Ce documentaire diffusé sur Arte met en lumière le thème des assistants d’artistes et de la production matérielle des œuvres d’art. La parole est donnée aux assistants, artisans,producteurs… qui constituent les petites mains de projets en chantier pour Lee Ufan, Daniel Buren et Marianne Heske. La vision des artistes alliée à celle de ces collaborateurs est traversée par des problématiques sur l’œuvre d’art, la perception du public ou le rôle de l’artiste.

crédits : Arte / Luc Riolon &Rachel Seddoh

Ce documentaire diffusé sur Arte met en lumière le thème des assistants d’artistes et de la production matérielle des œuvres d’art. La parole est donnée aux assistants, artisans, producteurs… qui constituent les petites mains de projets en chantier pour Lee Ufan, Daniel Buren et Marianne Heske. La vision des artistes alliée à celle de ces collaborateurs est traversée par des problématiques sur l’œuvre d’art, la perception du public ou le rôle de l’artiste. 

Lee Ufan, travaillant dans les jardins de Versailles, pose d’emblée la question : que signifie travailler avec des assistants plutôt que travailler tout seul ? Son projet à Versailles correspond à sa façon de travailler : se rendre sur les lieux lui permet de créer à partir d’eux. Lee Ufan considère qu’il a un rôle de conducteur, de guide pour un projet évolutif : « L’idée que j’ai de l’œuvre ne se réalise jamais exactement comme je l’avais conçue, avec le choix des matériaux, avec le choix des éléments fabriqués par l’usine et la participation des assistants, elle se modifie petit à petit, elle est ajustée au fur et à mesure et différents éléments y sont encore ajoutés : c’est comme cela que l’œuvre finale voit le jour. Et c’est tous ensemble que nous parvenons à réaliser une œuvre qui me dépasse et qui entre en contact avec l’univers. »

« Quand je peins j’utilise des toiles et des peintures fabriquées en usine j’ai donc besoin d’être assisté. Pour la sculpture il me faut beaucoup d’aide, en principe pour la sculpture soit les œuvres sont de grande dimension, soit elles demandent une technique particulière ou encore elles demandent une main d’œuvre importante. En tout cas il y a beaucoup d’éléments que je ne peux pas résoudre tout seul. Je n’ai jamais songé à réaliser mon œuvre uniquement par mes propres moyens. » Effectivement, dans la plupart des cas, les œuvres sont collectives notamment à partir d’une certaine taille ou technique.  

crédits : Arte / Luc Riolon &Rachel Seddoh

Daniel Buren à Strasbourg pour son exposition Comme un jeu d’enfant,en partie en façade du Musée d’Art Moderne et Contemporain de Strasbourg (MAMCS) et en salle d’exposition, sait ne pas être « vraiment seul quand[il] travaille ». Il collabore avec certaines équipes depuis longtemps,dans la durée. Par exemple l’équipe qui l’a accompagné dans la mise en place de son œuvre sur la façade du musée strasbourgeois lui fabrique des bandes colorées depuis quinze ans. Le confort de travailler avec une équipe qu’il connaît, avec laquelle il y a une bonne compréhension lui permet de faire des réalisations plus compliquées. Mais il ne travaille pas toujours avec la même équipe puisqu’il dit préférer « essayer de [s]’adapter aux gens qui vont être là pour m’aider à Tokyo ou Rio que venir avec [son] équipe ».

Travailler in Situ pour Buren consiste à faire sur place, pour une place précise. Cette notion essentielle l’a fait connaître. Ses œuvres sont contrôlées par différentes personnes, équipes locales et« historiques », qui apposent leur marque : ce sont les conditions des œuvres in Situ qui dépendent de leur contexte. Ainsi probablement le in situ permet-il ce travail avec les équipes. Et c’est peut-être Buren qui s’interroge le plus sur le rôle de ces équipes.

À Oslo Marianne Heske réalise une sculpture monumentale en bronze pour un parc. Les artistes conceptuels et post-conceptuels font produire leurs œuvres par d’autres. Marianne Heske a profité de cette situation qui ouvre de nouvelles possibilités aux artistes en n’étant plus seulement jugée sur ses possibilités/qualités techniques personnelles. Singulière dans le monde artistique nordique, elle est une des rares à adopter une méthode et une pensée conceptuelle sans être aussi dogmatique que les autres artistes internationaux.Son œuvre est poétique et ouvre plus sur une narration que sur un concept.

L’idée est le matériau de travail de Marianne Heske, à partir de là elle choisit d’autres outils. L’originalité de l’œuvre c’est son message, tout le reste n’est que collaboration, coordination des équipes. Ce qui compte c’est la qualité et non qui a fabriqué l’œuvre. Mais les gens sont très déçus quand ils découvrent qu’elle n’a pas fabriqué l’œuvre elle-même, c’est pourtant elle qui l’a pensé. Cela illustre un décalage entre sa pensée et l’état d’esprit d’une personne « lambda ». Parmi les trois artistes c’est celle qui semble le plus revendiquer de ne pas fabriquer elle-même ses œuvres.

La société Art Project de Patrick Ferragne intervient dans la réalisation et l’installation d’œuvres d’artistes comme Daniel Buren pour la Monumenta ou ici pour Lee Ufan à Versailles. Son équipe décrit ainsi sa mission : « Art Project intervient depuis la conception d’une pièce jusqu’à sa réalisation. Notre rôle consiste à évaluer, traduire, conseiller,proposer, adapter, réaliser, installer. Nous sommes l’interface entre l’artiste, le(s) commanditaire(s), et tous les protagonistes nécessaires à la réalisation du projet. »


crédits : Arte / Luc Riolon &Rachel Seddoh

Pour Jean de Loisy (du Palais de Tokyo) les gens en général pensent que l’artiste crée comme en autarcie. Selon lui la discrétion des sociétés comme Art Project est bénéfique, sinon cela risquerait de discréditer le travail des artistes. Pour Olivier Babeau (professeur en stratégie à l’Université de Bordeaux) la question de l’authenticité est aujourd’hui importante mais c’est un problème qui ne se posait pas à la Renaissance, grande époque des ateliers, où par exemple on demandait aux artistes de peindre à la manière de, où il y a avait de nombreux emprunts... On recevait l’œuvre comme produit de la volonté du maître. Aujourd’hui on renoue avec la tradition collective. Les propos de Jean de Loisy et Olivier Babeau attirent l’attention sur l’inquiétude générée quand on touche au rôle de l’artiste et peut-être même à ce qui fait œuvre.

Les dires des petites mains vont toutes dans le même sens :« faire partie de l’histoire » même sans le mérite, s’enrichir dans le travail pour l’artiste, « belle expérience », « plaisir de laisser une œuvre derrière soi », « participer à quelque chose de plus grand que soi »… Les artisans, avec fierté, se considèrent comme des facilitateurs et non des créateurs. Cependant Olivier Babeau soulève le problème de la répartition de la valeur artistique ? Est-il vraiment si simple de séparer le travail  technique de la réalisation artistique ?

Qu’en pensent les artistes ? Daniel Buren évoque que dans la collaboration avec les équipes, elles peuvent lui faire remarquer certains éléments, lui permettre d’aller plus loin et laisser leur marque. À la fonderie Marianne Heske vient également chercher des conseils pour la réalisation technique. Existe donc bien un échange entre les petites mains et les artistes.

Le documentaire, même s’il soulève quelques problématiques, garde cette vision très positive des collaborations entre artistes et assistants. 

Salambô Goudal

#artistes #assistants #production

Pour visionner le documentaire : http://www.arte.tv/guide/fr/050370-000/les-petites-mains-de-l-art-contemporain?autoplay=1