail (2005) installé à proximité de l’abbaye bénédictine de Trizay ; ses Kiwisgéants de 3 mètres de diamètres à Peyrehorade (2010, 19.000 euros),commandés par l’association de producteurs locaux sans aucune consultation de la population ; ses Bateaux de papierde La Tremblade (2010) qui ont résisté à la violence de la tempête Xynthia ; son Arche romane à Corme-Royal (2012) ; sa Baigneusede Mers-les-Bains (2012, 60.000 euros) qui, installée sur un ancien parterre de simple pelouse, se veut être une invitation pour les automobilistes de la départementale à s’aventurer jusqu’au littoral côtier ; ou bien encore après sa Tour du Castera de près de 3mètres de haut à Biganos (2013), référence au passé féodal de la ville et qu’un journaliste local loue pour sa contribution à « la valorisation du patrimoine »[13] ;J.P. Plé traverse même l’Atlantique, réalisant notamment à Cayenne le rond-point des Chaînes brisées en2001, aujourd’hui lieu de commémoration de l’abolition de l’esclavage en Guyane, ou bien encore, toujours en Guyane, le giratoire des Portes de la forêt à l’entrée de Roura inauguré en grande pompe en 2013.

Jean-Luc Plé,

De gauche à droite et de haut en bas :Tonneaux et arceaux, 2000,Archiac ;Les amateurs d’huitres, 2005, l’Eguille-sur-Seudre ;Kiwis géants, 2010, Peyrehorade ;La main de Ronsard, 2011, Sugères ;J.-L. Plé posant devant la Tour duCastera, 2013, Biganos ;© Photo A. Arno / AFP

Aucun doute, J.-L. Plé plaît ! Une société cartographie désormais ses ronds-points dans une série de cartes topographiques nommée Au fil des ronds-points, un éditeur lance une collection de cartes postales représentant ses installations,et une rétrospective de ses œuvres est même organisée en Charente-Maritime(département qui possède près de 25 de ses giratoires !), en octobre 2012, parla ville de Saintes[14]… En 2010, le journal Sud Ouest n’hésite pas à le saluer en « Dali des ronds-points », et tout récemment encore, fin juillet 2015, L’Obs consacre tout un dossier à« Plé, le Rodin des ronds-points » !...  bref, de quoi laisser songeur la mégalomanie de notre artiste qui, désormais, tient même des conférences pour parler de ce« nouveau domaine artistique »qu’il estime inaugurer par ses œuvres[15] : 

            « C’est de la bombe atomique !s’exclame-t-ilà son retour de Guyane. Je fais de l’Art populaire, oui. Mais, toutes proportions gardées, comme Picasso et Vasarely pour le XXe siècle, qui sait si on ne parlera pas un jour de mes œuvres comme des vestiges d’une vague artistique du début du XXIe siècle, l’Art giratoire ?... »[16]

L'Obs, du 23 au 29 juillet 2015

© Photo C. N. Marcoux

Bien souvent financés par les fonds publics, ces installations d’art contemporain,qu’elles soient autoroutières ou giratoires, tiennent en somme autant d’un enjeu artistique, urbanistique, historique et politique, voire même d’un enjeu citoyen. Critiquées par certains pour leur aspect esthétique, les tenant pour de kitschissimes totems, et dénoncées par d’autres, qui y voient le symbole même d’un gâchis économique faramineux, l’on notera que communes et collectivités sont aujourd’hui de plus en plus soucieuses de répertorier sur leurs sites internet ces sculptures de voieries, bien souvent dans une rubrique intitulée‘’Patrimoine architectural’’, ‘’Patrimoine artistique’’, ou bien ‘’Patrimoine culturel’’. A quand alors la vraie reconnaissance de cet art si particulier qui, au delà d’une guerre de goût – de toute façon quasi inévitable pour toute installation artistique – « fait le mur et s’échappe du musée, pour infuser le territoire et venir chercher les habitants ? Car c’est souvent l’indifférence, voire la répulsion, qui caractérise la relation entre l’usager automobiliste et l’installation de l’œuvre d’art contemporain, de surcroît lorsque celle-ci ne bénéficie par d’une scénographie la différenciant des autres objets de mobilier urbain qui composent l’espace de voirie. »[17]

Que l’on se rassure, malgré la crise, cet art contemporain de voierie est loin de s’éteindre ! Un amoncellement de bananes de 4 mètres de hauteur chacune, un parterre en peau de vache avec quatre pis bougeant au gré du vent, un rond-point bouée géant au large de la Corse pour s’amarrer sans toucher aux fonds marins, ou bien encore une énorme cuvette de WC en acier réalisée par un artiste portugais pour un carrefour dans la ville de Carquefou… A défaut de savoir si cet art particulier est en passe de devenir un pan du patrimoine français, ces projets d’installations d’art contemporain sur ronds-points semblent encore promettre de beaux lendemains à l’« Art giratoire » !

A suivre !!.... ou à fuir !!!

Jean-Luc Plé, Projet du giratoire des Bananes géantes, détail

© J.-L. Plé, atelier

Camille Noé MARCOUX

# Ronds-points

# Art giratoire

# Jean-Luc Plé

En savoir plus :

« L’Art autoroutier, cet obscur objet de distraction au volant », in Le Point, 22 juillet 2011

« Insolite :des WC sur un rond-point ? », in Presse Océan, 14 juin 2012

ARISTEGUI,Marie-Claude, « Il n’a pas peur du kitsch ! », in Sud Ouest, 9 janvier 2013

BUREN,Daniel, A force de descendre dans la rue,l’art peut-il enfin y monter ?, Paris, Sens & Tonka, 2004

COCHARD,Aline, « Et Jean-Luc Plé inventa l’art giratoire… », in Le Point, n°2167, 27 mars 2014

GUILHEM,Florence, « Jean-Luc Plé, l’homme qui ne tourne jamais en rond », in Le Littoral, 12 octobre 2012

JULHES,Martin, « Un art public sans public ? », intintamarre.over-blog.com, 28 février 2011

LASNIER,Jean-François, « L’invitation au voyage, dans les gares et sur les autoroutes », in Journal des Arts,n°53, 30 janvier 1998

MONTCLOS,Violaine de, « Ceux qui massacrent la France », in Le Point, n°2167, 27 mars 2014

OLLIVIER,Anne-Marie, « Mers-Les-Bains : l’entrée de ville attrape le pied marin », in Courrier picard, 19décembre 2012

PLISKIN,Fabrice, « Visite à Jean-Luc Plé, le Rodin des ronds-points », in L’Obs, 23-29 juillet 2015

VAVASSORI,Jean-Robert, « Un symbole du passé féodal sur le rond-point », in Sud Ouest, 25 décembre 2013

>> L’artiste cubiste Louis Leygue parle de sa sculpture Le Soleil de l’autoroute, 1983 : http://www.tourisme-langres.com/fic_bdd/fichiers_fr/Le_Soleil_de_Langres.pdf

>> Jour de pose de la Tour du Castera deJean-Luc Plé à Biganos, 2013 : https://youtu.be/sv9q5FJ5Q08

>> Complément d’enquête, « Plé, le roi du rond-point », France 2,émission consacrée aux dessous de l’art giratoire (conception,démarchage, installation, etc…), 15 mars 2010 : https://www.youtube.com/watch?v=b5qHFDKt5Uo


[1]Evénement lancé à l’origine, rappelons-le, en 2006, pour établir une sorte de trait d’union entre le Grand Palais et la Cour carrée du Louvre, et qui, aujourd’hui,s’étend sur une dizaine de sites dans Paris.

[2]Stylos en or célèbres dans la sphère artistique bling-bling pour leur utilisation par Vladimir Poutine, Nicolas Sarkozy ou encore Madona.

[3]Vidéo « La Femme Loire : quand le déchet se transforme en œuvred ’art », sur www.terre.tv

[4]http://www.saumur-kiosque.com/infos_article.php?id_actu=10517

[5]LENIAUD, Michel, Cité in Mont clos, Violaine de, « Ceux qui massacrent la France », Le Point, n°2167, 27mars 2014, p. 66

[6]Montclos, Violaine de, « Ceux qui massacrent la France », Le Point, n°2167, 27 mars 2014, p. 68

[7]Arte, Métropolis, 11 mars 2007

[8]DE LA CASINIERE, Nicolas, « On a marché sur la statue de LU », in Libération, 28 décembre 1996

[9]GERDES, Ludger, Cité sur www.montpellier-tourisme.fr

[10]PLÉ, Jean-Luc, Cité in Guilhem, Florence, « Jean-Luc Plé, l’homme qui ne tourne jamais en rond », in Le Littoral, 12octobre 2012

[11]PLÉ,Jean-Luc, Cité par OLLIVIER, Anne-Marie, « Mers-Les-Bains : l’entréede ville attrape le pied marin », in Courrier picard, 19 décembre 2012

[12]PLÉ Jean-Luc, Cité in Complément d’enquête,« Plé le roi du rond-point », France 2, 15 mars 2010

[13]VAVASSORI, Jean-Robert, « Un symbole du passé féodal sur le rond-point », in Sud Ouest, 25décembre 2013

[14]GUILHEM, Florence, op. cit.

[15]ARISTEGUI, Marie-Claude, « Il n’a pas peur du kitsch », in Sud Ouest, 9 janvier 2013

[16]PLÉ, Jean-Luc, Cité in Montclos, Violaine de, « Ceux qui massacrent la France », Le Point, n°2167, 27mars 2014, p. 68

[17]JULHES, Martin, « Un art public sans public ? », intintamarre.over-blog.com, 28 février 2011

Dites « Bonjour » à HELLO™

Les marques n’avaient qu’à bien se tenir en automne dernier, le collectif H5 avait encore frappé avec sa dernière exposition quia eu lieu d'octobre à décembre 2012 à la Gaité Lyrique. Les membres d’H5 avaient déjà fait fort en 2009 avec leur court-métrage Logorama©, un monde de logo dans lequel évoluent des personnages de marques, qui avait gagné de nombreuses récompenses (dont un oscar et un césar). Le collectif, qui a l’habitude de travailler pour de grandes marques, nous propose là une étrange exposition sur l’ambigüité entre la marque, le logo, la politique et le marketing.

L’autopromotion d’une marque 


©M.T.

L’exposition était unique en son genre, il s’agissait d’une rétrospective sur l’histoire, la stratégie et les valeurs d’une marque, mais d’une marque créée pour cette exposition. Le collectif a donc imaginé une marque, de façon la plus symbolique qu’il puisse être. La formule de création du stéréotype d’une marque est simple : on fusionne le symbole le plus utilisé depuis des siècles - l’aigle aux ailes déployées - et la marque la plus emblématique au niveau du marketing :Hello Kitty (une marque sans histoire, créée avant même les produits).

Le summum de cette réalisation reste le concept de la boutique, puisque le collectif est allé jusqu’à créer les produits de cette marque. Premier détail : les auteurs se sont endettés pour créer ces produits et espèrent très fort que la vente de ces produits va être assez rentable pour pouvoir rembourser cet investissement.

Un discours caché dans une scénographie remarquable


©M.T.

L’enjeu de cette exposition était de nous confronter à la réelle ambigüité entre le discours marketing d’une politique et le discours politique d’une marque. Pour ce faire, une ambiance s’installait avant même d’entrer dans l’espace d’exposition. Dès l’arrivée devant le bâtiment de la Gaité Lyrique, la confusion a lieu, puisque la façade est dotée de drapeaux avec le logo de la marque HELLO™. Dans le hall d’entrée trône une statue en bronze de l’aigle aux ailes déployées, mais muni du socle et de la couronne de la statue de la liberté : encore un symbole fort et dessous-entendus politiques. Après avoir acheté le ticket d’entrée au guichet classique de l’institution, nous étions de nouveau happés par un espace, une petite salle confinée et qui avait l’air très chaleureuse, les murs étaient recouverts de plumes en feutrine, l’éclairage bleuté et hypnotisant, et la voix douce d’une femme murmure des phrases de… propagande marketing !« Les images ne sont pas forcement ce qu’elles représentent » affirme l’un des membres du collectif H5, et on le comprenait dès l’arrivée dans cet espace : l’aspect confortant révèle en fait un trouble inquiétant.

Nous entrions ensuite dans le cœur de l’exposition par une salle de réunion (entre deux ailes déployées qui servent de guichet) où tout était uniformisé : une table d’une longueur improbable accueil à chaque place un fauteuil, un sous-main, un bloc note et une bouteille d’une blancheur impossible. Au sol, des messages en led circulent :« Hello Anna, Hello Martin, Hello Jane, Hello Lucia, Hello Charles, Hello Sylvain, Hello Elsa,…”, infiniment. Et de l’autre côté de ce message accueillant,le regard perçant et menaçant d’un aigle, qui occupe les 21 mètres de profondeur de la salle : de quoi vous mettre légèrement mal à l’aise. La sensation d’observation était oppressante. Au bout de la table, un diaporama défilait, expliquant les évolutions de la firme HELLOTM.

Par l’escalier, nous descendions dans une salle où le regard de l’aigle nous guettait toujours, et où étaient archivées des centaines de photos d’œuf immatriculés. Le code inscrit sur chaque œuf correspondant à la date de naissance, le genre, la première lettre du prénom et le nom, et cette série d’œufs identiques composait le « panel représentatif des membres de la communauté HELLOTM » :petit clin d’œil entre autre à l’uniformisation des sociétés et de leurs membres, et des modes de vie.


©M.T.

Juxtaposée à cette ovo-photothèque,une salle de projection époustouflante : la projection se faisait sur les4 murs et du sol au plafond. L’immersion ne pouvait être plus totale. Et elle se justifiait par la projection qui y est consacrée : on assiste à la naissance d’une multitude de petits aiglons, dont les piaillements ne sont pas très agréables. Une musique stridente donnait le ton à la croissance de ces oiseaux,qui finissent par nous encercler, et nous étouffer. Serait-ce une allusion à l’étouffement que nous pouvons ressentir souvent face à l’obsédante présence du capitalisme ?

Suite à quoi, nous accédions à une salle beaucoup plus joyeuse, puisque il s’agissait d’une salle de jeux vidéo,où le visiteur était lui-même le personnage du jeu : il devait battre des bras pour faire voler l’aigle sur l’écran. Le but très simple était de passer dans des cerceaux et de ramasser des œufs pour avoir le plus de points (plus d’argent ?) possible, mais même en cas d’échec un message de victoire s’affichait sur l’écran.

Enfin la dernière salle présentait les recherches graphiques de la création de la statue Aigle-de-la-Liberté, les affiches de communication de la firme (toutes des appropriations de vraies affiches qui ont marqué l’histoire du graphisme), l’histoire de la marque, et la photo du bâtiment (qui est un mélange très drôle entre plusieurs musées mondialement connus). Le dernier espace à voir (avant d’aller à la boutique,qui était aussi une salle de l’exposition) était un mur d’expression libre sur lequel le visiteur pouvait se défouler à la craie jaune ou bleue (couleurs de la marque), s’il trouvait de la place pour le faire, car en effet, ce genre de salle où la transgression de l’interdit est possible fonctionne très bien et est vite saturée.

Une exposition politiquement correcte

En déambulant dans les différentes pièces, nous avions donc des relations différentes à la marque, tantôt elle nous paraissait sympathique, tantôt elle devenait inquiétante. Ce qui est dommage, c’est que l’ambiance immersive ne continuait pas dans les escaliers ; les passages d’un niveau à l’autre, déjà assez chaotiques (Rez-de-chaussée, -1, 2, 1), brisait l’ambiance qui était installée. Alors qu’une continuation de la scénographie dans les escaliers aurait été  totalement justifiée puisqu’elle aurait appuyée l’aspect omniprésent des marques qui veut être abordé.

On regrettera aussi le manque d’efficacité de la partie boutique, sans vendeur. Encore fallait-il comprendre qu’il s’agissait toujours de l’exposition, puisque pour accéder à cette partie, on traversait d’abord la vraie boutique de la Gaité Lyrique qui proposait les mêmes produits que la fausse boutique de l’exposition. Ce n’est pas simple. Vers cette fausse boutique était reproduit un mur rempli d’affiches de propagande politico-marketing, avec des slogans comme « In brand we trust »,« ensemble pour un monde qui vous ressemble », etc. Ces affiches arrivaient dans un univers totalement décontextualisé, et dans une ambiance incohérente par rapport au reste du parcours de l’exposition. Une fin de parcours qui était donc un peu difficile à comprendre.


©M.T.

Il est bien entendu que cette exposition ne s’adressait pas à tout le monde, elle s’adressait aux personnes qui ont un minimum de recul sur ce qu’il se passe au niveau des marques et de la société, et plus largement au niveau des politiques capitalistes. Le collectif H5 n’a pas réellement formulé de critiques, son discours était trop caché pour prétendre être affirmé. Les auteurs se sont seulement inspiré d’un fait, et en ont exposé une interprétation. On pouvait alors regretter le manque d’engagement officiel dans cette exposition, même si la subtilité était toujours aussi présente que dans Logorama©, et heureusement, car c’est aussi ce qui participe à l’identification du collectif. Mais tout de même, une critique plus ouverte et moins mise en scène, quelque chose de plus électrochoc pouvait être attendu, au vue de la bande annonce de l’exposition et de toute la communication qui l’a précédé. Les réflexions changeaient dans chaque salle,on nous proposait une analyse globale de notre société actuelle, sur un problème de fond, certes. Mais finalement, cette exposition était très théâtrale, elle changeait un peu les idées du visiteur, qui s’amusait bien à chercher les petites allusions, et à jouer à la console, mais le problème c’est :et après ? Sorti de cette exposition, et plusieurs mois après, nos comportements n’ont pas changé, le monde ne s’est pas arrêté de tourner, et le capitalisme est toujours là pour contrôler le rythme de nos vies.

M.T.

Plus d'infos : 

www.h5.fr

www.gaite-lyrique.net/hello

Exploration urbaine et voyage surprenant

Dans le Calvados, en Normandie, les propositions culturelles et artistiques sont essentiellement traditionnelles. La période médiévale et les Vikings, Guillaume Le Conquérant, les Impressionnistes et l’histoire du débarquement durant la Seconde Guerre Mondiale en sont les principales thématiques. Bien que la région affirme son désir de développer et d’élargir les propositions artistiques, il n’est pas toujours évident de trouver des expositions se détachant de cette mémoire locale, ni même de l’art contemporain ailleurs qu’au FRAC Basse-Normandie, à l’Artothèque ou encore aux écoles des Beaux-Arts de Caen et de Cherbourg.

En cherchant des centres culturels sur la ville de Caen, j’ai découvert le collectif de La Centrifugeuz. Basée dans un collège abandonné d’un quartier populaire et prêté par la ville de Caen, cette association indépendante veut proposer des événements artistiques et sociaux, notamment à destination des habitants de proximité. Son objectif est la diffusion de créations contemporaines, et particulièrement non-institutionnalisées, tout en proposant des activités sociales alternatives(repas partagés, ateliers de jardinage et développement durable). Le collectif est à l’écoute de ses visiteurs, des artistes et des réalités locales. 

Ainsi, les créations urbaines sont favorisées dans la programmation dulieu (ateliers, expositions ou encore spectacles) afin de présenter des artistes émergeants ou déjà reconnus dans le milieu. Et bien qu’exposer pour faire connaître, mieux comprendre et faire accepter aux plus réticents le street art sont devenus des enjeux récurrents ces dernières années pour beaucoup de structures,aucune ne s’était démarquée jusqu’à maintenant dans la région. La Centrifuguez est donc une singularité dans le paysage bas-normand.

Son nom, par son originalité et sa signification, interpelle et marque les esprits : une centrifugeuse est un extracteur de jus ou en laboratoire, un instrument pour séparant des substances, par un mouvement très rapide. Le mot« centrifugeuse » évoque donc la vitesse et la séparation. Le nom du collectif est porteur de sens : on extrait d’un contexte des éléments (graff par exemple) pour mieux les distinguer et les mettre en valeur, mais surtout la culture urbaine se définit par sa rapidité d’exécution, que ce soit en danse,en graff comme en rap. Et justement cette dernière est au cœur des projets. Pour toutes ces raisons, ma curiosité était éveillée : je devais visiter ce lieu !

Entre abandon et seconde vie, entre la nostalgie et la création, les bâtiments tagués deviennent galerie à ciel ouvert où il est amusant de déambuler pour reconnaître certaines signatures et réfléchir aux mantras graffés ici ou là. Je croise un jeune couple venu se balader, un monsieur qui semble passionné et quelques jeunes au sweat tachés de peinture. Les gens discutent entre eux,partagent des lieux qu’ils connaissent pour découvrir des fresques taguées et les structures d’autres régions promouvant l’art urbain. J’arrive finalement dans une petite exposition consacrée à un voyage au Nicaragua du street artist caennais Oré. 

Jalonnant le paysage urbain depuis ma tendre enfance, par ses serpents à plumes reconnaissables et ses signatures monumentales, Oré est certainement le premier artiste que j’ai régulièrement suivi, recherché et qui m’a fait apprécier le street art.  Mais revenons-en à son exposition. En plus des photographies des réalisations du graffeur en Amérique centrale, étaient présentées des peintures sur toile ainsi que des petits objets inspirés de ces paysages. Pour une confrontation inspirante, des toiles d’artistes du Nicaragua sont exposées. 

Le style typique présenté permet de mieux s’imprégner des traditions, du style de vie et des couleurs des paysages. La découverte est entière. Une installation vidéo diffuse un chant d’oiseaux. Tout est fait pour que les visiteurs prennent le temps d’observer calmement et réfléchir aux propositions. Et les agréments ne s’arrêtent pas là ! C’est Oré lui-même qui accueille individuellement les visiteurs en expliquant sa démarche, les œuvres présentées et répond à toutes les questions. Disponible et attentif, il enrichit encore la découverte.

Affiche de l'exposition "Rêves de Solentiname"

Bien que d’un premier abord sobre et circonscrive, l’exposition devient finalement une mine de surprises. Et le street art n’est pas dénaturé ni décontextualisé, encore moins institutionnalisé telle une nouvelle merveille du monde. Il est exposé comme support de réflexion, comme outil de partage et découverte pour créer la curiosité et donner envie d’en découvrir davantage sur le Nicaragua, comme sur les créations d’Oré. Il continue d’appartenir à tous et de questionner l’environnement.

Finalement,je repars de La Centrifugeuz l’esprit éveillé et satisfait, les yeux brillants de plaisir. C’est sûr, je reviendrai !

Chloé Maury

#Normandie#StreetArt

#Centrifugeuz

#Oré

#Nicaragua

Exposer l'art contemporain dans un musée de beaux-arts, pour quoi faire ?

Depuis le début des années 1980, il existe en France les Fonds Régionaux d’Art Contemporain (dit FRAC) dont les objectifs principaux sont de collecter, conserver et diffuser localement des œuvres d’art contemporain, toutes pratiques confondues. En créant ainsi une collection nationale, l’État souhaite soutenir les artistes nationaux et internationaux tout en décentralisant l’art de Paris pour l’apporter à tous.

Exposer l'art urbain peut-il encore surprendre ?

Indéniablement, le street art, ou art urbain, est en vogue. De plus en plus, les institutions comme les grandes villes organisent et accueillent des festivals, des rencontres et des expositions vouées aux créations urbaines. 

Roubaix a rejoint ce mouvement avec la fameuse exposition Street Generation(s), 40 ans d’art urbain, tenue pendant trois mois à La Condition Publique. Au regard de la diversité des propositions, cette exposition se devait d’apporter quelque chose de nouveau. La communication organisée sur le long terme permet d’attirer l’attention et créer des attentes. Les grands noms du graff fièrement annoncés captivent facilement : Jef Aérosol, Keith Haring, Banksy, JR, L’Atlas ou encore Miss Tic. On nous promet une exposition exceptionnelle retraçant les quarante années de productions et créations de l’art urbain, depuis son aurore jusqu’à son apogée actuelle. 

Affiche de l’exposition Street Generation(s) © La Condition Publique

Ayant écrit un mémoire sur l’expansion mondiale de la culture hip-hop (qui a vu naître les premiers graffs), ses motivations premières ainsi que les transformations et récupérations dont elle a pu faire l’objet, c’est avec enthousiasme et curiosité que je me suis rendue au vernissage.

Et quelle surprise ! 

L’espace d’exposition monumental et le foisonnement d’œuvres et d’objets iconiques impressionnent, écrasent presque les visiteurs. Même dans cet ancien lieu industriel, la scénographie épurée dégage une atmosphère prestigieuse, sacralisante : le contenu exposé est déjà dénaturé. De fait, depuis les premières expressions urbaines réalisées dans un contexte socio-économique difficile (ghettos du Bronx, séparation de Berlin entre deux blocs, banlieues françaises précaires) par des hommes et femmes cherchant la reconnaissance alors que l’état les ignore, jusqu’à aujourd’hui où les artistes continuent de s’exprimer illégalement, souvent pour dénoncer des travers de notre société, l’art urbain n’a jamais eu la prétention de splendeur et majesté. Au contraire il cherche à s’adresser au plus grand nombre de façon spontanée et hors-les-murs. Le fait que l’entrée à l’exposition soit payante participe également à modifier la caractéristique de l’art urbain, par définition exposé dans la ville donc à portée de tous. Heureusement que quelques artistes sont intervenus hors-les-murs, autour de la Condition Publique à l’occasion de l’exposition : leurs productions sont ainsi accessibles à tous.

Wall by LUDO, Street Generation(s), La Condition Publique © Stéphane Bisseuil

Et ce n’est pas tout… Les textes n’abordent pas frontalement les questions de fond, comme si les études disponibles sur le sujet (et elles sont nombreuses) n’avaient pas été consultées. D’ailleurs l’essence même de l’art urbain n’est pas détaillé : d’expression contestataire, illégale et dangereuse elle s’expose ici surtout comme forme esthétique. 

De plus, certaines formulations peuvent se lire comme un jugement des œuvres exposées : le titre de salle « L’avènement du message » correspondant aux expressions urbaines à partir des années 1990 nous invite-il à déduire que toutes les pratiques antérieures sont dépourvues de sens et revendication ? C’est mal faire connaître le sujet ! Plus loin, on peut également lire « Ce qui frappe c’est que chaque artiste est désormais unique en son genre, en quête de sa marque de fabrique, de sa technique. » Cette phrase anodine est finalement d’une grande importance pour l’ensemble de l’exposition : d’abord il y a une forme de jugement sur les pratiques originelles (comme si les premiers graffeurs n’avaient pas de personnalité ni le désir de se démarquer entre eux) mais révèle encore un manque d’analyses, un défaut d’étude sur l’histoire et la sociologie de l’art urbain. L’idée était peut-être d’évoquer une pratique de groupe, plus que de démarches individuelles ? Le manque de précision entretient le doute. 

Également perturbantes sont les quelques analyses plastiques qui portent davantage un regard de théoricien classique pour affilier les productions à l’histoire de l’art et son héritage, plus qu’un regard d’artiste expliquant une démarche, ses codes et ses propres références. Confronter ces deux points de vue aurait pu enrichir l'observation artistique. 

JonOne, Street Generation(s), La Condition Publique © Stéphane Bisseuil

En définitive, cette exposition me questionne beaucoup. Son message et son apport scientifique m’ont échappé. Si des visiteurs viennent par curiosité pour comprendre les expressions urbaines, je regrette les simplifications du discours. L’exposition attire, excite la vue et impressionne sans prendre le parti de se focaliser sur les messages exprimés par les artistes, les techniques ou même les aspects sociologiques. Elle séduit par son sujet tendance, se consomme puis s’oublie. Chacun participe à un spectacle encadré, sans trop de surprises. Et si les visiteurs ont déjà des connaissances sur l’histoire et les pratiques urbaines, c’est une bonne occasion de découvrir au même endroit autant d’œuvres (dont certaines sont rares en exposition) de tant d’artistes réunis, de Futura à Zevs en passant par Space Invader et Jacques Villeglé… L’exposition répond certainement aux attentes de la nouvelle dynamique de la Condition Publique et à la politique municipale axée sur les créations urbaines. Et l’on retiendra finalement la contribution à la légitimation de l’art urbain par les institutions. 

#arturbain

#institutionnalisation

http://www.laconditionpublique.com/evenements/street-generations-40ans-dart-urbain/

Exposer les "amateurs" ?

J’ai visité deux expositions, très différentes l’une de l’autre, qui exposaient des pratiques considérées comme« amateurs ». Dans la définition juridique, l’amateur est « toute personne qui pratique seule ou en groupe une activité artistique à titre non professionnel et dont elle ne tire aucun revenu ». Mais cette question recouvre des réalités et des enjeux complexes et protéiformes. Et comme le dit  Annie Chevrefils-Desbiolles, « Les scissions entre culture savante et culture populaire, professionnels et amateurs ont façonné les politiques culturelles et la définition même de la culture. »

Quel est le rôle des musées vis à vis de ces pratiques ? L’institution n’a a priori aucune raison de ne pas les encourager.Doit-elle cependant les accompagner voire les exposer ? Dans différents musées se tiennent des ateliers avec divers niveaux d’engagement. Des plus classiques destinés aux enfants à des formes plus singulières comme à La Manufacture Musée de la Mémoire et de la Création textile, lieu particulièrement attentif aux liens avec les publics, soucieux d’être un espace de vie, qui accueille le «Gang des Tricoteuses ». Petit à petit à partir d’un café tricot qui réunit au départ, en 2010, une vingtaine de femmes de tous âges, travaillent ensemble sur des projets ayant une dimension artistique. L’objectif de partage d’expérience et de convivialité a évolué en des buts plus précis, exigeants tout en continuant à créer du lien social. Le seul reproche que l’on pourrait peut-être leur faire est le manque de parité, mais c’est là un tout autre défi... Le Gang des Tricoteuses participe à présent à des projets artistiques. Que se passe-t-il quand l’« amateur » est exposé ? Parle-t-on encore d’amateurs ou de collectifs de création ?

De façon plus générale, les musées pourraient-ils aller jusqu’à exposer les pratiques amateurs ? Prenons l’exemple du centre d’art la Villa Pérochon, à Niort, qui a une activité d’exposition, de résidence d’artiste-festival (les Rencontres de la Jeune Photographie Internationale) mais également d’éducation à l’image. Dans ce cadre, Question d’Images est le résultat du travail d’un groupe de 12personnes, très différentes, avec 12 réunions annuelles. Ne sont exposés qu’une partie des projets réalisés : travaux relativement autonomes, avec parfois l’aide d’autres participants et un travail de suivi par et pour le groupe. Et le résultat est à la hauteur ! Les travaux sont tous de qualité malgré les différences d’expériences. Les thèmes et résultats plastiques confirment la diversité des participants.

Ces expériences posent donc la question de la frontière entre amateurs et professionnels qui peut être plus floue qu’au premier abord... Les amateurs forment un « groupe » très hétéroclite aux niveaux des connaissances et d’expériences extrêmement variables. Hormis la question de la gratuité, du but non lucratif, en quoi un amateur engagé dans sa pratique diffère-t-il d’un artiste ? Le fait de ne pas en faire profession,nous dit-on. A l’inverse, nombre d’artistes ont une autre activité professionnelle qui leur assure un revenu.

Les expositions comme celle de la Villa Pérochonne sont-elles pas le reflet de l’évolution de la culture muséale et institutionnelle ? L’héritage de l’éducation populaire qui rejoint la culture muséale ? 

 Salambô Goudal

 #expositions #publics #amateurs

http://www.lamanufacture-roubaix.fr/

http://www.cacp-villaperochon.com/

Exposition Picasso du FHEL: visiteur 2.0

Aller au musée c’est bien, montrer qu’on a été au musée c’est mieux ! C’est en tout cas la tendance qui semble se démarquer dans nos espaces culturels français. Pour autant, et afin d’éviter les généralités,voyons différentes raisons de prendre des photographies dans un lieu culturel précis.

© C.A

Au Fonds Hélène et Edouard Leclerc pour la culture situé à Landerneau, s’achève tout juste l’exposition d’un ponte de l’art moderne pour lequel plus de 200 000 personnes se sont déplacées. L’évènement Picasso, photograph friendly, a été largement relayé sur les réseaux sociaux et dans la presse numérique et papier. Le public s’en est donc donné à cœur joie, visitant le doigt vissé sur le déclencheur, ce sont des milliers de photos qui ont été prises. Qu’est-ce qui motive cette  pratique  du visiteur 2.0 ?

Cette rétrospective sur Picasso présente de manière chronologique l’évolution de l’art du peintre. Organisée en plusieurs grands axes,elle guide le visiteur dans les différentes phases de la vie de l’homme, du mari et de l’artiste. Ce dernier apparaît plus humain, désacralisant ainsi le mythe autour de son être. Le parcours chronologique laisse volontairement de coté les périodes les plus connues pour montrer des œuvres d’art inédites. Il s’agit « des Picasso de Picasso », ce sont les pièces non vendues qu’il a souhaité les garder près de lui. Ainsi on propose au spectateur une rétrospective intimiste.

Lors de ma visite, le public présent était transgénérationnel,en famille, entre amis, entre collègues chacun partage un moment de plaisir etde divertissement. Les différents visiteurs interrogés ne partagent pas lesmêmes attentes et n’ont pas non plus la même manière d’aborder l’exposition. Laphotographie reste tout de même pour chacun d’entre eux un moyen de s’approprier l’espace, le moment et l’artiste.

Le visiteur sans bagage peut se sentir mal à l’aise dans un environnement dont il ne connaît pas les règles. Capturer une image est un moyen d’avoir le contrôle sur l’expérience qu’il est en train de vivre. Face à la multiplicité d’œuvres, il choisit sélectionne et catégorise pour peut-être former son goût et comprendre ce qu’il aime. Certains vont prendre des photos sans jamais les regarder après, d’autres au contraire les classent dans des dossiers comme Paul. La caméra vissée au poing, il photographie toutes les œuvres.Puis, il les transfère sur un ordinateur et organise ses données par exposition. Cela lui permet de les consulter plus tard afin de se replonger dans l’expérience de visite mais aussi de partager avec sa famille qui habite loin. Le caractère inédit de l’exposition motive la prise de photographies et le nom justifie l’action « c’est Picasso tout de même ! » m’a confié Paul. Les œuvres en question sont prêtées de manière exceptionnelle et ne tarderont pas à retourner dans l’ombre chez leur propriétaire, il faut donc en profiter.

Mathieu, un jeune professeur qui travaille avec des enfants,voit dans les tableaux un outil de travail. Certains dessins de l’artiste,uniquement faits au crayon de couleur sur une feuille blanche, sont très simples de réalisation mais fort de sens. Organiser des ateliers avec des enfants en leur demandant de dessiner « à la manière de » est un moyen d’ouvrir ces derniers à l’art. La photo devient  ici un outil  pour  garder une trace et   travailler à partir des images.

© C.A

La photographie personnelle a également la fonction d’être un marqueur de présence. Elle constitue la preuve que la personne s’est rendue surplace et a visité l’exposition. Cette notion de preuve peut avoir plusieurs sens selon le photographe.

Pour le public jeune il s’agit de montrer son quotidien en partageant ses activités. Les réseaux sociaux poussent de plus en plus à cela par l’ajout de nouvelles fonctions dans les applications telles que le partage de story (courte vidéo). On partage plus et dans l’immédiateté. L’expérience muséale devient un moment ordinaire sur lequel on communique. Les musées l’ont compris puisqu’ils se tournent vers les réseaux et communiquent sur ces derniers afin d’attirer le jeune public. Bien sur cet acte est intéressé et à plusieurs vocations, démocratiser oui mais en continuant à capitaliser.  Les applications des musées se multiplient,les hashtags les invitant à partager leur visite également, c’est une nouvelle manière de « consommer » le musée. Pour autant il n’y a pas de perte de valeur de l’expérience muséale, aller vers une démocratisation des musées est essentiel, changer les codes d’accès encore plus.

Pour une mère de famille prendre des photos c’est pouvoir inclure postérieurement le membre de la famille absent lors de la visite. Cette notion de partage a aussi une teneur émotive, « tu n’étais pas là mais on a pensé à toi ». Enfin la photographie devient souvenir. Les enfants pourront des années plus tard regarder les images, se rappeler d’un moment furtif ou d’une émotion et eux-mêmes continué à partager l’expérience muséale. Il y a là une réelle notion de patrimonialité, la photo acquiert une « valeur » issue uniquement de l’intérêt porté par le photographe. Il ne cherche pas particulièrement à se rappeler des œuvres mais plus du moment ou de l’émotion ressentie lors de cette visite.

© C.A

Lors de cette exposition, force est de constater que les détenteurs de téléphone portable ou d’appareil photo sont de tous âges. La critique facile est de dire que la photographie dénature le plaisir, qu’on prend une photo sans vraiment regarder l’œuvre tout en gênant les autres. Pour autant, et comme le dit André Gunthert, « la photo n’est pas l’ennemi du musée »,photographier est une manifestation physique de l’intérêt du visiteur. L’expérience muséale peut se vivre seule ou à plusieurs, dans une optique de partage ou non mais elle est surtout propre à chacun.

Charlotte Abily

#Picasso

#Photographie

#FHEL

Pour aller plus loin :

- Pour en savoir plus sur l’exposition Picasso du Fonds Hélène et Edouard Leclerc : http://www.fonds-culturel-leclerc.fr/Pass%C3%A9es-Exposition-_Picasso_-648-15-0-0.html

- Pour en savoir plus sur la question du visiteur-photographe avec André Gunthert :  http://histoirevisuelle.fr/cv/icones/2659

Hiding Figure

Il est des expositions qui marquent. Des artistes que l’on découvre. Des œuvres que l’on oublie puis qui se rappellent à notre bon souvenir. Ce dimanche je triais mon dossier « photos d’expositions »quand mon objectif dominical a pris une toute autre tournure. J’ai retrouvé une œuvre. J’ai retrouvé une œuvre que j’ai vue, aimée puis oubliée. C’était il y a cinq ans, un samedi de Novembre, l’exposition Storm à la galerie Emmanuel Perrotin. C’est là que j’ai découvert le travail de l’artiste américain Daniel Arsham. Là que j’ai découvert Hiding figure

L’année 2012 marque les vingt ans du cyclone Andrew, événement qui inspire le titre de l’exposition et laisse indéniablement sa trace sur les œuvres qui y sont exposées.

Et sil’artiste met en scène un monde glissant comme emporté dans la chute des mursnous entourant c’est que son œuvre est profondément marquée par un événementtraumatique : le cyclone dévastateur qui toucha Miami en 1992. L’artisteavait douze ans. Il parle de cet évènement en ces termes « Ce fut ma première expérience avec ce qu’ily a à l’intérieur des murs : ils sont construits de manière à ce qu’onimagine que les buildings tiendront toujours debout, alors qu’en fait il y atous ces déchets à l’intérieur d’eux ».

Cettesculpture en trois dimensions a tout de la momie, de l’installationfunéraire ; elle représente un homme pris dans un voile, plaqué de doscontre le mur, seules ses chaussures dépassent. Daniel Arsham raconte cetteanecdote à propos de son œuvre : les gens l’ayant vu dans son atelier onttous pensé à Han Solo (Star Wars) piégé dans de la carbonite.

Daniel Arsham, Hidingfigure, 2012, fibre de verre, tissu, peinture, chaussures

Exposition Storm,galerie Emmanuel Perrotin, Paris, 3 Novembre – 22 Décembre 2012

C’est lanotion de piège qui est ici intéressante. Absolument tout le monde est impactépar cette œuvre ; le génie de Daniel Arsham est ici d’arriver àcréer/représenter/déclencher, de manière universelle et automatique la phobie.L’approche première de cette œuvre est donc « phobique » : ledrame visuel qui se joue sous nos yeux nous pousse à imaginer l’agonie parsuffocation du personnage.

Une idée delutte prédomine dans cette installation, elle découle de la violence aveclaquelle le personnage est plaqué par le drapé, les bras et les piedslégèrement écartés. La phobie peut être universelle mais ses raisons d’êtresont propres à chacun, ainsi cette installation appelle à une introspection. Cen’est pas par hasard si elle a déjà été mise en scène avec un danseur à ses côtés.Quoi de plus introspectif que l’exécution d’un pas de danse ? Que le choixde ce pas et pas d’un autre ?

D’ailleursmalgré l’universalité de son impact, c’est bien introspectivement que cetteœuvre a été conçue : le moule du mannequin est réalisé sur l’artiste, ilest la continuité, l’alter égo de Daniel Arsham. Tout de suite, on va doncsituer l’œuvre comme l’expression du traumatisme subi lors du cyclone, et bienqu’indéniablement cette œuvre soit en lien avec cet événement il me semble quesa lecture n’est pas si évidente que ça.

En effet,lorsque Daniel Arsham s’exprime sur le positionnement de la figure il utilisele terme « hide » ou« cacher » en français. Lanotion de « cacher » fait automatiquement référence à la notion de danger mais aussi et surtout à la notionde refuge.

Selon lesdires de Daniel Arsham, la figure serait donc « cachée derrière la surfacedu mur », ces mêmes murs, si fragiles qui se sont effondrés et n’ont surésister au cyclone lui ayant presque ôté la vie. En quelque sorte, c’est àcause de la fragilité de ces murs que l’artiste a failli mourir à l’âge dedouze ans. Pourquoi donc les considère-t-ils comme un refuge ? Pourquoiles met-ils en scène comme le refuge de ce personnage plaqué, presque avalé pareux ?

Peut-êtreparce que Daniel Arsham à grandit et que cette date anniversaire marque sinonle surpassement de son traumatisme, son acceptation. Comme une sorte deréconciliation.

Peut-êtreaussi que ce surpassement est le signe de l’amour inconditionnel que l’artistevoue à l’architecture et la confiance qu’il lui porte.

Puisque DanielArsham considère l’architecture, et donc, ce mur comme « la forme la plus durable et la plus significative »alorsHiding figure serait -à notre plusgrande surprise et contre notre première impression- l’œuvre la plus positivede l’exposition Storm, la seule àévoquer un refuge au milieu du chaos. Il arrive d’être dupé par ses sens, soninstinct.

H.F

#artcontemporain

#architecture

#sculpture

J’ai été "Cognée" à Grenoble !

Une exposition, un artiste, un lieu


© Musée de Grenoble

C’était du 10 novembre 2012 au 3 février 2013, que s’est déroulée au Musée de Grenoble, coproduite avec le Musée des beaux arts de Dole, l’exposition Philippe Cognée. C’était la première rétrospective de cette ampleur en France consacrée à cet artiste contemporain. Outre la présentation de l’art d’un artiste, le Musée de Grenoble à mis en évidence dans cette exposition, des techniques.  En effet, on pouvait distinguer des peintures à l’encaustique sur toile marouflée sur bois, des aquarelles sur papier Anches ou encore des aquarelles sur velin d’Arches. Cette profusion de supports était complétée par la richesse des prêts qui venaient du fonds régional contemporain de Provence-Alpes-Côte-D’azur, de Franche-Comté, du musée des Beaux-arts de Nantes, du Centre Georges Pompidou, pour ne citer que quelques exemples.

Une exposition : plusieurs temps


©Droits réservés

Cette exposition ne se déployait pas uniquement au sein de l’espace muséal dédié aux expositions temporaires. Ainsi, une première œuvre datant de 1984 se trouvait avant l'espace dédié aux collections temporaires, tandis que deux œuvres de 2012 se situaient après.

Ces trois pièces servaient donc de transition entre les collections permanentes et la rétrospective. De plus, elles tenaient lieu d’introduction et de conclusion, à la fois de l’exposition et du parcours de l’artiste. En effet, une fois entré à l’intérieur du parcours temporaire,le visiteur pouvait admirer des œuvres datant des années 1990 jusqu’à 2012. Par ailleurs, le parti pris de l’exposition n'était pas d'afficher des panneaux explicatifs. Il était donc surprenant mais intéressant de ne pas trouver une biographie au début de la rétrospective. Ces informations avaient surtout pour objectif de rassurer les visiteurs. Alors que cette absence aurait pu en frustrer plus d’un !Cependant, ces derniers ont été très vite rassurés puisqu’une salle de projection diffusait deux films contenant des renseignements sur la démarche de l’artiste et sur son parcours. A ce propos, deux schémas étaient envisageables. Soit le visiteur regardait les vidéos en guise de « mise en condition » pour peut-être mieux appréhender les œuvres, ou alors, il pouvait les visionner à la fin de l’exposition afin de confronter le regard qu’il avait porté sur les tableaux avec celui de l’artiste.

Une inquiétante étrangeté


© Droits réservés

La rétrospective« Philippe Cognée » dégageait une atmosphère particulière. Les murs blancs, couleur qui est dite « neutre », avec le blanc dominant des œuvres, s’ajoutait un éclairage artificiel composé de néons.Ces éléments associés pouvaient évoquer le domaine médical, très aseptisé. Ainsi, selon l’iconographie des tableaux, les sensations du spectateur pouvaient être multiples et osciller entre un sentiment d’inquiétude et d'émerveillement.

Un prétexte à un cours d’anatomie ?


©Musée de Grenoble

Lors de son parcours le spectateur était confronté à deux œuvres fortes, intitulées Cervelles et cœurs (1996). L'œuvre quasiment « abstraite », évitait une confrontation brutale avec le jeune public puisque l’objet du tableau apparaissait uniquement dans un second temps. Ainsi que l’œuvre l’Homme chien (2001), qui représente un gros plan sur un sexe masculin. Ici, la question sur la sensibilité des enfants était posée mais beaucoup de parents profitaient de ces œuvres pour expliquer brièvement le fonctionnement du corps humain et ainsi donner un petit cours sur l'anatomie. Le même questionnement revenait un peu plus loin dans la visite. C'était une façon intéressante de créer un nouveau lien entre l'enfant et les œuvres et l'apprentissage que celles-ci pouvaient apporter.Une salle pouvait elle aussi être dite « choquante » dans laquelle on retrouvait une série intitulée Carcasses(2003) ; qui n’est pas sans évoquer le Bœuf écorché de Rembrandt. La scénographie, ici, possédait une force propre, puisque ces œuvres venaient montrer une réalité qui peut déranger. Ce sentiment de mal être était renforcé par le contraste violent entre la blancheur des murs et la couleur rouge des tableaux ainsi que la profusion d’images qui enveloppait le spectateur. Là aussi, une leçon pouvait en ressortir, aussi bien pour les enfants que pour les parents.

Hormis les quelques œuvres montrant l’anatomie animale ou humaine, les paysages ruraux,les paysages urbains, les objets du quotidien ainsi que les personnages,étaient des thèmes récurrents présents dans cette exposition temporaire.

Alizée Buisson

Musée de Grenoble

5, place Lavalette

38000 GrenobleVoici d'autres liens, pour continuer à apprendre sur cet artiste :Exposition permanente à la Galerie Daniel Templon, ParisDossier de presseReportage de ArteUne autre exposition auMusée de l'Hospice Saint-Roch, Issoudun

Knock Outsider Komiks

Des bandes dessinées créées à partir du textile,impressions 3D, photographies, monotypes, gravures, abstractions, vidéos d'animation… ? C’est par ici !

Knock Outsider Komiks, un projet de La « S » Grand Atelier qui lie la BD à la création outsider¹, crée à la demande du Festival international de la bande dessinée d'Angoulême, est maintenant exposé au Art et marges musée à Bruxelles².

Installation des gravures sur bois et du court-métrage d’animation Après la mort, après la vie, un projet de mixité entre Adolpho Avril & Olivier Deprez  © L.M.

Le Art et marges musée, musée d'art brut et art outsider, est consacré à la conservation, à la recherche et à la diffusion des créations en dehors du circuit traditionnel artistique, questionnant l’art et ses frontières. Une partie importante de sa collection s’est constituée auprès d’ateliers artistiques pour personnes porteuses d’un handicap mental, dont La «S » Grand Atelier.

Situé à Vielsalm dans les Ardennes belges, La «S » est un laboratoire de recherche artistique qui accueille des artistes atteints d'une déficience mentale et des artistes non-déficients qui viennent en résidence. En sortant du discours de la « sanctuarisation » de l'art brut/outsider, au lieu d'isoler les individus en marge de toute sorte d'influences extérieures, le but de La « S » est justement le contraire. Loin de toute considération compassionnelle, positionnement emphatique de la structure, elle se singularise par sa volonté d'intégration, de rendre possible des rencontres et d’interagir avec tous les champs de l’art actuel. Dans cette perspective, à partir des résidences où artistes handicapés ou non échangent,expérimentent et créent ensemble, naissent des projets complètement étonnants et singuliers, notamment dans  la BD.

La bande dessinée a connu des évolutions radicales ces dernières années sous l'impulsion des maisons d'éditions indépendantes ou alternatives, dont Frémok fait partie. Thierry Van Hasselt est l'un de ses fondateurs et également co-commissaire de Knock Outsider Komiks. Selon lui, « le Frémok envisage la bande dessinée d'une manière plus large. Pas une espèce de langage avec des règles définies, mais plutôt un terrain d'exploration, un terrain de jeu, un milieu en expansion qui essaie toujours de recréer les limites et les frontières de la BD, qui s'intéresse à la mixer avec d'autres domaines, à la faire sortir de ses cadres habituels. »

Anne-Françoise Rouche, directrice de La « S »,avait trouvé des similitudes entre le travail des artistes de la structure et celui de Frémok. En réunissant l'aspiration de La « S » de s'ouvrir vers l'extérieur et vers le développement de la bande dessinée alternative, et la perpétuelle recherche des nouvelles formes de la part du Frémok, leur connexion était inévitable, sur  un terrain qui n'était pas encore exploré.

Les cases de BD redessinées et agrandies par Jean Leclercq © L.M.

La bande dessinée et l'art outsider : une rencontre improbable ?

Selon Erwin Dejasse, également co-commissaire de Knock Outsider Komiks et historien de l’art, sous un premier regard l’articulation entre bande dessinée et art brut semble un lien improbable : « A priori, tout oppose la bande dessinée et les créations brutes ou outsider. La première est souvent présentée comme un langage dont la pratique exige la maîtrise d’un ensemble de codes voire d’un vocabulaire et d’une grammaire. Les secondes, au contraire, semblent se définir par leur totale absence de règles. »

La BD comprend tout ce qui est narratif et anecdotique. L'anecdotique est également présent dans l'art brut/outsider. La dimension narrative, en revanche, reste moins évidente lorsqu'une forte caractéristique dans les outsiders est notamment l'hermétisme. Le défi était donc de voir ce qui pourrait se passer si on mettait en relation les artistes de La « S », qui étaient  plasticiens et qui travaillaient cette grande liberté graphique, et ceux du Frémok, qui ont l'habitude de manipuler narration et récit.

Thierry Van Hasselt  témoigne de cette expérience : « À La « S »on pensait au départ du projet qu'on allait nous (le Frémok) ramener cette dimension narrative et construire du récit avec le matériel graphique qui amenait les artistes handicapés. Pourtant ça a été tout à fait une autre chose qui s'est passée. Leur poésie et leur manière d'être, de s'exprimer et de raconter des choses a complètement contaminé le travail narratif. Et ce que nous a complètement transformé lors de ce projet c'était justement quel type de narration cette rencontre nous permettrait d'explorer et de découvrir. Et donc nous aussi avons appris à raconter autrement en travaillant dans ce projet de mixité et cela nous a permis de mettre en place d'autres types de dispositifs narratifs. Sur Knock Outsider Komiksla narration était vraiment générée à quatre mains. »

Créations textiles, photographies et le «ciné-roman » Barbara dans les bois, un projet de mixité entre Barbara Massart& Nicolas Clément © L.M.

Erwin Dejasse complète : « Knock Outsider Komiks montre des artistes qui vont être à la fois plus qu'au limite de la bande dessinée. On peut se questionner si une création est de la BD et parfois la première réponse est non, même s'il y a des éléments en commun. Mais on sent qu'il y a un état d'esprit similaire, il y a des choses qui dialoguent. On ne s'arrête pas de poser des questions entre les limites de la BD et de l'art outsider, mais autant pour cette exposition il fallait se laisser aller, de faire au feeling. Donc on montre une photographie de ce qui a été produit à La « S » au long de ces années de résidence, plutôt orientée vers quelque chose qui touche à la BD. Mais on ne va pas arrêter de déborder ce domaine pour autant qu'il n'y aie pas une définition de bande dessinée que ne puisse être débordée des frontières instituées. »

Knock Outsider Komiks dans les murs du Art et marges musée

À Angoulême, La « S » a mis en place une exposition de qualité qui a connu énormément de succès. Néanmoins, la courte durée du festival - 4 jours - a laissé une envie d'aller plus loin et de rendre Knock Outsider Komiks accessible à un plus large public. Anne-Françoise Rouche a donc proposé à la direction du Art et marges musée, collaborateur de longue date, de l'exposer dans ses murs pou rune deuxième édition, quelque peu différente.

Tatiana Veress, directrice du Art et marges musée, s'est montrée enthousiaste du projet : « Il y a cet aspect collaboratif qui correspond à la philosophie du musée depuis ses débuts, de faire des expositions qui présentent à la fois des artistes outsiders et des artistes insiders sans le besoin de préciser que l'artiste est in ou que l'artiste est out. »

Exposer Knock Outsider Komiks au Art et marges musée correspond également à l'envie de présenter des dialogues entre l'art outsider et les différents domaines de l'art en ne se limitant pas aux arts plastiques, mais de pouvoir toucher le cinéma, la musique, la photographie... et la bande dessinée fait partie de cette ouverture.

Sur le mur à gauche, les monotypes de Pascal Cornélis. À droite, Comix Covers, de Pascal Leyder © L.M.

Par ailleurs, faire venir cette exposition à Bruxelles est très important car la Belgique porte une identité particulière par rapport à l'histoire, à la reconnaissance et au constant développement de la bande dessinée. La BD est très présente dans la culture belge avec des grands éditeurs, des structures, des librairies spécialisées, un Musée de la BD, des personnages partout sur les murs des villes... Tous ces aspects font que dès qu'on parle de BD en Belgique, on rencontre une réceptivité singulière.

Tatiana Veress précise : « On présente la bande dessinée, mais c'est un "uppercut aux catégories instituées". Donc le visiteur qui vient en se disant "je vais visiter une exposition de bande dessinée" sera forcément déstabilisé. Et c'est cet aspect de déstabilisation qui est intéressant. Il y a des œuvres qui sont très proches de la BD, qui recréent ses cadres, par exemple, mais déjà avec des codes un peu différents, une certaine liberté naïve. Sinon il y a des choses qui sont apriori fort éloignées de la BD, où on est dans des œuvres très abstraites. Dans ce cas, c'est plutôt le principe sériel, l'accumulation et la séquence qui évoquent l'idée de la narration existante aussi dans la BD contemporaine. Donc on est plus proche d'un univers plus alternatif qui présente une nouvelle génération de bande dessinée. Et en même temps on a encore un regard en marge parce que dans l'exposition on intègre des artistes qui ne viennent pas du monde de la BD et qui ne viennent pas non plus du monde de l'art officiel.

Et à chaque fois qu'on travaille avec une thématique particulière c'est l'occasion de toucher des nouveaux publics. La possibilité d'aller à la rencontre d'un public plus amateur de bande dessinée qui pourrait découvrir l'art brut, qui ne la connaissait pas auparavant, cela joue en faveur de notre objectif de faire connaître ces artistes et l'art brut de façon plus large. »

Ateliers Créatifs pour les publics

Le Art et marges musée possède également un espace ouvert au public dédié à l'Atelier Créatif où les visiteurs sont invités à s'exprimer d'après ce qu'ils ont regardé et ressenti dans l'exposition. Dans le cadre de Knock Outsider Komiks, le sujet abordé par l'atelier concerne la narration et les différentes techniques graphiques.

« Lorsque l'exposition met en avance des projets menés en collaboration, l'idée est de construire une histoire ensemble, à plusieurs mains et à plusieurs techniques. Dans l'atelier on trouve des grandes feuilles de papier accrochés sur les cimaises avec des cases pré-dessinées où chacun peut apporter sa contribution plastique dans ce qui deviendra une narration, ou pas. En tout cas, qui aura une allure de planche de bande dessinée. », affirme Sarah Kokot, responsable des publics du Art et marges musée. « Et dans ce qui concerne l'activité prévue pour les enfants, l'idée est d'aborder la gravure et comment elle est faite. Il y aura des créations à partir des décalques en feuilles de carbone et du monotype à la gouache. »

L'Atelier Créatif du Art et marges musée pour l'exposition Knock Outsider Komiks © L.M.

Rencontres autour de l’exposition

Afin d'élargir le débat sur la bande dessinée et l'art outsider, le Art et marges musée, La « S » Grand Atelier et l'ISELP (Institut Supérieur pour l'Étude du Langage Plastique) organisent encore des conférences et des visites guidés autour de Knock Outsider Komiks.

Art Brut et bande dessinée : influences, convergences et sympathies sera une conférence présentée par Erwin Dejasseet Voyage à FranDisco une conférence-performance réalisée par Marcel Schmitz (artiste de La « S ») et Thierry Van Hasselt sur leur projet de mixité homonyme³. 

Luana Medeiros

#BandeDessinée

#BDalternative

#ArtOutsider


¹ L’art outsider désigne la création en dehors du circuit traditionnel de l’art. Elle englobe des créateurs marginaux, des autodidactes, souvent provenant d’ateliers artistiques pour personnes porteuses d’un handicap mental ou du milieu psychiatrique.

² Infos pratiques Knock Outsider Komiks

Exposition du 29 septembre 2017 au 28 janvier2018

Art et marges musée

Rue Haute 314, Bruxelles

Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h.Fermeture les lundis et les jours fériés officiels.

³Infos pratiques des rencontres

Jeudi 9 novembre 2017

A L’iselp, 18h30-19h45 : Conférences d’Erwin Dejasse, Marcel Schmitt et Thierry Van Hasselt.

Au Art et marges musée, 20h15 : Visite guidée de l’exposition en compagnie des commissaires.

Plus d'informations:

http://www.artetmarges.be/

http://www.lasgrandatelier.be/

http://www.fremok.org/

Remerciements à Erwin Dejasse, Sarah Kokot,Thierry Van Hasselt et Tatiana Veress qui ont été interviewés afin de collaborer sur cet article.

L'artiste commissaire, une figure légitime ?

La figure de l’artiste commissaire est depuis quelques années au centre de nombreux questionnements. Etudiante en muséographie-expographie et passionnée d’art contemporain, cette problématique m’interroge et me concerne tout particulièrement. En effet, quelle place ou pouvoir de décision laisser à un artiste dans la réalisation d’une exposition qui lui est consacrée ? L’artiste est-il plus légitime que le commissaire à concevoir une exposition qu’elle lui soit dédiée ou non ?

Une longue histoire ?

Historiquement,la figure de l’artiste commissaire n’est pas récente. Comme le rappelle Julie Bawin dans L’artiste commissaire(2014),il s’agit d’une pratique courante depuis le XIXème siècle dont Courbet est un exemple majeur.

Initialement, les artistes commencent à organiser eux-mêmes les conditions de monstration de leurs œuvres dans le but de garder une certaine indépendance vis-à-vis des institutions qui les exposent traditionnellement. Ceci avait pour objectif de prévenir l’instrumentalisation de leur travail, de faire en sorte qu’il ne reflète des valeurs ou qu’il ne soit porteur d’un discours contraire à celui voulu par l’artiste.

Dans le monde de l’art contemporain, le statut de commissaire est quant à lui plus précisément défini et ne prend l’acception que nous lui connaissons aujourd’hui,que très récemment. Harald Szeemann engage tout au long des années 1960-1970,de nombreuses réflexions autour du rôle de commissaire et tente d’en spécifier les missions. La place du commissaire d’exposition n’a cessé de prendre de l’importance au point d’être souvent remise en question par les artistes. Cela a notamment été le cas de Buren qui a fréquemment décrié les commissaires se pensant artistes.

Les vives tensions existantes entre les artistes et les commissaires  proviennent notamment, comme Buren l’avance, de l’assujettissement ressenti par les artistes de leurs œuvres au propos d’une exposition et à la vision d’un commissaire.

Toutefois, quand les rôles s’inversent et quand l’artiste prend le rôle de commissaire, cela lui semble davantage légitime. Buren a, en effet, été commissaire pour plusieurs exposition dont celle de Sophie Calle, Prenezsoin de vous[1].L’artistejustifie cela de la façon suivante :

« Lorsqu’un artiste empiète un peu sur ce métier de commissaire, il reste avant tout un artiste et on peut lui faire crédit sur ce plan-là. D'autre part, lorsqu'un artiste «joue»à devenir commissaire, il en a automatiquement les attributs, que l'exposition soit bonne ou non, mais lorsqu'un commissaire se décrète artiste qui peut dire qu'il l'est subitement devenu »[2].

Incontestabilité de l’artiste commissaire ?

Un artiste sait-il mieux que quiconque comment exposer, évoquer et valoriser son travail ou celui d'un autre artiste ? Le questionnement est légitime et le résultat est parfois probant. La conception d'une exposition par un artiste donne lieu à des rendus toujours très intéressants et peut être également à des expositions détenant un supplément d'âme, comme peut en témoigner l'exposition de Jérôme Zonder, Fatum, visible à la Maison Rouge en 2015.

Vue de l’exposition Fatum à la Maison Rouge, © image Galerie Eva Hober.

Jérôme Zonder, qui travaille principalement (voire exclusivement) autour de la technique du dessin, réalise pour l’exposition d’immenses œuvres au fusain et à la mine de plomb destinées à être accrochées dans les espaces l’exposition. Complètement libre dans sa conception, Jérôme Zonder a pris le parti de faire rentrer physiquement le spectateur dans un de ses dessins. Dans cette optique, l’ensemble des espaces d’exposition a été recouvert du sol au plafond des dessins de l’artiste.

L’environnement dans lequel est plongé le visiteur renforce l’angoisse ou la dimension cauchemardesque des œuvres présentées au sein de l’exposition.

 Vue de l’exposition Fatum à la Maison Rouge, © image Galerie Eva Hober.

Travaillant autour du thème de l’enfance, de la violence, de la peur, Jérôme Zonder confronte au sein de ses œuvres la grande Histoire à la petite, dans des scènes où se mêlent imagerie populaire et actes de violence. En élaborant le parcours,l’artiste établit un rapport très fort entre lui, les visiteurs et son œuvre.Effectivement, en jouant sur l’inconfort que suscitent ces représentations et par l’immersion du spectateur dans cette œuvre d’art total, Jérôme Zonder intervient efficacement sur ses sentiments et ses émotions. D’une certaine manière, plus que tout cartel ou texte explicatif, il s’agit d’une des meilleures façons qu’il soit pour un artiste de faire ressentir et comprendre les implications de son travail à un public.

Ce type d’expositions joue, il est vrai, davantage sur la sensorialité et l’émotion que sur une dimension plus scientifique ; Chose qui peut être due à un manque de recul ou de perspective de l’artiste sur son travail. Cependant, ce n’est pas spécifiquement ce qui est demandé à un artiste lorsqu’il est appelé à investir un lieu.

L’artiste donne à voir ce qu’il veut de son travail tout comme un commissaire peut avoir un regard particulier et spécifique sur son œuvre. Yves Michaud le souligne d’ailleurs dans L’artiste et le commissaire :« toute exposition constitue un cas de manipulation ». En effet, que cela soit du fait de l’artiste ou du commissaire, une exposition est toujours l’expression d’un point de vue particulier et de partis-pris subjectifs.

La figure de l’artiste commissaire séduit de plus en plus les institutions. Très régulièrement depuis 2007, le Palais de Tokyo invite des artistes à concevoir une exposition. Gage d’attractivité indéniable, les cartes blanches données aux artistes permettent également de percevoir différemment la pratique d’un artiste mais aussi d’adopter son regard sur le travail ou l’œuvre d’autre sartistes.

Vue de l’exposition I love Ugo Rondinone au Palais de Tokyo,© Palais de Tokyo.

Cela est notamment le cas de l’artiste Ugo Rondinone dont les qualités de commissaire ont été sollicitées à plusieurs reprises au Palais de Tokyo. Une première fois en 2007 lors de l’exposition The Third Mind et plus récemment lors de l’exposition I love John Giorno visible du 21 octobre 2015 au 10 janvier 2016.

Au travers de fragments de poèmes et de citations présentées sur des tableaux peints à l’acrylique, de films et autres documents d’archives, Ugo Rondinone rend dans cette rétrospective,hommage à l’œuvre de son compagnon, le poète américain John Giorno.

Bien qu’invitant d’autres artistes à collaborer sur l’évènement, le titre de l’exposition lui-même ne reflète pas une franche objectivité. D’autant plus qu’il s’agit d’une exposition réalisée par une personne proche, pour une personne chère et rendue publique et quel est l’intérêt du public pour cela ? Du voyeurisme ?

Laisser un artiste ou un commissaire d’exposition seul aux commandes d’une exposition a son lot d’avantages et d’inconvénients. Le réel enjeu c’est avant tout ce que les publics en tirent  et ce qui va favoriser une meilleure compréhension du travail ou tout simplement entraîner un autre regard sur des œuvres ou sur une pratique.

Vue de l’exposition I love Ugo Rondinone au Palais de Tokyo,© Palais de Tokyo.

On pourra toujours reprocher à une exposition réalisée par un commissaire de ne pas respecter la pensée de l’artiste tout comme on pourra reprocher à l’artiste son manque d’objectivité.Toutefois une forme d’exposition n’en remplace pas une autre. Ne faudrait-il pas plutôt considérer ces différentes propositions comme de bons pendants ?

Sarah Hatziraptis

#commissaire#artiste#exposition

Bibliographie

-   Julie Bawin, L'artiste commissaire,entre posture critique, jeu créatif et valeur ajoutée, Paris,Éditions des archives contemporaines,  2014. -   Laurent Boudier, « Curateur, ce nouveau métier du monde de l'art », Télérama, [En ligne, <http://www.telerama.fr/scenes/curateur-ce-nouveau-metier-du-monde-de-l-art,99573.php>,publié en juillet 2013. -   Henri-François Debailleux, Interview de Daniel Buren, «Les commissaires d’exposition ne doiventpas jouter aux auteurs», Libération,[En ligne],<http://www.liberation.fr/week-end/2007/07/21/les-commissaires-d-exposition-ne-doivent-pas-jouer-aux-auteurs_98670>,  publié en juillet 2007.  -   Noémie Drouguet,« Quand l’artiste contemporain joue au muséographe », CeROArt,[En ligne], < http://ceroart.revues.org/358>, publié en janvier 2007. -   Emmanuelle Lequeux, «Curateur, le plus jeunemétier du monde,» Le Monde, [Enligne],  <http://www.lemonde.fr/culture/article/2013/06/19/curateur-le-plus-jeune-metier-du-monde_3432833_3246.html#Y5qGOz5bKCw0p7Ae.99>,publié en juin 2013. -   Claire Moeder,« Ugo Rondinone et l’actualité de l’artiste-commissaire », Marges,décembre 2011. -   Yves Michaud, « Commissaires sans artiste ou artistes-commissaires », ETC, n°45, mars-avril-mai 1999, p.9-13.

Webographie

 -   Jérome Zonder, <http://www.lamaisonrouge.org/cgi?lg=fr&pag=2334&tab=108&rec=71&frm=0>,[En ligne], consulté le 02/01/2016. 

 -   Ugo Rondinone, <http://www.palaisdetokyo.com/fr/exposition/ugo-rondinone>,[En ligne], consulté le 02/01/2016.

[1] Exposition qui s’est tenue au Pavillon français lors de la Biennale d’art contemporain Venise du 10 juin au21 novembre 2007 puis sur le site Richelieu de la BNF du 26 mars au 8 juin2008.

[2] Henri-François Debailleux, Interview de Daniel Buren, « Les commissaires d’exposition ne doivent pas jouter aux auteurs», Libération, [En ligne],<http://www.liberation.fr/week-end/2007/07/21/les-commissaires-d-exposition-ne-doivent-pas-jouer-aux-auteurs_98670>,  publié en juillet 2007.

L'extraordinaire voyage au Musée de la Chasse et la Nature

Je vais vous conter un voyage merveilleux. L’inattendue, la déroutante, l’improbable épopée d’une visite au Musée de la Chasse et de la Nature. Caché au détour d’une rue pavée lutécienne, un hôtel particulier du XVIIe siècle abrite l’univers incroyable du Musée de la Chasse et de la Nature.

Si un jour, muni de votre boussole, vous parvenez à pénétrer dans le musée par sa lourde porte,laissez-moi vous prévenir… Le Musée de la Chasse et de la Naturene ressemble pas à ce que vous imaginez.Ce que vous y trouverez ne ressemble à aucun autre lieu.

Vue d’ambiance, Musée de la Chasse et de la Nature 

© A.H.

Après avoir gravi les vastes marches de l’hôtel, c’est par la Salle du sanglier que je pénètre dans le musée. Visiblement maître des lieux, l’animal, de son air peu commode, nous reçoit. Parquet d’origine, tapisseries moyenâgeuses aux scènes de chasses,boiseries d’antan, lourds rideaux de velours et mobilier daté, je découvre uneà une les mystérieuses salles du musée.

Tantôt vastes, puis sombres et étriqués, les différents espaces donnent à découvrir autant d’univers qu’il y a de pièces. Dehors, il fait nuit. Le calme environnant laisse place à des sursauts provoqués par la rencontre impromptue avec un loup qui s’était caché derrière une vitrine, ou par un tête-à-tête indésiré avec une chimère diabolique.

Fumées de licorne, 

Sophie Lecomte, 2006 

© Sophie Lecomte

Un léger cliquetis aquatique m’amène à me diriger vers une ouverture reculée. Après un bref instant d’hésitation – pour ne pas dire d’appréhension –, j’ose m’aventurer dans ce sombre recoin. Oh ! Me voici dans le Cabinet de la Licorne. « QUOI ?! Les licornes existent vraiment ? » Comme il est amusant de constater que le musée est parvenu à insuffler en moi ne serait-ce qu’une demi-seconde le doute quant à l’existence des licornes. Une douce lumière nimbe un corps chimérique figé en apesanteur dans une vitrine. Puis le cabinet m’amène à découvrir une multitude de reliques et d’objets associés à l’animal fantastique. Déposés dans de ravissantes vitrines, de fragiles œufs de licorne et des archives de journaux viennent attester l’existence de l’animal.

Un autre animal anime notre imaginaire collectif depuis des siècles. Le loup. Ses yeux brillent dans la pénombre de la pièce. Cet autre cabinet propose aux curieux de découvrir l’animal sous tous les angles. Un meuble à tiroirs, vitrines et panneaux amovibles regorge de curiosités qui nécessitent de tirer, ouvrir, soulever pour être découvertes. A l’intérieur des panneaux coulissants, des dessins contemporains aux représentations de loup. Derrière un battant amovible, deux petits souliers de céramique glaçurée rouge mettent au jour la férocité du prédateur du Chaperon Rouge. Dans un premier tiroir, la louve romaine : monnaie utilisée au IVe siècle. Dans le second,la fable de La Fontaine : Le loup et la cigogne. Dans le troisième, du caca de loup. Au moment d’ouvrir le plus grand tiroir, des limaces d’appréhension parcourent mon estomac. « Que vais-je découvrir dans celui-ci ? »,me dis-je. Une énorme masse sombre et informe me fait refermer le tiroir aussitôt. Sa fermeture brutale provoque le tremblement du « collier de chien pour la chasse au loup » exposé dans la vitrine juste au-dessus.  

« Qu’est-ce que c’est que ça ? »  

©A.H.

Dans les autres salles, disséminées ça-et-là parmi les marcassins naturalisés et les tableaux de chasse à courre, se dressent de fabuleuses créatures sans queue ni tête. Des plumes aux reflets profonds et chatoyants sont assemblées en des formes organiques. Vivantes ? Endormies ? Que cachent ces corps oniriques et ondulants ?  

« Qu’est-ce que c’est que ça ? » demande une visiteuse à l’agent de surveillance en pointant du doigt l’une d’entre-elles,disposée entre deux canards col-vert. Ça, ce sont les sculptures chimériques de Kate MccQwire. Emprisonnées dans leur écrin de verre, elles semblent endormies.Découverts à la Galerie Particulière il y a quelques années, ces êtres imaginaires me font totalement succomber. Leur exposition au sein du Musée de la Chasse et de la Nature leur confère une dimension dramatique autant que poétique dans un lieu qui ne cesse d’interroger notre rapport à l’animal, à la mort et au lien puissant qui unit l’homme à la Nature.


Kate MccGwire au Musée de la Chasse et de la Nature, © A.H.

Un nombre insoupçonné d’autres merveilles est dissimulé dans le Muséequi marie avec excellence diverses typologies d’objet sans ne jamais ni les classer, ni les hiérarchiser ; mais c’est à vous désormais d’aller les découvrir. Ouvrez l’œil !

Bon voyage.

Anne Hauguel

Musée de laChasse et de la Nature

62, rue des Archives 75003 Paris

L’exposition Kate MccGwire au Musée de la Chasse et de la Nature est désormais terminée, mais le musée a l’habitude de faire intervenir des artistes contemporains pour dialoguer avec les collections. Les expositions temporaires y sont nombreuses et fréquentes. Chaque intervention artistique donne lieu à un don au musée, constituant progressivement un fonds d’arts contemporain. L’offre du Musée de la Chasse et de la Nature est variée (conférences,concerts, projections, nocturnes les mercredis jusqu’à 21h,…)

En ce moment, retrouvez y l’artiste Julien Salaud qui expose jusqu’au 15 juinau musée.

Pour ensavoir plus : http://www.chassenature.org/

-KateMccGwire

http://www.katemccgwire.com/

-Sophie LeComte

http://www.lecomtesophie.org/index.html

-Julien Salaud

http://blog.julien-salaud.info/

#Expositions#MuséedelaChasseetdelaNature#ArtContemporain

L’art contemporain, « ce n’est pas (…) la fin de l’art : c’est la fin de son régime objet. » Yves Michaud, L’Art à l’état gazeux

Yves Michaud, philosophe et professeur à l’université de Rouen, soulève un paradoxe assigné à l’art contemporain. Plus il y a de beauté, moins il y a d’art.

Jesús Rafael Soto, Pénétrable BBL bleu, V8, 1999/2007

Métal laqué et nylon bleu- Collection Avila

Exposé dans le jardin du Musée Matisse au Cateau Cambrésis.

Crédits : Fournier Katia

Yves Michaud, philosophe et professeur à l’université de Rouen, soulève un paradoxe assigné à l’art contemporain. Plus il y a de beauté, moins il y a d’art. En effet,l’artiste répand et colore tout, il métamorphose l’art en gaz, en éther esthétique qui s’insinue en toute chose et en tout lieu. Le philosophe propose une explication à ce paradoxe dans son ouvrage L’Art à l’état gazeux, essai sur le triomphe de l’esthétique, aux éditions Stock, 2003, en abordant l’art contemporain sous les approches conceptuelle, historique et sociologique.

L’auteur ne prend pas partie, il se positionne en tant que témoin rapporteur d’un mouvement artistique difficilement définissable. Pour commencer il met l’accent sur les changements techniques de conception des œuvres d’art pour ensuite comparer les différents modes de réception de celles-ci par les publics. Pour illustrer cela il évoque la photographie qui s’est substituée à la peinture, et parallèlement,il explique que nous sommes passés de la contemplation du tableau de maître au regard furtif jeté sur la prise de vue. L’idée d’effacement de l’objet d’art est constante au fil de son ouvrage.

L’installation et la performance sont les nouvelles formes d’art et leurs finalités ne résident que dans l’expérience et l’effet produit sur le regardeur. Cependant, Yves Michaux nous décrit un art fermé sur lui-même, qui ne prend pas en compte les publics. C’est un art qui a ses privilégiés, ses initiés, d’où cette critique ironique rapportée concernant la question de savoir quand il y a œuvre d’art et la nécessité de le signaler : « Attention Art ». Il est impératif de s’imprégner de la philosophie du monde de l’art, d’apprendre son langage spécifique, et d’opérer un changement de posture psychologique, pour saisir l’art contemporain. Pourtant, au premier abord,  ces œuvres semblent chercher à rendre hermétiques des expériences banales. L’art contemporain relève de l’art procédural, amorcé par Duchamp et ses « Ready-made ». Pour comprendre cette métamorphose de l’art, Yves Michaud  met en perspective l’art contemporain et l’art moderne de la seconde moitié du XXèmesiècle.

Ce dernier est l’apogée d’une « richesse formelle à nulle autre pareille », les artistes étaient engagés politiquement, la société était l’essence de leur art, mais dans les années 70, une leçon dadaïste refait surface : l’art se « dé-définit » et se « dés-esthétise »d’après les propos de Harold Rosenberg. A partir de cette période les avis sur l’art contemporain divergent. Certains le perçoivent comme une libération,d’autres comme l’avènement du règne du grand n’importe quoi. L’art contemporain ne défend plus de causes sérieuses, il est politiquement neutre, et se révèle être de l’ordre de la communication et de la mode, se confondant parfois avec la publicité. On assiste au triomphe de l’esthétisme porté par le multiculturalisme, où le musée devient un lieu de culture de loisir et de masse en dépit de la complexité de la compréhension des œuvres.

Face aux modifications du monde de l’art, Yves Michaud s’interroge sur les répercutions sociologiques de l’art contemporain. L’art est conscient de lui-même, il tend à embellir le monde, l’esthétique est l’œuvre d’une appropriation sociale. Les publics ont besoin d’expériences qui engendreront un bien-être nécessaire dans notre monde actuel. Ils recherchent la tranquillité et la fuite de celui-ci. Mais les publics sont également, et paradoxalement, en attente de stimulations rythmées, ce que la mode leur rend parfaitement. La mode lui offre un renouveau perpétuel. Tout est à prendre du moment qu’il y aura expérience.Cette multiplicité de l’art pose cependant le problème de sa perpétuation. Le problème reste ouvert, nous archivons tout ce que nous pouvons sans pouvoir établir de hiérarchie raisonnée dans la production contemporaine. Le monde a changé est par conséquent, les modes de perception également.L’individualisation de masse a entraîné un mode de perception « sans mémoire » qu’Yves Michaud illustre par le zapping télévisuel, qui ne facilite pas la prise de position dans le choix des œuvres à transmettre aux populations futures.

Il ne reste de l’art, en cette ère du triomphe de l’esthétisme, que l’expérience et l’occasion de rencontres. Ce que le tourisme accélère et diffuse.  « Du style à l’ornement et de l’ornement à la parure. Un pas de plus et il ne reste qu’un parfum, un gaz. Ce gaz dit à travers la mode l’identité de l’époque. »C’est avec ces propos tout à fait pertinents que l’auteur conclut que l’art contemporain aussi obscur qu’il puisse être, est la recherche de l’identité d’un monde en mal de communication. D’où ce succès de la mode, identité en perpétuelle mutation, qui est la parure d’une époque mouvante et qui permet aux populations noyées dans les flux d’informations et de nouveautés sans cesse renouvelées, de s’accrocher à des signes qui les identifient.   

Katia Fournier L’Art à l’état gazeux, Yves Michaud,éditions Hachette Littérature, 12 mai 2004

La 12ème Biennale d'art contemporain de Lyon nous raconte des histoires...

Entre temps… Brusquement et ensuite : tel est l’énigmatique titre de la 12ème édition de la Biennale internationale d’art contemporain de Lyon.

Entre temps… Brusquement et ensuite : tel est l’énigmatique titre de la 12ème édition de la Biennale internationale d’art contemporain de Lyon. Le commissariat de l’exposition a été confié à Gunnar B. Kvaran, invité par Thierry Raspail à venir coproduire l’événement…et quel évènement ! Jeff Koons, Yoko Ono, Fabrice Hybert ou encore Dan Colen ont été conviés mais c’est aussi toute une nouvelle génération d’artistes qui s’expose dans le cadre de cette nouvelle biennale. Gunnar B. Kvaran a choisi de développer cette année le thème du Récit à travers la thématique de la Transmission, fil conducteur qui traverse les biennales depuis trois années.Soixante-dix-sept artistes venus du monde entier ont débarqué à Lyon pour venir nous raconter leurs récits, leurs histoires tantôt plaisantes et amusantes, tantôt mélancoliques et révoltantes, tantôt scabreuses et déroutantes…

Visiter la Biennale d’art contemporain ? C’est d’abord une affaire de temps. Dispersée sur cinq lieux à travers la ville, le visiteur est amené physiquement à se déplacer dans la capitale des Gaules pour découvrir les espaces par métro, vélo, auto et même par bateau [1]!L’exposition consiste en un parcours, en une sorte de chasse aux trésors où les merveilles seraient les œuvres. Sont à découvrir l’exposition internationale, dispersée au sein du Musée d’art contemporain (Lyon 6e), de l’espace d’exposition La Sucrière(Lyon 2e), de la Fondation Bullukian(Lyon 2e) auxquels s’ajoutent deux nouveaux espaces insolites : l’église Saint-Justet la Chaufferie de l’Antiquaille (Lyon 5e) mais pas seulement ! Résonanceset Veduta, les deux autres plateformes de la Biennale, associent de nombreuses galeries et institutions de la ville,de la région et du pays pour faire « résonner » l’exposition dans d’autres lieux mais pas seulement ! Une soixantaine de particuliers ont été sollicités, habitant Lyon et sa périphérie, pour exposer au sein de leurs maisons et appartements des œuvres des artistes de l’exposition internationale.Les habitants peuvent (ou non) ouvrir leur lieu de vie transformé, le temps de quelques mois, en espaces d’exposition insolites. L’idée me semble amusante et décalée : ces citoyens lyonnais deviennent les gardiens, les protecteurs et les médiateurs des œuvres. Les regards qu’ils peuvent proposer sur les pièces doivent être extrêmement intéressants, mais je doute que de nombreux visiteurs disposent de temps suffisant pour contempler ces œuvres chez des inconnus. En outre, l’ouverture de ces «annexes d’exposition » dépend des initiatives individuelles. Savoir où ces œuvres sont disséminées se révèle particulièrement complexe.

Installation,Tavares Strachan, 2013© Buriedatsea.org

Visiter la Biennale ? C’est un peu comme se lancer dans la lecture d’une nouvelle… mais une nouvelle visuelle écrite à soixante-dix-sept mains. Les artistes narrent des histoires, des fictions brèves mais intenses, souvent inattendues et dérangeantes qui viennent perturber le spectateur. Comme à la lecture d’une nouvelle, il faut prendre du temps pour découvrir les lieux de l’action, s’imprégner des ambiances pour se plonger entièrement dans l’univers et dans l’imaginaire des histoires qui nous sont proposées. Les formes artistiques sont multiples : vidéos, installations, performances… Chaque artiste relate une histoire parfois haute en couleurs, drôle, imaginaire, spectaculaire, onirique, personnelle ou collective. Parmi les œuvres les plus marquantes de cette biennale, Tavares Strachan raconte dans son installation le récit visuel de la vie de Sally Ride, première femme américaine cosmonaute, oubliée par l’Histoire puisqu’elle était homosexuelle et donc trop peu dans les normes pour devenir une icône américaine. Une superbe sculpture de néon suspendue dans les airs rend superbement hommage à cette femme effacée des mémoires collectives.

God Bless America, Erró,  2003-2005

©Esbaluard.org

Les artistes de la Biennale racontent aussi notre Histoire, celle avec un grand H. Au rez-de-chaussée de la Sucrière, Erró expose God Bless Bagdad,un immense tableau en noir et blanc dont le titre fait écho à la célèbre phrase God bless America lancée par Georges W.Busch au moment du déclenchement de la guerre en Irak. Dans une scène apocalyptique à la fois dramatique et ironique, Saddam Hussein côtoie un Georges W Bush déguisé en Captain America mais aussi une caricature de Ben Laden, des héros tirés de comics comme Hulk, le Joker et une pléthore de squelettes-soldats. L’horreur de la guerre côtoie l’humour et rejoint l’ultra-violence des personnages de bande dessinée.

The Great Art History, Gustavo Speridião, 2005-2013

crédits : Astrid Molitor

L’artiste brésilien Gustavo Speridiãoré invente dans son œuvre The Great ArtHistory les grands jalons de l’Histoire de l’Art en une série d’images imprimées sur des feuilles A4 où il juxtapose une image d’actualité, ou une image reconnaissable de tous, avec un titre évoquant les grandes mouvances de l’Histoire l’Art occidental. Les résultats sont très drôles, absurdes mais souvent tragiques. Les références se mélangent, s’amalgament en une fascinante installation qui rappelle le caractère profondément construit des grands mythes de notre Histoire.

My Mummy was beautiful, Yoko Ono, 2013

crédits : Astrid Molitor

Dans un registre plus poétique, les spectateurs sont amenés à se raconter à travers l’œuvre My Mummy was beautiful,œuvre touchante de l’artiste japonaise Yoko Ono où le visiteur est invité à inscrire sur les murs de la Sucrière un souvenir, un mot, une pensée pour toutes les mères du monde. Le spectateur devient acteur…ou plutôt conteur. Yoko Ono a d’ailleurs lancé durant toute la durée de la biennale une œuvre collaborative[2], où chaque personne peut raconter son rêve d’été : ces souvenirs d’un moment éphémère sont affichés de façon aléatoire sur l’un des murs de la Fondation Bullukian.

Cette sélection « coup de cœur » d’œuvres présentées dans cet article ne donne qu’un aperçu de tout ce que vous allez pouvoir découvrir lors de votre passage à la Biennale.  Entre-temps, brusquement et ensuiteestune exposition qui surprend, bouscule et questionne le spectateur. Je me suis quelque fois sentie un peu perdue face à la multiplicité des œuvres, des propositions et des discours. Ne cherchez pas « Le » sens des œuvres exposées, ils sont multiples et le plus intéressant sera celui que vous leur donnerez. L’exposition était, pour moi, comme un grand livre ouvert à parcourir : il fallait passer d’une histoire à une autre et découvrir des univers extrêmement différents. Le nom de cette nouvelle Biennale est particulièrement bien choisi. Sonnant comme l’accroche d’une intrigue de fiction, Entre-temps, brusquement et ensuite est en quelque sorte le commencement de l’histoire pour le spectateur : cet étrange titre suscite l’interrogation, la perplexité mais aussi l’imagination. Chaque visiteur peut, ainsi, créer sa propre histoire à partir de ces opérateurs de récit.

Les artistes de la Biennale vont vous raconter des récits, certes, mais cette exposition permet également une profonde réflexion sur la nature de ces histoires, car elles ne sont pas toutes bonnes à entendre comme nous l’a montré l’artiste Erró avec son œuvre God Bless Bagdad… Et ensuite ? Il ne vous reste plus que quelques semaines pour venir explorer cette 12èmeédition, ouverte jusqu'au 5 janvier 2014. Une occasion à ne pas manquer !

Astrid Molitor


[1] Il est en effet possible de relier les différents lieux de l’exposition grâce à des navettes fluviales ! http://www.rhonetourisme.com/fetes-evenements/ce-week-end/navettes-fluviales-speciales-biennale-d-art-contemporain-de-lyon-390789/


[2] http://onosummerdream.com/

Liens et informations pratiques :

- Site de la Biennale : http://www.biennaledelyon.com/

- Carte présentant les différentslieux de l’Exposition internationale (GoogleMap) :

A= Le Musée d’art contemporain

B= La Sucrière

C= La Fondation Bullukian

D= L’Église Saint-Just

La lente avancée du tank parmi les dunes

Être un professionnel de l'exposition, c'est avoir conscience de la multiplicité des points de vues qui se tissent autour de celle-ci. La difficulté étant de prendre en compte à la fois la perception du public, celles des artistes, des scénographes, des techniciens, des scientifiques, desg estionnaires... L'exposition naît d'un dialogue où de nombreuses voix ont leur rôle, leur place et leur importance. Avant que naisse l'exposition, les œuvres susceptibles d'y être exposées, ont une histoire.

Chaque conception et réalisation d'une œuvre plastique est unique. Les étapes de sa conception suivent une logique qui lui est propre. C'est l'histoire de l'émergence d'une œuvre et de sa réalisation dont je vais vous parler.

Suite à un appel à projet pour une exposition collective de jeunes artistes français et internationaux autour d'une réflexion contemporaine sur le paysage poétiquement nommée Les Fleuves Fantôches, une artiste plasticienne française a proposé une idée que j'ai eu la chance de voir évoluer.

Répondre

En tout premier lieu, l'artiste répond à un appel à projet, porté par une structure(association, galerie, centre d'art, musée...) ayant une politique et une identité culturelles qui lui sont propres. L'artiste contemporain doit remplir un dossier de candidature. Ce dossier comprend la plupart du temps un C.V, une lettre de motivation, un book artistique mais surtout une œuvre déjà existante qui correspond à l'esprit de l'appel ou un projet d’œuvre argumenté, réaliste et original. On ne le soupçonne pas, mais un artiste doit savoir se vendre,remplir des formulaires, être le gestionnaire de sa propre activité. Dans ce cas particulier, les artistes retenus ont tous passés un entretien avec l'une ou l'autre responsables des associations. De nombreuses et précises questions leur ont été posées, pour vérifier la concordance de leurs propositions plastiques avec l'esprit de la future exposition.  

Concevoir

Mélina Hueest une jeune artiste plasticienne dont la pratique s'attache à interroger toutes les dimensions d'un territoire, qu'elles soient géographiques,historiques, sensibles ou physiques. Avec pour point de départ le thème du paysage, les envies artistiques de Mélina Hue lui ont servi de cadre initial,de plan, où le processus créatif est pensé de la conception à la monstration,puis le réel se charge de modifier, d'affiner, de compléter ce cadre. Parmi les envies de l'artiste, je peux citer : travailler le médium vidéo à partir d'envies esthétiques, questionner le rapport au temps inhérent à ce médium et donc entamer une réflexion sur les modalités de monstration de la vidéo,produire une immersion du spectateur dans un paysage... Toutes ces envies devaient trouver un lieu pour s'exprimer, il a donc fallu que l'artiste se mette à sa recherche.

Lors d'une séance de repérage à Bray-Dunes, dernière ville de la Côte d'Opale avant la Belgique, l'idée d'une œuvre vidéo ayant comme sujet le littoral avec dunes et mer animées par le vent, s'est imposée à l'artiste. C'est ce « paysage changeant » qui l'a marqué esthétiquement. Outre cet aspect sensible,le moment du repérage fut aussi celui du choix des cadrages et de l'émergence d'un story-board. Pour provoquer une interaction avec le paysage, un personnage fera office « d'échelle de grandeur, de révélateur, d'outil ».  L'artiste a souhaité voir ce personnage faire une action absurde en lien avec le sujet de la vidéo : le paysage. C'est un rêve qui a servi de déclencheur, Mélina Hue s'est vu traîner son bulldozer dans les dunes. C'est à ce moment là que ré-utiliser cet engin de chantier en carton plume et bois à échelle 1 fabriqué lors d'un précédent projet a conduit l'artiste à se pencher sur l'histoire du territoire où aurait lieu le tournage. Bray-Dunes est un paysage marqué par les deux guerres mondiales. Les vestiges de l'histoire que sont les blockhaus et les épaves essaimés sur ses plages sont des éléments quotidiens du décor pour les habitants. L'artiste n'étant pas de la région, sefut pour elle un véritable étonnement de voir ces bunkers en bord de mer. 

En effectuant des recherches, elle s'est rendu compte que les tanks ont été utilisés pour la première fois lors de la première guerre mondiale et ont été testés dans la région du Nord-Pas-de-Calais. Une période de documentation sur l'apparition des tanks pendant 14-18 et la réalisation de deux des premiers modèles de tanks en maquette en carton permettent à l'artiste de concrétiser son idée de départ. Un personnage évoluera dans un paysage mouvant et marqué par l'Histoire en traînant une réplique en carton (échelle 1) du premier tank français. Action absurde.L’œuvre vidéo de l'artiste ayant pour sujet non pas ce personnage ni cette action, qui ne font que traverser le champ de la caméra en y insérant une échelle humaine, mais la lente progression de la caméra des dunes vers le rivage. Mélina Hue travaille la vidéo en y insérant une dimension picturale.Créer une attente chez le spectateur qui cherchera des yeux cet étrange personnage est l'objectif de l'artiste. Cette attente permet une projection dans le paysage. Celui-ci semble filer la métaphore du paysage mental sans pourtant s'imposer en tant que tel. 


Maquette préparatoire du Tank © Ophélie Laloy


Vue du début du tournage © Ophélie Laloy

Réaliser

L'impact du réel sur la réalisation d'une œuvre prend souvent des tournures cocasses. Bien que l'artiste ait pensé en amont à la logistique (la location d'un camion et de matériel, le choix du matériau carton pour le tank, des repérages, un story-board) le double impact de l'aspect matériel et de l'équipe de tournage peuvent venir modifier l'idée de la vidéo que se faisait l'artiste. Ce sont ces impacts et les modifications qu'ils entraînent que je vais retracer maintenant.

L'artiste adonc son idée en tête, qui prend peu à peu forme au fur et à mesure des étapes de conception. Puis vient le grand jour du tournage. L'artiste a du constituer une équipe de tournage. Bien que nous soyons tous des proches de l'artiste,chaque participant a sa fonction et des qualités spécifiques pouvant servir le tournage (connaissance du lieu, facultés techniques, dynamisme ou encore jouer le rôle du personnage).

Afin d'éviter tout problème de transport,l'artiste a conçu son tank en plusieurs modules que nous assemblerions sur le lieu du tournage. L'artiste n'ayant pas d'atelier, c'est chez elle que nous avions rendez-vous pour notre première étape de la journée : descendre les différentes parties du tank. Ne riez pas, ce ne fut pas une mince affaire ! Il a fallu passer ces modules par la fenêtre du troisième étage,en plein centre ville, avec les risques que cela comporte. Même en prenant les mesures de la largueur des portes avant de faire la maquette il arrive souvent un imprévu, ici c'était la cale de la porte d'entrée.  Voir tomber un morceau de tank en carton sur une voiture à l’arrêt reste un moment fort de cette journée !Heureusement, rien de cassé.


Mélina Hue assemble son char © Ophélie Laloy

Autre contrainte que l'artiste n'avait pas prévue, le poids du tank une fois assemblé. Il a donc fallu ajouter un personnage à la vidéo, afin que le tank puisse être tiré sur le sable.  Mon rôle a basculé très vite de photo-reporter/assistante technique à second rôle ! Le poids du tank a empêché l'artiste de faire les prises de vues qu'elle avait sélectionnées au moment du repérage. Les dunes qui longent Bray-Dunes sont des espaces protégés que l'on ne traverse pas facilement. Ainsi avant même d'avoir commencé à filmer, l'artiste a du accepter de voir se modifier profondément son idée : deux personnages au lieu d'un et un story-board à faire sur le vif. Dès le premier plan, des promeneurs intrigués se sont invités dans le champ, forçant l'artiste à le refaire et à être attentive, à tout moment, pour éviter que cela ne se reproduise. De plus, réaliser des plans séquences droits sur du sable n'est pas une mince affaire, les réglages prennent du temps, enfin, le vent modifie en permanence la luminosité et fait bouger les caméras ce qui sera une difficulté de plus lors du montage.


Vue du tournage, scène 1 © Ophélie Laloy


Vue du tournage, scène 1 © Ophélie Laloy

Ce sont donc avant tout des contraintes techniques et liées au lieu du tournage qui ont modifié l'idée de départ plus que la participation d'une équipe au tournage.Chacun des participant garde un souvenir particulier de cette mémorable journée. Pour l'artiste,  habituée à diriger une équipe c'est d'avoir contraint ses « acteurs » à rester vêtus de la même façon du début à la fin malgré l'effort physique qu'entraînait l'action « tirer le tank ». D'ordinaire c'est Mélina Hue qui joue le personnage de ses vidéos .

 C'est aussi de s'être imaginé ce tank se désagrégeant au fur et à mesure pour devenir au dernier plan, un vestige, une absence, où seule la corde qui servait à le tirer aurait survécu. Alors que la maquette en carton a résisté jusqu'au bout, ne perdant que ses chenilles et son viseur. Pour les acteurs ce fut la lourdeur de l'objet à traîner, l'attente entre les prises, les multiples manipulations complexes qu'ils ont du effectuer pour faire passer le véhicule dans d'étroits sentiers. Pour le préposé à la technique ce fut la très forte luminosité qu'il a fallu gérer à l'aide de filtres ainsi que l'attrait qu'a eu le tournage sur les promeneurs. Pour l'assistante technique c'était d'être aux ordres de l 'artiste et de n'avoir donc pas à gérer le stress inhérent aux imprévus. Étant une artiste elle-même elle comprenait très bien l'envie de tout contrôler que peut avoir Mélina Hue.De plus, entre deux prises, elle a réalisé des vidéos burlesques avec la petite maquette du tank, on peut imaginer, en parallèle du montage, un making-off plein de malice. 


Vue du tournage, réglage des caméras © Ophélie Laloy

Pour l'ensemble des participants se fut une belle journée, dans une ambiance détendue, une expérience enrichissante, et surtout, qui offre la satisfaction d'avoir aidé une artiste à réaliser son idée, à la matérialiser en des plans séquences. Nous attendons avec impatience de voir le résultat : l’œuvre vidéo. Mais avant cela, il reste à l'artiste une étape cruciale, elle même pleine de rebondissements : le montage. 

Cet article vise à faire prendre conscience du long processus qui suit la validation d'une candidature à un appel à projet. Rappelons qu'il ne s'agit pas d'une commande mais d'une création originale dans un cadre spécifique. Être retenu lors d'un appel à projet ne garantie à l'artiste, ni de rentrer dans ses frais, ni devoir son œuvre exposée, des impondérables étant toujours possibles dans le monde fragile des associations culturelles. Pourtant, c'est toujours l'envie de créer, de transformer une idée en un artefact et de le partager aux publics qui pousse l'artiste à prendre le risque... 

Je remercie chaleureusement l'artiste Mélina Hue ainsi que l'équipe de tournage.

Ophélie Laloy

Pour aller plus loin :

http://blueyardasso.wix.com/art-contemporain

http://associationtaap.tumblr.com/abouthttp://creative.arte.tv/fr/community/les-artistes-melina-hue

#Pratique artistique

#Participation à un tournage  

Le bon, la brute et le Street Art

La nuit du vendredi 11 au samedi 12 mars 2016, à Bologne en Italie, toutes les œuvres du Street artiste Blu sont effacées. Ce sont 20 années de son travail et d’interventions murales qui se voient, en quelques heures, disparaître sous une peinture grise.

Exposition Street Art, Banksy & Co. L'arte allo stato urbano, Musée de l'Histoire de Bologne

© Biondo Caroline

La nuit du vendredi 11 au samedi 12 mars 2016, à Bologne en Italie, toutes les œuvres du Street artiste Blu sont effacées. Ce sont 20 années de son travail et d’interventions murales qui se voient, en quelques heures, disparaître sous une peinture grise.

Blu versus le musée d’histoire de Bologne

Cet acte vient de l’artiste lui-même, aidé de quelques personnes, il passera la nuit à repeindre chacune des fresques murales qu’il avait offertes à la population de Bologne. De cette manière, Blu proteste contre l’exposition présentée au musée de l’Histoire de Bologne du 18 mars au 26 juin 2016 intitulée « Street Art, Banksy &Co. L’Arte allo stato urbano[1] ».

L’artiste reproche à cette exposition le prélèvement de certaines de ses œuvres à la rue au profit de leur conservation. L’extraction des fresques les sortirait de leur contexte et les dénaturerait complétement mais surtout elles seraient détournées du public populaire au profit de l’élite puisque l’entrée de l’exposition est au prix de13 euros. 

Blu préfère faire disparaître l’ensemble de ses œuvres et fonctionner par soustraction afin de rendre « le pillage » impossible. En retirant ses œuvres Blu compte lutter contre la thésaurisation privée de l’art urbain. Le milieu du Street Art soutient en grande partie l’acte de Blu même si certains s’interrogent sur le paradoxe de ne laisser à la population que des murs gris et de leur retirer une œuvre qui leur avait été offerte.

Exposition Street Art, Banksy & Co.L'arte allo stato urbano, Musée de l'Histoire de Bologne

© Biondo Caroline

À la fin des années 1970, de nouvelles pratiques artistiques urbaines sont apparues dans différentes villes du monde occidental. En s’appuyant sur ces cinquante dernières années et avec l’intention de redéfinir la notion de l’art dans l’espace public, l’exposition du musée de l’Histoire de Bologne réunit diverses formes d’art public indépendant qui reprennent les codes de la culture pop et du graffiti. 

L’exposition souhaite également porter une réflexion sur les méthodes de présentation, de préservation et de conservation de cette forme d’art. Ce sont environ 250 œuvres qui invitent le visiteur à poser un nouveau regard sur l’espace urbain à travers des photos d’œuvres urbaines, des peintures sur toile, des sculptures, des vidéos telle que celle proposant la lecture du writing en tant que performance et des œuvres provenant directement de la rue comme des portes de garage ou des boîtes aux lettres taguées.

95% des objets exposés proviennent de collections privées ou de musées, d‘autres encore sont issus des WorkShop Fresco Removal :il s’agit d’une action publique de sept jours permettant d’enseigner aux habitants à retirer les graffitis de textes et de symboles, de les déposer sur une toile et ainsi de les conserver. Cependant, ce sont les trois œuvres de l’artiste Blu, récupérées dans la rue qui feront le plus parler d’elles. 

Blu, Uomo con computeralla spalle, 2003

© Biondo Caroline

Une récupération impressionnante

Le projet d’ « arracher[2] » et de restaurer lié à l’exposition est une expérimentation conduite par le laboratoire des restaurateurs Camillo Tarazzi, Marco Pasqualicchio et Nicola Giordini sur quelques murs bolognais peints par Blu –la façade de l’ancien atelier de Casaralta (Sans nom, 2006) et celle de l’ancien atelier Cevolani (Uomo con computeralla spalle, 2003) - destinés à la démolition.

De plus, ces œuvres n’étaient pas visibles par le public, puisqu’elles se trouvaient à l’intérieur de ces bâtiments désaffectés. Les récupérer permet alors de les rendre visibles en les exposant dans le musée. Cette démolition est devenue une occasion pour l’exposition qui désirait contribuer au débat actuel sur la conservation du Street Art. 

Depuis des années, la communauté scientifique porte son attention sur le problème de la sauvegarde de ces témoignages de l’art contemporain et de leur éventuelle« muséalisation » en dépit de leur localisation originelle mais en faveur de leur conservation et de leur transmission aux générations futures. 

Image extraite de la vidéo The great mystery " Blu " Untitled

Bologne est la capitale historique de la technique de la dépose de peintures murales en restauration.Camillo Tarozzi et ses deux assistants ont souhaité vérifier si cette technique, datée du XVIIIe siècle, pouvait être adaptée à des matériaux contemporains comme le béton ou encore la brique. Par exemple, pour l’œuvre Sans nom (2006) de Blu qui se trouvait dans l’atelier Casaralta, ce n’est qu’une couche de béton épaisse d’un millimètre qui est retirée du mur et récupérée.

Comment est-ce possible ?Une colle à base d’eau est déposée sur l’ensemble de la fresque et des morceaux de toile y sont posés. Une fois que l’ensemble est sec, la partie devant être récupérée est taillée avec un scalpel puis il est possible « d’arracher »du mur la fine pellicule de béton avec le dessin. L’œuvre est soigneusement roulée sur elle-même jusqu’à ce qu’elle soit retirée complétement de son support originel. De retour dans l’atelier de restauration, cette pellicule de béton est déroulée, nettoyée à l’eau, fixée sur une toile et enfin installée sur une armature en bois. L’œuvre est alors prête à être exposée.

Cette récupération est un exploit technique, c’est une première mais surtout l’œuvre est d’une taille impressionnante puisqu’elle mesure approximativement 4 mètres 70 sur 12 mètres.Elle a dû être séparée en quatre parties afin de faciliter l’opération et le transport, les morceaux ne sont par la suite réunifiés sur la toile. La vidéo The great mystery " Blu "Untitled permet d’observer les différentes étapes de cette récupération et le travail réalisé pour la conditionner. Elle est disponible via le lien internet ci-contre : https://www.youtube.com/watch?v=o7U5owILWZ4&feature=youtu.be      

Blu, Sans nom, 2006, mur de ciment de l’atelier Casaralta peint exposé au Musée d’histoire de Bologne 

© BiondoCaroline

À qui appartient une œuvre de Street Art ?

L’artiste avait-il le droit de repeindre ses œuvres ? Le musée pouvait-il récupérer les œuvres de Blu ? Avec le Street Art la frontière des droits d’auteur est très mince puisque l’art urbain est initialement considéré comme un acte non-autorisé et vandale.

Exposition StreetArt, Banksy & Co.L'arte allo stato urbano-Musée d’histoire de Bologne
© Biondo Caroline

En Italie, c’est la doctrine des « mains sales » qui est privilégiée par la loi. C’est-à-dire quesi une œuvre est peinte sur un mur dans des conditions illégales, l’artiste perd ses droits d’auteur et ne peut plus les réclamer. L’œuvre de l’atelier Casaralta appartenait donc au propriétaire des murs et celui-ci possédait le droit de faire retirer la fresque, de la conserver ou de la modifier.

Ce dernier ayant donné son autorisation pour extraire l’œuvre du mur, l’opération réalisée par les restaurateurs a été effectuée en toute légalité. Les fresques de Blu appartiennent désormais à l’association à but non lucratif Italian Graffiti et cette association a le droit de les revendre même si ce n’est pas leur intention. La volonté première serait de remettre, à titre gratuit, les fresques à des musées et ainsi les rendre visibles du public et disponibles pour la communauté scientifique.

Du vandale à l'artiste

L’exposition du musée d’histoire de Bologne n’est pas une exception. De plus en plus de lieux,événements muséifiés et dédiés au StreetArt apparaissent à Rome. Le M.U.R.O (Museo di Urban Art di Roma)  a ouvert ses portes en 2010et des expositions ont été consacrées à l’art urbain au Tate à Londres en2008, à la Fondation Cartier à Paris en 2009 ou encore au MOCA en 2011 à Los Angeles. Mais nous assistons surtout à une multiplication des galeries consacrées à l’art urbain, que ce soit à New York, Paris ou encore Berlin. Traqué,interdit, effacé et considéré comme illégal il y a 40 ans, aujourd’hui le Street Art a conquis le monde des musées, des galeries et a su acquérir une légitimité en tant qu’art.

Depuis une dizaine d’années, il est passé du statut d’acte de vandalisme que l’on doit faire disparaître à celui d’œuvre d’art qu’il faut conserver. On assiste alors à une institutionnalisation du StreetArt. Cependant cette pratique s’oppose totalement au goût de l’éphémère qu’ont certains artistes. Conserver ou laisser l’œuvre se détériorer au gré du temps ? Tous les artistes ont leur position sur le sujet. Par exemple,David Mesguich réalise des sculptures géométriques qu’il pose dans l’espace public et abandonne jusqu’à ce que le temps ou les intempéries l’emportent. L’œuvre disparaît physiquement mais « elle vit encore à travers les souvenirs des gens »[3] selon l’artiste. Le processus de dégradation participe pleinement à l’œuvre.Mais c’est un fait, le Street Art entre peu à peu dans le patrimoine et la volonté de conserver les œuvres, qu’elle vienne de la ville, de l’artiste ou de la population, augmente. Ainsi, certaines œuvres de Banksy sont recouvertes d’un vitrage anti-casse afin de les protéger des intempéries ou encore d’empêcher que le « vandalisme » ne soit lui-même vandalisé. Des associations invitent les artistes à restaurer eux-mêmes leurs fresques et à utiliser des matériaux adaptés et plus résistants.

Ce qui s’est passé à Bologne souligne de nouveau la situation paradoxale dans laquelle se trouve le Street Art, entre vandalisme et art,éphémère et conservation, qui a raison ? Qui à tort ? Doit-on conserver ? Doit-on condamner ? Jusqu’à quel point l’artiste de rue peut-il s’approprier son œuvre ou se la réapproprier ? Depuis l’ère préhistorique,l’homme s’exprime sur les murs : des cavernes aux villes d’aujourd’hui,l’art mural a traversé les époques, les frontières et a toujours eu pour but de représenter son environnement ou de transmettre son opinion. Aujourd’hui nous constatons qu’une majorité de ces témoignages anciens se trouvent dans des musées ou des lieux patrimonialisés pour être sauvegardés, et désormais, il en est de même pour les dernières œuvres bolognaises de Blu.

Caroline Biondo

Pour en savoir plus :

http://www.genusbononiae.it/mostre/street-art-bansky-co-larte-allo-urbano/

https://www.youtube.com/watch?v=o7U5owILWZ4&feature=youtu.be

https://www.youtube.com/watch?v=uuGaqLT-gO4

# Street Art

# Bologne

# Musée d’histoire de Bologne


[1]L’art à l’état urbain

[2] « Arracher » est la traduction du mot italien  “Strappare” qui est utilisé pour parler de cette technique, “il distacco“signifiant « le détachement » est également usité.

[3] {HYPERLINK “ http://www.creationduquartier.com/fr/webzine/le-street-art-de-ses-racines-%C3%A0-ses-tendances-actuelles “}

Le Lieu d'Art et d'Action Contemporaine de Dunkerque

En amorce même de la création des FRAC, le Musée d'Art Contemporain de Dunkerque a ouvert ses portes le 4 décembre 1982 sous l'impulsion singulière de Gilbert Delaine.

Crédits : NordM@g

« L’espace muséographique

de la régiondu Nord-Pas de Calais »

En amorce mêmede la création des FRAC, le Musée d'Art Contemporain de Dunkerque a ouvert sesportes le 4 décembre 1982 sous l'impulsion singulière de Gilbert Delaine.Passionné et collectionneur d'art contemporain des années 70, il fonde en 1974l'association « L'Art Contemporain » et convintla municipalité de Dunkerque, de créer un musée d'art contemporain en échangedu legs total de sa collection. En raison de son vif succès, le MAC subiraquelques transformations pour devenir aujourd'hui le Lieu d'Art et d'ActionContemporaine que nous connaissons. Au cœur des préoccupations dedémocratisation culturelle, Le LAAC est un projet humaniste d'ouverture de l'artà la population. Situé aux abords des chantiers de construction navale, le longdu canal exutoire et près de la plage, le musée s'inscrit de manièresignificative dans son territoire. Imaginé par la collaboration de l'architecteJean Willerval et le paysagiste Gilbert Samel, le musée s'implante en bord delac d'où son appellation. Ce site s'offre alors à se découvrir comme un jardinpoétique de sculptures, d'eau, de pierres et de vent en osmose avec sonenvironnement. Sa fonction de délectation clairement assumée, le site du LAACpermet à chacun de venir s'y divertir pour des promenades enrichies dedécouvertes artistiques.

Loin d'unearchitecture excentrique et spectaculaire, elle n'en reste pas moinssurprenante. Androïde et protéiforme, une enveloppe de céramique blancherecouvre la masse du bâtiment en laissant apparaître son cœur de verre. A lafois massive par sa forme globale et allégée sur des pilotis, la structure sedéploie par toutes sortes d'organes. Mélange de nombreuses influences de son époque,elle représente une synthèse de grands principes architecturaux qui conjuguentesthétique et fonctionnalité. La typologie même du bâtiment est construite surl'idée de déambulation. Le visiteur est appelé au voyage en franchissant unpont qui le transporte vers cette nouvelle sphère. Arrivé dans l'atrium, un puitde lumière l'immerge et l'oriente naturellement dans les espaces supérieurs. Demultiples escaliers en colimaçon continuent de provoquer la vertigineusité del'expérience pour conduire le visiteur au premier étage réservé auxexpositions. Élaboré autour de la circularité du forum, les sallesd'expositions sont distribuées dans les branches qu'on devine de l'extérieur.Aucun espace est entièrement fermé mais suffisamment cloisonné pour séquencer leparcours muséographique. Simultanément, on peut jouir de la visite, tout enprofitant de l'animation du dessous et garder une visibilité sur les autressalles. De plus, de grandes fenêtres donnant sur le parc à sculpture ponctuentle passage d'une pièce à une autre. Double lecture ou moment d'évasion versl'extérieur, la visite est ainsi aérée. Enfin, le dernier niveau est un vastecabinet d'arts graphiques élaboré par Grafteaux & Klein, chargé del'aménagement intérieur. A la fois économique en terme d'espace et interactifpour le visiteur, des jeux de tiroirs dévoilent comme par magie près de 200dessins et estampes de la collection.

Du 8 octobre2011 au 8 janvier 2012, une exposition temporaire intitulée « les années 68 »fait ré émerger les pièces majeures de la collection du LAAC. Articulées parmid'autres, elles tendent à rendre de cette période d'effervescence sociale &culturelle de la manière la plus exhaustive qui soit. Dans un premier temps,les arts psychédéliques sont mis à l'honneur autour de la célébration de ladrogue, la liberté sexuelle et de la musique rock. Instinct et spontanéité sontles états du moment. On reconnaît alors les couleurs saturées et les lettragesfluides caractéristiques du style. Nombreux magasines, pochettes de disques etautres artefacts présentés en parallèles de tableaux viennent témoigner decette nouvelle société de consommation. Malgré une bonne complétude entrechaque expôt, il est dommage que l'ambiance sensorielle ne soit pas plusaffinée ne serait-ce qu'avec de la musique, des jeux de lumières ou desmatériaux plus sensibles. Dans la continuité du parcours, deux salles fontplace à des discours plus politique et annoncent leurs interrogations face aumonde. D'un côté balancé par la libération de la femme et de l'autre dans lesdénonciations des atrocités des guerres. « Réconfort par ici, torture par là »,plusieurs sens de lecture sont proposés. La liberté sexuelle tantôt unevictoire, tantôt perçue comme une excentricité occidentale, il est juste derappeler qu'il s'agit également d'une période de guerre. Suffisammentexplicite, la figuration narrative se passe de médiation pour être comprise.

Jusqu'alors,des titres à l'entrée de chaque salle guidait la compréhension du parcours.Quand brusquement, la seconde partie de l'exposition nous propulse dans unenouvelle salle au milieu d'Olivier Mosset, Mark Brusse, Giovanni Anselmo, FredSandback et Robert Barry.  Dans un même temps on traverse dangereusementart minimaliste, art conceptuel, arte povera et fluxus sans aucune explicationhormis quelques notes dans le livret d'accueil. On voit alors très bien larupture de ces mouvements dans l'histoire de l'art mais un manque de transitionsi violent peut cruellement fâcher le spectateur avec l'art contemporain. D'ailleurspourquoi avoir choisi de faire cohabiter ces quatre mouvements fondamentauxdans une seule pièce alors que les quatre salles précédentes développaient lesmêmes styles de représentation figurative? La suite est assurée par troispièces réservées à la collection permanente sans connexion logique nimédiation: « Et pourtant elle tourne » (des artistes du Nord & Vasarely),Appel Circus (la mascotte du musée) et la dernière (tout ce qu'il restait àmontrer: Erro, Kermarrec, Télémaque, Peter Saul, Warhol, Ben, des pochettes dedisques, etc).... Une manière d'achever sa visite dans un chaos étourdissanttel un bouquet d'artifice. Certes le mode d'acquisition originel de lacollection n'avait pas été thématisé, mais pourquoi ne pas avoir intégré cespièces à l'exposition temporaire comme les autres? Ou pourquoi ne pas avoirfait une sélection plus rigoureuse? A priori, l'idée devait simplement être defaire une exposition grand public, valorisant la représentation narrative d'unepart et les salles permanentes de l'autre sans se soucier du reste. Quoi qu'ilen soit, il s'agit malgré tout d'une belle exposition qui permet d'avoir unpanorama des pratiques plastiques et culturelles des années 68.

Le LAAC assuretrès bien sa volonté de s'ouvrir à un large public et propose une approchesingulière aux enfants. Pendant les temps d'expositions, des coffrets de jeuxsont mis à leur disposition pour leur apprendre à analyser les œuvres tout ens'amusant. Sous forme de puzzles, de photographies ou de dessins, les petitsdoivent retrouver chacun des points de vue, des facettes ou des détails de lasculpture de Niki Saint-Phalle afin d'en explorer tous ses aspects. Dans lemême esprit, la pièce consacrée à Karel Appel dénommé « Circus » propose desjeux d'observations adaptés aux différents âges. Carnets d'observations en lienavec l'exposition, carnets de croquis et livrets-jeux "Promenade à360°" (pour la visite du jardin de sculptures) sont distribués librement àl'accueil en complément de visite. Plus globalement, les formes de médiationssont multipliées allant des ateliers créatifs pour enfants, aux promenadesmusicales pour tous... Plus que jamais soucieux de ses habitants, le LAAC estavant tout un musée dynamique mis au service de la population en perpétuel développement.

Elodie Bay

Le monde merveilleux de Winshluss

Exposition temporaire du 17 avril au 10 novembre 2013 dans la Galerie des Jouets du Musée des Arts Décoratifs

WinshlussUn monde merveilleux. Voilà un titre d'exposition prometteur.Un titre qui fait rêver et qui laisse au visiteur le loisir de s'imaginer ce que peut être pour lui un monde merveilleux. Maisson monde merveilleux sera forcément bien différent de celui qu'il va découvrir dans la Galerie des Jouets du Musée des Arts Décoratifs car ce qu'il va découvrir c'est le monde merveilleux de Winshluss et l'on ne peut se faire une idée de la teinte de son monde et de toute l'ironie du titre de l'exposition à moins de connaître son œuvre. Winshluss, alias Vincent Paronnaud, est un artiste puisant ses sources d'inspiration dans le monde de l'enfance. On retrouve dans ses œuvres de nombreuses figures de la culture populaire par exemple dans son film d'animation Persépolis,primé du Prix spécial du jury du Festival de Cannes en 2007, ou dans sa bande-dessinée Pinocchio,primée du Fauve d'Or (Prix du meilleur album) au Festival international de la bande-dessinée d'Angoulême en 2009. Cependant ses inspirations et emprunts sont toujours traités et détournés au service d'un discours grinçant, cynique, voire même macabre, tout en étant humoristique. On retrouve inévitablement ces deux aspects dans l'exposition Winshluss Un monde merveilleuxqui nous (re)plonge dans l'univers particulier de l'artiste et dans une réflexion sur la société dans laquelle nous vivons.

Un monde haut en couleur ?

Brochure de l'exposition Winshluss Un monde merveilleux

Crédit photographique : C. D.

Avant de franchir les portes qui le conduiront dans l'exposition, le visiteur dispose de trois éléments qui peuvent lui permettre d'imaginer le monde dans lequel il va être transporté : le titre, la brochure et le cartel de présentation de l'exposition.D'abord le titre de l'exposition : Winshluss Un monde merveilleux. Une exposition qui serait donc haute en couleurs ? Un monde plein de gaîté, de paillettes, d'éblouissement ? Un monde de rêve ? Dans l'esprit du visiteur c'est une première entrée dans l'exposition. Consciemment ou non le titre introduit dans l'esprit du visiteur une certaine attente plus ou moins guidée si le visiteur connaît l'univers de l'artiste. Puis la brochure de l'exposition : fond bleu, arc-en-ciel, petits nuages moutonnant,du jaune, du rose et un personnage tout droit sorti d'un univers de bande-dessinée. Mais un personnage à qui il manque une dent et dont les cheveux sont remplacés par des flammes. Étrange. Enfin le cartel de présentation de l'exposition situé avant les portes qui mènent dans l'exposition. Un cartel dont la dernière phrase n'est pas sans susciter de nouvelles attentes et interrogations chez le visiteur : « Un monde merveilleux nous plonge dans des histoires qui, comme les contes, nous émerveillent tout en montrant la face cachée – et parfois noire – du monde ». Un monde merveilleux donc ? Peut-être pas tant que cela... Pour le savoir il faut pousser les lourdes portes noires de l'entrée de la Galerie des Jouets. Immersion.

La découverte d'un monde

La Petite Fille aux Allumettes

Crédit photographie : 

Musée des Arts Décoratifs

Barbapatomic

Crédit photographique : Musée des Arts Décoratifs

Curieux de découvrir ce qu'elles renferment, on pousse les portes de la Galerie des Jouets. À peine a-t-on franchi le pas de la porte que l'on s'immerge totalement dans le monde de Winshluss. Est-on surpris ? Peut-être. Ce n'est pas un monde haut en couleurs, du moins pas seulement. Les cimaises sont noires. Le sol est noir. Mais les œuvres [jouets, sculptures, planches et dessins originaux,posters, affiches, revues, fanzines et dessins animés] sont toutes en couleur. Des couleurs éclatantes. Du rose, du jaune, du vert, du bleu, du violet, du rouge. Les œuvres sont mises en valeur par un éclairage parfaitement maîtrisé et par le contraste avec le noir des trois salles qui les fait d'autant plus ressortir. Ce noir n'est pas sans faire écho à la noirceur du monde dont nous parlait le cartel de présentation de l'exposition. Un noir qui cache, qui camoufle, qui permet de mettre en lumière ce qu'on nous présente mais qui masque ce qu'on ne nous présente pas. À la première impression visuelle succède une impression sonore ou peut-être précède t-elle l'impression visuelle en fonction de l'attention première du visiteur. Deux sons l'accueillent : une douce mélodie nous rappelant notre enfance et un brouhaha guerrier. Ces deux sons ne se mêlent pas mais se suivent l'un l'autre si bien que le visiteur, lorsqu'il entre, est accueilli par l'un ou l'autre des deux sons ce qui lui fait aborder l'exposition différemment. Ou il est accueilli en douceur par une mélodie rassurante auquel cas il porte instinctivement son regard sur le rose du Barbapatomic[premier diorama de l'exposition]. Ou il est plongé dans un tumulte guerrier qui lui fait porter son regard plutôt sur l'armée qui se bat contre le Barbapatomic. Certains visiteurs sont donc immédiatement confrontés à la dureté du monde dépeinte tout au long de l'exposition alors que d'autres y sont amenés plus en douceur, mais resteront de ce fait peut-être influencés par cette douce mélodie, tout comme certains enfants restent influencés parle monde de leur enfance parce qu'on leur a présenté de cette façon.

Une scénographie au service d'un discours

Lorsque l'on sort de la Galerie des Jouets, on sort d'un univers, et tout paraît vide parce que l'on n'est plus en présence de l'atmosphère créé dans les trois salles de l'exposition si bien que l'on a envie de revenir sur nos pas. On ressent ce changement d'atmosphère car la scénographie est en phase avec le discours. Le lien entre les deux est net : la scénographie devient une partie du discours. Le visiteur s'immisce d'autant plus dans le monde de Winshluss puisqu'il regarde les œuvres en étant porté par la scénographie qui l'aide à comprendre les messages de l'exposition car elle met en lumière les œuvres et l'oblige à les regarder, les interroger, les analyser, les comprendre. Comprendre que le monde de Winshluss n'est pas Un monde merveilleux comme le suggérait le titre de l'exposition, mais un monde que l'on veut nous faire croire merveilleux alors qu'il ne l'est pas. Il n'y a pas seulement du noir sur les cimaises mais aussi dans les œuvres, sous les couleurs, et si l'on met en lumière les œuvres ce n'est que pour mieux faire ressortir leur noirceur. Et que se cache t-il sous la noirceur des cimaises ? Un peu de couleur ?

C. D.

Le MUba Eugène Leroy un musée en perpétuel questionnement et renouvellement

A l’occasion d’un stage au MUba EugèneLeroy de Tourcoing, j’ai eu la chance de participer au premierrenouvellement des collections pour l’année 2014. Créé en 1860, et anciennementdénommé Beaux-Arts de Tourcoing,  le MUba Eugène Leroy présente sescollections dans un dialogue permanent entre art classique, art moderne et artcontemporain. Peintures, dessins, estampes, sculptures se côtoient dans lesparcours où l’on croise par exemple Boilly ou Rembrandt en écho avec lescontemporains Antoine Petitprez, Philippe Cazal ou encore avec des figures du xxe sièclecomme Martin Barré ou bien sûr Eugène Leroy.

Les collections permanentes occupent lamoitié de la surface d'exposition. Leur accrochage est régulièrement renouvelépour faire écho aux grandes expositions temporaires programmées deux fois paran. L’exposition Permanente/Provisoire a été repensée à travers le thème de laforme et de la sculpture afin de faire écho aux deux expositions temporairesréalisées par le MUba. Le musée des Beaux-arts de la ville propose une granderétrospective de l’œuvre de l’artiste contemporain autrichien Elmar Trenkwalderet une exposition plus réduite sur la forme et le design pratiquée à la Manufacture de Sèvrespar le biais de vases. Ces expositions sont visitables depuis le 17 avril jusqu’au24 novembre 2014, alors n’hésitez pas à vous y rendre car lesexpositions mais aussi le lieu valent le détour!

Vue de la salle d'exposition temporaire (c) F.Kleinefenn

L’exposition phare du moment "Ornement et Obsession" est la première rétrospectiveorganisée autour de l’œuvre fantasmagorique d’Elmar Trenkwalder. L’amateurconfronté pour la première fois à l’art de cet artiste autrichien, qu’ils’agisse de ses dessins, de ses premières peintures ou des sculptures de terre cuitesdes dernières années, n’a pas fini de s’étonner. Installé à Cologne au milieudes années 1980, l’artiste né en 1959 et qui vit aujourd’hui à Innsbruck,connaît un succès rapide avec des dessins et des tableaux d’inspirationsymboliste dont les cadres, d’abord en moquette, puis en terre, font reculer lecontenu du tableau vers la périphérie et l’élargissent. Les premiers travaux enterre émaillée de couleur frappent par l’extraordinaire expression physique ducorps masculin dans la droite ligne d’une certainetradition autrichienne de transgression des limites sexuelles. Cette grandeexpositionprésente l’œuvremonumentale de l’artiste, des peintures et dessins, en incluant et mettant enperspective les œuvres acquises par le MUba. Elmar Trenkwalder crée des sculpturesmonumentales en céramique. Ses structures et ses architectures qui rappellentl’art flamboyant du gothique tardif, fusionnent des formes imaginairesbiomorphiques et végétales. La représentation figurative, quant à elle, estdéformée, elle joue de symboles féminins et masculins. L'artiste dresse un panorama complexe, fantastique et délirant empreint de formes del’histoire de l’art, des arts appliqués ou des arts populaires. La grandenef du MUba est emplie de ses œuvres créant une atmosphère particulière,quasi-magique. 

Vue de la salle d'exposition Permanente/Provisoire(c) D. Knoff

En liaison avec l’exposition "ElmarTrenkwalder - Ornement et obsession" , l’exposition Permanente/Provisoire intitulée enréponse à la formule de Baudelaire "Un objet pas si ennuyeux que ça, lasculpture?", s’est façonnée à partir de la collection de sculptures duMUba, qui sont ainsi interrogées dans un parcours dynamique sur toutes lescomposantes de la sculpture, sa matière du marbre à la simple planche decontreplaqué, du bronze à la céramique, en passant par le bois de récupération,de la fonte d’aluminium au plâtre en passant par la terre ; sonaccrochage, sur un socle, sur le mur, directement au sol, dans l’espace, ousimplement représentée ; ou encore son sujet figuré, réaliste, suggéré ouabstrait. L’exposition Permanente/Provisoire est repensée comme une expositiontemporaire, dont la présentation est renouvelée régulièrement. Le parcours del’exposition propose une déambulation au rythme des œuvres exposées autour dela question de la sculpture selon le concept de la relation de l’artcontemporain et l’art ancien. Ces nouvelles relations apportent un nouveauregard sur les œuvres en établissant entre elles des parallèles, multipliantainsi les lectures possibles de l’œuvre. L’exposition permet de mettre aucentre la question du rapport de l’œuvre au lieu et de son expérience.

Autour de ces expositions, le MUbaEugène Leroy, toujours dans un souci de faire dialoguer les arts et les formes,a pensé une exposition temporaire, "V de S", en étroit lien avec la Cité de laCéramique. Le parcours de l’exposition propose de circuler autour des vases etformes emblématiques de la Manufacture autour de la question du renouvellementdes formes des vases et de l’étroit lien entre l’art ancien et l’artcontemporain. Ces nouvelles relations, associant les plus grands créateursinternationaux aux collections du patrimoine national, apportent un nouveauregard sur les œuvres, multipliant ainsi les grilles de lectures possibles. LaCité de la Céramique représente l’excellence des métiers d’art et de lacréation en France. Les résidences exploratoires d’artistes et de designers quis’enchaînent depuis des décennies à la Cité de la Céramique, occupentquotidiennement plus d’une centaine de céramistes d’art, et ouvrent l’horizonsur de nouveaux territoires et de nouvelles potentialités artistiques encoreinédites. L’exposition propose un parcours au travers d’une double perspective: la continuité de la forme en blanc, que l’on retrouve chez Charpin, Arp ouencore Renonciat et les ruptures, qui ne sont qu’apparentes, proposées par denombreux artistes et designers tels que Sottsass ou Biecher.

Pour tout cela et bien plusencore, venez découvrir ces expositions particulières et différentes maistoujours en dialogue les unes avec les autres et participant à l’éternellequête de questionnement et de renouvellement que suit le MUba Eugène Leroy,exemple dont pourrait bien s’inspirer nombreuses autres structures.

Elisa Bellancourt

Le musée des beaux arts de la Rochelle, le MBA qui donne envie d’y retourner !

Au 28 rue Gargoulleau de La Rochelle se trouve l’hôtel Crussol d’Uzès, construit sous Louis XVI. Cet imposant bâtiment, caché dans une rue semi-piétonne proche du port, abrite deux institutions qui habituellement sont radicalement opposées : l’Espace d’Art Contemporain, qui occupe le rez-de-chaussée, et le Musée des Beaux-Arts, installé depuis 1844dans les deux autres étages. Une cohabitation intéressante qui permet de casser tous les préjugés sur les lieux d’accès à la culture et de diffusion de l’art. Cet article sera consacré au musée des Beaux-Arts.

Le Musée des Beaux Arts,chaleureux, accessible, et engagé.

Même si la portefermée du deuxième étage intimide un tantinet le visiteur, l’accueil qui luiest réservé derrière celle-ci, est des plus appréciables. Lors de ma visite,deux agréables personnes me reçoivent et me donnent tout de suite desindications : le 2ème étage est réservé aux collections« permanentes », et le premier étage est consacré aux expositionstemporaires d'art contemporain.

Elles me précisent aussi qu’il n’existe pas delivret explicatif gratuit de la collection, mais seulement une édition,disponible pour 10€.

Au deuxième étage, lavisite se fait en deux temps. Dans la première partie, un chapeauintroductif  informe que la collection s’est faite petit à petit par ungroupe d’amateur d’art depuis 1841, grâce à des dons, des legs, et des achats àhauteur de leurs moyens, ce qui explique pourquoi la collection comporte enmajeur partie des œuvres de 1840 à 1930.

Un deuxième texte explique au visiteur que lacollection comporte plus de 900 œuvres, mais que l’espace d’expositiondisponible ne permet pas de toutes les montrer. C’est pourquoi, l’expositionchange tous les ans. La particularité de ces expositions, c’est qu’elles sontréalisées par une personne ou un groupe de personnes lambda(s) qui choisissenteux-mêmes le thème, les tableaux, et créent la scénographie. Ces personnes sontdes acteurs de la vie Rochelaise, qui ne sont pas forcement initiés à l’art. Pourla sixième édition (du 06 septembre 2012 au 31 août 2013), c’est le CentreTechnique Municipal qui a accepté cette mission. Le thème choisi a été« De l’ombre à la lumière… » à travers plusieurs sous thèmes :scènes quotidiennes, marines et pêcheurs, paysages, et portraits plébéiens. Unepolitique innovante de la part de la conservatrice Annick NOTTER qui a compriscomment prendre en compte le public.

C’est à travers unecentaine d’œuvres que le visiteur découvre sur différents thèmes des jeux declairs-obscurs et un travail pictural de la lumière qui séduit tout un chacun. Ilest donc surprenant, mais pas inintéressant, de trouver dans le même espace,une lithographie du XIXème siècle,  une huile sur toileréaliste de 1861, une peinture impressionniste de 1904, une sculpture de la fin du XXème, et une photographie de 1980, qui se complètent avec desnotions autres que des liens chronologiques.

La visite est rapide et accessible à tous, et enplus, des espaces de repos sont idéalement positionnés en face des grandstableaux.

Salle Eugène FromentinCrédits : M. T.

          Dans la deuxième partie, de l’autre côté de l’accueil, on explore une salle surEugène Fromentin, un peintre rochelais qui a passé une longue période de sa vieau Maghreb, ce qui influença considérablement ses sujets et sa techniquepicturale. Ici l’organisation est un peu plus chaotique. Le chapeau explicatifsur cet artiste est à la sortie de la salle, ce qui n’est pas l’endroit le plusstratégique. En revanche, il est proche d’une banquette, et cela est importantcar ce chapeau est long. Mais il est facile à lire et essentiel pour comprendrela pièce, les œuvres et la mise en ambiance. En effet, pour immerger levisiteur dans une ambiance orientale, la scénographie propose un procédépoétique pour lier le public avec les œuvres et leur contexte. On est doncbercé par une  lumière tamisée et la banquette est recouverte de tapiscolorés, ce qui nous plonge dans une atmosphère chaleureuse. 

Enfin, on accède à la dernière pièce de l’étage,où l’on retrouve le parti-pris de faire côtoyer des œuvres qui ne sont pas desmêmes époques. Cependant, la compréhension de cette salle n’est pasaisée : la plupart des œuvres n’ont pas de cartel, et aucun texten’introduit à une quelconque problématique ou réflexion. C’est très dommage,car on aimerait savoir pourquoi une huile de Gustave Doré se retrouve entre uneVénus de 1904, une toile de Chaissac, et des paysages de Corot.

Quand l’art contemporain trouve sa place au MBA

Exposition de Sylvie Tubiana, « Japons »Crédits : M. T.

Suite et fin de mavisite au premier étage, avec l'exposition temporaire et itinérante de SylvieTubiana, intitulée « Japons » qui était présentée du 19 octobre 2012au 28 janvier 2013. L'exposition proposait dans un premier temps un travailphotographique de l’artiste : suite à des choix d’estampes japonaises,celles-ci ont été projetées sur des corps nus de femmes agenouillées, suivid’un travail de photographie de ces projections. L’aspect esthétique et lerapport au corps présent dans ces photos sont déjà à eux seuls d’un intérêtparticulier, mais les photographies étaient également confrontées à de vieillesestampes japonaises, issues de la collection du musée de la Roche-sur-Yon. Lacollaboration continuait avec des vitrines montrant divers objets nippons trèsanciens. Dans les dernières salles, des installations immergeaient lespectateur dans un environnement particulier, mêlant toujours l’ancien etl’actuel. Le dépaysement est total, on oublie le lieu, l’hôtel Crussol d’Uzès,La Rochelle, le port. Nous voilà au Japon.

Le musée des Beaux-Arts de la Rochelle (labelliséMusée de France) a donc très bien intégré l’art contemporain au sein de sesmurs, en lui donnant une place importante, et non en lui laissant la placed’une statue dans une cour pour intriguer le passant et essayer d’êtreattractif (comme dans beaucoup de MBA qui prétendent s’ouvrir à l’artcontemporain). La moitié du musée est consacrée à l’exposition d’artcontemporain. Et quand cela s’ajoute à une politique d’accessibilité à tous(plein tarif à 4€, expositions collaboratives réalisées par les citoyens,lycéens, agent de la mairie, association…), enfin on peut dire qu’un musée estvraiment accessible et dynamique. Enfin un musée qui ne se sclérose pas etévolue avec son temps ! Et cela ne veut pas dire être rempli des derniersoutils de médiation issus des nouvelles technologies. Le prochain effort àfaire se situe du côté des publics handicapés, mais pour le reste, on a enviede savoir qui seront les prochains commissaires d’exposition, et on court voirla nouvelle expo au premier étage "Mille et un bols : hommage à un bol dethé indien" (du 15 février 2013 au 17 juin 2013).

Mélanie TOURNAIRE

Pour en savoir plus :

La-Rochelle/Musee-des-Beaux-Arts/Vie-du-musee-actualites/Mille-et-un-bols

Le musée Soulages à Rodez : un succès ?

Dans les années 2000 la ville de Rodez a décidé de dédier un musée à Pierre Soulages, natif de la ville.


Vue extérieure du musée © tourisme.grand-rodez.com  

Un artiste très impliqué dans la création de son musée

Dans les années 2000 la ville de Rodez a décidé de dédier un musée à Pierre Soulages, natif de la ville. Marc Censi, maire à ce moment-là, dut d’abord convaincre Pierre Soulages qui avait auparavant déjà refusé qu’on lui consacre un musée à Montpellier. À Rodez il n’accepta qu’à la condition qu’un espace de 500m2 soit réservé à des expositions temporaires consacrées à d’autres artistes, il en donne l’explication dans un article pour Geo Voyage :  

« Ce n’est pas une question de modestie : un musée d’artiste, on y vient trois ans, pas plus, et puis ça lasse… et le musée meurt. Je ne veux pas d’un mausolée Soulages ». 

Le musée est donc dès ses débuts fortement marqué par la volonté de Pierre Soulages dont l’implication a rendu possible la création du musée. Au-delà de sa participation à la définition du concept, il s’est aussi engagé sur le plan matériel. Cette donation initiale de 250 œuvres et 250 documents en 2005 a vraiment marqué la concrétisation du projet du musée. La collection est enrichie ensuite en 2012 par une autre donation et par des dépôts de l’artiste. Au total il a donné 500 œuvres à la ville. Quand il est question de la très grande valeur des donations, (évaluées à une trentaine de millions d’euros) Pierre Soulages répond qu’il ne s’intéresse pas aux questions d’argent et que justement il aime l’idée qu’un public large puisse apprécier son travail.C’est aussi en lui proposant d’exposer des aspects moins connus de son travail que Marc Censi a convaincu Pierre Soulages. L’exposition permanente actuelle présente ainsi ses œuvres de gravure et les travaux préparatoires des vitraux de Conques, mettant ainsi le musée en lien avec un autre lieu emblématique de la région.


Présentation de son travail de gravure © Salambô Goudal 

Le musée comme moteur de développement local

Comme de nombreuses villes Rodez a misé sur la création d’un nouveau musée pour entrainer le développement local grâce à l’accroissement espéré du tourisme. Le plan de redynamisation du centre-ville impulsé en parallèle de la construction du musée fait partie de cet effort en faveur du tourisme, d’où les travaux urbanistiques, notamment la rénovation et le développement du parc du Foirail qui borde le musée. L’importance du public touristique pour le musée est visible dans les horaires du musée dont l’amplitude est plus élevée en été. Du 1er juillet au 31 août le musée est ouvert tous les jours, le lundi de 14 heures à 19 heures et de 10 heures à 19 heures du mardi au dimanche. En revanche, entre le 1er octobre et le 31 mars le musée ferme le lundi, entre midi et deux heures en semaine et le soir à 18 heures.   Les habitants de Rodez et sa région sont un public à ne pas négliger puisque le musée se veut comme un lieu de vie, volonté partagée par de nombreux musées. Les Ruthénois ne sont en effet pas oubliés, outre les bénéfices qu’ils retirent des aménagements du centre-ville et de l’accroissement du tourisme, le musée enrichi la vie culturelle de la région. Les espaces du musées permettent d’accueillir les œuvres d’artistes très connus et d’en faire profiter la population locale. C’était le cas de l’exposition Picasso à l’été 2016, dont le public venait majoritairement d’Occitanie. Le musée participe également à la vie locale par les visites et activités qu’il propose aux scolaires et groupes issus du secteur social. La visite du musée Comme de nombreux visiteurs, je suis allée au musée Soulages en m’attendant à retrouver des peintures noires, ses œuvres les plus connues du grand public. Je pensais à peu près savoir à quoi m’attendre en entrant dans un tel musée ! J’ai été au contraire agréablement surprise par la diversité des œuvres exposées. Dans le parcours permanent sont exposées des œuvres des différentes pratiques de Pierre Soulages, les travaux de préparation des vitraux de Conques, ses eaux-fortes et enfin ses tableaux. Le parcours mêlant chronologique et thématique, permet de bien appréhender la personnalité et les œuvres de l’artiste dans l’ensemble qu’elles composent, sa longueur est adaptée aux propos et agréable.Pourtant, je n’ai pas pu l’apprécier pleinement, je me suis très rapidement sentie oppressée par l’atmosphère du lieu crée par l’architecture et la scénographie. De nombreux espaces de l’exposition temporaires sont semblables à des boites noires : très sombres avec peu de hauteur de plafond, ce qui crée une ambiance, pensée pour les œuvres de Soulages, mais construit des espaces très fermés qui ne proposent pas de respiration. De tels espaces posent donc la question de l’arbitrage entre immersion dans un univers et bien-être des visiteurs. Les espaces latéraux présentant les grands tableaux gardent la même ambiance tout en étant moins oppressants grâce à leur grande taille et à la présence de fenêtres. 


Les espaces « boîtes noires » © tourisme.grand-rodez.com

En entrant dans l’exposition temporaire de l’été 2017 consacrée à Alexander Calder, le contraste est saisissant que ce soit par le fond comme par la forme. Dans l’espace dédié aux expositions temporaires les œuvres souvent très colorées d’Alexander Calder étaient exposées dans un espace entièrement blanc. Ce contraste peut être bénéfique en mettant en valeur les spécificités des deux artistes présentés dans le musée. Vraie plus-value pour le musée, le contraste crée par les deux expositions temporaires par an permet de maintenir l’intérêt du public et de le faire revenir au musée.


L’exposition Calder © Salambô Goudal

Le musée est un franc succès : il réussit à montrer les œuvres de Pierre Soulages sans être un mausolée et à être un pôle d’attraction dans la région, en septembre 2016 un peu plus de deux ans après son ouverture la barre du demi-millions de visiteurs a été franchie ! 

Bethsabée Goudal

#MuséeSoulages#Calder#Rodez

 

Les cerfs-nageants de Jackie Matisse

Comment écrire, entamer une réflexion sur la muséologie ?Peut-être en parlant de l'émotion, de ce qui échappe et qui fait qu'on s'entête, qu'on garde en tête, que ça trotte, que ça vit en nous et qu'on voudrait bien partager. Et alors là, peut-être qu'on s’approche de la muséologie… De loin.

Je vais au musée Matisse depuis que j’ai cinq ou six ans.Dans une des salles l’œuvre est au plafond. On peut s’allonger sur des espèces de petits canapés pour voir les dessins qui sont en l'air. Ce sont des visages dessinés au trait noir. J’aimais cette pièce car je pouvais y passer autant de temps que je voulais. Allongée, je regardais les dessins paisiblement. J’avais le sentiment que personne ne me dérangerait jamais.J’étais bien tranquille sous les portraits de Matisse.

J’ai éprouvé un sentiment similaire dans ce même musée plus récemment, un certain apaisement mêlé à de la fascination…

"Le ciel est une porte sur l’espace. Les nuages sont en mouvement constant. Le soleil et la lune sont des sabliers[1]."

Petit retour en arrière donc, à l’été 2013 au Musée Matisse du Cateau-Cambrésis pour l’exposition monographique Jeux d’espace,consacrée à Jackie Matisse.

Jackie Matisse, petite fille d’Henri, confectionne des cerfs-volants aux longues queues traversées de couleurs. Dans l’exposition je me suis approchée de petits mobiles en cheveux, j’ai levé les yeux vers des suspensions de papiers et de toiles peintes qui nous emmènent au ciel mais aussi, parfois, dans les profondeurs des mers. Que ce soit avec ses cerfs-volants ou avec les mobiles et sculptures fragiles qu’elle réalise grâce à des objets trouvés dans la rue, Jackie Matisse pratique un art de l’enchantement. C’est la première impression que j’ai ressentie face à ses œuvres, j’étais charmée, fascinée. C’est Sea Tails, une installation vidéo et sonore nichée dans une petite salle sombre,qui m’a particulièrement touchée.

© Robert Cassoly

"Un enfant marche rarement en ligne droite – il joue comme il va, il rentre et il sort, par-ci et par-là. C’est ce que font les oiseaux et les papillons et c’est ce que font mes cerfs-volants. Ces cerfs-volants sont comme les écailles des ailes d’un papillon[2]."

L’installation est composée de trois films diffusés en boucle sur six moniteurs eux-mêmes répartis en deux rangées de trois. On y voit des cerfs-volants de l’artiste flottants dans l’océan. Le tout est accompagné d’une bande sonore différenciée, composée de trois enregistrements distincts et créée par David Tudor. 

L’idée d’utiliser l’eau comme milieu vint à Jackie Matisse après que l’un de ses cerfs-volants se soit écrasé en mer par accident et ait sombré sous la surface. Cet incident constitua le point de départ de différentes expériences qu’elle mena en Méditerranée ou, plus tard, dans l’océan Atlantique. Les matériaux filmiques de l’installation Sea Tails furent enregistrés dans la baie de Nassau aux Bahamas en 1983, le tournage dura huit jours. Sur le bateau étaient présents Jackie Matisse, Molly Davies, qui réalisa les images des films, David Tudor, qui créa la bande sonore, Robert Cassoly, photographe ainsi qu’une équipe de plongeurs.

Les six moniteurs de l’installation diffusent les trois films, chacun étant associé à un groupe différent de cerfs-volants créés spécifiquement pour le tournage par l’artiste : « petits cerfs-volants de couleurs vives », «grands cerfs-volants en papier-filtre peints » et « grand cerfs-volants entoile à voile ». Par un retour et une répétition des trois films sur les moniteurs,les mêmes images repassent au fil du temps. Elles reviennent sans que l’on soit certain de les avoir déjà vues. Il en va de même pour la bande sonore.  Réflexion sur la densité des choses et du temps… Temps vécu, où la répétition se substitue à la mémoire. D’une part il y a le temps passé, le temps dans lequel se sont animés les cerfs-volants, le temps de la prise d’images et d’autre part il y a le temps reconstitué, le temps fictif du film. J’étais prise dans la fuite de temps émanant de cette œuvre.

J’ai appris plus tard que les sons avaient été recueillis sur les lieux des prises de vues. David Tudor, dans ses notes prises lors de la réalisation du film, associe toujours un son à un phénomène visuel. Il n’allait pourtant pas dans l’eau avec les cerfs-volants et les plongeurs. Il restait sur le bateau et « scellait des microphones dans des petits pots pour bébé remplis d’huile minérale puis les jetait par-dessus bord[3] ». Les sons de l’installation proviennent donc de la mer. Il n’était témoin que de ce qui se passait à la surface, il ne voyait pas les cerfs-volants prendre vie à dix mètres de profondeur.

Les embardées subies par les cerfs-volants dans les airs se trouvent maintenues, ralenties dans l’eau. Le regard peut profiter longuement de cette chorégraphie de formes et de couleurs que dansent les objets. Les temps de latence sont étirés. Le mouvement, tout en volutes, résiste. Les forces qui s’affrontent effacent les fulgurances qui animent habituellement ces objets. Lorsqu’ils sont au vent, quelque chose échappe à la vigilance, impossible à capturer. La prise pourtant est bien là, un fil d’alerte tendu entre ces drôles d’oiseaux et la main. Du ciel à l’océan, le rapport entre l’opérateur et l’objet diffère complètement.

Par ailleurs, à aucun moment ne sont visibles dans le cadre autre chose que de l’eau ou des cerfs-volants ; poissons et coraux étaient évités et chassés hors du cadre. Les espaces, les parcelles d’océan étaient patiemment choisis pour leur clarté, leur profondeur. L’eau permet des éclats,des états, elle donne de la consistance aux mouvements, du poids. Elle pèse sur les cerfs-volants.

Le déroulement des rubans colorés s’effectue lentement, au rythme des courants marins. L’eau est prise comme élément de composition, comme élément d’occupation du cadre. Le cadre plein et le cerf-volant mouvant qui glisse de temps à autre au dehors. Car même sous l’eau il arrive que les rubans s’échappent. Le balai continue alors ailleurs et la poursuite du cadre s’intensifie. Des rubans traversent les bords de l’image. Une part de temps hors-champ fait son apparition à travers les bords du cadre. Le corps de la preneuse d’images est lui aussi affecté par les flux et les courants marins. Il lui est difficile de se fixer, elle nage avec les cerfs-volants. L’eau affecte et imprègne cette œuvre à tous les niveaux. Elle remplit littéralement le cadre, elle porte et déplace le corps cadrant, elle met en mouvement les cerfs-volants, elle coule jusque dans les prises de son de James Tudor. C’est de battements respiratoires dont il est question dans Sea Tails.

Ce rectangle bleu, milieu vivant, est le lieu d’incessants scintillements, de retournements et de décollements qui ont eu le pouvoir d’happer mon regard et d’assourdir tout autour.

"La malice ne manque pas dans cet œil bleu qui me surveille : vous connaissez le jeu, il y a un petit garçon devant le mur,et il s’agit de s’avancer vers lui sans qu’il vous voie bouger, il se retourne brusquement, alors on reste en équilibre dans des poses incroyables, mais vraies, comme disent les journaux. Le petit garçon, c’est cet œil bleu, et àtous les coups il prend le monde en défaut, en mouvement, il le force à garder une pose ingardable[4]."

Cet œil bleu plein de malice c’est celui d’Henri Matisse.

© Jean-Louis Gautreau

Louis Aragon lui a consacré un livre qu’il a mis plus de trente ans à écrire : Henri Matisse, roman. A sa lecture j’ai appris qu’Henri Matisse avait invité pour son quatre-vingt-unième anniversaire ses trois petits enfants les plus âgés : Claude, Gérard et Jacqueline. Jacqueline, c’est Jackie Matisse. Ce jour-là il est resté dans son lit et a dessiné leurs portraits sur le plafond de sa chambre. C’est cette œuvre devant laquelle je pouvais rester figée de longs instants étant enfant.

Marine Segond

http://museematisse.lenord.fr

#JackieMatisse

#MuséeMatisse

#Cerfs-volants


[1] JackieMatisse, catalogue de l’exposition « Jackie Matisse, Jeux d’espace »,Paris, Bernard Cheveau Editeur, 2013, p. 59

[2] JackieMatisse, catalogue de l’exposition « Jackie Matisse, Jeux d’espace »,Paris, Bernard Cheveau Editeur, 2013, p. 69

[3] DavidTudor cité par Nancy Perloff, HearingSpaces : David Tudor's Collaboration on Sea Tails, Leonardo Music Journal,n°14, 2004

[4] LouisAragon, Henri Matisse, roman.(1971),Paris, Gallimard, 2006, p. 104

Les Hortillonnages : impression sauvage, expression humaine

De passage à Amiens, en attendant le prochain train, le temps de vagabonder dans le centre-ville, l'idée évidente est de visiter la cathédrale Notre-Dame.


Entailles
, Wilson Trouvé, Amiens © Yann Monel 

De passage à Amiens, en attendant le prochain train, le temps de vagabonder dans le centre-ville, l'idée évidente est de visiter la cathédrale Notre-Dame. Une fois le pèlerinage terminé, nous descendons la rue de la Barette, remontons les berges de la Somme, le soleil d'automne nous pousse à traverser le fleuve pour rejoindre le parc qui le longe. Notre marche hasardeuse se complique: des cours d'eau de plus plus nombreux nous barrent la route, la nature se densifie et nous impose l'assistance d'un plan. Sous nos yeux, une étendue immense, un archipel d’îlots entrecoupés de minuscules cours d'eau. Nous imaginons une formation naturelle: ruisseaux, îles et mangroves découlant des eaux du fleuve qui abreuvent et inondent ces terres. Au loin, des barques accostent, déchargent et chargent ce qui semble être badauds et touristes. Nous en sommes.La Maison des Hortillonnages

Le lieu appartient à l'Association pour la protection et la sauvegarde du site de l'environnement des hortillonnages. Notre sentiment se précise: l'endroit n'est pas un quelconque espace vert mais une particularité amiénoise. Impatients d'embarquer, nous sommes munis de tickets et d'un plan détaillant chaque nom des canaux qui découpent les lieux. Mais du cheminement naturel qui nous a conduit en ce port, s'est éveillé en nous une curiosité inattendue : la signification de ce mot bien étrange: Hortillonnage. Une salle est prévue pour répondre à nos questions. Le décor rustique tient d'une cabane de chasse. Films d'archives et photos anciennes nous permettent de nous fondre et comprendre l'histoire du site, son utilité, sa faune, sa flore et le plus intriguant: ses habitants.


Vue du ciel, Amiens © Licence Creative Commons

Les Hortillonages, Amiens © C.V

Une nature façonnée par l'homme

Le sentiment d'être au centre-ville de la capitale picarde s'est évanoui, mais la brève exposition d'introduction vient nous le rappeler. C'est l'homme qui a comblé, creusé, défriché, détourné et enfin cultivé ce qui étaient d'anciens marais et tourbières. Non par plaisir mais par nécessité. Les hortillonnages, ces terres fertiles au cœur d'Amiens, ont permis de nourrir sa population durant des siècles. Les maraîchers transportaient leurs récoltes via des barques et approvisionnaient les étals des marchés des quais de la Somme. On estime la naissance des hortillonnages à l'ère Gallo-romaine mais le premier document qui en atteste date de 1492. 1500 hectares au XVème siècle et un millier de maraîchers pour les exploiter. L'avènement du chemin de fer entame le ralentissement de ce mode d'agriculture. En 1900, 500 hectares de terre. 300 hectares aujourd'hui, 7 exploitants pour les cultiver, 99% des îlots sont devenus des jardins d'agrément.Nous sommes appelés à embarquer, accompagnés de 10 autres personnes. Le Gouverneur, nom de notre navire, s'approche silencieusement. Une barque à cornet, bateau à fond plat aux allures de gondole, dont la rame est remplacée par un moteur électrique qui n'émet aucun bruit si ce n'est les clapotis de l'eau. Le moyen de propulsion permettra d'apprécier le calme qui habite le site et possède un atout écologique évident. A la barre Jean-Claude, enfant du pays est trahit par son léger accent bien picard. Il aura la double casquette de capitaine et médiateur. Une fois les amarres larguées, le chef à bord nous décrit les 3 km de croisière à venir, demandant aux passagers d'étudier leurs cartes et de cerner le parcours.   45 minutes soit 3 km de croisière sur les 65 km de rieux. La visite ne couvre pas l'ensemble des hortillonnages et n'est pas improvisé. Depuis le port nous nous rendons au rieu d'Orange, le numéro 13 sur la carte. La vocation du circuit est de présenter la diversité des parcelles. Il est établi en communion avec les propriétaires des îlots, ces derniers ayants émis de nombreuses plaintes à l'encontre des visiteurs qui naviguent sans encadrements et qui n'hésitent pas à emprunter des canaux privés, peu scrupuleux de l'environnement et de la quiétude des hortillonnages. 

Les Hortillonages © C.V

 

Balisage des rieux © La Maison des Hortillonages

                                                                              Un musée à ciel ouvert

Au fil de l'eau nous avons la preuve que les hortillonnages ont perdu leur vocation initiale de nourrir les Amiénois. Jadis ventre de la ville, ils sont désormais le poumon vert. Les nouveaux habitants, surnommés par notre capitaine "les Robinsons" y viennent pour camper, pêcher, cultiver leur potager, se baigner l'été tant l'eau y est propre... Nombreux se plaisent à mettre en scène leur parcelle tels de véritables scénographes. Nous attendions un endroit exclusivement dédié à la nature, l'expression de l'homme y est finalement foisonnante. Le visiteur est autant intrigué par l'ouvrage titanesque réalisé depuis des siècles, les hortillonnages, que l'inventivité des gens qui le font vivre. Les parcelles se succèdent mais ne se ressemblent pas: ruches, houblonnière et cabane encerclée de sculptures représentants un orchestre de jazz qui évoquent les quartiers de la Nouvelle-Orléans... L'architecture parfois audacieuse des cabanes incite à la rêverie. Les Robinsons se plaisent à afficher leurs talents d'horticulteurs, jardiniers, bricoleurs. En témoigne ce vélo posé à proximité du canal, qui pompe l'eau une fois le pédalier mis en route. Aux ambiances poétiques et colorées se succèdent des œuvres artistiques. Le 15 octobre se terminait le 8ième festival Arts, villes et paysages, organisé par la Maison de la culture d'Amiens. De jeunes paysagistes, plasticiens, architectes et designers étaient invités dans les hortillonnages pour produire des œuvres qui tiennent compte des contraintes naturelles et des spécificités du lieu. Plusieurs installations n'ont toujours pas été démontées comme l’œuvre Arcane de la plasticienne chinoise Yuhsin U Chang. Ce fragile entrelacs de branches qui semble léviter surprend sans détonner des mangroves qui l'entourent si ce n'est grâce à sa blancheur immaculée. Ici l'artiste, en évoquant la fragilité des écosystèmes, se joue une fois de plus de la nature et s'en inspire pour la mettre en scène. Des mécènes financent la préservation du site, et s'affichent en bienfaiteur sur des pancartes installées sur des îlots. Mécénat, médiateur, mise en scène, expositions et œuvres d'art, les hortillonnages sont devenus un véritable musée à ciel ouvert.

Arcane, Yuhsin U Chang , Amiens © C.V.

 


Les Hortillonages, Amiens © C.V.

Des hortillonnages nous mesurons l'abnégation du genre humain, son évolution au fil de l'histoire. Prêt à détourner des fleuves pour subvenir à des besoins élémentaires, également capable d'un raffinement, d'une créativité sans limite pour conserver un lieu qui avait perdu sa vocation d'exister. Si les Amiénois n'avaient pas investi ces terres maraîchères en déclin, l'endroit ne serait plus que tourbière, marais ou béton. Au-delà du caractère unique des hortillonnages, d'avoir ramené puis conservé une nature si diverse au cœur de la ville, nous trouvons en ces lieux un formidable terrain d'expression. Mesurons également les capacités de destruction de l'homme. Aux 130 000 visiteurs annuels qui embarquent chaque année grâce à la Maison des Hortillonnages dans un cadre strict, s'ajoutent 50 000 visiteurs indépendants. Les Robinsons, pour préserver leur terre ont de nouvelles questions à se poser. 

C.V#Amiens #Hortillonages#LaMaisondesHortillonnages

                                                                                                                                                   Pour en savoir plus :

http://www.hortillonnages-amiens.fr/

Les petites mains de l'art contemporain

Ce documentaire diffusé sur Arte met en lumière le thème des assistants d’artistes et de la production matérielle des œuvres d’art. La parole est donnée aux assistants, artisans,producteurs… qui constituent les petites mains de projets en chantier pour Lee Ufan, Daniel Buren et Marianne Heske. La vision des artistes alliée à celle de ces collaborateurs est traversée par des problématiques sur l’œuvre d’art, la perception du public ou le rôle de l’artiste.

crédits : Arte / Luc Riolon &Rachel Seddoh

Ce documentaire diffusé sur Artemet en lumière le thème des assistants d’artistes et de la production matérielle des œuvres d’art. La parole est donnée aux assistants, artisans, producteurs… qui constituent les petites mains de projets en chantier pour Lee Ufan, Daniel Buren et Marianne Heske. La vision des artistes alliée à celle de ces collaborateurs est traversée par des problématiques sur l’œuvre d’art, la perception du public ou le rôle de l’artiste. 

Lee Ufan, travaillant dans les jardins de Versailles, pose d’emblée la question : que signifie travailler avec des assistants plutôt que travailler tout seul ? Son projet à Versailles correspond à sa façon de travailler : se rendre sur les lieux lui permet de créer à partir d’eux. Lee Ufan considère qu’il a un rôle de conducteur, de guide pour un projet évolutif : « L’idée que j’ai de l’œuvre ne se réalise jamais exactement comme je l’avais conçue, avec le choix des matériaux, avec le choix des éléments fabriqués par l’usine et la participation des assistants, elle se modifie petit à petit, elle est ajustée au fur et à mesure et différents éléments y sont encore ajoutés : c’est comme cela que l’œuvre finale voit le jour. Et c’est tous ensemble que nous parvenons à réaliser une œuvre qui me dépasse et qui entre en contact avec l’univers. »

« Quand je peins j’utilise des toiles et des peintures fabriquées en usine j’ai donc besoin d’être assisté. Pour la sculpture il me faut beaucoup d’aide, en principe pour la sculpture soit les œuvres sont de grande dimension, soit elles demandent une technique particulière ou encore elles demandent une main d’œuvre importante. En tout cas il y a beaucoup d’éléments que je ne peux pas résoudre tout seul. Je n’ai jamais songé à réaliser mon œuvre uniquement par mes propres moyens. » Effectivement, dans la plupart des cas, les œuvres sont collectives notamment à partir d’une certaine taille ou technique.  

crédits : Arte / Luc Riolon &Rachel Seddoh

Daniel Buren à Strasbourg pour son exposition Comme un jeu d’enfant,en partie en façade du Musée d’Art Moderne et Contemporain de Strasbourg (MAMCS) et en salle d’exposition, sait ne pas être « vraiment seul quand[il] travaille ». Il collabore avec certaines équipes depuis longtemps,dans la durée. Par exemple l’équipe qui l’a accompagné dans la mise en place de son œuvre sur la façade du musée strasbourgeois lui fabrique des bandes colorées depuis quinze ans. Le confort de travailler avec une équipe qu’il connaît, avec laquelle il y a une bonne compréhension lui permet de faire des réalisations plus compliquées. Mais il ne travaille pas toujours avec la même équipe puisqu’il dit préférer « essayer de [s]’adapter aux gens qui vont être là pour m’aider à Tokyo ou Rio que venir avec [son] équipe ».

Travailler in Situ pour Buren consiste à faire sur place, pour une place précise. Cette notion essentielle l’a fait connaître. Ses œuvres sont contrôlées par différentes personnes, équipes locales et« historiques », qui apposent leur marque : ce sont les conditions des œuvres in Situ qui dépendent de leur contexte. Ainsi probablement le in situ permet-il ce travail avec les équipes. Et c’est peut-être Buren qui s’interroge le plus sur le rôle de ces équipes.

À Oslo Marianne Heske réalise une sculpture monumentale en bronze pour un parc. Les artistes conceptuels et post-conceptuels font produire leurs œuvres par d’autres. Marianne Heske a profité de cette situation qui ouvre de nouvelles possibilités aux artistes en n’étant plus seulement jugée sur ses possibilités/qualités techniques personnelles. Singulière dans le monde artistique nordique, elle est une des rares à adopter une méthode et une pensée conceptuelle sans être aussi dogmatique que les autres artistes internationaux.Son œuvre est poétique et ouvre plus sur une narration que sur un concept.

L’idée est le matériau de travail de Marianne Heske, à partir de là elle choisit d’autres outils. L’originalité de l’œuvre c’est son message, tout le reste n’est que collaboration, coordination des équipes. Ce qui compte c’est la qualité et non qui a fabriqué l’œuvre. Mais les gens sont très déçus quand ils découvrent qu’elle n’a pas fabriqué l’œuvre elle-même, c’est pourtant elle qui l’a pensé. Cela illustre un décalage entre sa pensée et l’état d’esprit d’une personne « lambda ». Parmi les trois artistes c’est celle qui semble le plus revendiquer de ne pas fabriquer elle-même ses œuvres.

La société Art Project de Patrick Ferragne intervient dans la réalisation et l’installation d’œuvres d’artistes comme Daniel Buren pour la Monumenta ou ici pour Lee Ufan à Versailles. Son équipe décrit ainsi sa mission : « Art Project intervient depuis la conception d’une pièce jusqu’à sa réalisation. Notre rôle consiste à évaluer, traduire, conseiller,proposer, adapter, réaliser, installer. Nous sommes l’interface entre l’artiste, le(s) commanditaire(s), et tous les protagonistes nécessaires à la réalisation du projet. »


crédits : Arte / Luc Riolon &Rachel Seddoh

Pour Jean de Loisy (du Palais de Tokyo) les gens en général pensent que l’artiste crée comme en autarcie. Selon lui la discrétion des sociétés comme Art Project est bénéfique, sinon cela risquerait de discréditer le travail des artistes. Pour Olivier Babeau (professeur en stratégie à l’Université de Bordeaux) la question de l’authenticité est aujourd’hui importante mais c’est un problème qui ne se posait pas à la Renaissance, grande époque des ateliers, où par exemple on demandait aux artistes de peindre à la manière de, où il y a avait de nombreux emprunts... On recevait l’œuvre comme produit de la volonté du maître. Aujourd’hui on renoue avec la tradition collective. Les propos de Jean de Loisy et Olivier Babeau attirent l’attention sur l’inquiétude générée quand on touche au rôle de l’artiste et peut-être même à ce qui fait œuvre.

Les dires des petites mains vont toutes dans le même sens :« faire partie de l’histoire » même sans le mérite, s’enrichir dans le travail pour l’artiste, « belle expérience », « plaisir de laisser une œuvre derrière soi », « participer à quelque chose de plus grand que soi »… Les artisans, avec fierté, se considèrent comme des facilitateurs et non des créateurs. Cependant Olivier Babeau soulève le problème de la répartition de la valeur artistique ? Est-il vraiment si simple de séparer le travail  technique de la réalisation artistique ?

Qu’en pensent les artistes ? Daniel Buren évoque que dans la collaboration avec les équipes, elles peuvent lui faire remarquer certains éléments, lui permettre d’aller plus loin et laisser leur marque. À la fonderie Marianne Heske vient également chercher des conseils pour la réalisation technique. Existe donc bien un échange entre les petites mains et les artistes.

Le documentaire, même s’il soulève quelques problématiques, garde cette vision très positive des collaborations entre artistes et assistants. 

Salambô Goudal

#artistes #assistants #production

Pour visionner le documentaire : http://www.arte.tv/guide/fr/050370-000/les-petites-mains-de-l-art-contemporain?autoplay=1 

Les toiles prennent leur envol

Du rouge, du bleu, du noir, du orange, tels des cerf-volants, d'amples voilures émergent au loin sur la place de la République, derrière l'Hôtel de ville de Cambrai. Une sorte de cirque, entendrons nous dire par quelques curieux passants. Oui, mais pas tout à fait. Sur la place, s'élèvent trois longues tentes triangulaires et colorées desquelles vibre une certaine légèreté. Cette structure, simplement montée comme un chapiteau de cirque, appelle le marcheur comme à la fête foraine. Cette sensation d'intimité, cette invitation, tend à favoriser le désir de pénétrer au sein de ces curieuses toiles.

© D.R

Du rouge, du bleu, du noir, du orange, tels des  cerf-volants,  d'amples  voilures  émergent  au  loin sur la place de la République, derrière l'Hôtel de  ville de Cambrai. Une sorte de cirque, entendrons nous  dire  par  quelques  curieux  passants.  Oui, mais pas tout à fait. Sur la place, s'élèvent trois longues tentes triangulaires et colorées desquelles vibre  une  certaine  légèreté.  Cette  structure,  simplement  montée  comme  un  chapiteau  de cirque,  appelle  le  marcheur  comme  à  la  fête foraine. Cette sensation d'intimité, cette invitation, tend à favoriser le désir de pénétrer au sein de ces curieuses toiles.

©D.R

Ni structure lourde, ni tendeurs métalliques, ni parpaings disgracieux, mais huit sacs à voiles de marins emplis d'eau ancrent  l'ensemble  au  sol. Pas d'édifice imposant, pas d'antique portique effrayant, un simple sas de toile permet à « tout un chacun » d'entrer sous ces chapiteaux accueillants.

L'entrée se fait librement et l'accès aux différents espaces est gratuit. Mais qu'est-ce donc ? Pas de clowns amusants, ni d'animaux exotiques. Il semblerait que l'appât des couleurs vives et des formes familières ait marché. Le visiteur égayé se laisse généralement emballer  par la proposition  de cet étrange lieu.

« Un musée mobile ! », lui dit-on. Un musée tout en kit conçu pour abriter une dizaine d’œuvres d'art tout droit sorties des collections du Centre Beaubourg. A l'intérieur, une ambiance ouatée et sobre enveloppe le visiteur. Les volumes, tous teintés de blanc, se mettent au service des œuvres exposées et accompagnent les flâneurs au gré de la couleur mise en exergue tout spécialement pour cette première exposition. En effet, le thème de cette initiative est la couleur. Une idée forte qui touche un tout public en étant également au coeur des préoccupations de l'art contemporain. Cet éloge de la couleur est en effet représenté par des joyaux de grands maîtres classiques et contemporains tels Pablo Picasso, Françis Picabia, Sonia Delaunay, Yves Klein, Fernand Leger, Alexander Calder mais également l'artiste contemporain Olafur Eliasson.

Frantisek KupkaLa gamme jaune

Pour accentuer cette impression d'intimité, de modestes cimaises protègent et  sécurisent  les  œuvres  tout  en  laissant  paraître un  sentiment  d'étroite proximité. Ainsi, les tableaux sont fixés au sein des  cimaise-caissons et se dévoilent au travers d'humbles vitres. Ce parcours, signé par la commissaire de l'exposition et conservatrice du Centre Pompidou Emma Lavigne, raconte alors une histoire de la couleur accessible et qui met en lumière une façon originale et ludique d'appréhender l'art en général. Cette histoire de la couleur est alors réinventée par une médiation nouvelle et très particulière. Non pas des clowns, ni des mimes ou des farceurs mais des comédiens issus de l'art du spectacle sont appelés à mettre en scène les œuvres. Cette approche, quelque peu surprenante, permet tout de même aux plus novices de stimuler une certaine construction d'un regard sensible sur l’œuvre. Pas de longs cartels à déchiffrer, point de mots savants incompréhensibles, La gamme jaune de Frantisek Kupka parle tout simplement d'elle-même.

Toutefois, un bémol vient s'inscrire dans cette si belle proposition : une médiation culturelle quelque peu restreinte et cloîtrée dans un scénario rigide et peu enclin à l'échange. Ainsi, les comédiens évoqués précédemment prétextent un mauvais rhume les empêchant de mener à bien leur rôle de « guide ». Ces derniers délèguent alors la majorité de leur prestation orale à une tablette tactile qu'ils utilisent comme une télécommande pour actionner tel ou tel fond sonore. L'idée est intéressante finalement car elle est abordable et appréciable par le plus grand nombre des publics. Cependant, il est impossible de suggérer un échange avec le médiateur, tant celui-ci est conformé dans son texte et ses différents outils. Il faut déplorer aussi le peu d'informations et de formation (!) dont ils ont disposé.

Cette idée de l'écrin, les voiles colorées, les œuvres protégées, est actionnée depuis l'année 2007 par le directeur du Centre Pompidou parisien, dans la continuité du Centre Pompidou-Metz. En effet, ces baldaquins, comme dirait l'architecte des lieux, Patrick Bouchain, sont à l'initiative du directeur de Beaubourg. La direction de ce musée d'art moderne et contemporain, dont les collections font parties des plus fournies dans le monde, a fait le pari de miser sur une itinérance de ses collections.

François LacourCHANEL Mobile Art

Beaucoup diront que c'est une première dans le monde muséal. Mais il est à souligner que d'autres avant le Musée National d'Art Moderne avaient imaginé pareille entreprise. Le Corbusier par exemple, avait rêvé d'un musée itinérant dès les années 1930 ! Sans oublier André Malraux pour qui la décentralisation culturelle était une priorité dans la création de son ministère de la culture dans les années 1960. Pour les évoquer seulement, il existe aussi le CHANEL Mobile Art, pavillon d'exposition itinérant financé par la marque Chanel et offert à l'Institut du Monde Arabe de Paris ; le MuMo, pour musée mobile destiné aux enfants, qui fait également son entrée sur la route de la culture nomade ; ainsi que le Musée Précaire Albinet ayant pour objectif d'exposer des œuvres clefs de l'histoire de l'art du XXe siècle, en partenariat avec le Centre Pompidou et le Fonds National d'Art Contemporain, en impliquant les habitants du quartier dans toutes les phases du projet.

© D.R

MuMo

Le Pompidou Mobile, projet de démocratisation culturelle, est calibré et modulable afin de lui permettre une implantation facile qu'il soit posé sur une friche industrielle, un site portuaire ou une place de marché. Ce centre veut privilégier avant tout les villes composées de 20 000 à 30 000 habitants parmi des zones rurales ou péri-urbaines culturellement défavorisées. Mais en s'installant sur des terres sous-équipées en lieux culturels, cette installation compensera-t-elle les inégalités territoriales ? Est-elle vraiment indispensable pour une ville comme Nantes lorsque l'on connait sa programmation artistique et culturelle ?

Soulignant la spontanéité de la rencontre avec les œuvres, ce projet donne tout de même à voir qu'une manifestation populaire peut aussi être un événement de qualité. Pour citer Bourdieu dans sa publication L'Amour de l'art : «... le plus important, c'est la médiation. Il faut donner au public les moyens de s'approprier les œuvres... ».

 Jennifer Bouche 

Louvre Lens, à l'ère du post internet art ?

La Galerie du Temps au Louvre Lens se veut innovatrice dans la conception muséale. La disposition des œuvres en attente dans ce grand hall surprend. Cette organisation dans l'espace renvoie à une relation particulière de l'image objet mentionnée par la culture Post-Internet, notamment le Post-Internet art.

© C. Camarella, La Galerie du Temps, Louvre Lens

Le Post-Internet art, qu'est-ce que c'est ?

Le Post-Internet art est un nouveau terme pour qualifier le travail des artistes contemporains qui utilisent internet comme un outil. L'idée de l'art est produite dans un contexte numérique. On peut le situer entre le New Média et le Conceptualisme, c'est à dire un travail avec les nouvelles technologies et leur matérialité, et l'utilisation de méthodes de diffusion comme concept.

Cela s'inscrit  dans une démocratisation des nouveaux médias et tout à la fois  dans une certaine désacralisation des œuvres d'art due à leur utilisation sur le web.

Certains artistes, Artie Vierkant, Marisa Olson ou Gene McHugh, ont mis des mots sur ces nouvelles conditions de création et productions artistiques rassemblées sous ce terme.

© Artie Vierkant, Image Objects, installation view, 2013

Marisa Olson le dit simplement, après avoir utilisé internet elle « fait de l'art » tandis que McHugh s'intéresse plus à définir une époque, quand internet est autant indispensable pour les programmeurs que pour tous dans lavie quotidienne.

© Katja Novitskova, Pattern of Activation, installation, 2014

Le résultat n'est que très rarement un objet physique, et majoritairement un objet virtuel sans indication de source et de techniques utilisées qui donneraient un repère à l'internaute : l'artiste joue entre la réalité et le virtuel, le matériel et l'immatériel, si bien que vous ne savez si plus si l'artiste est l'auteur ou non de la photo retravaillée, ou élaboré et peint à même l'espace.

Notons aussi la pluridisciplinarité engendrée par ses nouveaux outils de création artistique.

De plus le Post-Internet art pose des questions sur l'utilisation massive des réseaux sociaux, le flux continu d'informations et d'images, des liens entre les ressources qui ne sont plus évidentes, et une liberté d'utilisation à la convenance des personnes qui en font un outil de la création contemporaine.

Scénographie et dispositifs

Imaginons ici un parallèle entre La Galerie du Temps et le Post-Internet art au regard de la scénographie.

La scénographie prend le parti de créer une grande étendue laissant libre cours à l'expérience, que ce soit de circulation, de points de vue, d'approches concernant l'ensemble des œuvres. Du côté des artistes post internet la création de variations d'un même objet dans une reproductibilité infinie affirme un principe d’ouverture, loin de tout état fixe.

Le parcours propose un long cheminement à travers les œuvres du Louvre retraçant l'Histoire de l'art, de la naissance de l'écriture au 4e millénaire avant notre ère,jusqu'à la révolution industrielle.

Les œuvres ne sont pas classées dans une salle peinture ou une salle sculpture, la scénographie mélange les médias et crée un ensemble pluridisciplinaire entre les périodes, les techniques et les civilisations.

Selon un même principe de décloisonnement, les objets et images post-internet sont développés avec un intérêt particulier pour la matérialité des techniques, les outils et médias ainsi que la variété des méthodes de présentation et de diffusion.

Si le Post-Internet art questionne quant au respect des droits d'auteurs, les cartels dans l'exposition, eux, ne manquent pas de rappeler que les œuvres sont la propriété du Louvre.

La salle offre différents points de vue, renouvelés et réinventés à chaque déplacement du spectateur.  D’où un renouvellement annoncé par le Louvre (qui promet une rotation d’œuvres), qui reste cependant bien plus figé qu'internet, avec son flux d'informations nouveau chaque jour.

Sous vitrine,sur socle, rond, carré, rectangulaire, estrade, groupé ou seul, à l'horizontal ou à la verticale, ou sur table : la profusion de dispositifs de soclage s'adapte à l’œuvre et aux médias, et intensifient le groupement de données que l'on retrouve dans cette esthétique particulière du post internet.

Cette scénographie a le point positif de réellement mettre en action le visiteur.

Les vitrines sont rares et certaines sculptures sont à hauteur d’homme, mais il ne faut pas s'appuyer sur les socles ou autres dispositifs mis sous alarme... une mise à distance contraire à  l’accessibilité sur le web.

© C. Camarella, la Galerie du Temps, dispositifs scénographiques

Et le visiteur ?

Le spectateur déambule, au gré de ses envies, tout droit, en diagonale, tourne en rond, fait demi-tour, s'arrête, repart. Le seul élément semblant maintenir l'ordre est une frise chronologique du Temps sur le mur. Il choisit, pioche les informations,sans pression historique. Cette liberté rappelle certains comportements lorsque nous surfons sur internet. Nous serions dans un musée d'hyper connexions ?

Un click, un retour, une lecture, une autre page. L'avancée du visiteur au long del'exposition dans un espace linéaire se compare à une page internet qui défile,un arrêt devant cette œuvre, un click sur cette page, ce qui renvoie à une autre œuvre et une autre page dans un flux d'images et d’œuvres en perpétuel mouvement.

© C. Camarella, capture d'écran retravaillée, Galerie d'images

© SANAA - Kazuyo Sejima - Ryue Nishizawa,retravaillée sur photoshop, Plan Galerie du Temps

Si le chemin du visiteur devait être tracé, on le verrait comme une souris de clavier qui se déplace dans une galerie d'images sur internet.

Comment l'espace d'exposition et les œuvres sont-elles finalement abordées ?

Le Post-Internet art est un mouvement artistique qui s'ancre aussi dans un contexte social comprenant les évolutions des technologies, l'accessibilité à internet et le monde tramé par les réseaux.

Pas de quartiers, les œuvres et médias se mélangent pour créer un ensemble à disposition des points de vue dans une seule échelle du temps. Il n'y a pas de médium plus ou mieux présenté qu'un autre, toute forme d'art se vaut. C'est cette ensemble montré qui construit le Temps et l'histoire des arts.

Acteur principal, le visiteur est autonome, c'est lui qui accorde de l'importance à telle ou telle œuvre. Cherchant habituellement à échapper au parcours prévu,une avancée vers le fond de la salle, les recoins, objets cachés, dénivelés sont appréciés. Le visiteur fera autant attention à ces détails qu'aux œuvres.La scénographie joue avec les œuvres et les visiteurs.

Dans un réseau, la perte de rationalité et de repère est inévitable entre toutes les informations.La démocratisation des outils et médias nous donne pour le moment de nouveaux champs d'actions et la possibilité de faire évoluer les caractéristiques ancrées que ce soit dans les dispositifs muséaux, les idéologies ou doctrines communes par rapport à l'art et ses représentations.

                                                                                                                                  Charlène C. 

#LouvreLens

#Post-Internet art

#scénographie

#médias


Pour en savoir plus :

MarisaOlson : http://we-make-money-not-art.com/how_does_one_become_marisa/

La Galerie duTemps au Louvre Lens : http://www.louvrelens.fr/galerie-du-temps

Ma licorne a un zizi...

Ma licorne a un zizi. Pour être tout à fait exact, elle en a même plusieurs et n'a pas que cela.

Nota Bene : lorsqu'une personne part à la recherche d'un stage ou d'un emploi, entreprise digne de la quête du Graal, nous employons volontiers le terme licorne. Celui-ci a le mérite de planter le décor et fédère la grande communauté de « chercheurs » y compris les plus réticents à tout univers onirique et fantastique.

La Licorne de Stéphane Laurent © marin

J'ai eu la chance de trouver une licorne étonnante, effectivement pourvue de nombreux zizis.

Elle propose au public de découvrir le travail des artistes qu'elle soutient. Bertrand Mandico, Tom de Pékin, Eve Servent, Mavado Charon, Anne Van Der Linden, Jean-Louis Costes, Charles Pennequin, Honoré, Francis Deschodt, Gérard Duchêne, Marc Brunier Mestas, Emmanuelle Gailliez, Paul Armand Gette, Benjamin Monti, entre autres, composent la famille éclectique, riche et fantasque de ma licorne. Ils l'aiment, lui font confiance et vivent en parfaite symbiose.

Ma licorne est une galerie.

Née d'une envie forte de présenter des travaux différents, associée à une passion pour le papier, le dessin et l'estampe (gravure, sérigraphie) à une époque qui voyait à peine resurgir l'engouement pour ces médiums, ma licorne s'est rapidement étoffée autour de ce noyau fondamental et ouverte aux autres pratiques artistiques.

Ma licorne est experte et éclectique.

Parmi ses dernières créations, Bilan provisoire. 5 ans d'éditions à la Belle Époque  et Curiosa1  ont comblé le public, habitué comme novice. La première exposition proposait la découverte - ou la redécouverte - de cinq années d'éditions dans un espace qui échappait à l'effet de saturation grâce à une scénographie rythmée : les livres de la Collection Or voisinaient gaiement avec une centaine de cadres, écrins des sérigraphies, photographies et dessins « production maison », savamment présentés en série, nuage et autres formes de blocs organisées de façon à offrir de nécessaires espaces de respiration. La seconde introduisait le volume. Le travail de deux complices, Eve Servent et Stéphane Laurent, offrait une nouvelle dynamique et un dialogue savoureux avec les travaux des autres artistes tout aussi impertinents mais sur papier cette fois. Ces deux formes ont été visibles quelques semaines seulement.

Ma licorne est multiple et intense.

Elle célèbre le commencement et la fin de ces « objets éphémères ». Si vernissages et finissages représentent le contexte idéal pour un coup de foudre entre œuvres et particuliers, ils sont surtout l'occasion de rencontres ou de retrouvailles.

Ma licorne est un réseau.

Pour vivre, elle s'octroie un pourcentage sur les ventes d’œuvres qu'elle initie, emmène un joli nombre d'adhérents, concocte livres et sérigraphies - ma licorne est également maison d'édition2 - , réalise des ateliers autour de la pratique de la sérigraphie. Tout cela lui permet de mener une existence sereine, hors du circuit des subventions, libre de posséder tous les zizis qu'elle souhaite.

Ma licorne est autofinancée.

Parmi le petit groupe de personnes qui veille sur elle, une personne la bichonne tout particulièrement : son créateur. Puissant magicien, il a réalisé la métamorphose de cette très belle licorne et lui permet de s'épanouir. Il met un point d'honneur à ce qu'elle garde son indépendance.Ma licorne a un caractère bien trempé.

Empreinte d'une certaine irrévérence, elle convoque des sentiments entiers : elle séduit ou déplaît mais ne laisse personne indifférent. Je ne résiste pas à vous confier un petit florilège d'expressions, gênées mais amusées, recueilli à son sujet : « C'est malsain, mais c'est drôle, mais c'est malsain... Mais c'est drôle. » ; « C'est crapouillou. »  ; « C'est carrément énorme. » ; « C'est cru. » ; « Ah, non, moi je ne peux pas regarder sinon...3 ».

Ma licorne est impétueuse et pleine de poésie.

Elle vit au pied des immeubles d'une petite cité accrochée à un gigantesque centre commercial, non loin de Lille.

On la rencontre parfois hors de son antre, à l'occasion de diverses manifestations (salons, etc.) toujours choisies avec soin.

Ma licorne est à contre-courant et exigeante.

L'aventure à ses côtés fut belle et enrichissante. D'autres sont à venir, à vous de me rejoindre pour la suivre !

Devanture de la galerie © David Ritzinger

M.

1: « Objets littéraires illustrés à la facture soignée et à la typographie raffinée, les Curiosa, tour à tour cocasses et coquins, sont des livres apparus à la fin du 19ème siècle qui peuplaient « les Enfers » des bibliothèques avant que ceux-ci ne disparaissent des collections. » Définition composée par D. Ritzinger à partir, notamment, de celle trouvée sur le site : http://curiosaetc.wordpress.com/curiosa-caetera-une-collection-litteraire-au-castor-astral-editeur/

2:  Les éditions La Belle Époque sont également présentées à Paris, galerie Arts Factory ; à Saint-Ouen, galerie La Couleuvre ; à Marseille, librairie Le Lièvre de mars ; à Bécherel en Bretagne ; à Bruxelles, galerie E-Carré et à Liège, galerie/librairie Le Comptoir dulivre.   

3: Jeu : trouver la phrase prononcée par un certain S. C..

Pour en savoir plus sur la maison de la licorne :

- Exposition du moment : A fleur de peaux du 8 novembre au 19 décembre2014

Emmanuelle Gailliez (dessin / objet), Michel Gouéry(céramique), Cécile Jarsaillon (broderie)

 - Rendez-vous à :

Association Loi 1901, La Belle Époque [Arts Contemporains]

Galerie Une Poussière Dans L'Œil

17 bis Chemin des Vieux Arbres

59650 Villeneuve d'Ascq

Métro Hôtel de Ville – Parking Auchan V2

Ouverture de 15h à 18h30 le mercredi, vendredi et samedi durant les périodes d'exposition, ainsi que sur rendez vous au 06.09.96.71.47

Le site de la galerie

Consultez la page Facebook

#licorne

#La Belle Époque

#Une Poussière Dans L’Œil

Mons insolite : Installations urbaines, où vous cachez-vous ?

Quelle drôle de sensation que de découvrir une ville historique comme Mons à travers 15 installations urbaines contemporaines! A l’occasion de MONS 2015 et de sa saison estivale,  la capitale européenne de la Culture égaye ses rues à l’aide d’œuvres surprenantes. Entre allusions et détournements,elles alertent avec fraîcheur notre regard sur l’environnement urbain.  

Ce sont donc plus de 15 artistes belges et internationaux qui s’expriment dans l’espace urbain de Mons. Si l’art urbain peut être perçu comme imposé aux habitants, il n’est  pourtant pas envahissant. Installées dans unparc, le long d’un bâtiment ou d’une ruelle, ces interventions ponctuelles cherchent à surprendre le passant.  Les œuvres questionnent notre rapport au territoire, au paysage, à l’architecture et au mobilier urbain. Que vous soyez touriste ou Montois, la surprise reste de mise. Collages,sculptures, fresques, installations numériques : les œuvres sont toutes différentes et  pour tous les goûts.

Crédit photographique : Mons2015.eu

Dominent les œuvres aux influences de street-art : des collages sur les encadrements (fenêtres,vitrines, panneaux publicitaires…) viennent perturber notre champ visuel. Les collages « Window » de Thierry Verbeeck sur les vitrines des commerces guident notre regard à l’aide d’une nuée de mains tendant l’index vers une fenêtre d’ordinateur. Comme un « pop-up » informatique, son œuvre apparait et surprend. L’Artiste OX, quant à lui, dénonce la pollution visuelle publicitaire en s’exposant  dans les encarts prévus à cet effet. Ouvertures sur le monde, les collages de Calvin Dussart et Charles Myncke proposent d’entrer dans l’intimité des fenêtres murées de Mons au travers d’images de Comics. Elles nous racontent alors leur histoire. De la fenêtre à l’encart publicitaire, la ville est un endroit de tentation visuelle.Cependant, les fresques de Momo ou celle de Vincent Glowinski, « The Forest » redonnent des couleurs aux façades et attirent le regard.

Crédit photographique : Persona

Mons est aussi mise à l’honneur : la fresque d’Hell’O Monsters détourne les traditions du Doudou à l’aide de monstres au style enfantin. L’atelier Pica Pica fait aussi référence à la ville avec sa mosaïque de symboles liés à l’univers montois.

Crédit photographique : Mons2015.eu

Diverses installations surprenantes dévoilent une réalité parallèle imaginaire : l’avalanche de livres d’Alicia Martin tombant d’une fenêtre de l’Université de Mons, ou un immense vase en porcelaine sur son napperon déposé sur le toit d’un immeuble créent le décalage avec notre réalité quotidienne. Ailleurs, une œuvre s’assimile au mobilier urbain comme « City says No » du collectif Inject Love. Ces panneaux d’interdictions forment un cœur comme si il nous invitait gentiment à ne plus avoir le droit de rien. A contrario, les ailes dorées de Filip Gilissen dans le square Saint-Germain donnent l’illusion de s’envoler loin de l’asphyxie urbaine le temps d’un selfie. Enfin, la présence de menhirs en briques rouges ou de faux paresseux dans les arbres détournent avec humour et poésie le paysage urbain.

Crédit photographique : Mons2015.eu

Crédit photographique : Mons2015.eu

Quand la ville devient un terrain de jeu pour les artistes, le quotidien des habitants s’en trouve changé. Cette approche de l’espace urbain permet de s’évader de la morosité. Il devient un lieu d’expression.  Ces installations ne sont pas forcément là pour être questionnées. Libre à tous de les interpréter ou non. Elles permettent de s’échapper un instant du monde réel en détournant notre point de vue. A travers ces 15 installations urbaines, Mons offre aux visiteurs et à ses habitants la possibilité de ponctuer leurs ballades.

 Crédit photographique :Persona               Crédit photographique : Persona

Au final, ces installations sont un bon avant-goût de ce que réserve la programmation culturelle de MONS 2015. Pour découvrir ces installations aux quatre coins de Mons, c’est très simple : Vous avez deux solutions. Pour les impatients, rendez-vous à l’Office de Tourisme de Mons. Des médiateurs vous inviteront chaleureusement à aller redécouvrir la ville munie d’une carte légendée. Les 15 œuvres y sont localisées. Vous pouvez retrouver le plan via Internet (Et ça se passe ici : http://www.mons2015.eu/fr/art-en-ville-parcours#mapactive). Pour les plus aventureux, laissez-vous errer dans les rues de la ville. Vous tomberez inévitablement sur quelque chose d’inhabituelle et insolite. En tous les cas, munissez-vous de bonnes baskets ou de chaussures de marches car, à Mons, ça monte et ça descend. Ce n’est pas les Montois et leur Card’Or[1]qui vous diront le contraire.

Persona

Pour plus d’informations :

L’installation du 04avril se poursuit jusqu’au 21 septembre 2015 dans toute la ville de Mons.

http://www.mons2015.eu/fr/node/1664

#Art contemporain

# Parcours

# Urbain

#Insolite


[1] Le card’Or est un char sur lequel est placé la châsse de Sainte Waudru. Durant la procession, le char doit monter une ruelle pavée et pentue. Les habitants poussent le char afin d’aider les chevaux à le monter.

Museum Live #5 au Centre Pompidou

Au Centre Pompidou, le groupe Art Session, constitué de jeunes entre 18 et 25 ans propose régulièrement des soirées événementielles.

A l'occasion du Museum Live #5, L'Art de Muser est parti à la rencontre de ces bénévoles et de Florence Morat, chargée de programmation, qui les accompagne.

Pour en savoir plus : 

Retrouvez l'intégralité des vidéos de la série "Médiations singulières" sur youtube

Aénora Le Belleguic-Chassagne

#CentrePompidou

#ArtSession

#Live

Open Museum Passard, une mission réussie ?

Le Palais des Beaux-Arts de Lille a choisi un chef étoilé pour donner un nouveau regard sur ses collections, sa mission est-elle remplie ?

Affiche d’Open Museum #4 © PBA

Décembre 2015 – Palais des Beaux-Arts, Lille.

Je commence un stage en médiation dans cette incroyable structure. Le musée est en pleine effervescence : conception de son nouveau projet scientifique et culturel dédié aux publics, projet de réaménagement de l’Atrium, réalisation de l’Open Museum ZEP…

Tout en m’imprégnant des objectifs de cet Open Museum, revisiter l’histoire de l’art et attirer de nouveaux visages, ma principale mission était d’aider à la mise en place du vernissage enfants en réalisant les fiches des œuvres que ZEP a choisi de mettre en lumière. Faire le lien entre ces deux univers pour que les jeunes du Conseil Municipal d’Enfants soient les meilleurs guides d’un jour.

Je me sentais presque privilégiée de voir les dessins et animations exclusives que l’auteur de BD avait réalisés en s’appuyant sur les chefs d’œuvre du musée. Le pari était gagné. J’en étais certaine, cet Open Museum ferait un carton. Le père de Titeuf avait réussi à décomplexer notre rapport à l’histoire de l’art et à capter l’attention de ses amateurs mais aussi de ses initiés. On irait au musée par plaisir, on rirait devant des œuvres, on comprendrait leur histoire et sortirait avec l’envie de revenir l’année prochaine en se demandant ce que le PBA pourrait bien nous réserver.

 

Février 2016 – même lieu.

Ce questionnement, je l’ai moi-même eu. Discrètement, j’ai donc demandé à ma tutrice de stage si le musée avait une idée du nouvel invité de la quatrième édition de l’Open Museum. J’appris alors que le directeur, Brunon Girveau, était en discussion avec Alain Passard, le chef étoilé du restaurant l’Arpège, mais que rien n’était encore fixé. Décidément, le PBA me surprendrait toujours.

J’avais laissé libre cours à mon imagination : comment un chef pouvait apporter un regard nouveau sur les collections du Palais des Beaux-Arts ? Quel nouveau public pouvait-il attirer ? Quelle forme prendrait cet Open Museum ? Et puis, j’avais attendu patiemment son ouverture, sans savoir si  Passard serait définitivement l’heureux élu.

   

Septembre 2016 – chez moi, Lille.

Ça y est, c’est officiel. Cela sera bien Alain Passard le centre de l’attention pour l’Open Museum #4. Le PBA lui offre sa fameuse carte blanche devenue un rendez-vous annuel. Que cela va-t-il bien donner ?

Je lis quelques articles de presse qui annoncent l’événement, me documente et quelle ne fut pas ma surprise de découvrir que ce chef Passard avait lui-même une pratique artistique autre que la cuisine. Ce féru d’art contemporain fait d’ailleurs ressentir dans sa cuisine ses autres passions : la sculpture, le collage à travers des associations de matières ou de formes…

 

Mars 2017 – le Sweet Flamingo, Lille.

Je déjeune avec mon ancienne tutrice de stage. Elle m’avait envoyé les documents de communication pour que je cerne cet Open Museum dont j’avais entendu quelques remarques par une amie agent d’accueil…

Surprise, Alain Passard est le commissaire de l’exposition et présentera quelques-unes de ses œuvres, mais, il donnera aussi la primauté à d’autres artistes contemporains. Il partagera l’événement avec Valentine Meyer, une curatrice indépendante et bien sûr Bruno Girveau et Régis Cotentin, le chargé de la programmation contemporaine.

À partir de ce moment, je doute. Je ne suis pas une initiée de l’art contemporain, et pourtant, je travaille dans le milieu culturel, qui plus est dans celui des musées. Alors, je me mets à la place de ceux qui ne sont pas des habitués, ceux qui sont éloignés de ces problématiques. Comment un Open Museum peut-il attirer de nouveaux venus en proposant un événement intégrant de l’art contemporain, qui peut selon moi, autant réunir qu’exclure. En choisissant cette orientation, le PBA s’est lancé dans un pari risqué mais conscient. Comment allait-il réussir son coup ?

 

30 avril 2017 – Palais des Beaux-Arts, Lille.

J’entre dans le PBA curieuse et décidée à m’ouvrir aux méandres de l’art contemporain. Je trouve toujours génialel’idée d’inviter un chef dans un musée mais je m’interroge quant à la façon de procéder. Ticket et livret d’aide à la visite en main, nous voilà lancées, Joanna et moi. Nous n’avons pas bien vu la première installation, les grandes pinces de homard installées dans l’entrée, dommage. Peut-être mériteraient-elles plus de lumières ou un autre lieu d’exposition… Mais nous nous sommes arrêtées un moment dans l’atrium. Les Marmites enragées de Pilar Albarracín qui reprennent l’Internationale nous font sourire et nous partons confiantes. L’art de la cuisine ou la cuisine de l’art est un monde à découvrir.

 

Taverne Lucie, Open Museum Passard, une mission réussie (1).JPG
Les Marmites enragées de Pilar Albarracin © L.T.

Nous tentons de suivre le parcours, nous devons certainement rater quelques œuvres, nous passons plus ou moins de temps devant d’autres, nous nous promenons à tous les étagesdu musée. Certaines nous posent question : pourquoi ce choix ? quel lien ? quelle utilité ? Nous sommes parfois dubitatives. Malheureusement, ce n’est pas avec l’Open Museum Passard que je vais m’ouvrir plus largement à l’art contemporain, ; ce n’est pas l’art en lui-même qui me dérange, ici c’est la façon dont il intervient sur le parcours et le lien entre le musée et la cuisine. Le propos peut être évident lorsque l’on croise sur son chemin une tenue de cuisinier. Le montage vidéo avec Le Gobelet d’Argent de Chardin est intéressant : voir le chef à l’ouvrage dans le reflet des instruments de cuisine… Je reste sur ma faim. J’aurais souhaité que les liens avec les œuvres du musée soient plus intuitifs. Le dialogue entre la sculpture du vendeur ambulant indien faite de montres (Mumbai Dabbawala de Valey Shende, 2015) et d’un tableau qui évoque l’Orient avec L’adoration des mages n’est pas évident pour tout le monde… Pour avoir travaillé sur une édition précédente, je sais que les œuvres de l’Open Museum ne sont pas placées là par hasard, alors pourquoi en ai-je la sensation pour cette quatrième saison ?

 

Taverne Lucie, Open Museum Passard, une mission réussie (2).JPG
Mumbai Dabbawala de Valey Shende, 2015 ©L.T.

 

Mai 2017 – chez moi, Lille.

En écrivant cet article, je me rends compte que je ne sais toujours pas ce que je pense de cette quatrième édition, Open Museum Passard. J’avais envie d’aimer. Je n’avais pas envie de ne pas aimer. Mais je dois me l’avouer, j’espérais que cela soit différent : plus de choses à toucher, sentir, plus de sons, d’effervescence. Bref, vivre et ressentir l’atmosphère même d’une cuisine, découvrir qu’en tant que lieu de travail, que contenant d’autres objets et personnages à l’ouvrage, en tant qu’ambiance, la Cuisine était une œuvre d’art, un art en elle-même. Passer après ZEP et son humour décalé était une difficulté en soi et créait chez le visiteur une véritable attente : inviter un chef lors de cette édition laissait à penser que cela serait surtout son métier d’artiste culinaire qui serait mis à jour et que des liens seraient tissés par ce biais. Cela est parfois chose faite grâce à l’exposition des menus qui selon qu’ils soient lus dans un restaurant ou dans un musée n’ont pas le même effet… De fait, le PBA nous a bien étonnées et continuera de tisser des liens entre les différents pans de la culture, des arts. Il fallait oser.

 

Lucie Taverne

#openmuseum
#pba

 

Pause florale

Dans le cadre de Renaissance, une exposition de fleursétrangesL’accès n’est pas évident, sortant du métro Bois-Blanc Il faut du temps pour trouver La Maison Folie du Colysée

Installation florale d’Azuma Makoto, vue macro.© QH

Dans le cadre de Renaissance, une exposition de fleurs étranges L’accès n’est pas évident, sortant du métro Bois-Blanc Il faut du temps pour trouver La Maison Folie du Colysée

Le Colysée, La Maison Folie de Lambersart, vue de l’extérieur.© QH

Par contre, une fois arrivés, nous a accueilli Un beau jardin immense Jusqu’où les amaryllis qui poussent Sur les labyrinthes de béton Nous mènent-elles ?Les fleurs enveloppées de nylon

Les labyrinthes d’amaryllis qui mènent à l’installation.© QH

« Azuama Matoko, artiste floral »du nom de l’exposition et du commissaire qui, avec l’art japonais, l’Ikebana, n’a pas de lien …

Fleuriste de profession Avec les fleurs, il découvre d’autres horizons visibles dans ses créations :expérimentales installations.

Il a envoyé les bonsaïs dans l’espace et a emprisonné les fleurs dans la glace. Cette fois-ci, qu’est-ce qu’il invente ? La vie des fleurs en suspend ?

Les fleurs en sachet nylon.© QH

L’exposition est d’un autre genre Non plus arrangement de fleurs mais une façon de les dresser dans un sachet transparent

Une fleur emballée sous vide.© QH

Tout plat, tout fin, comme un herbier ? Non, car les fleurs emballées sous vide Gardent toujours leur couleur vivide 

Les visiteurs appréciant l’installation.© QH

Contemplation ? et non leçon de botanique ?

Un visiteur lisant en savourant l’ambiance de l’exposition.© QH

Et pourquoi pas y venir pour simplement lire et passer des heures devant de magnifiques fleurs

Vue nocturne de l’installation.© QH

Sans parfum, sans plante vivante tout juste une installation dont la forme et les couleurs font illusion.

Dieu-Quynh HOANG

#artfloral

#rlille3000

#japon

Performance théâtrale pour découvrir l'art brut

La première chose que je remarque, ce sont ses pantoufles. Sous un costume noir très élégant et professionnel, le médiateur qui nous accueille à la Collection de l’Art Brut de Lausanne avec un regard qui brille d'intelligence, porte des pantoufles. D’accord, je pense en réprimant un sourire, ça doit être un exemple de la fameuse philosophie “take it easy” à la Suisse.

La visite démarre, et j’ai une deuxième surprise. Pas de contextualisation historique ou de digression artistique, pas de diligente pérégrination d’une œuvre à l’autre. Dès les premiers mots, il est clair que cette visite ne va rien avoir d’ordinaire ou de banal.

          

Ce jeune homme nous emporte tous (la dizaine très hétérogène de personnes qui constitue notre groupe), avec sa voix et son enthousiasme. Comme un moderne jongleur, il bouge frénétiquement d’un tableau à une sculpture, nous obligeant parfois presque à lui courir après pour ne pas perdre le fil du récit. Il parle des auteurs comme s’ils étaient des amis (le terme artistes est très controversé dans le milieu de l’art brut). Il les appelle par leurs prénoms, souvent avec une expression rêveuse ou amusée, comme s’il était en train d’évoquer des souvenirs partagés.

C’est comme cela, avec une grande douceur, qu’il nous raconte par exemple l’histoire d'Aloïse, de sa naissance en 1886, de son métier de couturière et de ses rêves de devenir cantatrice. Nous apprenons et presque vivons avec elle une passion autant brûlante qu’imaginaire pour l’empereur allemand Guillaume II et nous frissonnons en découvrant  son enfermement dans un asile en 1918, suite à la manifestation d’une exaltation religieuse jugée pathologique. Pourtant ses dessins ne reflètent ni tristesse ni colère, ils sont des instantanées pris dans un univers parallèle de contes et d’amour où le rouge et les fleurs dominent le paysage.

A ce point, notre guide fait une pause et nous fait un signe de conspirateur. En se levant sur la pointe des pieds il atteint une enveloppe qui était posée au-dessus d’un tableau et il nous chuchote : “Une lettre d’Aloïse !”. Il invite alors un des visiteurs, une dame très émue, à la lire à voix haute pour tous. Pendant quelques minutes, nous pourrions ressembler à un groupe de fidèles qui se réunissent en silence dans un lieu sacré, tant la lettre et la voix qui l’accompagnent sont touchantes.

Cette première étape n’est qu’un avant-goût de l’incroyable visite qui nous est proposée. Un voyage de 45 minutes farfelu et un peu fébrile, constellé des personnages fascinants et enrichi d’éléments purement théâtraux : notre surprenant médiateur qui converse aimablement avec une chaise vide pour reproduire l’interview originale avec un des auteurs, ou une canne à pêche abandonné au dernier étage du musée par un des personnages (fictifs) de la narration.

Une fois la visite terminée, les chanceux participants n’ont pas seulement été sensibilisés à l’art brut et beaucoup appris sur plusieurs de ses représentants, mais ils auront vécu une expérience rare et, c’est le cas de le dire, magique.

Les créateurs de cette médiation sont Nicolas (metteur en scène) et Romain (acteur), futurs diplômés de la Manufacture de Lausanne (prestigieuse école de théâtre et danse). Ils ont été sollicités par La Collection de l’Art brut en occasion de la Nuit des Musées et ils ont imaginé cette déambulation extravagante. Le musée souhaitait présenter une médiation originale et n’a pas été déçu : le succès que cette médiation a rencontré est tel qu’aujourd’hui elle est insérée dans la programmation du musée. Croiser le spectacle vivant et les visites guidées n’est pas une expérience inédite dans le monde muséale, mais il est rare qu’une telle liberté soit accordée aux artistes de la part de l’institution accueillante. Nicolas et Romain travaillent pour l’imaginaire et parfois ont demandé des dérogations à l’exactitude “scientifique” : comme tromper les visiteurs en décrivant un tableau devant un autre, le cauchemar de tous les conservateurs !

Les visites de Monsieur Jean capturent et séduisent, guident dans un royaume enchanté et solennel. Seul avertissement, même si Nicolas vous quittera sans que vous ayez le temps de prendre congé des fantômes qu’il aura évoqués sous vos yeux, ils risquent de vous suivre pendant quelques temps.

Par rapport à d’autres médiations de comédiens dans un espace muséal, pourquoi est-ce plus pertinent et réussi dans ce cas ?

Lara Zambonelli

#incroyablevisite
#artbrut
#lausanne


En savoir plus :

  • Collection de l’art brut de Lausanne

http://www.artbrut.ch/fr/21070/collection-art-brut-lausanne

  • Les visites de Monsieur Jean

http://www.manufacture.ch/fr/2109/Les-visites-de-Monsieur-Jean 

Retrouvez l'intégralité des vidéos de la série "Médiations singulières" sur youtube

Petit guide du crowdfunding ou comment Appel d'air appelle au don

A l’heure où les restrictions budgétaires dans la Culture mettent en péril bon nombre de d’événements culturels,il devient essentiel de trouver d’autres moyens de financements. C’est face à cette problématique que l’équipe Appel d’air a trouvé une solution à sa portée pour la 2ème édition de son événement d’art contemporain à Arras[1]:Le crowdfunding !


Le grand logo d'Appel d'air, crédit graphique: Appel d'air (c)

Le crowdfunding ou « financement participatif » est une technique de financement communautaire de projet via une plateforme web. Les projets déposés sont de nature très diverse : édition de livre, réalisation cinématographique, production de nouvelles technologies, campagne humanitaire ou encore mise en place d’un événement artistique et culturel (tout comme nous). Dans cette quête, la soumission d’une campagne peut permettre le financement partiel ou total d’un projet.

Ainsi, sous la forme de dons participatifs, les internautes contribuent au financement d’un projet en échange d’une promesse de remboursement ou de contreparties. Outre son aspect collaboratif, les plateformes de crowdfunding sont de plus en plus sollicitées pour leur simplicité et leur rapidité de fonctionnement (finis les dossiers dantesques auprès des collectivités et ses méandres administratifs). Un bon plan pour soutenir la création artistique, n’est-ce pas ?

Alors parmi les différentes plateformes : Ulule, KisskissBankBank, Culture Time, Tipeee et j’en passe, laquelle choisir ? Chacune d’elles a ses avantages et ses inconvénients (visibilité, seuils, contreparties, nature du don, pourcentage de commission, défiscalisation, etc). Des guides sont accessibles sur Internet pour orienter votre choix mais le plus sûr est de se coltiner la charte de fonctionnement de chacune des plateformes ciblées. Il convient ensuite de sélectionner la plus pertinente en fonction de la nature du projet, de son ambition et de ses exigences. Ainsi après mûre réflexion et contre tout attente, Appel d’air a choisi Ulule : une bonne audience, une portée internationale, un pourcentage de commission dans la moyenne (soit 8%) et un délai de campagne court mais efficace. Parfait.


Le petit logo d'Ulule, crédit graphique: Ulule (c)

C’est bien tout ça mais comment s’y prendre ?

Il faut d’abord soumettre un projet avec comme objectif une portée citoyenne, créative et/ou solidaire. Appel d’air est un événement éphémère qui questionne l’intime dans la ville à l’aide d’œuvres artistiques participatives. Au service des habitants, nous ne pouvons être davantage dans le cœur du sujet ;

En fonction de son budget, choisir la somme à atteindre… Le choix est cornélien car on souhaite toujours viser plus haut que les étoiles. En effet, avec une plateforme restrictive comme Ulule, il faut atteindre l’objectif financier ciblé avant le temps imparti au risque de perdre la totalité des dons déjà accumulés. Or il est important de garder les pieds sur terre et jouer la carte de la faisabilité. Nous nous sommes fixés sur 1 500€ soit 10% de notre budget total ;

- Avoir une présentation attractive et concise du projet. A l’aide de notre note d’intention et de la présentation de nos 3 concepts : Intime, participatif et éphémère, on répond à vos interrogations !
- Fixer des contreparties. Si KissKissBankBank n’en fait pas une obligation, Ulule oui. En fonction de la somme du donateur, la contrepartie doit être de plus en plus intéressante. Alors oui, on peut voir ça comme une carotte pour faire avancer l’âne mais, au-delà de ça, il est toujours important d’offrir un cadeau de remerciement lorsque l’on fait appel à la communauté. Une simple preuve de bon sens et de respect solidaire. Surtout quand la contrepartie est une bière (Si si, je vous jure) ;


Un chaton, des origamis et un appel au don, crédit photographique: Persona (c)

Avoir une forte communication durant toute la campagne. Avant, pendant, après : il est indispensable d’avoir une communication soutenue pour atteindre votre objectif. Du blog (http://expoappeldair.tumblr.com/) aux réseaux sociaux (https://www.facebook.com/projet.appeldair/ et https://twitter.com/appeldair2), en passant par la presse et le relationnel, communiquer est la voix de la sagesse pour une campagne réussie. Elle nécessite d’entretenir vos réseaux privés et professionnels car ce sont eux vos donateurs (D’où la bière en contrepartie) ;

- Avoir un intérêt pour le marché. Pour nous, il s’agit de répondre à l’offre culturelle de la ville d’Arras et de ses habitants. A nous de voir si nous serons convaincants dans notre mission de démocratisation et de dynamisation culturelle;

- De la patience et du sang-froid. A mi-parcours, la campagne finit toujours par stagner. Il faut s’armer de courage et continuer à communiquer. C’est l’unique clef du mystère ;

Boules coco version Appel d'air sur Instagram, crédit photographique: Quynh Dieu Hoang(c)

-       A la fin de la campagne, si le seuil est atteint, *Jackpot* la somme récoltée vous est directement versée sur le compte bancaire de votre structure. Si non,les dons sont remboursés à l’ensemble des donateurs et vous pouvez d’ores et déjà penser à faire des coupes drastiques dans votre budget * Insert new coin*.

En soi, le crowdfunding est un moyen de financement qui rentre en résonnance directe avec les nouvelles alternatives économiques. De Blablacar au Airbnb, l’explosion des plateformes communautaires font rimer rentabilité avec convivialité et sens du service.

Si vous voulez consulter notre projet sur Ulule et nous faire un don, Appel d’air est à 7 jours de la fin de sa campagne. Nous avons encore besoin de quelques dons pour atteindre l’objectif de 1 500€. Alors n’hésitez à cliquer ici et faire un don :https://fr.ulule.com/appel-dair-2/ ! Merci !

Persona

#Appel d'air

#Projet

#Crowdfunding


[1] Pour les curieux, Appel d’air, 2ème édition aura lieu du 17 au 19 mars 2016.Si vous passez par Arras à ce moment-là, n’hésitez pas !

Pompidou-Metz : entre centre d’art et musée…

Rencontre avec Hélène Guénin, responsable adjointe du pôle programmation

Découvrir par matin d’hiver, le centre Pompidou-Metz endormi sous une fine couche de givre blanc relève d’un bel instant deg râce… C’est une œuvre architecturale absolument impressionnante quand on sait que la source d’inspiration de l’architecte Shigeru Banest née de l’achat d’un simple chapeau traditionnel chinois acheté à la Maison de la Chine à Paris! Le bâtiment se présente coiffé d’un assemblage de poutres d’épicéa en lamelles collées qui s’entrelacent pour former un maillage hexagonal recouvert d’une fine membrane de téflon opaque et transparente de nuit.


Crédits : Marie Tresvaux du Fraval

On retrouve l’idéede l’hexagone dans l’architecture globalede l’édifice avec trois galeries auto portées traversant l’espace en se croisant. Ces trois galeries sont apposées àune colonne métallique sur laquelle est suspendue la toiture, laquelle va se reposersur plusieurs poteaux-tulipes contournant le bâtiment. Passé le seuil de l’édifice, on entre alors dans une véritable relationsensorielle jouant entre l’espace architecturalintérieur et l’environnement extérieur. Celuici se dévoile à chaque étage par des pans de murs vitrés mettant en œuvre unemagnifique interaction avec le panorama de la ville de Metz.

La structure se décline en trois parties avec sestrois galeries, un bâtiment annexe administratif, et un studio ; espacemodulable de 500 m² dédié aux arts vivants. Lagrande nef, vaste hall translucide, permet d’accueillirune diversité d’évènements et dispose d’un premier espace d’exposition.Un auditorium pouvant diffuser films et conférences dont la particularitéoriginale et innovante est attribuée à la réalisation de Shigeru Ban. Leplafond en forme de vagues conçues en tubes cartonnés contribue ainsi à laperformance acoustique du lieu. Restaurant, café, bibliothèque, boutiqueterrasses et jardins enrichissent le lieu.

Le projet visant le mouvement de décentralisationdes collections nationales a été amorcé en 2003 et développé sous le ministèrede la Culture dirigé par Jean-Jacques Aillagon. Il représente donc la premièreexpérience de ce type en France. Metz a été retenue pour combler un manque enmatière de structures régionales d’art moderne. La villedisposait d’une implantation urbaine etgéographique intéressante avec l’idée de construire lemusée dans le quartier de l’amphithéâtre (lieu d’anciennes friches ferroviaires).Plus d’une centaine d’hectares autour de l’édifice est dédiée à la construction de centres d’affaires, de commerces et d’habitationsdans une démarche de projet HQE[1].

Le centre Pompidou-Metz est un EPCC[2]. Ce fonctionnementautonome lui confère également une plus grande liberté au niveau du choix de laprogrammation scientifique et culturelle qui cependant est validée et entérinéepar Beaubourg. L’établissement ne possède pasde collections propres. Celles-ci ne dépendent pas non plus uniquement deBeaubourg mais peuvent passer par les circuits internationaux et nationaux. Lesexpositions reçues peuvent être itinérantes comme l’unedes prochaines d’Hans Richter, programmée enseptembre 2013 et coproduite avec le Lacma de Los-Angeles.

L’un des objectifs duprojet scientifique et culturel  est de mettre en avant la pluridisciplinarité,en présentant les arts vivants (danse, performance, musique, théâtres, cirque),le cinéma ou des cycles de conférences variés. Le budget alloué aux artsvivants ne représente que 10% du budget global mais cette programmation dans leprolongement des expositions et permettant de mettre en lien un chorégrapheavec un artiste ou un auteur comble les visiteurs. Ainsi dans le cadre d’un partenariat, et sous forme de coproduction avec l’EPCC Metz/Arsenal, l’œuvremajeure Fasede la chorégraphe Thérésa de Keersmaeker sera présentée aumois de janvier 2013 accompagnée d’une conférence Danseles années 80 et la naissance de lauteur.

Actuellement la danse s’expose,la grande nef présente Parade, ballet présenté en 1917 au théâtre duChâtelet à Paris. Evènement exceptionnel dans l’histoiredes arts qui rassembla Jean Cocteau, Erik Satie, Pablo Picasso, LéonildeMassine et Serge Diaghilev autour d’une œuvre magistralede l’histoire de la danse. De la genèse au processus decréation le visiteur défile au gré d’un parcours circulaireaux tons nacrés parmi une sélection documentaire exceptionnelle et centralisépar l’œuvre incontournable du rideau peint de Picasso.

Visite insolite en contraste total etdéstabilisant avec Frac Forever ou pour fêter les trente ans de fondsrégionaux d’art contemporain, le centreinvite le Frac Lorraine à investir la galerie 3. Dans l’obscuritéla plus totale, bruitage et éclats lumineux ajoute une dimension surréaliste. Levisiteur se doit de recharger la batterie d’unepetite lampe de poche, distribuée à l’entrée de l’exposition, pour éclairer à sa convenance les œuvres d’une soixantaine d’artistesmajeurs de ces quarante dernières années et réparties  sur les murs d’un large espace vide.

Crédits : Isabelle Capitani

Au niveau de la galerie 2 est présentée unerétrospective sans précédent en Europe de l’artisteconceptuel américain Sol Lewitt (1928-2007). Trente-trois œuvres murales s’imposent magistralement à travers plusieurs combinaisonsde noir et blanc, composées de lignes ou de formes géométriques. Contrairementaux deux autres expositions le parcours se poursuit rectiligne suivant l‘espace parallélépipède rectangle de la galerie.

Œuvre en lui-même, le centre Pompidou Metz rayonne aucœur d’un espace encore en construction ; contraste qui justifiela grandeur de l’art au service dudéveloppement culturel et économique d’une région et l’on ne peut éviter le clin d’œilau petit frère Louvre Lens en lui souhaitant un même second et grand succèsdans la nouvelle conquête du territoire Nord-Pas de Calais …

 

Nous remercions chaleureusement Hélène Ghéninpour son aimable présentation de l’institution.

Isabelle Capitani


[1] haute qualitéenvironnementale

[2] établissementpublic de coopération culturelle

Punta della Dogana : une pointe de paradis ?

Situé à l’embouchure du grand canal de Venise, le centre d’art contemporain Punta della Dogana (pointe de la douane) est le résultat d’une volonté de la ville de Venise de réhabiliter ces anciens entrepôts maritimes, abandonnés depuis plus de trente ans.


© Palazzo Grassi

Situé à l’embouchure du grand canal de Venise, le centre d’art contemporain Punta della Dogana (pointe de la douane) est le résultat d’une volonté de la ville de Venise de réhabiliter ces anciens entrepôts maritimes, abandonnés depuis plus de trente ans. La collection d'art moderne et contemporain de François Pinault déjà présentée au Palazzo Grassi à Venise, trouve ainsi un second espace dans lequel se déployer, le bâtiment des anciennes douanes. Ouvert au public depuis 2009, le travail de Tadao Ando a permis au lieu de garder toute sa magie. L’extérieur est majestueux, et très en adéquation avec l’architecture des palais vénitiens avoisinants. L’intérieur l’est tout autant par la hauteur sous plafond et le volume disponible. Mais sa beauté est bien plus brute et authentique, l’architecte n’ayant que très peu dénaturé cet édifice. Il est parvenu à maintenir une grande cohérence entre le bâtiment historique et les installations modernes muséographiques.

Ainsi le musée revêt une enveloppe très soignée pour des œuvres issues de l’une des collectons privées les plus importantes en art contemporain : celle de François Pinault, grand homme d’affaires et collectionneur français. L’espace exposition est entièrement dédié à des expositions temporaires longues. «L’éloge du doute», rassemble des pièces historiques et des productions nouvelles, exigeantes, porteuses de signification. L'objectif affiché d'exposition est de nous interroger sur la force et la fragilité de l’homme en essayant à travers les œuvres présentées de réinventer notre regard sur le monde et sur nous même. La première salle, grandiose, très haute sous plafond avec briques et poutres apparentes nous donne une vision immédiate du type lieu dans lequel on vient de pénétrer. Chaque cimaise est support à un grand nom de l’art contemporain, Maurizio Catelan côtoie ici Donald Judd et bien d’autres. Les salles suivantes, d’une surface moindre, sont pour la plupart adaptées à l’œuvre d’un unique artiste, comme vous pouvez le voir avec Paul McCarthy dans la photographie ci-contre.


© Palazzo Grassi

Alors que peut on dire de exposition en elle même, de sa pertinence ? L'interrogation de l'identité, « L’éloge du doute », thématique qui a tout de suite retenu mon est passée presque inaperçue lors de la visite.Une fois entré dans exposition, plus rien ne fait référence à cette idée, et on finit par visiter l'exposition comme on visiterait le parcours permanent d’une grande institution d’art contemporain lambda. En effet, aucun texte ni cartel n’est présent sur les murs de l’espace exposition pour rappeler la thématique. Aucun dispositif de médiation n’aide à mieux appréhender les travaux, souvent hermétiques, au risque de rebuter un public de non-initiés et de conforter l’image d’un art contemporain élitiste. Les conservateurs-commissaires de l'exposition ont choisi de laisser les œuvres parler d’elles-mêmes. L’expérience est donc tout d’abord esthétique et émotionnelle. Les informations sont en fait présentes, mais de façon discrète par le biais de fiches de salle disponibles en français, anglais et italien dans chaque espace. Celles-ci sont très complètes et permettent de comprendre très aisément la démarche de l'artiste en plus de donner les informations basiques indiquées en principe par les cartels.Aussi intéressantes soit ces fiches, tout le monde ne fera pas spontanément la démarche de les consulter. Et ces personnes qui ne lisent pas, manquent par la même occasion des informations basiques comme le nom de l'œuvre, de l'artiste qui l’a conçue ainsi que sa date de création pour ne citer que ces quelques éléments. Ce part pris pousse la médiation au second plan, rendant l’art contemporain encore plus obscur aux non-initiés.Une partie d'entre eux a surement déjà rebroussé chemin en voyant les prix affichés, qui sont de 15 € tarif plein et 10 € tarif réduit, une somme que seule une personne motivée est prête à dépenser. Mais une fois l’exposition terminée on ne regrette pas du tout cet investissement. Le lieu communie avec son cadre idyllique que l'on peut admirer lui aussi comme une œuvre d'art, notamment à travers la baie vitrée de l'espace de repos. De plus, la Punta della Dogana offre un panorama riche et éclectique de la création la plus contemporaine dans un lieu chargé d'histoire avec lequel les œuvres entrent en symbiose.

Anaïs Kraemer

Quand la forêt s'invite sur les pavés

Pour sa 14ème édition, la ville de Nancy proposait un jardin éphémère permettant aux citadins de se plonger dans une forêt enchantée.

© Nancy-tourisme.fr

Pour sa 14ème édition, la ville de Nancy proposait un jardin éphémère permettant aux citadins de se plonger dans une forêt enchantée. Grâce à « Place à l’arbre », la statue de Stanislas et ses environs se paraient d’une dentelle végétale tout en plaçant au centre des attentions la figure de l’arbre. En effet, si les années précédentes les jardiniers de la Ville avaient mis en avant des dates anniversaires (205ème anniversaire du rattachement de la Lorraine à la France) ou encore questionnaient la place de la technologie dans les jardins pour l’édition passée ; cette année c’est la nature elle-même qui étaient montrée et racontée. « Place à l’arbre » vient sensibiliser le passant ou l’habitant sur le passé, le présent et le devenir de l’arbre au détour de 12 scènes végétales. Le jardin d’une surface de 3580 m² venait se déployer sous la forme en plan d’une feuille d’érable.

L’arbre. Ce végétal qui passe presque inaperçu dans nos espaces urbains vient s’épanouir au sein de cet ensemble architectural du XVIIIe siècle et révéler ses nombreux bienfaits. Par ce jardin éphémère le souhait de la Ville a été de rappeler le rôle de l’arbre comme acteur écologique et économique de notre Terre. Ainsi chaque espace d’exposition était agrémenté de textes venant informer le visiteur tant sur la surexploitation que sur l’utilisation des arbres dans le milieu médical. 

Dans cet espace de nature luxuriante pas moins de 219 arbres et 20 000 végétaux différents se côtoient. Le visiteur est invité à s’asseoir sur les bancs en bois ou à se balancer entre deux palmiers dans un hamac afin de prendre le temps, de respirer, de contempler. Dans un monde où le rythme de disparition de certaines espèces est 10 à 100 fois supérieur au rythme d’extinction naturel, l’Homme est convié à s’interroger sur le devenir de ces végétaux. On nous présente alors des plantes dites « endémiques », qui ne sont connues qu’en un seul lieu, vouées à disparaître si elles ne sont pas protégées.

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© M. S.

Ainsi les jardiniers de la Ville sensibilisent sur une de leur mission, à savoir la conservation et la protection de ces plantes « menacées ». Les jardins botaniques du Grand Nancy en partenariat avec l’Université de Lorraine, ont pour particularité de sauvegardes les plantes provenant des îles Mascareignes et de la Nouvelle Calédonie. Dans un propos plus large, « Biosphère III » (5ème tableau végétal), propose une prise de conscience collective en rappelant de manière poétique l’expérience « Biosphère II » (Nevada, 1987). Il s’agissait de créer un écosystème placé dans un dôme scellé, afin de voir s’il était viable pour la colonisation spatiale. L’échec de cette expérience incite donc à protéger l’existant, si dur à faire perdurer dans un écosystème qui n’est pas le sien.

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© M. S.

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© M. S.

Le jardin prend aussi un souffle artistique par diverses installations. Le bourgeon, future branche et symbole de croissance vient se matérialiser sous les mains d’un charpentier des Compagnons du Devoir et du Tour de France. Ce bourgeon, en bois tortueux, vient se refléter et s’admirer dans un miroir dévoilant ainsi la naissance d’un autre. Le renouvellement de la nature est alors assuré. Cette structure vient en écho de l’œuvre du sculpteur Rachid Khimoune, l’Arbrœuf. Image d’une symbiose imaginaire entre le monde végétal et animal. L’œuf vecteur de vie, espace clôt et rassurant vient se conjuguer à la force de l’arbre, devenant le squelette de l’oeuvre.

Au détour d’un pont suspendu au-dessus d’un bassin, le visiteur survole une forêt équatoriale peuplée d’érables du Japon. Au milieu de ces végétaux aux multiples couleurs une percée noire et rouge attire l’attention. D’un coup, le croassement des corbeaux et le crépitement du bois surprend. Marc Namblar, audio-naturaliste musicien, vient manipuler les ondes sonores et plonge les passants dans une atmosphère particulière. La fumée s’échappant d’un tas de branches calcinée laisse deviner le rôle économique de l’arbre. 

Le visiteur, observateur et acteur était invité à laisser une trace de son passage grâce à une craie, faisant de son message tout comme le jardin une action éphémère dans la ville.

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© M. S.

Par ailleurs, cette nouvelle édition permet à la ville de Nancy de montrer son engagement écologique par le biais du plan « Zéro phyto », mis en place depuis 2005, assurant la non-utilisation de pesticides ou d’engrais sur tous les espaces verts de la ville. Pour ce tableau vivant, Pierre Didierjean, directeur des parcs et jardins de la ville de Nancy, s’est entouré dans un premier temps d’experts, avec une contribution bénévole parfois. C’est le cas de Jean-Paul Corneveau, architecte de la métropole, qui a aidé à la réalisation des structures, dont le foyer tropical. La ville met un défi supplémentaire à l’organisation de l’événement en ne mettant à disposition qu’une enveloppe de 10000€ de budget. Ainsi toutes les astuces sont permises comme la récupération ou encore l’écoconception, avec cette année la formation des jardiniers à la technique du « bois cousu ». Dans ce jardin rien ne se perd, tout se transforme. Une vingtaine de partenariat locaux a notamment permis le prêt des bancs, les perruches d’un éleveur ou encore les champignons d’une céramiste locale. L’événement automnal fermait ses portes ce 5 novembre et a comptabilisé plus de 720 200 visiteurs. Il ne vous reste plus qu’à vous réserver un week-end durant l’automne 2018 pour visiter le nouveau jardin éphémère conçu par les jardiniers de la ville de Nancy.

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© M. S.

Maëlle Sinou

#jardin#nature#nancy


Pour en savoir plus :

Le Jardin éphémère de la Place Stanislas

Raymond Depardon, un voyage haut en couleur !

« Je ne savais pas que j’étais un photographe de la couleur

Elle était pourtant là. Dès les premières images »


La photographie, un art qui touche un large public - Crédits : Lilia Khadri

Le Grand Palais présente en ce moment une rétrospective des photographies en couleur de Raymond Depardon. Cet artiste, né en 1942, est connu pour son travail en tant que scénariste, réalisateur de films documentaires, journaliste et photographe.Il est membre de la coopération internationale photographique Magnum Photo qui est partenaire de l’exposition. Jusqu’ici seules ses photographies en noir et blanc étaient principalement connues du public, c’est pour cela que le Grand Palais a souhaité innover en présentant uniquement ses œuvres colorées, prises entre les années 1960 et nos jours, aux quatre coins du globe. En route pour le grand voyage !


Une scénographie lisse - Crédits : Lilia Khadri

L’exposition est séquencée en différentes thématiques. Elle débute par une série de photographies prises dans la ferme familiale du photographe et en France. Avec la série sur Glasgow, le propos est élargi. L’échelle s’agrandit lorsque les séquences présentent des pays tels que le Chili et le Liban. Puis on arrive délicatement au « moment si doux » très coloré qui représente un panel de photographies prises dans divers pays comme le Tchad, l’Ethiopie, la Bolivie ou encore l’Equateur et Hawaï. Le photographe fait un focus sur l’humain, la nature, les grands espaces ruraux, les intérieurs. Son leitmotiv est de capter le réel. Le public découvre Depardon-novice, Depardon-reporter et Depardon-chercheur de couleurs. 


Une simplicité touchante, une couleur étincelanteCrédits : Lilia Khadri

« La découverte de photos inédites en couleur (anciennes et récentes) et mes nouvelles prises de vues donnent un regard sur des thèmes importants pour moi : les grands espaces et la solitude des villes. L’exposition reflétera ma vision personnelle dans des lieux très différents mais unis par une grande douceur des couleurs. »

C’est une exposition intimiste à laquelle on assiste. Elle est petite et se déploie ausein d’une seule salle. La douce luminosité nous incite à entrer au sein de l’exposition. La scénographie est très épurée, simple et élégante. Les photographies sont sublimes, les couleurs étincelantes et la lumière incroyable. Au sein des expositions de photographie il est agréable de trouver une scénographie simple et épurée et le Grand Palais l’a compris. Les œuvres sont mises en valeur en étant disposées sur un mur aux tons blancs-gris et leurs cadres de bois sont simples et discrets. 


L’humain au centre de l’Œuvre Crédits : Lilia Khadri

Ces photographies sont naturelles et très touchantes. L’emploi de la couleur permet d’adoucir l’image,de la sublimer tout en gardant une douce simplicité. Le visiteur peut ressentir le regard apaisant du photographe au moment où il a dû capturer ces instants forts.

Elles dégagent une grande beauté de part des aspects esthétiques, humains et émouvants.Toutes ces images nous invitent à l’évasion, au voyage et à la découverte de l’Autre. Les 160 photographies exposées sont inédites et n’ont jamais été publiées à présent ce qui renforce l’idée de découverte intime avec l’œuvre du photographe. Depardon est retourné dans des pays qu’il affectionne pour nous offrir des clichés inédits pour cette exposition.

Cette exposition présente quelques aspects muséographiques plutôt innovants.


Crédits : Lilia Khadri

Les cartels présentant les œuvres se situent au niveau des plaintes murale set comprennent uniquement le nom de l’œuvre, la date et la ville. Cela est amplement suffisant, cela permet à chaque personne de ne pas être noyée par un trop plein d’informations et de retenir le nécessaire. Cependant il aurait été intéressant de trouver au sein de l’exposition la description de l’évolution de la technique utilisée par l’artiste. Avec l’évolution des nouvelles technologies, s’est-il muni de différents appareils ? 

Les textes concis présentant les séquences sont dotés une police très originale, en noir et blanc, sa passion d’origine, ce qui les rend très signifiants.

 De plus ces textes sont écrits à la première personne, avec modestie et émotion, le photographe nous explique ses démarches et ceci le rend proche du public. 

Un petit manque à noter serait un texte introductif présentant l’artiste et sa vie en début d’exposition. Cela ne va pas de soi, en entendant le nom de l’artiste nous ne nous disons pas forcément « Depardon ! Evidemment que je le connais ! Ça tombe sous le sens ! ».

Une exposition certes bien courte mais qui vaut le coup. On en ressort avec des couleurs plein les yeux et une envie de faire notre valise sur le champ !Et on a passé un doux moment. Un seul conseil : n’y allez pas en heure de pointe, la circulation est  bien complexe !

Lilia Khadri

Pour plus d’informations

Pour découvrir les photographies

Régionalisation de l’art moderne au cœur de la Moselle

Le centre Pompidou à Metz a été le premier grand centre culturel national qui a abordé la décentralisation. Conçu en 2003, il a finalement ouvert en 2010. Le centre a pour mission d’être l’une des plus importantes plateformes pour la diffusion de l’art moderne, accueilli par la Lorraine et son envie de développer le secteur culturel, je dirais que c’est un pari gagné car je suis arrivée bien avant le moment de l’ouverture et il y avait déjà du monde qui attendait. On pourrait se demander, si le challenge de la décentralisation a bien été relevé ? Et bien, pour répondre, je vais vous dire que le projet a su conserver le concept d'espaces complètement modulables et susceptibles de s’adapter à des usages évolutifs et selon les besoins, qui ont si bien fonctionné à Paris. On retrouve aussi des éléments qui nous rappellent le "Centre modèle", notamment les gros tuyaux qui sont visibles un peu partout dans la structure. En tant qu’étrangère cette découverte est justement l’idée que je me faisais d’un centre Pompidou,ailleurs. Exemple qu’après ont suivi : le Louvre-Lens, qui a ouvert ses portes au mois de décembre 2012, et Versailles avec le partenariat qui s’est mis en place au Musée des Beaux Arts d’Arras. Ces deux derniers ont décidé d’injecter des ressources dans la naissante « Région des Musées » du Nord Pas-de-Calais. Mais,revenons à la Moselle,où on peut vite se rendre compte que le projet architectural de Shigeru Ban a été inspiré de l’architecture de la région, principalement des colombages et son bois si évident et chaleureux, et la touche de modernisme avec ces grandes fenêtres qui s’ouvrent et nous laissent découvrir de belles vues sur la ville, que les touristes trouvent plutôt « sympathique » pour faire une photo-souvenir.


Crédits : A.Vázquez

Au moment de ma visite, l'exposition de la deuxième salle portait sur les dessins muraux de Sol LeWitt entre 1968 et 2007, artiste qui porte bien le drapeau de l’art contemporain, et plus précisément de l’art conceptuel. Il a vraiment poussé ce dernier au point de ne valoriser que le concept : il a créé des œuvres (avec un répertoire simple,des lignes et des figures géométriques primaires) qu’il a minutieusement détaillées et réduites à une série d'instructions simples et concrètes, qui pourraient être reproduites par n’importe qui, n’importe où dans le monde. Ce qui m’a paru s’inscrire tout a fait dans l’esprit du Centre Pompidou, qui lassait le visiteur face à l’œuvre tout en restant disponible (via du personnel), si une médiation assistée était nécessaire.


Crédits : A.Vázquez

La troisième salle hébergeait une exposition en partenariat avec le Fond Régional d’Art Contemporain (FRAC) Lorraine, ensemble, ils ont trouvé la façon de rendre une exposition photographique en une expérience peu commune mais inoubliable ! En effet il s’agissait de rentrer dans une salle complètement plongée dans le noir, et de découvrir à l’aide d’une lampe torche les 200 œuvres présentées sur les murs.Voilà une nouvelle façon de découvrir la photographie, au fur et à mesure que l’on avance, on est pris par l’émotion de la découverte, on ne sait pas ce que nous allons trouver. Ceci dit, l’expérience de ma visite était extraordinaire !! Avec à peine 2 ans d’ouverture il est encore tôt pour évaluer la réussite du projet, mais je vous invite à suivre de près cet établissement.

A. Vázquez

Rencontre avec Julien Salaud

Vous vous souvenez de L’extraordinaire voyage au Musée de la Chasse et de la Nature ? Cet article vous avait donné envie d’en savoir plus ? Il vous a rendu curieux de la programmation ? Ça a été mon cas également. 

Le Musée de la Chasse et de la Nature est depuis plusieurs années l’un de mes favoris à Paris… mais depuis Arras,je ne suivais plus très bien son actualité. Grand mal m’en a pris ! Sans l’article publié sur L’Art de Muser, j’aurais surement manqué la visite organisée en présence de Julien Salaud pour l’exposition qu’il présentait jusqu’à la mi-juin ! 

Cela aurait été fort dommage, car cette visite a été un beau moment. Voici le témoignage de cette rencontre avec Julien Salaud.

Cerf aux bois perlés- Julien Salaud ©ALBC

La visite à laquelle j’ai assistée s’est passée lors du bel après-midi ensoleillé du 07 juin 2015. J’avais réservé par mail quelques jours auparavant et m’étais rendue avec hâte au musée.Visiter ce musée est toujours une joie, un moment d’évasion un peu à part, mais le faire en présence d’un artiste qui présente ses œuvres, c’était pour moi une expérience inédite. C’est donc avec le sourire aux lèvres, mon appareil photo autour du cou et mon calepin à la main que je m’y suis rendue.

Julien Salaud est un jeune artiste de38 ans. Il travaille à Orléans et a déjà été présenté dans des lieux importants tels que la FIAC (Foire Internationale d’Art Contemporain) et le Palais de Tokyo. Quoi que jeune, il est donc reconnu sur la scène artistique. Malgré tout, c’est quelqu’un de très accessible. La visite s’est déroulée comme une discussion, il nous a commenté ses œuvres, leur réalisation, ses inspirations, a parlé de lui en tant qu’artiste, a raconté des moments qui l’ont marqué, nous a expliqué certaines des réflexions qui nourrissent son travail.

Le groupe était assez nombreux, environ une vingtaine de personnes, mais nous pouvions quand même lui poser des questions. C’est ce qu’il attendait de cette visite-discussion : un véritable échange entre lui et son public. Le moment était donc détendu et agréable.

La visite s’est déroulée de manière classique : nous avons suivi le parcours d’exposition prévu, c'est-à-dire les quatre salles qui lui étaient consacrées. La première a servi d’introduction. Dans les autres l’artiste nous présentait son travail en se ivrant. S’il nous a présenté son Cerfaux bois perlés il nous a aussi parlé de ses réflexions sur la mort. Cette œuvre est pour lui comme une chrysalide, une interrogation sur la mort considérée comme un état mais il laisse la possibilité à chacun d’y voir ce qu’il souhaite. 

Son discours était ponctué d’anecdotes. Comment a-t-il fait pour enfiler toutes ces perles ? Il les a placées dans un tourne-disque. Lorsqu’il le mettait en marche, les perles s’enfilaient toutes seules sur l’aiguille qu’il avait posée au ras de l’appareil. Vous pourrez essayer chez vous si le cœur vous en dit.

D’une manière tout à fait détendue il nous a présenté son Faisanglier :« C’est Günter ! » … avant de livrer des réflexions sur son travail.S’il a sa propre technique de plumassier, il ne serait pas contre une formation. Dans tous les cas, il ne se considère pas comme un artisan mais bien comme un artiste. Auparavant il tannait lui-même mais il a dû arrêter à cause des odeurs. Ce qu’il aimait dans cette activité était ce paradoxe entre la beauté et l’odeur, ce paradoxe qui laissait comme un espace de liberté. Paradoxe que l’on retrouve dans cette œuvre où deux espèces cohabitent pour n’en forme qu’une seule. 

Faisanglier et Julien Salaud © ALBC

Les anecdotes et explications sur ses œuvres ont continué au long des deux autres salles, toujours dans un esprit de convivialité où l’artiste se présentait tel qu’il est sans se placer au dessus des autres. Alors merci à Anne Hauguel d’avoir écrit à temps son article. Merci au Musée de la Chasse et de la Nature d’avoir programmé unetelle rencontre. Et merci à Julien Salaud pour cette véritable rencontre.

AénoraLe Belleguic-Chassagne

Ensavoir plus :

http://www.chassenature.org/

http://blog.julien-salaud.info/

Pour voir ces oeuvres en ce moment : 

- Corps recomposés. Greffe et art contemporain. Scriptorial, Musée des Manuscrits du Mont-Saint-Michel, Avranches

- Jusqu'au 20 septembre 2015

Chasseur sachant chasser

- Les chasses seigneuriales au 16e siècle, Château de Kerjean, Saint-Vougay

#Rencontre

#JulienSalaud

#MuséedelaChasseetdelaNature

Rencontre du 3ème type

Les images de ce film de Spielberg me sont apparues comme une évidence lorsque j’ai pénétré dans l’espace qui abrite « Map for unthought thoughts », pièce maîtresse de l’exposition Contact d’Olafur Eliasson présentée jusqu’au 23 février 2014 à la fondation Louis Vuitton.


Map for unthought thoughts
, 2014 ⓒ SM

Les images de ce film de Spielberg me sont apparues comme une évidence lorsque j’ai pénétré dans l’espace qui abrite « Map for unthought thoughts », pièce maîtresse de l’exposition Contact d’Olafur Eliasson présentée jusqu’au 23 février 2014 à la fondation Louis Vuitton. Contact…, Contact est une affaire de contacts, mais qui contacte qui?C’est tout d’abord la fondation Vuitton qui contacte Olafur Eliasson pour la première exposition consacrée à un artiste contemporain au sein du bâtiment inauguré le 27 octobre dernier.D’une surface de 11 000 m2, l’édifice comprend onze galeries dédiées à la présentation des collections permanentes, à la création et aux expositions temporaires. Il accueille également un auditorium et ses terrasses offrent une vue imprenable sur la capitale. Son architecture est le fruit d’un travail de recherche fortement imprégné par l’architecture de verre et de jardin de la fin du XIXe siècle. Quoi de plus naturel pour un édifice implanté à la frontière du bois de Boulogne et du jardin d’acclimatation. Ce qui frappe particulièrement le visiteur, c’est l’assemblage de blocs recouverts de verre que l’architecte nomme « iceberg ». Mais quand j’observe le bâtiment dans sa longueur, il me fait plutôt penser à un insecte rampant en train de déployer ses nombreuses pattes pour avancer.C’est au niveau -1 que les installations de l’artiste danois rentrent en contact avec le vaisseau de Frank Gehry. L’ensemble comprend trois grandes installations (« Map for unthought thoughts », « Contact » et « Inside the horizon ») entrecoupées de pièces de petites dimensions: « Touch », une météorite au nom incitateur, deux lentilles qui donnent à voir l’extérieur du bâtiment de l’intérieur, un geyser miniature nommé « Big bang » ou encore une sculpture vortex aux allures de corne d’abondance. Elles prennent place au sein d’un parcours au plan original, dominé par les formes circulaires et sinusoïdales.L’alternance obscurité/lumière est un élément qui marque profondément l’exposition et que je garderais probablement longtemps en mémoire. Nous avançons dans l’obscurité sans savoir ce qui nous attend et régulièrement notre chemin croise celui de la lumière. Orangée, douce et apaisante, elle est matérialisée par une ligne filant le long d’un mur circulaire dans la salle qui abrite « Contact ». Blanche et agressive, elle nous éblouit lorsqu’elle éclaire périodiquement la fontaine du Big bang, tandis que le jaune crépusculaire rétro-éclairé des 43 piliers de « Inside the horizon » apporte bien-être et réconfort.


Contact,
2014 ⓒ SM

Nous ne sommes pas seuls dans cette quête de la lumière. À l’aide de leur lampe de poche, les agents de surveillance nous permettent de déambuler d’une salle à l’autre, nous guident et nous sécurisent. Je ne peux m’empêcher de penser qu’ils font eux-mêmes partis du dispositif. Que le temps de l’expérience, ils endossent le rôle de passeurs ; qu’ils sont « notre contact ». Et puis il y a le miroir. Véritable leitmotiv, il est présent dans les trois grandes installations. Celui de « Map for unthought thoughts » donne l’illusion que nous nous trouvons dans une pièce circulaire alors qu’elle ne l’est qu’à moitié. Paradoxalement ce n’est pas sur notre reflet dans ce miroir que nous nous attardons mais sur notre ombre projetée sur le mur d’en face. Face à cette ombre légèrement tremblante et dans un rapport d’échelle complètement bouleversé, nous avons l’impression de faire une rencontre du 3ème type. Or, ce troisième type, ce n’est que nous. Nous face à nous-mêmes. Chacun examine alors son ombre, avance, recule, prend conscience de son corps, tente différentes postures et après avoir fait le tour de la question regarde autour de soi pour voir ce que fait l’autre et, souvent, reproduire ses gestes.


Rencontres du 3ème type, Steven Spielberg, 1977
ⓒ DR

Le miroir de « Contact » nous permet quant à lui de penser que la totalité de la pièce est encerclée d’une ligne lumineuse. Là, nous marchons sur un sol bombé comme à la surface du globe. Dans la semi-obscurité nous tentons de regarder notre reflet. Nous évoluons avec plus de retenue, probablement du fait de la lumière plus intimiste. Bizarrement c’est dans « Contact » que je perds un peu le contact.Le parcours se termine dans le Grotto, une galerie extérieure dans laquelle Eliasson a installé une œuvre permanente commandée spécialement pour le bâtiment. « Inside the horizon » est faite de 43 piles triangulaires éclairées de l’intérieur, recouvertes de miroirs sur deux faces et de mosaïque jaune sur la troisième. Notre image y est démultipliée. En avançant entre les piliers, nous nous demandons pourquoi certains ne sont pas placés de la même manière que d’autres. Et avec un peu de chance, nous parvenons à trouver le point qui nous permet de nous admirer dans tous les miroirs en même temps.


Inside the horizon,
2014 ⓒ SM

Vous l’aurez compris, Contact est bien plus qu’une exposition (en est-ce une d’ailleurs?). Nous ne sommes pas là pour contempler l’œuvre d’Eliasson, nous sommes au cœur de l’oeuvre, nous faisons l’oeuvre. Nous avons affaire à une oeuvre immersive.La proposition de l’artiste nous amène à rentrer en contact avec nous-mêmes ainsi qu’avec les autres. Elle invite à s’interroger sur sa place au sein du groupe de visiteurs, et plus largement au sein de la société et même de l’Univers. L’Univers que la main d’Eliasson rend ici tangible. Sommes-nous si peu de choses comme on a coutume de le dire?Avec Contact, de manière subtile et sans violence, Olafur Eliasson nous offre l’opportunité d’être au contact et de prendre conscience de l’autre. Alors, saisissons cette opportunité.

Sabrina Masella

Olafur Eliasson: Contact

Jusqu’au 23 février à La Fondation Louis Vuitton

Application Your exhibition guide, 2014 conçue par l’artiste à télécharger gratuitement sur l’App Store ou Google Play

http://www.fondationlouisvuitton.fr/

http://www.olafureliasson.net/

#EliassonFLV

Salope ! Et autres noms d'oiselles

«Grosse chaudasse », « pute », « sale chienne », « dégueulasse»… et évidemment, « salope ». C’est ce que réunissait l’exposition « Salope ! Et autres noms d’oiselles » à Paris du29 septembre au 18 octobre 2017 pour une seconde édition, menée par Laurence Rosier, linguiste et écrivaine.

 

 « Salope » ©Eric Pougeau, 2001

A la Fondation Maison des sciences de l’homme, l’exposition mettait l’accent sur un mot, ce mot : salope.

Archétype de l’insulte, ce mot suggère la saleté, la malpropreté, la répugnance, et vise directement les femmes, dites alors « femmes débauchées aux mœurs dépravées » selon la définition officielle. Une insulte qui s’attaque donc à un comportement jugé inapproprié dans une société hautement hypocrite, pensée par des hommes et pour des hommes.

Autour de ces insultes, aux systématiques références sexuelles révélatrices, huit artistes étaient réuni.e.s : Cécilia Jauniau,Sara Júdice De Menezes, Tamina Beausoleil, Martine Seguy, ChristopheHolemans, Lara Herbinia, François Harray et Eric Pougeau.

Huit artistes autour de six figures féminines publiques :Marie-Antoinette, George Sand, Simone Veil, Margaret Thatcher,Christiane Taubira et Nabila Benattia.

On peut se demander : quel est le rapport entre Marie-Antoinette et Christiane Taubira ? Entre George Sand et Nabila ?! Une seule réponse: toutes ont été humiliées sous une déferlante d’insultes sexistes.

Lamère est la putain

©Tamina Beausoleil

Avez-vous déjà remarqué qu’il n’y a pas d’équivalent masculin au mot« salope » (à ne pas confondre avec « salaud », ayant lui aussi son féminin désuet « salaude »), ou au mot «putain » ? Et, avez-vous aussi déjà remarqué qu’on compare plus souvent les femmes que les hommes à des animaux ? Elle est un thon,une morue, une dinde, une chienne, ou encore une cochonne.

Même lorsqu’on veut insulter un homme, un « fils de pute » nous échappe. Et on se retrouve à insulter sa mère.

Cette réflexion est au cœur des problématiques de l’exposition, qui seveut résolument scientifique, artistique et éducative. Pour Laurence Rosier, il s’agit de « proposer une réflexion en miroir sur l’insulte, à partir d’un choix de figures controversées et mises en regard d’œuvres contemporaines qui interrogent les tabous, la transgression et la féminité ».

Pourquoi insulte-t-on ?

Cette vaste installation entend susciter chez le visiteur une réflexion sur les libertés, les normes, les règles du vivre-ensemble ainsi que sur les discriminations, non seulement sexistes, mais aussi racistes et sociales.

Mathieu GOLINVAUX ©EdA

A travers les différents travaux des artistes, mais aussi à travers la scénographie, on passe de figure en figure, d’insulte en insulte. « Grosse vache pleine d’encre », écrit Flaubert à propos de Georges Sand. « Guenon », scande la foule à Christiane Taubira. « Garage à bites », dit-on de Nabila.

Mathieu GOLINVAUX ©EdA

Puis les portraits de femmes (libres) de Lara Herbina. Des amazones aux Femen pour référence, on peut lire en ces portraits une certaine forme de réappropriation politique de ces insultes. Affirmer ce qu’on est pour contrer ce que l’on dit de nous.

On peut y lire une autre référence : celle du Manifeste des 343, paru dans Le Nouvel Observateur en 1971, présentant la liste de 343courageuses femmes ayant signer le manifeste « Je me suis fait avorter ». Au lendemain, Charlie Hebdo publiait sa une : « Qui a engrossé les 343 salopes du manifeste sur l’avortement ? »…Charmant.

Alors est arrivé une nouvelle dimension aux insultes : le positionnement.

 Femmes libres, capture d’écran vidéo ©Lara Herbina

«Aux États-Unis, Madonna a réussi à se réapproprier les termes de "slut" et de "bitch" avec brio, pourquoi ne pas le faire en France ? », livre Laurence Rosier. Effectivement sont apparus des mouvements comme le « slut walk », soit littéralement « marche des salopes » en français, notamment en2011 au Canada où des femmes marchaient, fièrement, protestant contre le viol, les violences sexuelles, la culture du viol et la stigmatisation des victimes (appelé aussi « slut shaming »).Il faut alors y lire une ironie qui en dit long, l’ironie de culpabiliser les victimes de viol, en utilisant des termes comme «elle s’est faite violer ». Faux. Elle A ÉTÉ violée.

Une violence verbale, une violence orale constamment vécue, au quotidien, par de nombreuses femmes. Voilà ce que cette exposition a voulu démontrer.

Fin du parcours. On arrive au « mur de la honte », sur lequel chacun pourra inscrire de nombreuses insultes insoutenables, trop employées,trop entendues. De quoi bien se défouler et s'interroger sur le pouvoir des mots.

Puis avant de partir, on frôle le lit en porcelaine conçu par Sara Júdice De Menezes. Un lit défait et immaculé, prêt à accueillir,prêt à réchauffer toutes ces « salopes » trop souvent citées.

©Laura Herbina

Car encore aujourd’hui, beaucoup sont sceptiques quant au féminisme :« on n’en a pas besoin en France » entendra-t-on. Rappeler ces insultes, c’est rendre public le sexisme ordinaire.

J. Parisel

#Féminisme

#8mars

#Journéedesdroitsdesfemmes

https://www.youtube.com/watch?v=oFw0kYdqj8g

Spacejunk, Jérôme Catz: freestyle

Rideau métallique de l’espace Spacejunk de Grenoble revisité par le Street artiste Goin ⓒSM


Rideau métallique de l’espace Spacejunk de Grenoble revisité par le Street artiste Goin ⓒSM

Lorsqu’on lui demande ce qui l’a poussé à ouvrir les Centres d’Art Space junk, Jérôme Catz répond qu’il se devait de « rendre la monnaie de sa pièce » au milieu de la glisse.

Snowboarder professionnel pendant plus de dix ans sous l’égide de la marque Rossignol, Catz a conscience qu’il a vécu des moments privilégiés. En 2003, après avoir « ridé » aux quatre coins du globe, il ouvre Spacejunk à Grenoble, un espace dédié au Pop Surréalisme*, au Lowbrow*, à la Boardculture* et au Street art. Des mouvements issus de la culture populaire et qui ont en commun un certain goût pour la transgression, des esthétiques que Jérôme Catz a côtoyées durant toute sa carrière et qu’il souhaite faire connaître davantage.


Devanture de l'espace grenoblois ⓒSM

Pour « offrir des murs blancs » à des artistes plutôt habitués aux bars et boutiques de stations, il crée une association, engage ses fonds personnels et reçoit le soutien de Rossignol.

En douze ans, ce sont plus de cent quatre-vingt artistes qui ont défilé dans les « centres d’art et non galeries marchandes » (il insiste) de Grenoble, Lyon, Bayonne et Bourg-Saint-Maurice, dans le cadre d’expositions thématiques collectives ou monographiques. Certains pratiquent eux-mêmes la glisse ou ont fait carrière dans le domaine, d’autres utilisent le ski, le skate, ou le snowboard comme support de création, voire comme médium, à l’instar de Fabien Bonzi qui expose actuellement. Tous sont sélectionnés par Jérôme Catz qui tient seul les rennes de la programmation et fonctionne par coups de cœur « et non pour les retours financiers que les ventes pourraient générer » comme il se plait à le rappeler. Aujourd’hui, s’il reste en veille pour dénicher les nouveaux talents, il est aussi très sollicité par ces derniers.


Damien Hirst, Larry Clark, Olafur Eliasson et Shepard Fairey étaient exposés aux côtés du jeune grenoblois Fabien Bonzi en 2011 pour « Skateboarding is not a crime »ⓒSpacejunk

Un des objectifs de départ du projet Spacejunk est de faciliter l’accès à l’Art du public non adepte de musées ou de lieux d’Art contemporain. Ce fameux public « jeune » que tous les musées cherchent aujourd’hui à attirer. Et le contrat est pleinement rempli : les 16-30 ans composent 50% de la fréquentation du centre de Grenoble. Certes, l’espace est implanté en terrain conquis. La capitale des Alpes dont Catz est originaire est dotée d’un important campus universitaire qui accueille environ 60 000 étudiants chaque année. Parmi eux, certains avouent l’avoir choisie pour sa proximité avec les pistes.

Mais l’ambiance conviviale qui règne dans les espaces est sans doute un facteur essentiel d’attraction. Lors des vernissages, pas de grands discours, pas de parcours imposé. Chacun, bière en main, part à la rencontre des œuvres tout en discutant avec ses amis, avec l’artiste ou le personnel sur fond de musique rock.Spacejunk mise sur la proximité avec le public et « la médiation humaine avant-tout ». Il y a toujours un médiateur pour vous accueillir dans l’espace et vous proposer quelques explications sur l’exposition en cours. Les discussions s’engagent facilement, les connaissances s’échangent. Pour le fondateur des centres, c’est justement en terme de médiation que le bât blesse dans le monde de l’Art contemporain qui n’a pas à ses yeux réussi à casser son image intellectualiste et élitiste.Le public scolaire est également une préoccupation majeure du centre qui propose des visites des expositions en cours et des ateliers de pratique artistique, parfois animés par les artistes eux-mêmes. Parallèlement, avec le projet Venus, le réseau s’est engagé dans une action de prévention du cancer du sein, fruit d’une collaboration de citoyennes et d’artistes. Des photos de femmes en bustes customisées par des artistes sont exposées dans des lieux culturels ou sociaux culturels, des hôpitaux, des maisons de quartier, des bibliothèques, ou encore, des cafés et boutiques. Certaines sont vendues aux enchères et les bénéfices sont reversés à une association caritative spécialisée sur la question. Côté fonctionnement, une équipe permanente de sept personnes anime aujourd’hui les différents centres qui ne disposent pas de budgets reconduits annuellement, bien que soutenus par les collectivités territoriales. Les subventions ne permettent pas de couvrir l’ensemble des frais et il faut trouver des sources de financement pour produire les cinq expositions annuelles. Alors, ici depuis le début de l’aventure on a recours au mécénat. Fabricants de matériel de glisse, de matériel de dessin, brasseurs de bière…Spacejunk a plus d’un tour dans son sac. Il est même arrivé certaines années que le directeur redevienne bénévole pour pouvoir boucler le budget.

L’anamorphose d’Étien’ et de Diseck réalisée dans le cadre du 1er Festival de Street Art à Grenoble (juin 2015) ⓒSM

Sensible à l’Art engagé, Jérôme Catz souhaite apporter aux jeunes une meilleure compréhension de leur environnement afin qu’ils se l’approprient plus facilement et deviennent citoyens.

Aussi peut-on voir en Spacejunk un outil au service de la Boardculture. Une culture qui tend à replacer l’homme au sein de son environnement naturel ou urbain. Une attitude, un état d’esprit, qui prône la complicité entre l’homme et les éléments et refuse de les mettre en opposition bien que la notion de danger soit bien présente dans les différentes pratiques de la glisse. C’est avec maîtrise et prise de risques que Catz aborde le monde de l’Art. Quoi de plus naturel pour celui qui a fait du free-ride sa spécialité? Enthousiaste et infatigable, il ne manque pas de projets. L’auteur de Street Art, mode d’emploi est récemment intervenu en tant que commissaire pour l’exposition « #Street Art, l’innovation au cœur d’un mouvement » à la Fondation EDF et a organisé cette année à Grenoble le premier festival destiné à montrer toutes les facettes de cet art. 

*Pop surréalisme: Mouvement apparu dans les années 70 aux USA, le pop surréalisme regroupe des artistes de styles différents qui explorent les plaisirs et les cauchemars de la culture américaine dans des peintures figuratives et narratives.*Lowbrow: Courant pictural du Pop surréalisme, le Lowbrow se réapproprie les codes issus des médias populaires (comics, publicité, graffiti, dessin animé…) dans des œuvres souvent humoristiques, joyeuses, espiègles ou sarcastiques. *Board culture: l’ensemble des aspects intellectuels et artistiques issus des sports de glisse.

Sabrina Masella (d’après les propos de Jérôme Catz recueillis en mai 2015).

En savoir plus 

http://www.spacejunk.tv/

Jérôme Catz, Street art, mode d’emploi, Paris, Flammarion, 2013.

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Street art au musée ? Le cas épineux d'ART 42

C’est à Paris, à l’occasion de la Nuit Blanche 2016, que le « premier musée de streetart de France » - ART 42 - a ouvert en grandes pompes. Un musée de Street art ? Pourquoi pas. Après tout, depuis sa naissance dans les années 1960, la discipline a fait son petit bout de chemin. Désormais relativement institutionnalisé, le street art a conquis le public, les murs des galeries, et fait les beaux jours du marché de l’art. Le musée ne serait donc finalement qu’une suite logique.

Le succès semble en tout cas au rendez-vous pour ce nouveau venu. Un simple coup d’oeil au pressbook1 qui n’en finit plus d’articles élogieux suffit à s’en convaincre. Et pour cause,la collection comprend de grands noms (Banksy, Obey...) et de plus jeunes artistes qui se trouvent ainsi soutenus dans leur pratique, dans la rue ou leur atelier. Mais curieusement, la collection n’est pas toujours au cœur du propos de ces articles. Le lieu lui pique souvent la vedette. Pourquoi ?Parce qu’un musée de street art qui prend place dans une école d’informatique, cela surprend.

ART 42 qu’est-ce que c’est ?

À l’origine du projet, on trouve d’abord Nicolas Laugero Lassere, directeur de l’ICART, président fondateur d’Artistik Rezo et collectionneur passionné d’Art Urbain. À ses côtés se trouve 42, l’école d’informatique créée par Xavier Niel, fondateur de l’opérateur téléphonique Free, qui se propose de révolutionner entièrement l’enseignement français de cette discipline. Ensemble,ils décident d’exposer les œuvres de l’un, dans l’école de l’autre, donnant naissance à ART 42.

Exposer du street art dans une école dédiée aux métiers du numérique peut paraître un choix surprenant. Et c’est surtout cet aspect qui est mis en avant dans les différents articles, tournant parfois à la publicité pour l’école.Les visites sont d’ailleurs effectuées par les étudiants qui ont pour mission de « faire découvrir les œuvres autant que le lieu »2.

Alors pourquoi 42 ? Il semble que les deux compères aient perçus des principes communs entre l’école et l’Art Urbain : l’accessibilité (l’école est ouverte7 jours sur 7 et il n’est pas nécessaire d’avoir le bac pour y être admis),et la gratuité. À cela, on peut ajouter une certaine dimension contestataire liant le street art des origines à 42, laquelle s’inscrit clairement en porte-à-faux du système d’enseignement français classique.

Musée ? Pas musée ?

« ART 42 Urban Art Museum Collection ». Rien que par son nom, le projet réactive cette dimension contestataire. Il se pose en contre-point du modèle classique du musée. Un choix qui peut faire écho aux valeurs qui ont animé le street art: un art populaire qui s’est érigé contre le musée en tant qu’instance légitimatrice, toute puissante à décider ce qui fait art ou non.

C’est donc pour s’éloigner de ce modèle que l’équipe d’ART 42 a cherché à proposer un dispositif novateur, propre à ne pas dénaturer l’essence et le message de ces œuvres. Pas question alors de reprendre un schéma classique etde dédier un espace uniquement pour l’exposition. Non, l’idée ici est d’hybrider les structures. Aussi, les œuvres - extraites de la rue, produites en atelier ou créées in situ - envahissent directement les salles de classe.

Un dispositif résolument nouveau qui va à l’encontre de notre conception du musée et bouleverse nos habitudes de visites. ART 42 s’affirmant alors comme un « Anti-Musée ».

Pourtant,à mieux regarder les articles écrits sur ART 42, on est pris de doutes.Musée ou anti-musée ? Une certaine schizophrénie se fait jour...

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Extrait du dossier de presse d'ART 42

C’est que la structure est coincée entre deux objectifs :

- Proposer un contre-modèle, à l’opposé de celui incarné parles musées,

- Légitimer les œuvres exposées et donc assoir la collection de Nicolas Laugero Lassere. Et ce dernier point se trouve largement facilité quand ART 42 se présente comme « le premier musée de street art de France ». C’est là tout le paradoxe : alors que la structure se veut un «anti-musée » l’équipe a constamment recourt au terme de « musée » pour la promouvoir. Aussi, n’allant pas au bout du contre-modèle qu’elle entend développer, elle ne fait en réalité que renforcer la position du musée comme instance de légitimation. Alors ART 42 : un musée ou un anti-musée ?

Du street art entre quatre murs au nom de l’accessibilité ?

Alors qu’il parle d’ART 42, Nicolas Laugero Lassere justifie ce choix de lieu par son intention de rendre le musée plus accessible, de l’amener jusque dans l’environnement quotidien de ces étudiants3. Une initiative intéressante à l’heure où l’on s’interroge sur le devenir du musée au XXIe siècle. Le rapprocher du public en est un des enjeux majeurs. Pourtant, dans le cas d’ART 42, cette démarche apparaît comme un non-sens. Pourquoi ? Parce qu’il s’agit d’art urbain,c’est-à-dire d’un art par essence déjà parmi les plus accessibles. Comment son transfert de la rue vers une structure (musée ou non) pourrait-il en faciliter l’accès ? Comment pourrait-il tendre à l’accessibilité alors que c’est justement au nom de celle-ci que l’on s’efforce depuis quelques années de sortir l’art des musées ? L’Art Urbain, qui prend déjà place dans notre environnement quotidien, qui est déjà accessible à toute heure de la journée et de la nuit, et ce gratuitement, a-t-il réellement besoin d’une meilleure accessibilité ?

En outre, est-ce que le choix d’une école favorise vraiment un meilleur accès à ces œuvres ? Si l’idée d’un lieu hybride est intéressante et permet de nourrir le débat sur ce qu’est / doit être un musée, le choix d’une école,en terme d’accessibilité, pose justement problème.

Car 42est avant tout un lieu de travail. Il est donc inenvisageable que les étudiants soient constamment dérangés. Or, ce sont bien leurs salles de classes qui ont été choisies pour accueillir les œuvres. Les possibilités de visites s’en trouvent nécessairement restreintes, avec deux plages horaires seulement : le mardi de 19h à 21h et le samedi de 11h à 15h, surréservation. Et à ce jour il vous faudra patienter pas moins d’un mois pour y mettre les pieds ! Un comble pour un musée qui prône l’accessibilité, non ? 

Annaëlle

#street art

#arturbain

#musée

# muséeduXXIesiècle


1 Dossier de presse : http://art42.fr/resources/dossier_de_presse_art42.pdf

2 http://www.lequotidien.lu/culture/le-street-art-au-musee-va-t-il-perdre-son-ame/

3 http://alexandraboucherifi.blogspot.fr/2016/10/art-42-le-musee-du-street-art-en-france.html

Superpoze exp(l)ose le monde

Gabriel Legeleux, alias Superpoze, est un jeune prodige de la scène électro française. C'est un auteur-compositeur, musicien, et surtout un artiste à part entière qui nous plonge dans l'univers de la fin du monde pour son deuxième album « For We The Living ».Pour ce thème peu joyeux au premier abord, Superpoze réussit à nous captiver et à nous immerger dans une esthétique sonore et visuelle de l'apocalypse.

« ForWe The Living » © Superpoze

 Ican't hear, Ican't feel the hours.Ican't see, Ican't breathe the air. »

©« A Photograph » Superpoze

Gabriel Legeleux, alias Superpoze, est un jeune prodige de la scène électro française. C'est un auteur-compositeur, musicien, et surtout un artiste à part entière qui nous plonge dans l'univers de la fin du monde pour son deuxième album « For We The Living ».Pour ce thème peu joyeux au premier abord, Superpoze réussit à nous captiver et à nous immerger dans une esthétique sonore et visuelle de l'apocalypse.

L'album présente une vraie progression dans la catastrophe. Tout commence avec « Signal », titre dont l'alarme retentit pour nous annoncer la fin. L'album décompte le temps qu'il nous reste. La musique évolue lentement, le rythme est latent et provoque une tension dans la progression musicale. La succession des morceaux fait évoluer cette fiction de la fin du monde. « Azur »présente l'urgence de la catastrophe, avec « Thousand Exploding Suns » le monde explose, c'est un cataclysme sublimé et fait en douceur. « The Importance Of Natural Disasters » termine la boucle, c'est le monde post-catastrophe. Idéalement,l'album s'écoute en entier et en respectant cette progression pou ren apprécier toutes les nuances et subtilités.

« For We The Living » n'est pas seulement un album, c'est une œuvre polymorphe. Pour aller jusqu'au bout de l'univers de la catastrophe qu'il a créé, Superpoze a produit des vidéos en collaboration avec le groupe « Télévision ». Ces clips vidéos apportent une plus-value à la musique, elles accompagnent l'univers sonore par une esthétique visuelle et participent du fondement de l'album. Les vidéos sont elles aussi captivantes, elles rendent le projet réel,ce sont des témoins de la fin du monde. En les regardant, on pourrait croire qu'il s'agit d'une image fixe, d'une photographie. En les observant, on perçoit des micros mouvements. Tout est ralenti,et cette lenteur de l'image et du son provoque une tension . Le spectateur devient alors plus attentif aux mouvements, à la vidéo. Superpoze nous livre un album qui s'écoute et se regarde, un album synesthésique.


« ForWe The Living » © Superpoze

La fin du monde a existé pour Superpoze et pour témoigner de cette apocalypse, l'artiste a mené un travail d'archéologie fictive.Pendant le tournage de ses vidéos, Superpoze a fouillé les sites,répertorié et archivé des objets qu'il avait trouvés ou utilisés.Il leur a attribué des numéros d'inventaire, les a numérisés et archivés. Ce travail permet de conserver les preuves réelles de ce récit imaginaire de la fin du monde que raconte Superpoze. Il associe lui-même le travail d'un compositeur à celui d'un archéologue. En littérature, Orhan Pamuk avait déjà initié ce type de démarche avec « Le Musée de l'innocence » où tel un collectionneur il a inventorié des objets pour concevoir son musée idéal, sa fiction. Compositeur ou archéologue, dans les deux cas il s'agit de chercher des choses, les nommer, les classer. Le processus et la rigueur font le parallèle entre ces deux mondes apriori opposés et qui sont ici en harmonie.

Superpozea créé un album narratif où il nous raconte sa vision de la fin du monde. Pour aller encore plus loin dans sa démarche artistique, il était important pour lui de réunir toutes les composantes de son travail dans un seul et même lieu physique. Le musicien a donc monté son exposition à la Danysz Galerie à Paris. « For We The Living », du même titre que l'album, est une petite exposition qui présente l'ensemble des morceaux, vidéos, images, recherches et objets de la fin du monde fascinante de Superpoze. L'exposition est dans une salle en sous-sol. Le visiteur est plongé dans une légère obscurité ce qui permet de profiter pleinement des vidéos présentées. Là encore, le parcours est progressif. La salle est un cube où le long des murs sont disposés 8 écrans, qui correspondent au 8 titres de l'album. Le visiteur passe d'un écran à un autre, il écoute les morceaux les uns après les autres dans l'ordre de l'apocalypse imaginée par Superpoze. Des casques sont mis à disposition pour s'immerger dans l’œuvre, dans le son et l'image.Sous chaque écran, le cartel indique le numéro d'inventaire de la vidéo. Tout est répertorié. Une fois tous les titres écoutés et observés, le dernier mur expose une collection d'objets. Ces objets sont ceux récoltés par Superpoze pendant le tournage de ses vidéos,ce sont les preuves de son travail archéologique. Il s'agit de ce qui reste du monde après son bouleversement. Ces objets apparaissent alors comme les vestiges de cette fiction de la fin du monde.Fragments de roche, échantillon de terre, papiers sous pochette plastifiée, tout est pensé minutieusement. Le visiteur peut reconnaître certains objets car ils apparaissent dans les vidéos.

Espace Danysz Galerie, Cartel de « Signal », Collection d'objets exposés © C.D.

« OnThe Moutain Top », objets exposés, objets scannés © C.D.

Au centre de la salle, un piano avec les partitions des titres de l'album est mis à disposition. Le visiteur peut librement interpréter la fin du monde. Pendant la durée de l'exposition,d'autres musiciens ont été invités à investir cet espace pour réinterpréter l'album. Simples performances lives ou véritable moyen d'appuyer la démarche de l'artiste pour qu'après sa fin du monde l’œuvre subsiste, tout est cohérent. L'exposition est une space libre d'interprétation, elle transmet un passé fictif et s'ouvre à un avenir réel.

Espace Danysz Galerie, partition de « On The Moutain Top » ©C.D.

Un livret a également été conçu par Superpoze. Avec l'apparence d'un catalogue d'exposition, ce livre est plutôt un outil qui permet de comprendre plus précisément tout le travail mené pour cet album.C'est l'archivage de la collection de la fin du monde. On retrouve dans ce livret les objets récoltés et exposés dans la galerie et aussi d'autres éléments. Tout a véritablement été répertorié :coordonnées GPS des lieux de tournage des vidéos, tests visuels,liste de numéros d'inventaire, photographies, scans, zooms sur des objets, collages. Tout est extrêmement précis et nommé. Superpoze présente son travail d'archéologie musicale. L'imaginaire de l'artiste est une expériences sonore, visuelle et intellectuelle.Cette thématique de la fin du monde a souvent été traitée dans le cinéma ou encore la littérature. L'humain a cette tendance à être fasciné par ce qui sera sa fin. L’œuvre que propose Superpoze est très actuelle, il s'interroge sur nos problématiques contemporaines. Vers quoi allons-nous ? Que restera t-il de notre existence ? Superpoze réussit à sublimer la fin, ce n'est pas négatif mais au contraire c'est l'occasion de bâtir un nouveau monde.

Extraits du livret « For We The Living » de Superpoze. Pages 51 et54 « Compositing », page 7 « Locations »,page 29 « Scan tests » © C.D.

« Whenall is falling down allis falling down allis falling down... »

©« APhotograph » Superpoze

L'album :

1Signal

2For We The Living

3Azur

4Thousand Exploding Suns

5On The Mountain Top

6Hidden

7A Photograph

8The Importance Of Natural Disasters

L'exposition :du 14/10 au 28/11 2017 à la Galerie Magda Danysz, 78 rue Amelot,75011Paris.

En2018 : vous pourrez entendre Superpoze au théâtre, il a composé la musique du nouveau spectacle « Hunter » de Marc Lainé.

C.D.#Superpoze#Musique#ForWetheLiving

Suspension au "bord des mondes"

Avez-vous déjà étudié vos larmes sous la lentille d’un microscope optique ? Parlé le langage des oiseaux ? Capté l’eau des nuages pour favoriser le développement de la vie organique en milieux désertiques ?  

Si ce n’est pas le cas, courrez au Palais de Tokyo découvrir l’exposition « le bord des mondes ». Vous y trouverez des esprits libres, généreux, faisant l’ineffable présent du « pas de côté », de l’invention, d’une présence toujours attentive au monde. Monde de l’infiniment petit et de l’infiniment grand, monde rêvé, éprouvé, aimé…

A travers cette exposition, le Palais de Tokyo présente des inventions issues de créateurs biologistes, ingénieurs, mathématiciens, architectes, amateurs,travaillant hors des cadres consacrés de l’art. Sa jeune et talentueuse commissaire, Rebecca Lamarche-Vadel, interroge ainsi la définition de l’œuvre, Entoile de fond, les célèbres paroles de Marcel Duchamp « Peut-on faire des œuvres qui ne soient pas "d’art ?" ».

« Le territoire de l’artécrit le président de l’établissement Jean de Loisy dans le magazine Palais n°21 n’est pas limité car l’art n’est pas une discipline, mais un système de connexions entre la totalité des connaissances et des aspirations humaines. Depuis toujours, il embrasse science, philosophie,spiritualité, expériences personnelles, jeux du corps, politique, urbanisme -et probablement bien d’autres domaines - et se joue des frontières. Des pratiques, extérieures au champ de la notion convenue de« Beaux-Arts », ne pourraient-elles prétendre relever de sa souveraineté ?».

Suivant ces réflexions, Rebecca Lamarche-Vadel met en exposition des gestes créatifs forts. Elle nous invite à les regarder attentivement, à nous laisser surprendre par leur dimension poétique.

Bridget Polk, balancing rocks©2013 Patrice D. 

Au niveau 1, à l’entrée de la Galerie Seine, les « balancing rocks » de Bridget Polk ouvrent le bal. Pierres, dalles en ciment et briques brutes sont mises en équilibre, s’élevant à la verticale. Pour cela,l’artiste américaine identifie les points de contact qui permettent aux éléments superposés de tenir, comme par magie. Ephémères, ces équilibres se défont à un moment ou l’autre, dans un bruit assourdissant. Chaque jour l’artiste américaine réitère la performance. Concentrée, elle assemble les pierres devant son public stupéfait.

Quelques mètres plus loin, les photographies de Rose-Lynn Fisher lui succèdent.La photographe a produit près d’une centaine de clichés de larmes observées sous la lentille d’un microscope optique. Ces images s’assimilent à des étendues paysagères. Singulières, elles évoquent tour à tour motifs animal et végétal(troncs d’arbre, fleurs et feuilles), tracés géographiques ou circuits électriques…De ces larmes transparentes émergent des étendues denses, mouvementés,perspectives ouvertes sur des manifestations émotionnelles composites. Rose-Lynn Fisher qualifie ses photos de « vues aériennes de terrains émotionnels ». Chacune d’entre elle porte le nom du typede larmes versées: « Tears ofrelease », Tears of grief », « Tears of laughing till I’m crying », « Onion tears ».

Rose-Lynn Fisher, Tears of release, © 2013 RLF

Rose-Lynn Fisher, Elation at a liminal moment © 2013 RLF

Le parcours de l’exposition se poursuit avec la diffusion de séquences vidéo. Elles montrent les habitants de Kuşköy,un village anatolien où la langue sifflée se transmet depuis près de quatre siècles. Le Kuşdili,littéralement« langue des oiseaux » retranscrit chaque syllabe de la langue turque en un chant d’oiseau spécifique. Il permet aux habitants de communiquer à distance, en toute discrétion.


Habitants de Kusköy pratiquant le kus dili. © Cémil Batur Gökçeer

Dans ce parcours, les transitions nous mènent subtilement d’un instant de suspension à un autre, repoussant les frontières de l’impossible :pierres lévitantes, larmes touffues, homme-animal.

Et ce ne sont que les trois premières œuvres de l’exposition…

N. D.

Pour en savoir plus : http://www.palaisdetokyo.com/fr/le-bord-des-mondesLe bord des mondes jusqu’au 17 mai 2015 au Palais de Tokyo, tous les jours de midi à minuit. 

Tendez l’oreille...

A l’heure où nos oreilles n’ont, pour seul refuge, que le sommeil pour lutter contre les agressions sonores de notre quotidien, Baudouin Oosterlynck, plasticien belge, nous invita, lors d’une exposition monographique, à « écouter la forme de l’air ».


© 
M. Tresvaux du Fraval

A l’heure où nos oreilles n’ont, pour seul refuge, que le sommeil pour lutter contre les agressions sonores de notre quotidien, Baudouin Oosterlynck, plasticien belge, nous invita, lors d’une exposition monographique, à « écouter la forme de l’air» (1). L’artiste s’installa, durant près de trois mois, dans un site reculé, loin de toute pollution : le Musée d’arts contemporains (MAC’s) du site du Grand Hornu, dans le Hainaut (Belgique).

Dans l’œuvre d’Oosterlynck se rencontrent l’histoire de l’art et la gymnastique, deux de ses passions : les visiteurs, en entrant dans l’unique salle d’exposition, s’apprêtaient à effectuer une acrobatie auditive.Cependant, rassurez-vous, pas de courbatures au sortir de cette exposition, uniquement une délicate impression d’avoir redécouvert l’un de nos sens.

Disposées de manière ordonnée sur des tables et mises à disposition de chacun (petit ou grand), des « prothèses acoustiques » composées de stéthoscopes, d’aquaphones et d’instruments de chimie en verre, intriguaient et interrogeaient les visiteurs. Les murs blancs de la pièce d’exposition pouvaient rappeler l’atmosphère froide et aseptisée de certaines salles d’hôpital où nous retrouvons, également, des instruments aux formes similaires. Malgré l’invitation appuyée du personnel du musée à venir les manipuler, les futurs auditeurs hésitaient devant la beauté fragile de ces objets… Quelques secondes plus tard, ni une, ni deux, ils se lançaient dans cette expérience sensorielle.

Si l’ouïe est requise, la vue et le toucher sont aussi importants pour l’appréciation de ces œuvres tout à la fois ludiques, poétiques et drôles. L’exposition accorde une place importante à l’hygiène des visiteurs, en leur proposant de nettoyer, après chaque utilisation, les embouts des stéthoscopes grâce à des mouchoirs désinfectants disposés de manière discrète, dans une petite boîte blanche, au centre de chaque table.

Certaines œuvres, intouchables, étaient soit placées sous vitrines, soit suspendues au plafond par des fils transparents. Une quantité importante de dessins de l’artiste (des croquis préparatoires précédents chaque réalisation d’objet), difficilement compréhensibles – car il s’agit plus de dessins poétiques que techniques – étaient accrochés au mur à proximité les uns des autres.

L’interactivité entre les œuvres et les visiteurs justifie en grande partie le succès de cette exposition. Cependant, de nombreuses questions demeurent en suspens. Mais, qu’en est-il de la connaissance théorique du travail de l’artiste ? Pourquoi a-t-il réalisé ces instruments ? Quelles sont ses réflexions ? Où sont les cartels ?

Il est important de noter qu’aucune information n’était transmise aux visiteurs – hormis un livre, disposé sur une table à l’extérieur de l’exposition, dont à première vue, nous pouvions penser qu’il correspondait au livre d’or ; il s’agissait en réalité de la monographie de l’artiste.

Trois agents de surveillance vous permettaient d’entrer dans la salle (une file d’attente était prévue à l’unique entrée-sortie afin d’optimiser au mieux la visite). De plus, ceux-ci nous indiquaient comment manier les objets. Cependant, nous pouvions regretter l’absence de guides ou de médiateurs. En effet, malgré la grande écoute adonnée à chacun des visiteurs, le personnel interrompait brusquement ses explications afin d’interdire la manipulation de certaines œuvres, réservées uniquement à l’usage de l’artiste (point de cartels ni de panneaux explicatifs ne prévenaient les visiteurs).

Pour les explications, mieux valait être au MAC's lorsque l'artiste est venu en personne présenter ses œuvres. En effet, Baudouin Oosterlynck est intervenu à deux reprises au cours de l’exposition. Entre les objets, les visiteurs et l’artiste, une relation viscérale se mettait en place. L’artiste expliquait alors, à l’intérieur de la salle d’exposition ou dans la cour principale et verdoyante du Grand Hornu, ses instruments avec humour, passion et patience.

Une exposition déconcertante dont l’originalité ne tenait pas à l’événement en lui-même, mais bien aux œuvres de cet artiste malheureusement peu connu du grand public.

Marie Tresvaux du Fraval                

Exposition Instruments d’écoute (du 20 novembre 2011 au 5 février 2012) au Musée des Arts Contemporains du Site du Grand-Hornu


(1) Baudouin Oosterlynck, cité dans le magazine lesoir.be, le 21 janvier 2012

Tony Oursler, visite à double regard

L’ami sceptique : L’art contemporain, je n’y comprends pas grand-chose. Tu m’as dit que cet artiste a fait ce clip que j’ai vu. C’était étrange ce visage animé de David Bowie, disproportionné, posé comme cela au-dessus d’un petit corps figé.L'ami enthousiaste : Director avec D. Bowie est finalement la sculpture-vidéo qui m'a le moins étonné. Peut-être est-ce en raison du visage connu. Elle me paraît moins intrigante, moins étrange. Je n'ai rien projeté en elle. Ce qui m'a surpris c'est le lieu d'exposition,ce tout petit espace près de la porte, avant dernière respiration dans les espaces occupés par l'artiste. Je ne connais pas assez bien le Mac's - les images et les souvenirs s'altèrent rapidement - pour comprendre s'il s'agit d'un espace façonné pour l'occasion ou si Oursler a pris plaisir à investir une sorte d’alcôve providentielle. Ce qui m'a amusé ici, c'est la composition de l'installation. D. Bowie, accroché dans le coin tel un Malevitch figuratif et bigarré, de relief et de son. Une véritable icône. L’ami sceptique : Elle est placée à la fin, oui, après des œuvres qui nous en mettent plein les yeux. La première œuvre, diffusée sur une télé, est aussi un peu dans un coin. J’ai préféré l’installation avec les yeux, je me suis senti plus libre, moins assigné à une place dans l’espace,moins guidé que dans l’installation de la longue pièce, la seule pour laquelle un texte nous guide aussi dans la compréhension de ses inspirations ?  L'ami enthousiaste : J'ai également apprécié la vaste salle peuplée de grands et de petits yeux qui observent mais je me demande si le visiteur la parcourt vraiment ou s'il la traverse d'une traite sur son pan droit en cherchant la salle suivante. Il est agréable de dépasser l'orée, d'oser avancer vers le cœur de cette forêt, de déambuler à la rencontre de ce peuple sphérique et cillant. C'est impressionnant aussi. J'ai finalement eu l'impression d'éprouver un espace décuplé. Peut-être est-ce l'effet de la pénombre, du calme qui règne ici ?

La section qui précède l'installation créée pour le Mac's m'a également beaucoup plu. D'autres sculptures-vidéos. Tu sais, celles qui figurent de minuscules univers habités d'êtres hétéroclites, étranges et bavards. A ce stade de la visite, deux questions occupent mon esprit : comment les surveillants de salles vivent-ils cette expérience? Comment tiennent-ils dans cette ambiance sonore « élevée »,répétitive, aux accents parfois inquiétants? 

Si je réfléchis bien, j'ai plus ressenti l'atmosphère « fantasmagorique » hors de l'installation clé de l'exposition : Phantasmogoria, œuvre qui semble porter discours, légitimité et enjeux. Son statut de commande, d'acquisition,conditionne le fait qu'elle soit explicitée. Avec, entre autres, les indications dictées par les deux voix féminines synchrones, à la toute fin de l'installation, elle contient intrinsèquement une volonté de guider précisément le visiteur dans son expérience. L'assurance que le visiteur a bien goûté un instant de pure fantasmagorie? L’ami de moins en moins sceptique :L’œuvre à diables, fantômes et toile d’araignée, acquise parle Grand Hornu, a donc été pensée pour ou avec le lieu ? Entre d’une part le jeu vidéo de guerre, L’Exorciste, les dessins de « diables contemporains » demandés à des enfants, et d’autre part la descente au mausolée de la famille fondatrice du site, hommage au liégeois Étienne-Gaspard Robertson, qui inventa la fantasmagorie au18e siècle (je l’apprends !), le projet renvoie plutôt à une culture américaine, non ? 

Cela ne m’étonne pas que tu penses au gardien, à celui qui vit l’exposition autrement que nous. Il n’était pas dans la salle où le « ballon vidéo visage »coincé sous un matelas ne cesse de crier « Fuck you ». Oursler nous teste, combien de temps on supporte ? Dans la salle des yeux, si habituellement exposés à la blessure (Buñuel, Dali) ou exorbités, l’œil vit, tu as raison, on reste fasciné par le modèle de la caméra. C’est moins violent, à première vue… J’ai eu envie de photographier les reflets de ces yeux dans le regard du visiteur. Mais si l’œil vit ou cille, difficile d’y lire des émotions. Les yeux regardent à vide. L'ami ravi: Oui, moins violent à première vue... le visiteur doit pourtant avoir à l'esprit que ces yeux sont déconnectés d'un tout, d'un visage. Ce sont des fragments perdus ; cet état fragmentaire est très présent dans l’œuvre de Tony Oursler. Immergé dans l'installation, il est assez difficile d'échapper au réflexe de reconstituer un ensemble autour de l’œil, un visage ; même de façon inconsciente... Phantasmagoria a été créée pour et avec le lieu ! Le Mac's en a fait l'acquisition. L'installation insitu est le fruit d'une collaboration entre l'artiste, ses assistants et l'équipe du Mac's. Une grande part du travail s'est effectuée à distance et a nécessité la mise en place d'une organisation subtile afin de mener à bien la production de l'exposition en général et de l’œuvre en particulier. Jérôme André, responsable de la conservation, a endossé pour l'occasion le rôle d'assistant de production et géré aspect financier et négociations ; tandis que Denis Gielen, commissaire d'exposition, est resté l'interlocuteur privilégié de Tony Oursler pour le volet artistique. Une telle répartition des rôles a permis de conserver intacte l'entente sans nuage entre l'artiste et celui qui a, ici, longtemps œuvré à la réalisation du projet d'exposition, loin des contraintes techniques et des crispations inhérentes aux négociations budgétaires. Jérôme André n'évoque pas cette facette du travail sans un sourire entendu. Une autre dimension dans la collaboration et le travail en équipe s'ajoute ici : l'artiste a confié la réalisation des dessins des grands visages sur panneaux de bois à de jeunes artistes issus d'écoles d'art de la région et a invité, tu l'as mentionné, des enfants d'écoles environnantes à exprimer et représenter leur peur. Une sélection des dessins issus de l'exercice constitue une séquence de l'installation.

L’œuvre installée au sein du mausolée dela famille fondatrice du site industriel du Grand Hornu est également une œuvre in situ. Constituée d'une simple ampoule suspendue au plafond localisée en un point du mausolée circulaire et dont la lumière faible et vacillante éclaire un périmètre réduit du caveau ; elle génère,chez moi, une impression plus vive, franche évocation d'un monde inquiétant.C'est ce dispositif minimaliste ainsi que les sculptures-vidéos qui m'ont le plus interpellé si l'on considère la thématique de l'exposition : il active certainement des peurs profondément ancrées ; elles évoquent un monde étrange et assez poétique - ce que n'a pas produit la pièce maîtresse de l'exposition – j'y associe donc plus volontiers l'idée de fantasmagorie.

Si Tony Oursler est américain, les référents imaginaires sont loin d'être des référents à une culture exclusivement américaine et comme tu le dis, c'est un hommage à un belge. Étienne-Gaspard Robertson est une figure emblématique pour l'artiste, une figure au fondement même de son travail, de sa rencontre avec Denis Gielen et de l'aventure au Grand Hornu. Ce personnage a en effet été le « prétexte », le lien idéal pour faire venir l'artiste en Belgique. L’ami qui reviendra au Grand Hornu : On vient de parler d’œuvres, mais aussi fortes soient-elles, on ne vient pas voir que des œuvres, si poétiques ou provocatrices,on vient appréhender une proposition d’ensemble dans un lieu précis. J’ai compris que, pour une monographie sur un artiste,l’exposition évitait le parcours chronologique, si souvent adopté. L'ami ravi: Oui, l'exposition n'est pas chrono-didactique,elle propose une divagation au cœur de l’œuvre de l'artiste sans cadre chronologique, sans schéma apparent ; cette errance, ce cheminement est pourtant structuré autour de l’œuvre éponyme,pièce maîtresse de l'exposition. De part et d'autre de celle-ci,les poupées et sculptures-vidéos seraient les accents toniques de la grande composition tandis que les pièces présentant le motif de l’œil représenteraient les silences, les respirations ; la dernière pièce nous éjecte de cette étrange partition, un retour brutal à la réalité.

Pour aller plus loin :

L'exposition : Tony Oursler -- Phantasmagoria

Video de l'exposition

# Tony Oursler

# fantasmagorie

# sculpture-vidéo

 # Grand Hornu

Crédits : marin

 Crédits : marin

Crédits : marin

Tribulations d'une francophone au Canada

Dans le cadre d’un stage effectué entre mars et août 2016 au Canada, j’ai eu la chance d’être invitée à un colloque international sur la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel, organisé à l’Université Laval de Québec. En tant que francophone en visite au sein d’une province très riche artistiquement et historiquement, je tenais à découvrir des institutions culturelles locales. Raison pour laquelle j’ai visité le Musée de la Civilisation à Québec-Ville.

Le Musée de Civilisation de Québec © Musée de la civilisation

Inauguré en 1988 par le gouvernement du Québec, le Musée de la Civilisation fut créé dans un contexte de diversification sociétale, marqué par une importante immigration, et une volonté d’affirmation de l’identité nationale québécoise face au reste du pays. Par-delà l’ambition du gouvernement de développer les politiques culturelles, l’établissement représente la figure même du projet muséal novateur, à l’origine d’une rupture qui va contribuer à l’apparition des musées dits de société. Ce terme qui regroupe les musées d’ethnographie, d’ethnologie, d’histoire, et de la vie locale, désigne des institutions qui favorisent une approche pluri thématique, valorisant les différentes composantes de la vie sociale.

    En tant que visiteuse étrangère qui a l’habitude de fréquenter des institutions culturelles françaises, mon premier constat à la suite de cette visite au Musée de la Civilisation, est l’importance de la place accordée à la démocratisation, et l’élargissement des publics. En conciliant son ambition de valoriser la société québécoise, et de s’élargir à d’autres civilisations humaines, cette institution se distingue également par une politique d’exposition innovante, axée sur l’interaction et la participation. Au total, ce ne sont pas moins de cinq expositions basées sur l’identité québécoise, ou d’envergure internationale qui étaient présentées ; parmi lesquelles deux m’ont particulièrement marqué. 

    Ma visite débuta avec Lignes de vie, la plus importante exposition consacrée à l’art contemporain aborigène au Canada, réalisée en collaboration avec le Kluge-Ruhe Aboriginal Art Collection de l’Université de Virginie. Elle témoigne du processus de création des premiers peuples d’Australie, qui s’inspirent de traditions artistiques existant depuis plus de 60 000 ans, et de la manière dont elles s’inscrivent au sein des grands mouvements artistiques contemporains. A travers un espace ouvert qui joue sur les variations de lumières, ainsi que sur le contraste des couleurs, la visite immersive nous plonge littéralement dans l’ambiance de l’environnement australien (le bleu pour le ciel, le marron pour la terre, et le vert pour la végétation).

Lignes de vie© Musée de la civilisation

    Y sont présentées une centaine d’œuvres (artefacts, masques, sculptures et tableaux) qui traite du devoir de mémoire, en rappelant les cruautés impunies et subies par les Aborigènes. Le numérique y possède une place importante puisque trois montages vidéo à vocation documentaire ponctuent la visite, et permettent d’étayer notre regard face à cet art ancestral. Deux bornes interactives sont également à la disposition du visiteur, et complètent les informations apportées par les cartels, permettant ainsi de situer l’œuvre géographiquement et historiquement ; puis d’avoir accès à l’interprétation des histoires racontées à travers les œuvres. 

Lignes de vie © Musée de la civilisation

    Le parti-pris de l’exposition est d’avoir choisi un parcours non pas géographique mais thématique, divisé en trois zones. Tout d’abord, une zone qui s’intitule « Terres de rêves » rappelle que les premières créations réalisées par ces Autochtones étaient éphémères car conçues à l’aide d’éléments organiques, (tels que la roche, le sable ou encore la terre) et comment au fil du temps, ces œuvres se sont adaptées aux nouveaux médiums. La seconde zone, appelée « Terres de Savoirs » fait ressortir l’influence des éléments de la nature et des légendes ancestrales, ainsi que l’impact qu’a leur identité spirituelle dans leur pratique artistique. Enfin, la troisième et dernière section, « Terres de pouvoirs », témoigne du rôle de leur art, en tant que revendication identitaire, et vecteur des aspirations politiques de ces peuples. 

    Ma visite se poursuivit par une autre exposition : C’est notre histoire, Premières Nations et Inuit du XXIème siècle, qui traite d’un sujet à travers une approche spatio-temporelle : à la fois revenir sur le passé, évoquer le présent, et envisager l’avenir des 93 000 Autochtones et Inuits qui peuplent la province québécoise à l’heure actuelle. Le terme Premières Nations désigne les Indiens vivant au Canada, qu’ils possèdent le statut d’Indien ou non. L’usage de ce terme s’est répandu au cours des années 1970, afin de remplacer le mot « Indien », considéré alors par certains comme étant choquant. On compte actuellement plus de 600 Premières Nations, et plus de 60 langues autochtones au Canada. 

    Cette exposition est le résultat d’une collaboration entre le Musée de la Civilisation, et la Boîte Rouge vif, une association sans but lucratif québécoise œuvrant à la valorisation des cultures autochtones. Ensemble, ils ont sollicité onze nations autochtones vivant au Québec, dont ils ont rencontré les représentants à l’occasion d’assemblées consultatives organisées sur deux ans. Au total, ce ne sont pas moins de 800 personnes issues de 18 communautés différentes, qui ont participé à la mise en place de ce projet. 

 C’est notre histoire, Premières Nations et Inuit du XXIème siècle 

© Studio du Ruisseau, SMQ

    En présentant plus de 450 objets issus des collections du musée (armes, instruments, maquettes et vêtements entre autres), le rôle même de C’est notre histoire, réside dans sa volonté d’amener le visiteur à réfléchir sur ce que signifie être Autochtone au XXIème siècle. Les choix scénographiques ont consisté à partir d’une vaste salle, au design résolument contemporain, dans le but de symboliser le regard neuf à travers lequel le Musée de la Civilisation souhaite aborder les questions relatives aux Premières Nations. 

    Des archives audiovisuelles, ainsi que des projections sur écran (réalisées grâce à l’appui de l’Office national du film du Canada) sont disséminées au sein du parcours, et illustrent à merveille le propos véhiculé à travers les œuvres présentées. Par ailleurs, six bornes audio ont été installées, permettant ainsi de compléter notre visite par l’écoute d’un récit élaboré par Naomi Fontaine, jeune auteure innue. 

    De même que pour l’exposition précédente, un parcours thématique divisés en cinq sections différentes fut privilégié. La première, intitulée « Ce que nous sommes aujourd’hui - la réserve, nos communautés », aborde l’héritage, le mode de vie, ainsi que la réalité aujourd’hui à laquelle sont confrontés les Premières Nations. La deuxième section, « Nos racines », évoque la diversité culturelle autochtone, ainsi que la traversée effectuée au Nord de l’Amérique il y’a 12 500 ans. 

    Quant à la troisième section, « La grande tourmente », elle traite du choc des civilisations dû à 400 ans de colonisation, empreints de changements et de résistances. La quatrième section, « La décolonisation - La guérison », étudie les revendications culturelles et politiques qui ont été menées, en vue d’aboutir à une reconnaissance, et à un rétablissement des faits historiques. Enfin, pour ce qui est de la cinquième section : « De quoi rêve-t-on pour l’avenir ? », cette dernière fait état des ambitions et des craintes actuelles ressenties par ces communautés autochtones. 

C’est notre histoire, Premières Nations et Inuit du XXIème siècle 

© Jean-François Vachon, la Boîte Rouge Vif

    L’intérêt de ces deux expositions réside dans le choix des œuvres, qui dans les deux cas, mettent parfaitement en lumière les traditions ancestrales, ainsi que la fierté de ces peuples, qui n’ont jamais cessé de revendiquer leur existence. La documentation y possède également un rôle primordial, avec des outils en libre-accès pour le visiteur, qui complètent de manière juste les informations dont il dispose au sein de ces deux parcours. 

    Les deux parcours certes, portent sur deux thématiques différentes, mais véhiculent un message revendicateur commun, à savoir : comment réparer les préjudices injustement subies par ces deux civilisations, et de ce fait, transmettre aux futures générations pour ne pas oublier les erreurs commises ? Le visiteur ne peut qu’être touché par la richesse de la création artistique aborigène, par la culture, et le mode de vie hérité de traditions ancestrales chez les Premières Nations, ainsi que les Inuits. Ce qui le conduit à réfléchir à sa propre place au sein de la société actuelle.

Joanna Labussière

#Civilisations

#Héritage

#Traditions

#Québec

Pour plus d’informations : https://www.mcq.org/fr/

Tzuri Gueta sublime le jardin des plantes

De la dentelle entre les lianes

Entrée de l’exposition

La calèche « Vestige »

Crédits: C.C.

Parfois, le textile et le végétal se subliment, s’entremêlent l’un l’autre. C’est en tout cas ce qui attendait le visiteur de l’exposition « Noces Végétales » dans la grande serre du Jardin des plantes de Paris. En février 2014, Tzuri Gueta, créateur de bijoux et … de textiles pour la haute-couture, y a exposé ses dentelles siliconées. L’originalité repose sur la manière dont est traitée la dentelle, entre les mains de l’artiste elle devient sculpturale, à l’aide notamment de silicone – selon une technique qu’il a brevetée en 2005.  La dentelle prend alors des couleurs et des formes surprenantes. Aperçu en texte et en images de cette exposition de textiles végétalisés.

Au fil du parcours, sur les cours d’eau

Îlots« Réminiscences »

Crédits: C.C.

Dans la serre

En 2012 Tzuri Gueta propose un projet d’exposition dans le cadre du concours Le Créateur, de la Fondation Ateliers d’Art de France. Il remporte le prix quelques mois plus tard, et son projet passe de la fiction à la réalité. Durant trois mois, les végétaux de la grande serre du Jardin des plantes vont, en quelque sorte, se transformer en présentoir pour les dentelles du créateur ; car elles sont véritablement suspendues aux lianes, aux branches ou posées sur les cours d’eau. Mais qui des plantes ou des textiles révèlent l’autre ? Au fil du parcours, le visiteur s’aperçoit que les dentelles et les végétaux se subliment, se mettent en scène l’un l’autre. Les dentelles semblent animer la végétation dense et luxuriante des grandes serres du Jardin des plantes.

Au centre du parcours

« Alliances »

Crédits: C.C.

Quelques dentelles qui reprennent la forme de lianes se mêlent à elles dès l’entrée ; si bien que certains des visiteurs passent sans les voir. Rien n’indique les six créations présentes dans les serres, de façon à ce qu’elles se confondent pleinement à sa végétation. Seul un dépliant, disponible à la billetterie, éclaircit les idées du créateur et indique les œuvres textiles sur le parcours.

Après une première réalisation très discrète – mis à part la calèche trônant sur les escaliers de l’entrée de la grande serre, qui semblait tout droit sortie d’un conte de fée – quatre autres créations attendaient de charmer les sens du visiteur. La plaquette de l’exposition promettait un « parcours initiatique dans les rites et les symboles du mariage », celui « de la dentelle siliconée et d’une flore exubérante ». En effet, tout au long du parcours, le visiteur retrouvait une calèche, des robes de mariées qui  habillaient les écorces de deux arbres… ou bien encore de minuscules îlots, des portiques… Il y avait donc un thème, mais son entière compréhension ne semble pas être une priorité. L’absence de cartel laissait à penser que l’esthétisme des créations prime sur leur message. La seule manière de connaître le nom des œuvres était de se référer au dépliant.

Au fil du parcours

« Ponctuation discrète »

Crédits: C.C.

En dehors de son activité d’artiste, Tzuri Gueta est créateur de bijoux pour sa propre marque mais il est également l’un des fournisseurs textile de la haute-couture ; lieux où importe essentiellement la beauté et la grâce des objets. « Noces Végétales » proposait un parcours pour un visiteur en quête de merveilleux ; la dentelle mêlée aux végétaux appelle au rêve. Aidé par l’ambiance d’une serre tropicale en plein Paris, le créateur a remporté son pari ; le visiteur pouvait aisément se laisser prendre au jeu, s’imaginer dans un lieu féerique où les arbres tissent d’étranges et sublimes matières. Pour quitter cette exposition à l’univers enchanteur et continuer la visite des grandes serres, le visiteur passait au travers d’une immense cascade, laissant derrière lui lianes et dentelles et retourne ainsi à l’ordinaire.

Capucine Cardot

Pour aller plus loin : 

Fondation atelier d'arts

Musée National d'Histoire Naturelle de Paris

#Noces végétales

#Jardin des Plantes

#Textile

Un mini Centre Pompidou en Andalousie

De passage à Malaga, j’ai visité les musées environnants. Après un passage par le musée Picasso – rappelons le, Picasso était malagueño– c’est finalement le Centre Pompidou qui a retenu mon attention. Tout beau,tout neuf, le centre a ouvert ses portes en mars dernier. Vue de l’extérieur,il ressemble à un grand cube coloré de bleu, rouge et jaune ; une œuvre de Daniel Buren.


Picasso,période bleue
© J.D


Vue de El Cubo de dessous
© J.D

De passage à Malaga, j’ai visité les musées environnants. Après un passage par le musée Picasso – rappelons le, Picasso était malagueño– c’est finalement le Centre Pompidou qui a retenu mon attention. Tout beau,tout neuf, le centre a ouvert ses portes en mars dernier. Vue de l’extérieur,il ressemble à un grand cube coloré de bleu, rouge et jaune ; une œuvre de Daniel Buren.

A celui qui pense que le Centre Pompidou c’est un peu comme le Louvre, un classique que l’on connaît déjà, je dirais que l’antenne de Malaga a la particularité d’être un lieu de petite taille, ce qui permet de redécouvrir les œuvres, de s’y attarder et rend la visite bien plus agréable. Installé pour cinq ans, le centre provisoire présente une sélection de 90 œuvres, réparties sur 7000 m2 dans une dizaine de salles. Je ne m’attarderai pas sur l’exposition temporaire, des dessins de Miró – que j’aime pourtant beaucoup –disposés de manière assez classique, je vais plutôt vous parler de la collection permanente, qui m’a le plus touchée.

L’exposition permanente a pris le parti de traiter la figure du corps et met en avant l’art vidéo. Dès son entrée dans l’exposition, le visiteur est confronté à un enregistrement de caméra de surveillance, postée à l’entrée du musée. Ce dispositif crée un effet miroir, une mise en abyme de la visite.

Le corps en morceaux

Arrivée dans la pièce principale, une foule de statues en aluminium, corps à genoux qui semble se recueillir, m'accueille. Toutes se tournent dans la même direction. L’uniformité de ces corps fantômes, de cette masse et leur anonymat interrogent. En créant ces corps sans visages, Kader Attia réalise un travail sur l’aliénation et la quête identitaire. 

Ghost, Kader Attia, 2007© J.D

Non loin, une autre salle, recouverte de vêtements cette fois. L’espace circulaire est fermé, plaçant le visiteur au cœur. C’est Réserve, l’installation de Boltanski. La présence humaine et la disparition – la Shoah plus précisément - sont ici suggérées par les objets,fragments de la mémoire.

Les métamorphoses 

Plus bas, un rire sarcastique se fait entendre ; celui d’une marionnette à échelle humaine posée à même le sol. Une projection lui donne vie, le dispositif est visible par le spectateur. La tête de la poupée a une dimension monstrueuse, qui exacerbe l’émotion qu’elle véhicule. C’est une installation de Tony Oursler, dont d’autres œuvres sont présentées au fil du parcours. De nouveau la vidéo fait irruption dans la visite, avec l’œuvre de Pierrick Sorin. Trente deux visages filmés en gros plans nous font face. Tour à tour, ils répètent d’une voix mécanique « It’s really nice », titre éponyme de l’œuvre. Les personnages ont été réalisés par une superposition de différents visages, ce qui leur donne un aspect grotesque, presque monstrueux. 

It’s really nice,Patrick Sorrin, 1998 © J.D

L’autoportrait

Dans l’ensemble, les cartels sont parfois difficiles à lire, mal placés, il faut parfois un moment pour réussir à les trouver, comme si on avait voulu préserver l’architecture du lieu et laisser place à une libre interprétation des œuvres. Disposées en enfilade autour de la pièce principale, les salles abordent chacune un thème spécifique, lié au corps humain. Parmi elles, la salle des autoportraits mêle aussi bien celui de Frida Khalo que de Raoul Dufy. 

Le corps politique

La salle du corps politique est probablement celle qui m’a le plus marquée.Avec la captation Barbed Houla, l’artiste israélienne Sigalit Landau réalise une performance dans laquelle ellefait du hula hoop, nue, avec un cerceau formé par des barbelés. La vidéo a été tournée sur une plage de Tel Aviv. Il faut y voir une représentation symbolique du peuple palestinien opprimé. Le sang coule. Dans la même pièce, est présenté Le baiser de l’artiste d’ORLAN. Des photographies reviennent sur cette performance dans laquelle ORLAN, devenue un distributeur de baisers, questionne le rapport entre l’art et le commerce qui tend parfois vers la prostitution.

Un peu plus loin, nous sommes face à une collection de… moineaux ! Empaillés,triés et habillés, l’installation est très déroutante. Les Pensionnairesd’Annette Messager raconte le quotidien de ces animaux naturalisés, envisagés comme des enfants à éduquer ou punir. Je dois reconnaître que, encore aujourd’hui, je n’ai toujours pas réussi à saisir le sens de cette œuvre.

La visite presque terminée, nous retournons sur nos pas. Le Centre Pompidou de Malaga, par le choix des œuvres présentées nous propose une relecture de l’histoire de l’art du XX et XXIe, n’hésitant pas à aborder des sujets sensibles, qui font encore débat. Si Picasso et d’autres figures emblématiques de l’art contemporain y sont présentées, quelle ne fut pas ma surprise en découvrant que même Hello Kitty semblait avoir trouvé sa place au musée ! Après avoir visité le Centro de Arte Contemporaneo de Malaga, c’est la deuxième fois que je reconnaissais le petit chat nippon dans une des œuvres exposées.

Mention spéciale aux toilettes parlants (Tony Oursler est partout) !


Sculpture Hello Kitty, de Tom Sachs, 2001
© J.D

J.D

#CentrePompidou

#Malaga

#corps

Pour en savoir plus :

> Centre Pompidou Malaga : http://centrepompidou-malaga.eu

> Pour une visite virtuelle : https://www.youtube.com/watch?v=TkxLYS91v1k

> Le clip de David Bowie réalisé par Tony Oursler : https://www.youtube.com/watch?v=QWtsV50_-p4

Un white cube qui porte le concept artistique

Exposition : "Fantôme sans château" du 18 mars au 18 avril 2015

Cette exposition est présentée au parvis, la scène nationale de Tarbes. Ce théâtre atypique, grand centre de création qui propose aussi un cinéma et un centre d’art contemporain, se situe dans un centre commercial.

Le village blanc, stéréolithographie, © « Le parvis »

Au premier étage de ce grand complexe commercial chargé de couleurs, d’animations et de personnes venues faire leurs courses, le centre d’art contemporain du Parvis propose un monde fantomatique. Tout de blanc vêtu, ce paysage rappelle les montagnes encore blanches qu’encadrent les vitres du centre commercial. Dans ce décor atypique, le calme de ce blanc immaculé est un choc esthétique et artistique.

Visiteurs dans l’exposition, © « Le parvis »

Sont ici invités Christophe Berdaguer et Marie Péjus, un duo d’artistes qui depuis 1992 développe une œuvre où la perception de l’espace se mêle à une psyché empreinte de pathologie. Ils travaillent pour cette exposition sur les  « Psychoachitectures », dessins d’enfants réalisés lors de tests psychologiques que les artistes ont traduits en maquettes. Elles sont présentées sur des socles au milieu d’une forêt étrange d’arbres blancs. Ces maisons de poupées sont alors des transpositions de la psyché d’enfants perturbés ou autistes. Elles semblent sorties d’un cauchemar avec formes troubles et leurs contours presque insensés,bien loin des maisons chaleureuses auxquelles chacun de nous aspire. Le blanc est alors clinique et laisse la psyché du visiteur se projeter sur les œuvres. De plus, cette exposition est associée à un atelier pour enfants, où chacun d’entre eux peut créer sa drôle de maison.

Bien souvent le white cube est utilisé comme un espace conçu pour ne pas dénaturer le concept des œuvres. Même si mettre en regard des œuvres d’art, c’est déjà leur faire dire autre chose. Ici, le white cube est le concept de l’exposition. La proposition faiteau visiteur est d’entrer dans un espace où les reliefs et les limites s’effacent pour créer un trouble optique amplifié par la présence de différentes sculptures de « couleur » blanche. Cette vision totale propose une expérience entre la psyché, le rêve et l’hallucination.

Bien souvent le parvis propose un commissariat artiste. Chaque artiste fait une proposition complète pour exposer son œuvre. Il est invité à penser son œuvre dans l’espace et pour un public. C’est donc dans cette démarche que Berdaguer et Préjus ont,pour leur deuxième exposition au parvis, proposé ce paysage intérieur in situ,qui plonge totalement le visiteur dans un monde à part.

#exposition 

#commissariatartiste

#whitecube

Plus d'informations: http://www.parvis.net/le-programme/centre-dart-contemporain

Une expérience des sens d'essence personnelle

L'Institut d’Art Contemporain de Villeurbanne est né de la fusion d’un centre d'art contemporain et du Fond Régional d’Art Contemporain Rhône-Alpes. Parallèlement à la diffusion permanente de sa collection sur le territoire, l’Institut d’art contemporain présente in situ sa collection tous les deux ans. Le thème choisi pour cette biennale 2014 est « Collection à l’étude, Expériences de l’œuvre », un projet porté par le Laboratoire espace cerveau et le Centre de Recherche et d’Etudes Anthropologiques (CREA) de l’Université Lyon II.

Ann Veronica Janssen, Brouillard coloré Blue Red and Yellow, 2000 ©Blaise Adilon

Intriguée par l’idée d’«Expérience de l’œuvre »je me rends dans l’espace d’exposition de l’IAC transformé en une sorte de laboratoire expérimental dans lequel le visiteur est invité à découvrir un total de 63 œuvres à caractère plus ou moins immersif. L’idée principale est d’instaurer un corps à corps entre l’œuvre et le public afin d’interroger sa réception et sa restitution à travers la perception et les sensations du visiteur. Le « protocole »de l’expérience invite chacun à se munir d’un petit carnet et d’un crayon disponibles à l’entrée de l’exposition. Rien n’est explicité, pas de mention « servez-vous »,mais la façon dont ils sont placés laisse penser qu’ils sont, comme le serait le livret d’exposition, l’outil nécessaire à la visite du lieu. Au dos de ce « carnet d’expérience » est soulignée l’idée de participation de chaque visiteur.Dès lors je comprends que mon rôle ne sera pas uniquement passif mais que mon retour d’expérience est le véritable enjeu de l’exposition.

Dans les différents espaces  d’exposition, renommés espaces d’expérience,il n’est pas toujours facile « d’éprouver » les œuvres, aucun texte,aucun médiateur n’est là pour me guider. Le visiteur fait véritablement face à l’œuvre.L’expérience ne porte pas sur une capacité à décrypter le sens de l’œuvre mais elle privilégie l’écoute intérieure afin d’attirer l’attention sur ses propres sensations.Les modalités de l’expérience esthétique sont en quelque sorte libérées mais l’introspection n’en demeure pas moins difficile.

Basserode, Sans titre (table de lettres), 1998 ©Blaise Adilon

Je me retrouve alors à marcher sur du Pierre-Olivier Arnaud tout en contemplant l’œuvre de Gerhard Richter, à fumer le brouillard aveuglant d’Ann Veronica Janssens ou encore à jouer les écolières sur l’immense table alphabétisée de Basserode. Je m’étonne d’un bruit, d’une installation, je m’imprègne d’une atmosphère…Que le visiteur comprenne ou non, qu’il puisse aimer ou non, peu importe, l’essentiel est de ressentir.

C’est d’ailleurs ce que rappelle une petite équipe d’étudiants de l’Université de Lyon II qui, caméra à l’épaule, propose au visiteur de raconter à l’issue de l’exposition l’expérience vécue. Le Laboratoire espace cerveau est également à  disposition du public dans le jardin de l’IAC pour poster toutes sortes de photos, vidéos ou tweets sur internet. L’ensemble des données et des informations récoltées à l’issue de cette expo-expérience permettront ensuite d’aboutir, le 11 janvier 2015, à l’analyse des effets produits sur chacun avec pour problématique principale la question suivante : comment reconsidérer l’art comme un vecteur privilégié de la relation à soi ?


Entrée de l'Institut d'Art Contemporain

Une véritable expérience des sens d’essence personnelle, qui aurait pu s’accommoder d’une visite en deux temps, un « aller »en autonomie, puis un « retour » accompagné d’un médiateur, afin d’aboutir,à mon sens, à une complète expérience de l’œuvre dans l’étude de sa collection.

Pauline du Chaylard

#experienceIAC

« Collection à l’étude, Expérience de l’œuvre », du19 septembre 2014 au 11 janvier 2015

Institut d'Art Contemporain

11 rue duDocteur Dolard

69100, Villeurbanne

France

Une lettre ouverte au Victoria and Albert Museum

Londres, le 11 novembre 2014

Chère Victoria and Albert Museum, Merci beaucoup pour votre accueil quand je suis venue visiter votre musée cette semaine.  Vos instructions sur votre site web étaient très claires et précises : j'ai facilement trouvé le musée.  Les prix des expositions temporaires sont abordables, surtout en sachant que les expositions permanentes sont gratuites.

Affiche de l'exposition

Crédits photo : JC

En tant que visiteur, j'ai pu découvrir votre exposition, Wedding Dresses1775-2014, sur les robes de mariage.  En tant que femme qui approche de latrentaine, avec toutes ses copines qui se marient en ce moment, j'ai trouvél'exposition particulièrement pertinente sans trop nous asticoter (pour direque les membres féminins de la famille qui demandent aux jeunes femmes de nosjours "quand est-ce que tu vas te marier?" reproduisent une pressioncollective et un modèle. Certes, l'exposition ne choisit pas la glorificationde la construction de la famille comme thème central, mais on vit uneexposition au prisme de son expérience aussi.).  Je trouve que la façonchronologique de raconter l'évolution des robes de mariage était un bon fil àsuivre pour le parcours muséographique, et de restituer le mariage de la ReineVictoria d'Angleterre avec le Prince Albert où la robe de mariage blanche estdevenue à la mode.

J'aurais vivement recommandé votreexposition pour ceux--ou plutôt celles--dans ma tranche d'âge (c'est-à-dire,les femmes entre 20-35 ans nées dans un pays occidental et qui ont grandi sanshandicap sans aucune autre envie que de vivre une histoire féerique enrecherchant le Prince Charmant) ; mais heureusement, ou malheureusement selonvotre regard, nous ne sommes pas tous et toutes les mêmes sortes devisiteur.  J'ai trouvé particulièrement absente l'interaction entre lemusée et le visiteur: pour un sujet si individuel comme le mariage, il n'yavait aucune personnalisation dans le discours.Pour cela, j'ai préparé une liste des petites améliorations pour un plus grandpublic, sans dépenser trop d'argent (même avec votre mécène Waterford, lamarque de la cristallerie mondialement célèbre, c'est la crise).  Sansdélai :1.  L'accessibilité despublics.  Les mariées et les mariés ont  toutes les tailles etformes, mais l’exposition ne montre que très peu d'effort pour atteindre cespublics.  J'ai vu à l'entrée un livre avec tous les textes des cartels engrande police pour les malvoyants.  Bravo!  Mais sans contexte,comment pourrais-je savoir quelle robe va avec quel texte?  Les ascenseursse trouvent en dehors de l'exposition, ce qui veut dire que je dois sortir del'exposition si je suis en fauteuil roulant ou si je ne peux pas monter desmarches pour l'étage.  Et alors, le discours est totalement interrompu.

Crédits : JC

2.  La diversification du discours.  Le mariage existe biensûr dans différentes cultures.  Malgré la diversité ethnique du RoyaumeUni, les robes exposées reflètent presque uniquement l'idée de la robe blancheoccidentale.  Il est vrai que vous avez présenté des robes des femmesnon-anglaises (notamment une mariée chinoise et une mariée nigérienne qui sesont mariées avec des Anglais avec les robes avec quelques influences de sespays d'origine; également une femme qui voulait un style indien pour sa robe),mais aucune de ces robes ne parlait de l'histoire du mariage dans ces autrescultures, et donc l'influence sur le marché de nos jours. Je vous félicite pourl'inclusion des costumes pour les hommes dans le contexte du mariage pour tous.

Crédits : JC

3.  Je veux toucher les robes!  Je connais les problèmessoulevés par la conservation des textiles, et les robes de mariées ne font pasexception.  Mais vous parlez sans cesse de l'importance de la qualité dutissu, en otage en pleine vue derrière les vitres.  Qu'est ce qui se passequand un enfant, qui n'est jamais allé dans un magasin de tissu ou qui n’ajamais touché les tissus riches, comprend si on dit que cette robe-ci est faitede soie, tandis que celle-là est faite de mousseline?  A quoi servent lescerceaux trouvés sous les jupons ou les corsets ?  Un public savant sauraque ces éléments étaient à la mode de l'époque, mais peut-être il n’en saurapas les raisons.  Peut-être  faut-il ajouter un petit atelier sur lafabrication de la dentelle, ou l'application des billes en verre pour montrerla main d'œuvre nécessaire pour réaliser chaque robe.  Comme votrecollection est visible sur Pinterest, quel est l'intérêt à venir au musée si lavisite n'ajoute pas une autre dimension?

4.  Laissez jouerl'imagination!  Je sais à quel point c’est nunuche, mais j'ai rêvé de marobe de mariée depuis que je suis toute petite.  Après avoir vu toutes cesrobes bien travaillées, j'avais tellement envie de partager mon avis sur lesrobes et faire "retravailler" la mienne dans l'imaginaire.  Ceserait "la cerise sur la pièce montée" de trouver un moyen de partagermes idées en s'inspirant de toutes ces robes présentées.  Imaginez si vosvisiteurs pouvaient trouver à la fin de l'exposition un logiciel interactifpour créer sa propre robe de mariage, et de l'envoyer à sa boîte mail? Encore plus loin, sur votre site web peut-être vous pouvez proposer de"pinner" les créations du public sur Pinterest?

5.  Laissez-moitémoigner!  Une grande lacune est le manque de conversation entre le muséeet le visiteur.  Plus concrètement, le musée alimente le visiteur, mais levisiteur ne peut pas alimenter le musée.  En 2011 pour le mariage duPrince William et Kate Middleton, le monde a été témoin de la cérémonie la plusdiffusée dans le monde.  Ceci est particulièrement touchant pour lapopulation régulière du musée car le lieu royal du mariage, Westminster Abbey,se situe seulement à quatre arrêts de métro du musée, on y est en quinzeminutes.  Les vidéos des mariages royaux britanniques depuis le 20èmesiècle sont diffusées dans la salle, mais il n'est pas possible d'ajouter sessentiments--et vu les chiffres des spectateurs pour le mariage de Will et Kate,la population anglaise, et le monde entier d'ailleurs, ont quelque chose àpartager.  Je propose de créer un tableau interactif pour ajouter lessouvenirs du public de ces jours.  Selon les âges des visiteurs, le muséepeut cueillir des souvenirs de la cérémonie de la Reine Elizabeth et le PrincePhilip en 1947, le mariage du Prince Charles et Lady Diana en 1981, et bien sûrle mariage de Will et Kate.  Laissez-nous la parole, et vous augmenterezénormément notre expérience en tant que visiteur.

Crédits : JC

J'espère que vous ne prenez pas mal ces recommandations, j'avoue que celles-civisent à vous aider pour ne pas capter uniquement les 40 autres femmes (moi ycompris) qui visitaient alors l'exposition.  Comme j'ai beaucoup entenduparler de vos efforts d'accessibilité et d'interactivité dans les expositionsdu passé, honnêtement je m'attendais à plus d'interactions.Merci pour votre attention.  Je vous invite à me contacter pour toutesquestions (ou offres d'emploi auprès de votre service des publics). Veuillez agréer l’expression de ma considération distinguée,

Mademoiselle CARLSON

#Londres 

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Une oeuvre pour vous ! (avec l'Artothèque)

Le 13 mai, les Audomarois(es) avaient rendez-vous à l’ancien Hôtel de Ville de Saint-Omer pour découvrir la nouvelle exposition présentée par l’Espace 36, association d’art contemporain. « Une œuvre pour vous ! » est la quatrième édition de cette biennale organisée en partenariat avec l’Inventaire, Artothèque des Hauts-de-France. Le principe ? Les visiteurs ont la possibilité d’emprunter des œuvres d’art, puis de les exposer à leur domicile ou sur leur lieu de travail.

Affiche de l’exposition ©Nicolas Lavoye

Ce vernissage célébrait les trente ans d’existence del’Espace 36. Quatre adhérents de l’association ont ouvert leurs portes où étaientexposées des œuvres empruntées à l’Artothèque. Une balade dans la ville deSaint-Omer a conduit des visiteurs à découvrir les intérieurs de ces médiateursd’un jour qui ont présenté leurs coups de cœur. Mais avant de débuter la visite,une petite présentation de l’Espace 36 s’impose.

Depuis 2001, ce centre d’art associatif basé àSaint-Omer a mis en œuvre un projet de création unique dont la base est lesoutien envers la création et la sensibilisation à l’art contemporain. Lesactions majeures développées par l’association sont la conception d’expositionset le soutien à la diffusion de l’art contemporain, ainsi que l’élaborationd’outils de médiation et l’organisation de visites.

Espace36 – Exposition de Marie Hendricks © Benoît Warzée

L’association assume un rôle d’intermédiaire entre lesartistes et les publics grâce à une collaboration et une concertation auprès dedifférents acteurs territoriaux. L’Espace 36 met un point d’honneur àsensibiliser les publics qu’il reçoit dans le cadre de ces expositions. Le butétant de leur apporter des outils de compréhension pour les aider à développerleur réflexion personnelle. Une démarche axée sur la médiation participative,qui consiste à permettre à tout type de visiteur de s’ouvrir à ses propresressentis et sentiments.

A travers ces différents projets, l’association espèreque les participants s’ouvrent à la culture et soient en mesure d’élargir leurraisonnement. La base des relations entre les artistes plasticiens et lespublics repose essentiellement sur l’échange ainsi que l’écoute, et s’efforcede rendre les visiteurs acteurs de leur propre culture.

Atelier-Visite avec le Musée de l’HôtelSandelin © Benoît Warzée

Venons-en à l’Inventaire. Basée à Hellemmes dans lamétropole lilloise, L’Inventaire, Artothèque des Hauts-de-France a été fondéeen 2009. Cette association propose aux habitants de la région un serviceitinérant et solidaire de prêts d’œuvres d’art sur le même principe qu’unebibliothèque. Autrement dit : chacun peut emprunter une à plusieurs œuvresoriginales par mois, qu’il expose ensuite chez lui. Au-delà d’encourager laprésence de l’art au sein de lieux privés et professionnels, cette démarcheaide à favoriser l’appropriation de la création contemporaine auprès desadhérents.

L’InventaireArtothèque ©Clotilde Lacroix

Riche et diverse, la collection de l’Artothèque s’élèveà 1200 œuvres, regroupant estampes, peintures, photographies et sérigraphiesréalisées par de jeunes créateurs, ou des artistes reconnus sur la scènerégionale et nationale, voire internationale. Cette collection s’enrichit aufil des ans par de nouvelles acquisitions, dans le but de valoriser lamultiplicité des techniques artistiques actuelles.

Plus de 10 000 prêts ont été enregistrés depuissa fondation, avec des œuvres qui circulent dans le cadre de projets mis enœuvre avec différents acteurs socio-culturels. D’une part, des expositionsorganisées dans des galeries d’art, et d’autre part des interventionseffectuées au sein d’établissements scolaires. A travers ces actions, cesœuvres voyagent sur le territoire pour aller à la rencontre des publics lesplus larges, et souvent peu adeptes de l’art contemporain.

En complément des institutions muséales et autrescentres régionaux de diffusion, l’Inventaire soulève la question de la place del’œuvre d’art dans la sphère privée, au-delà de la simple notion d’acquisitionou de consommation. Ainsi, les publics touchés nouent une relation approfondieà l’œuvre et posent désormais un regard nouveau sur la création contemporaine. Ense basant sur des valeurs liées à l’économie sociale et solidaire, cettedémarche de transmission amène une réflexion sur la fonctionnalité, et sur lamanière de repenser l’économie dans un principe de développement durable. 

© Clotilde Lacroix

Retour sur cette balade-vernissage, vécue comme uneexpérience originale. Le contact privilégié avec des œuvres d’art figure parmiles objectifs de l’Inventaire, qu’il nomme joliment : « intrusions artistiques ». Aveccette volonté de raviver une mécanique du désir, d’amener des particuliers àentretenir une relation décomplexée avec l’art, et plus spécifiquement, de sefamiliariser à l’art contemporain. « Çapermet de vivre plusieurs semaines avec une œuvre, de la voir différemment,ailleurs que dans un lieu de passage. » indique Ségolène Gabriel,médiatrice culturelle de l’Espace 36¹. Donc,quoi de mieux que de donner l’occasion à des membres de l’association d’exposerdes œuvres à leur domicile et d’en ouvrir les portes à des visiteurs lambdas ?

Visiteurs du Vernissage-Balade ©Joanna Labussière

La force de cette opération participative réside dansle rôle joué par les adhérents qui se sont glissés dans la peau de médiateursle temps d’une après-midi. Un parcours informel en somme, dans une ambiancedétendue, et qui a permis à la plupart de découvrir le patrimoine architecturalaudomarois. Cette démarche rejoint les fondements de l’Espace 36 en termes demédiation, où l’accueil du public ne se résume pas à expliquer les œuvres auxvisiteurs, mais à apporter à ces derniers des clefs de réflexion propre à leursémotions.

C’est ainsi que Thérèse, sculptrice autodidacte, nousa reçu en premier. Son choix s’est porté sur deux sérigraphies réalisées en 1960par Salvador Dalí et inspirées du poème « La Divine Comédie » deDante. D’après elle, ces sérigraphies donnent à voir un autre aspect du travailde Dalí, à l’opposé de ses œuvres surréalistes qui ont fait sa renommée en tantque peintre parmi les plus influents de son siècle.

La Divine Comédie de Dante #1 et #2 ©Inventaire l’Artothèque

S’ensuivit la découverte d’un second appartement où nousont accueillis Virgile et Aurélien, membres du Conseil d’Administration desAmis des Musées de Saint-Omer. La visite débuta avec Virgile qui nous présentasa sélection : une héliogravure de René Magritte datant de 1973. Intitulée« La Folie d’Almayer »,cette œuvre s’inspire du premier roman du même nom de Joseph Conrad, dont lehéros, Almayer, un jeune hollandais au destin tragique qui rêvait de partir àla découverte d’un trésor caché par des pirates. Ancien étudiant en gestion etvalorisation du patrimoine, Virgile a choisi cette gravure qu’il considèrecomme étant la métaphore de notre héritage culturel qui constitue le fondementde nos racines.

« La FolieAlmayer » de René Magritte© Inventaire l’Artothèque

Aurélien lui, a sélectionné deux peintures del’artiste Sylvain Dubrunfaut issues de sa série « Ados 3 » exécutéeen 2012. La première représente un adolescent placé de profil, le visage encapuchonné,et aux traits graves. Aurélien a placé cette toile sur une étagère de sabibliothèque, près de ses romans de vampires qu’il affectionneparticulièrement. Selon lui, l’air assombri du jeune garçon s’accordait avec unsujet angoissant tel que celui des vampires. En parallèle, la seconde peinturea été installée à proximité de photos de familles. Notre hôte estimait quecette œuvre, aux couleurs chaudes et marquées par le sourire de l’adolescentavait davantage sa place auprès des photos de ses proches, synonymes deconvivialité.

Sanstitre, série Ados 3 de Sylvain Dubrunfaut © Inventaire l’Artothèque

Pour conclure, les visiteurs ont achevé leur balade ense rendant à la maison de Florence, écrivaine audomaroise. Au total, ce sontdeux sérigraphies œuvres qu’elle a empruntées auprès de l’Inventaire. L’uneréalisée par Honoré, porte le titre « H2O ». Si Florence a décidé de l’exposerà son domicile, c’est parce qu’elle traite d’une thématique, à savoir leréchauffement climatique, qui lui tient particulièrement à cœur. Un sujetd’actualité qui la concerne personnellement, en lien avec ses problèmes desanté.

CO2 de Honoré © Inventaire l’Artothèque

Dans un tout autre style, la seconde sérigraphiesélectionnée par Florence est signée Gérard Duchêne. Datée de 1990, elles’intitule : « Papier Peint ». Connu pour son emploi des médias imprimés,le style de Duchêne est particulièrement reconnaissable à son travail de lapeinture sur papier qui donne naissance à une écriture illisible, mettant ainsien exergue la matérialité de l’écrit. Accrochée aux murs de sa salle à manger,cette œuvre renvoie aux créations de Florence qu’elle réalise sur destapisseries.

Papier peintde Gérard Duchêne,© Inventaire l’Artothèque

Comme expliqué précédemment : quel est l’intérêtpour l’Espace 36 et l’Inventaire de permettre à leurs adhérents de participer àune opération telle que celle-ci ? La particularité de cette manifestationréside bien au-delà du projet d’exposition en lui-même, et du principe deposséder une œuvre originale pour un temps déterminé. Le but premier neconsistait pas à expliquer ces œuvres via le prisme de l’histoire de l’art, nià imposer un code de lecture définitif. 

Au contraire, l’ambition première deces deux associations est d’une part de faire découvrir des œuvres à travers leregard d’autrui, selon ses émotions, son ressenti et son propre vécu. D’autrepart, leur volonté consiste à permettre à ces emprunteurs d’expérimenter unerelation davantage intime avec l’art, qu’ils soient connaisseurs ou néophytes. Uneapproche totalement différente qui a également permis de connaître cespersonnes sous un angle différent, le tout dans un moment d’échange, d’écouteet de partage.

Vernissage-Balade©Clotilde Lacroix

L’exposition « Une œuvre pour vous ! »est visible jusqu’au 8 juillet 2017 à l’Espace 36, association d’artcontemporain de Saint-Omer. Les modalités d’emprunt sont lessuivantes : 5€d’adhésion à l’Inventaire | Petit format : 10€ par œuvre et par mois, et15€ les deux œuvres parmois | Grand format : 20€ par œuvre et par mois. Penser à se munir d’unepièce d’identité et d’une attestation d’assurance habitation.

Joanna Labussière

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Pouren savoir plus sur l’Espace 36 : http://espace36.free.fr/

Plusd’informations sur l’Inventaire, Artothèque des Hauts-de-France : http://linventaire-artotheque.fr/____________________________¹ La Voixdu Nord, A l’Espace 36, empruntez uneœuvre d’art pour chez vous, publié le 12 mai 2017, [en ligne] : http://www.lavoixdunord.fr/161574/article/2017-05-12/l-espace-36-empruntez-une-oeuvre-d-art-pour-chez-vous

Urbex et culture avec la Clermontoise de Projection Underground















Depuis
2014 je participe tous les ans à l'Underfest, un festival culturel qui propose
d'assister à des concerts et des projections de courts métrages dans des lieux
inhabituels.







Underfest 2014, The Delano Orchestra © Clermontoise de Projection Underground








































Édition 2014, Julien Estival © Clermontoise de Projection Underground