La Bibliothèque des MEM

"Les Voies du Curating" d'Hans Ulrich Obrist

Une expérimentation du champdes possibles

Un portrait atypique : H.U.O

Hans Ulrich Obrist, d’origine suisse est l’une des personnalités de lascène internationale qui a le plus marqué la dernière génération descommissaires d’exposition. Curateur, il est aussi critique et historien del’art. Partant de l’idée que le curator a pour but de « faire surgir l’art oùon l’attend le moins », H.U.O a imaginé et conçu dans sa carrière desexpositions sous toutes ces formes, venant bouleverser les codes préalablementétablis. Dans la cuisine, dans une chambre d’hôtel, dans un avion et même dansune poche ou une valise… le « format exposition » peut se décliner à l’infini !Dans cet ouvrage, l’auteur nous transpose littéralement dans son univers decurator expérimenté.

La vision d’un curator-magicien

Tel un magicien voulant révéler les mystèresdu monde et en expliquer les phénomènes, le curator prend possession d’une idéequ’il cherche à matérialiser en lui donnant une forme puis une vie. Chercher àcréer une histoire qui n’existe pas encore et qui plus est, souhaite s’inscriredans le registre surréaliste, apparaît comme un véritable challenge. Enressassant plusieurs fois l’idée, il vise à lui donner une identité, un visage,une signification qui va pouvoir se concrétiser matériellement dans le réel. Lesoin pour donner vie à une idée est un travail de curation. Ça tombe bienparce-que curator ne trouve-t-il pas son origine dans le verbe« curare » qui veut dire « prendre soin de » ?

                     Tout le curating est une question de dosage et d'équilibre !

Afternoons  Nap,1986 (c) Peter Fischli et David Weiss, Zurich, 2010

Combien créer les conditions depossibilité de partager entre le public et les artistes une émotioninhabituelle, apparaît enrichissant ! N’est-ce pas de la magie que de « mettredes gens en relation qui ne se seraient jamais rencontrés dans les cadres habituelsde la production des savoirs» ? L’art contemporain peut permettre cettealchimie. Passionné par les potentialités créatives qui sommeillent en chaquehomme, H.U.O. fait du curating une voie tracée pour donner du sens à la pluspetite insignifiance. Tout à la fois essai sur la vie, l’art et le hasard, sesconfessions relatées nous invite à une ballade poétique et philosophique autourde l’univers des expositions. « Les voies du curating » se présententchez l’auteur comme l’aboutissement d’une vocation.

L’exposition est un humanisme …          

Le choix de cette vocation peut apparaîtrecomme la promotion d’une certaine forme d’humanisme. Réfléchir sur ce quipourrait faire l’objet d’un épanouissement pour notre « être » seretrouve dans l’idée et la grandeur que nous nous faisons de l’art et de laculture. L’exposition en tant que monde à construire stimule notre intérêt pouréchanger, dialoguer et vivre des émotions multiples. En somme, l’expositioncomme médium chez Hans apparaît comme le moyen de surprendre l’homme en luiproposant de vivre des expériences artistiques uniques.

La question centrale du format desexpositions

L’exposition en soi, n’est pas un modèlefigé,  elle se métamorphose ; il y a un exercice intéressant à faire quiconsisterait à réaliser des expositions comme si on éprouvait la sensation àchaque fois d’avoir fait une découverte scientifique novatrice qui viennechasser la précédente, désormais devenue désuète. A inventer ses formats del’exposition et donc s’interroger sur ses multiples natures et supports.

« Dans leurs formats, les expositions sont souvent trop figées; elles nesont pas assez novatrices dans leur appréhension de l’espace ou du temps».L’idée doit pouvoir être flexible et ne pas se limiter dans un cadrespatio-temporel trop défini à l’avance. Non plus intégrées au sein d’un espacefixe, les expositions peuvent se décliner sous plusieurs formes, matérielles etmême immatérielles: les entretiens enregistrés devenant ainsi une archivesonore d’exposition proche de l’ethnographie (Exemple de l’entretien informelde Joseph Beuys portant sur le thème de l'art comme science de la liberté et dela responsabilité), les non-conférences, les livres d’artiste, les biennales,les pavillons, les marathons… le panel de choix peut s’élargir à l’infini tantsont divers les supports pour s’exprimer sur un sujet précis. Ainsi un type deformat d’expo correspond souvent à l’envie de rendre compte d’un sentimentprécis : susciter la surprise, provoquer l’impossible, montrer l’in-montrable,donner à entendre l’innommable, juxtaposer les paradoxes, introduire le déjantédans le sérieux…Plus que des expositions au format classique, il s’agit decréer des expériences qui viennent bouleverser notre confort intellectuelquotidien. Je vous laisse deviner ces expériences… en lisant l’ouvrage !

Mais bon quand même, même si la frustration peut être un moteur, un exemplepour la route ? “Do it”, concept d’exposition participatif inspiré parDuchamp dans les années 60, correspond à un exemple typique d’exposition où lesrôles des concepteurs s’inversent ; imaginez que ce soit les visiteurs quicréent l’œuvre à partir des instructions écrites laissées par les artistes,quant à eux absents du processus créatif… Adieu les problèmes d’assurance ou detransport de l’exposition puisque l’œuvre finale sera détruite !

© doitmoscow

SandraPain

# curating

# Humanisme contemporain

# artiste-commissaire

Art contemporain et lien social de Claire Moulène

Art contemporain et lien social, Claire Moulène, éditions Cercle d'Art, Collection Imaginaire, 30 mars 2007

Les éditions IMAGINAIRE : MODE D'EMPLOI proposent des outils de décryptage de l'imaginairecontemporain, dans le but d'atténuer la coupure qui persiste entre lespropositions des artistes (qui nous parlent du monde d'aujourd'hui, voireannoncent celui de demain) et leur réception par le public souvent perplexe etinsuffisamment informé. Pour ce faire, ces éditions ont imaginé un nouveauconcept de livre d'art en trois temps. Art contemporain et lien social deClaire Moulène aborde une thématique qui nous concerne tous par une approcherigoureuse et simple. Ce manuel propose un contenu riche dans une mise en formesynthétique et claire. Un vocabulaire précis et adapté est utilisé de manièretout à fait accessible afin de vulgariser l'information sans perte de fond. Etsa mise en page didactique, aéré et illustré permet une lecture agréable etfacilité.

Cet ouvragecommence brièvement par re-contextualiser le rapport aigu entre l'art et lapolitique. Débutant par une citation quelque peu provocatrice mais pas moinsintéressante de Dominique Baqué, on se demande finalement « si l'on osait unparadoxe, on affirmerait volontiers que le seul art politique efficace etconvainquant est l'art totalitaire ». Reste que l'histoire de l'art ne s'arrêtepas là et a pu prendre au cours du XX siècle des formes diverses, dont l'impactvarie selon le contexte et les moyens mis en place. Des avant-gardes dadaïstesfarouchement antimilitaristes en passant par tous les mouvements contestatairesdu XX siècle on remarque alors que les artistes contemporains de 1990 à 2000ont fait les choix de nouvelles postures participatives, symboliques etinédites, offrant toutes la possibilité de percevoir et d'agir différemment surle réel. D'un art issu de la contre-culture et convaincu de son efficacitéidéologique, on est passé à un art plus réflexif, conscient de ses propreslimites.

Quand il estencore question de débattre inlassablement du rôle et de la définition del'art, Claire Moulène ramène des mots justes sur le fond du sujet : « Rappelonsd'abord que l'art, [...] n'a jamais vocation à être efficace. Si l'artisteaujourd'hui apparaît plus que jamais soucieux de saisir la complexité du mondequi l'entoure [...], sa mission ne consiste pas à proprement parler de résoudreles conflits sociaux et économiques qui sous-tendent la société. En revanche,il est celui qui [...] qui permet de penser autrement le réel. » Elle prendalors judicieusement l'exemple du MuséePrécaire Albinet de Thomas Hirschhorn qui illustre parfaitement lasituation. Cet artiste refusant catégoriquement que sa démarche soit assimiléeà une entreprise humaniste, ou un projet socioculturel, annonce que « le MuséePrécaire est une affirmation. Cette affirmation est que l'art peut seulement entant qu'art obtenir une vraie importance et avoir un sens politique. » Oncomprend alors très vite que ce manuel ne résoudra pas comment l'art sepositionne par rapport à la politique car c'est tout simplement impossible.Visiblement l'artiste affirmera toujours son statut en tant que tel. Cependant,l'auteur tente méthodiquement de dresser une liste de différentes pratiquesartistiques qui s'y apparente et de les classer par rapport à leur niveaud'engagement.

Quoi qu'il ensoit, les artistes contemporains ne sont plus nécessairement dans une critiqueamère mais dans une manière de réactiver certaines formes propres à l'actioncollective et politique, le plus souvent avec un humour et une dérision quileur permettent en creux, d'avancer une critique de fond à peine masquée.Nombres d'exemples pertinents sont repris pour démontrer comment les artistesinterfèrent dans le réel. Que ce soit dans une approche visuelle ouperformative, qu'on dénonce une société de consommation ou qu'on rit de sesdérives mercantiles l'intérêt n'est peut-être plus de produire de nouvellesformes artistiques mais d'exposer directement le quotidien. Ainsi c'est le réellui-même qui fait office d'œuvre d'art. Au-delà de la tangibilité plastique desexpérimentations, sur un mode plus ludique, on recense également un nombrerelativement important de travaux ayant trait au rassemblement collectif et àla fête, l'un des motifs jugés ici des plus emblématiques de l'action sociale.Or le lecteur se heurte très rapidement à la légitimité du statut de lacréation : organiser une fête est-ce vraiment un geste artistique?

La force decet ouvrage repose fondamentalement sur les critères de légitimité de l'artcontemporain. L'idée n'est plus simplement de poser une énième fois la questionde ce qui est de l'art ou pas mais pourquoi en être arrivé à cette dérive. Onne tombe pas dans la facilité d'un discours qui prétendrait que l'art cherchesimplement à repousser à chaque fois ses limites. Suffisamment documenté, lelivre propose une analyse sociologique. À l'heure de la mondialisationnéolibérale, la disparition des « classes sociales » au profit d'un grandgroupe central a amené un éclatement des repères traditionnels. Les systèmes denormes multipliés, diversifiés ont amené une perte de valeurs où l'expressionpolitique n'est plus légitime et où le chaos menace. On se retourne alors versles sociologues, les militants associatifs ou les artistes, en les sommant deproduire du lien « social » notion ainsi chosifiée et réduite à unemarchandise. Tous les artistes ici cités ne font alors plus que témoigner decet « objet-ification » du lien social. Voilà tout le nœud du débat de ce livrequi peut paraître amené d'une manière un peu courte et caricaturale maiscomment l'exprimer autrement en si peu de pages ?

Une premièrepartie du manuel décante les pratiques artistiques ancrées dans le réel tandisque la seconde ne fait plus de distinction entre le virtuel et le réel. Uneconception contemporaine renversée consisterait à jouer des ressorts de lafiction pour scénariser le réel. En activant l'imaginaire collectif, lescréateurs actuels travaillent sur une prise de conscience politique et socialeau sein d'un champ artistique qui prend des allures de laboratoire. Unenouvelle manière de produire de l'art serait donc de faire un « lab » quiexplore les schémas de représentation sociale actuelle. La téléréalité estprise pour exemple comme un regard symptomatique de la société qu'elle portesur elle-même et glissée au champ artistique. Encore une fois, le lecteur peutrester sceptique sur la question de ce qui fait œuvre. Mais Troncy, ici cité,arrive facilement à nous convaincre du rapport de l'art à la téléréalité comme« un espace intermédiaire qui ne serait ni celui de la réalité, ni celui de lafiction mais de laReallitY » « simplification, photogénie, mise en scène » «réalistisme ». Pantomime, du jeu du rôle social transposé à d'autres sphères,la téléréalité offrirait donc la possibilité d'un certain regard, certesstylisé, certes biaisé, mais plutôt judicieux sur les systèmes sociaux enplace. Ainsi défile nombre d'artistes qui proposent toujours de nouveauxscénarios artistiques appuyés satiriquement sur une réalité qui tend à sedématérialiser. On en vient même à parler de nouveaux espaces de sociabilité,de « blogosphère », lieu de convivialité virtuelle, à laquelle renvoient lescommunautés de blogueurs. L'art contemporain fait donc appel à toutes sortes dedisciplines annexes, de références de l'expérience quotidienne de chacun nonpour rétablir le lien social mais pour l'interroger.

Écrit dans unegrande finesse cet ouvrage tend à rendre compte du glissement des pratiquesartistiques contemporaines et soulever le rôle social qui lui est aujourd'huivoué. Consacré uniquement à l'art d'aujourd'hui et non celui d'il y a vingtans, Claire Moulène relève un challenge difficile : l'analyse et lathéorisation d'une pratique dont on manque vraisemblablement de recul. Alorsque la facilité accorderait à dire que l'artiste contemporain s'éloigne d'unengagement politique explicite Claire Moulène propose un nouveau paradigme.Plutôt qu'un regard analytique d'historienne, elle propose une approche plussémiologique dans le sens où le vocabulaire artistique aurait lui-même changé.Des champs lexicaux empruntés à d'autres usages (politique, festif, web, etc.)sont détournés au profit d'un regard créatif sur le monde. Distinctement d'uneidée d'un art engagé issu de la contre-culture elle nous expose la subtilitésuggestive de nos contemporains à travers la citation, le simulacre etl'ironie. Dégagé d'une contestation massive on se retrouve dans unedémultiplication de possibilités et d'observations. Cependant, la conclusionest menée un peu brutalement en affirmant que les artistes sont soucieux de nepas lisser l'environnement politique mais doit-on pour autant s'en arrêter là ?Claire Moulène finit donc simplement par dire que « l'art doit être coupédu réel soit pour lui offrir une échappatoire constructive, soit pour une prisede conscience inédite ». On ne peut pas dire qu'on en apprenne bien plus...Art contemporain et lien social deClaire Moulène propose donc une excellente base de réflexion et de référencesqui ne tiennent plus qu'à être développées soit dans un futur plus distancésoit par des regards croisés d'autres chercheurs interdisciplinaires.

Elodie Bay

Aux armes visiteurs, formez vos bataillons…

« Un peuple qui oublie son passé se condamne à le revivre… » Ghandi

© google image, 

Eugène Delacroix, La liberté guidant le peuple

Quinze ans… en termes d’Histoire, cela peut paraîtreépisodique, mais en termes de culture, de développement et de mentalités, c’estconséquent. Pourtant, lorsque l’on prend en main Des musées d’Histoire pourl’avenir, fruit du colloque de 1998 qui s’est tenu à l’Historial de lagrande Guerre à Péronne deux ans auparavant, on retrouve les prémices deproblématiques actuelles encore soucieuses d’êtres respectées et comprises.Sous la Coordination de Marie-Hélène Joly et Thomas Compère-Morel, les éditionsNoêsis nous livrent un panel de questionnements autour du rôle et del’importance des musées d’Histoire. Il est intéressant de voir qu’après uncertain passage à vide des préoccupations autour de notre passé historique, ilrevient au devant de la scène aujourd’hui avec l’idée d’un musée ou plutôtd’une maison de l’Histoire de France impulsée par le président Sarkozy et quidevrait naître en 2015.

Des musées d’Histoire pour l’avenir réunitdes interventions sur différents sujets et autant de questionnements, regroupéssous plusieurs grands thèmes, en prenant pour exemple les musées consacrés auxgrandes guerres. Ainsi les spécialistes ouvrent les débats autour desproblématiques de marché de l’Histoire, de « publics » ou de« clientèles », de médiations et de nouvelles technologies au servicedes musées d’Histoire, des enjeux sociaux et territoriaux autour de ceux-ci.Autant de questions que se posent tous les musées encore aujourd’hui.

La particularité des musées d’Histoire, qui les aobligé à très tôt chercher la justification de leur présence et de leurintérêt, réside justement en leur référence, à laquelle on associe bien souventleur appartenance, au passé. C’est pourquoi, afin de se défaire de cette image,il leur a été nécessaire de poser des axes de recherches tournés vers l’actualitéet la préoccupation des publics. Réunis autour d’un colloque traitant de cesquestions, des spécialistes de l’Histoire, de son public, mais aussi de sonmarché et de ses enjeux, comme Marie-Hélène Joly, Jean Davallon, Serge Renimel,Jean-Claude Richez ou bien Alain Montferrand, exposent non seulement lasituation à la fin du XXème siècle, mais veulent également se tourner versl’avenir, et sur la question notamment des visiteurs et de l’accès à tous, donton voit émerger l’importance. Egalement au centre du colloque, le marketingautour de l’Histoire, moyen de toucher différents publics, comme le Puy du Foucité en exemple, mais qui peut également concurrencer voire éclipser les muséesd’Histoire. Enfin les « nouvelles » technologies de l’époque, avecl’exemple du Mémorial de Caen et de l’utilisation du multimédia, aujourd’hui deplus en plus généralisées et mises au service de la médiation, dont on convientdésormais qu’elle a une place principale dans le projet de tout musée.

Un livre donc qui semblerait plus utile pour comprendrel’intérêt et l’Histoire des musées d’Histoire plutôt que pour lesrévolutionner, mais dont on peut mesurer aujourd’hui l’efficacité et lapertinence, avec des préoccupations soulevées et que se posent tous les muséesactuellement. Certes les musées d’Histoire se devaient de se questionner surleur image, leur public, afin de ne pas sombrer dans l’oubli et le passé… Oucomment rendre un musée consacré aux relations entre Henry VIII et François Ieraussi attractif qu’une exposition sur Tim Burton [1].

Julie Minetto 


[1]Tim Burton, l’exposition, cinémathèque Française, de mars à août 2012

L’univers selon Davallon

Compilation derecherches collectives touchant à l'univers de la mise en exposition assuréepar Jean Davallon, aujourd'hui directeur du laboratoire Culture etCommunication de l'université d'Avignon, « Claquemurer pour ainsi diretout l'univers » est le fruit d'un séminaire organisé par l'AssociationExpo-Media, sur le thème « Exposition et territoire », tenu en 1986.

Avec pourprojet de se centrer sur la notion d'opérativité symbolique qu'il dégage commele résultat espéré d'expositions ayant pour but de créer ou renforcer un liantculturel dans/entre divers groupes sociaux, cet ouvrage fait appel à desexemples sortant du champ commun de l'exposition pour élargir le regard à deslieux, des façons assez marginales, hors cadre, de penser la mise en exposition.

On retrouveévoqués les exemples de villes mettant en scène leur propre patrimoine, par laréhabilitation, la redécouverte de leur centre historique, des parcszoologiques habitués à la mise en scène de l'animal vivant, confrontés auparadoxe d'une exposition qui nécessite à la fois du scientifique et duspectaculaire comme au temps des ménageries, des pays tout entier mis en scènecomme des musées grandeur nature (avec le pertinent exemple du Périégèse dePausanias, laGrèce pays-musée à découvrir le guide en main) ou de muséesmettant en scène leur territoire (à l'image des ATP et écomusées, tendancebeaucoup plus actuelle que la précédente).

Le but est demontrer que ce type de mise en scène, finalement beaucoup plus ancré dans notrequotidien, dont nous avons davantage le réflexe de profiter, plutôt que d'allervoir spontanément des accrochages au musée, est en soi une forme d'exposition,avec ce que cela suppose: de s'extraire du réel, du banal, pour recréer unenouvelle vision de l'espace, en le réorganisant, le triant, et lui donnantainsi plus de poids, de sens, bref en lui faisant délivrer un message.

Ainsi Davallonet les autres auteurs de cet ouvrage (dont Dominique Poulot) ne prétendent-ilspas en tirer de théories, simplement des observations, noter commentl'exposition peut être à l'origine de la création d'un territoire, d'un liensocial, d'un sentiment d'appartenance à une communauté, ce qui est tout à faità l'œuvre dans le concept d'écomusée, longuement décortiqué dans les articlesde Davallon.

Après avoirfait le tour de ces exemples, l'ouvrage se propose de présenter certains usagesfaits de cette mise en exposition, en montrant à diverses échelles l'impact decette prise en considération du patrimoine et de l'immixtion du politique dansces différentes démarches: comment l'écomusée influence-t-il le local, commentles municipalités, bien avant la réforme des collectivités territoriales,portent déjà un regard sur le passé et assume le poids de leur héritage, bongré mal gré commme une évidence symbolique et économique dans la destinée deleur ville, comment enfin les pays du tiers-monde, par l'érection de muséesd'histoire juste après leurs indépendances créent un sentiment factice decohésion et d'identité nationale, au service d'idéologies et de propagandesgommant les particularismes régionaux.

Par un habileretour sur les formes d'expositions traditionnelles, le livre pose la questionde l'exposition comme un genre hybride dont la signification et la lecture àchaque fois différente (celle du concepteur puis celle propre à chaquevisiteur) sont celles d'un monde en réduction, qui aurait par ailleurs la tropgrande ambition de « claquemurer » tout un univers, comme lecritiquait déjà au XVIIIe siècle M. de Girardin.

Perçueégalement comme une technique, voire comme un rite, accompagné de soncérémonial et de ses codes, la mise en exposition, à la conclusion de cetteétude, laisse encore beaucoup d'interrogations devant elle.

Il estétonnant de noter que pour un ouvrage datant de 1986, de tels thèmes n'aientpas vieilli outre mesure. Nous renvoyant à des préoccupations encore actuelles,ces recherches, en posant la question du lien social, de fédérer une communautéautour d'un sens commun, illustre les grands débuts de la médiation culturelle,phénomène qui s'est pleinement généralisé aujourd'hui. La question de la placegrandissante des collectivités, déjà à l'oeuvre à l'époque, des villes ayantbesoin de se sortir de la crise par la mise en valeur des éléments du passé etleur habituelle réhabilitation, de plus en plus récurrent à l'heure actuelle,dans un souci d'en finir avec le clivage entre ancien et contemporain, sontégalement des preuves de la continuité (sans parler de stagnation) despolitiques culturelles d'il y a plus de vingt ans à aujourd'hui. Depuis certesles études ont elles avancé mais il n'en reste pas moins que les mots employésont encore une profonde résonance, dont le message sera peut-être difficilementrecouvrable avec le temps, puisque cet ouvrage est déjà quasiment introuvablede nos jours.

Lucie Rochette

Claquemurerpour ainsi dire tout l’univers,ouvrage collectif sous la direction de Jean Davallon, Publication du Centre deCréation Industrielle, Centre Georges Pompidou, 1986

Le Musée des familles


« Expédition »
dans le grenier de mes grands-parents



 





Crédits : A.D









Qui n’est jamais allé à une brocante
ou un vide-grenier, pour chiner des objets du passé : objets démodés
devenus vintage, souvenirs d’enfance, objets de collection ? Et qui
n’a jamais eu envie d’aller fouiner dans le grenier de ses ancêtres pour
dénicher de petits trésors ? et tenter d’imaginer leur vie ? Maintes fois,
j’ai exploré le grenier de mes grands-parents. J‘y ai trouvé les traces
d’intrus : rats, souris, araignées, mites, passés avant moi et qui ont
marqué leur passage. Parmi les nombreux témoignages du passé que j’ai pu
trouver, j’y ai découvert :


 Le musée des familles : Lectures du
Soir.




Le musée des familles : de quoi s’agit-il ?





Crédits : A.D






Vous vous
doutez que cette revue ou plutôt, ce gros livre épais, jauni et abimé m’a
intriguée. Petite recherche et j’apprends qu’il s’agit de l'un des tout
premiers périodiques illustrés à bas prix du XIXe siècle en France. L’abonnement annuel est fixé à 5 francs
à Paris et 7 francs pour la Province quand le salaire journalier d’un ouvrier
est compris entre 1,25 à 3 francs dans les régions du Nord (Paul Paillat, La
vie et la condition ouvrière en France de 1815 à 1830
).




Cette revue hebdomadaire voit le jour en
1833 puis devient mensuelle et enfin, bi-mensuelle. Entre 1845 et 1880, elle
devient très populaire et est même promue par le ministère de l’instruction
publique. La revue cesse de paraître en 1900 après une vente du journal et un
désengagement de son nouvel éditeur. Intéressant, mais pourquoi une revue
appelé « musée » ? 




Le
passé dépoussiéré








J’ai
parcouru les deux tomes de cette revue que j’avais retrouvés, pour en
comprendre le contenu. Au cours de ce voyage temporel, j’ai rencontré plusieurs
rubriques : « chroniques du mois » accompagnée d’un rébus,
« études religieuses », « science en famille »,
« légendes et chroniques populaires », des anecdotes historiques, des
poèmes, des partitions et également des « contes en famille ». Ces
derniers sont rédigés par de grands écrivains du XIXe tels Balzac,
Dumas, Théophile Gautier, Victor Hugo, Jules Verne, etc. Ils sont conçus comme
des feuilletons, et leurs auteurs semblent pouvoir s’exprimer librement. 




Le musée
retrouvé ?








Par
son titre, cette revue se rêve en musée accessible à toutes les familles, à
l'époque où s'invente la protection du patrimoine et alors que la première
liste de monuments classés est publiée en 1842. La revue se rêve en musée qui
vient à ceux qui ne vont pas au musée, et qu'on se raconte le soir, en famille.
Ce qui rapproche la revue d’un musée, ce sont les gravures représentant des
artéfacts. En effet, les objets représentés sont exposés dans des musées comme
le musée des Souverainsau Louvre. Ces gravures rappellent par ailleurs
les planches illustratives de l’Encyclopédie d’Alembert et Diderot.







Crédits : A.D






Ces
représentations d’objets sont légendées et accompagnées de textes, on peut lire :
« la salle des Bourbons contient, dans des armoires vitrées, adossées aux
murs, une foule d’objets ayant appartenu aux rois de France ». Les
explications données sur les objets exposés dans cette salle et la description
des parcours permettent de comprendre la muséographie de l’époque au musée du
Louvre. Toutefois, la simple représentation de ces objets ne fait pas de cette
revue une exposition ou un musée. En effet, ces objets sont sortis de leur
contexte d’exposition.




Néanmoins, la forme de la « revue »,
avec ses multiples contenus, donne au lecteur la liberté de choisir ses
lectures et de parcourir les pages, comme il déambulerait dans une exposition,
si on relit le traité d’expologie dans lequel Serge Chaumier décrit brièvement
la distance existant entre un livre et une exposition :
« l’exposition correspond moins à une histoire qu’à un enchevêtrement de
sens, elle est composée de multiples histoires qui pour finir permettent de
produire une histoire, celle que le visiteur se construit par interaction avec
les propositions». 




Le
musée à domicile ?








Cette
revue est la première à donner un meilleur accès à la culture aux classes
populaires, notamment par des illustrations qui facilitent la compréhension des
contenus. Les grandes institutions muséales réussissent ainsi à ouvrir leurs
contenus aux personnes éloignées de la capitale, comme le prouve ma découverte
de ce périodique dans un village rural de Franche-Comté. Aujourd’hui, même si
les structures muséales sont plus nombreuses sur l’ensemble du territoire,
elles s’évertuent encore à rendre accessibles leurs collections en-dehors de
leurs murs par l’intermédiaire des catalogues d’exposition, des musées
virtuels, d’outils de médiation. Mais rien ne remplace une visite au musée !
D’ailleurs, l’accueil des familles est désormais au cœur des préoccupations des
musées, comme l’atteste l’offre diversifiée de parcours adaptés et les études
menées sur ce sujet.















Anaïs
Dondez
 




# livres anciens


# musée hors-les-murs

# 19e siècle













Les enjeux de l'architecture muséale

Lorsque l’évènement est éphémère, tel qu’un colloque ou une exposition temporaire, les traces peuvent se manifester sous différentes formes. La mémoire de l’exposition se fera à travers son catalogue, un colloque peut faire de même en éditant les actes de la manifestation. Ces ouvrages permettent aux personnes présentes comme à celles n’ayant eu la possibilité de s’y rendre ou ayant eu vent de la rencontre après sa date effective, de découvrir ou compléter les réflexions abordées.

Les textes réunis dans « Architecture et musée » sont les actes d’un colloque organisé au Musée Royal de Mariemont en janvier 1998. L’ouvrage en question m’a donc permis de revivre la rencontre par la lecture attentive des articles débattant sur une question qui m’interpelle: « le bâtiment muséal,aujourd’hui, doit-il apparaitre comme une simple « coque » servant de réceptacle minimaliste aux pièces exposées ; ou bien, tout au contraire,la structure architecturale du musée doit-elle devenir œuvre à son tour, au risque d’interférer dangereusement avec les autres œuvres présentées en son sein ? ».

L’ouvrage,à son grand avantage, regroupe un panel d’acteurs de la sphère muséale.Spécialistes et hommes de terrains, ceux-ci sont issus de formationsdiverses : conservateurs, historiens, architectes, muséologues (théoricienet praticiens), critiques et gestionnaires culturels, ce qui permet d’aborderla question sous divers angles, confrontant les points de vues professionnels.Certains textes abordent une réflexion sur un thème particulier comme« Sustainable Museum, les musées de demain », « de la nécessitéd’une architecture muséologique », « surface d’exposition ou espaced’exposition : lorsque la muséographie fait place à la muséologie »,« si le musée sortait de ses pompes ! », d’autres textestraitent de thèmes précis comme  « le message et l’image »,« œuvre et lieu », « muséographie et design decommunication ». D’autres encore abordent des cas précis d’architecturemuséale locale et internationale de Louvain-la-Neuve, Liège, Gand et Bruxellesà Saint-Etienne, Aix-la-Chapelle, Péronne, Copenhague, Québec, … L’ouvrageaborde peu la problématique de l’institution prenant place dans un bâtimentancien. Étant forcément soumis aux difficultés de conservations, d’entretien,de restriction liées au bâtiment, accentuées si celui-ci est classé, ce cas defigure peut faire l’objet d’un colloque dans sa totalité.

Couverture de Architecture et Musée

Avantde détailler quelque peu le contenu de l’ouvrage, il me semble important depréciser le cadre dans lequel s’est développé le colloque. Deux professeurs del’institut supérieur d’architecture de Tournai, Pierre Coussement et MichelDussart, sont à l’initiative du projet. Dans le cadre de leur atelierd’architecture pour les quatrièmes années, ils ont proposés aux membres dumusée de Mariemont de réfléchir ensemble à de nouvelles implantations,extensions du musée. Suite à l’exercice, une exposition a pris lieu au deuxièmeétage du musée, intitulée Muséofolie,relatant une douzaine de réponsesgraphiques, créatives et imaginatives, présentées sous forme de plansdétaillés, maquettes, dessins d’architecture et vidéos expliquant la nature etles caractéristiques des projets d’étudiants. Cet exercice est à admirer car,ayant moi-même étudié l’architecture, le même travail est effectué dansd’autres écoles sans sortir de l’atelier, impliquant un manque d’échange avecles théoriciens du monde muséal et les professionnels ou sans aller à larencontre des visiteurs réguliers.

Letexte de Philippe Samyn, figure majeure de l’architecture belge aujourd’hui,énonce que le rôle de l’architecte est de répondre à la demande du maîtred’ouvrage, des pouvoirs publics, municipalités, … en apportant sa vision, sescritères et son expérience. L’architecture des nouveaux musées, quelques foisrelevant de la folie, de l’ambition s’avèrent être parfois de grandes boitesvides extrêmement coûteuses à l’usage. L’architecte se doit de répondre aussi àce critère en pensant aux frais d’entretien et de maintenance que devrontassumer par la suite les collectivités. Jean Barthélémy, professeur à l’écolepolytechnique de Mons, relève aussi dans son texte la question d’unearchitecture muséale spectaculaire conduisant quelques fois à des dérives« dans la mesure où le souci de remporter la course à la notoriétél’emporteraient sur l’authenticité de la recherche ».

Laprincipale question du colloque aborde la problématique de l’édificationmuséale en relevant les relations parfois difficiles entre les œuvres et lesbâtiments qui les abritent. Une autre donnée semble importante et revient dansdivers articles de l’ouvrage, dont celui d’André Juneau, directeur de larecherche et de la conservation au musée de la Civilisation à Québec.L’architecte ne peut concevoir un édifice muséal sans avoir une idée de qui unjour viendra le fréquenter ponctuellement ou régulièrement : doncconnaître les publics potentiels, leurs gouts, leurs attentes, leurs pratiques.Les équipements muséologiques doivent être conçus comme des lieux de rencontre,de découverte, de réflexion, d’apprentissage, de loisir ; « unendroit privilégié dans nos sociétés modernes pour la médiation, lacommunication, la compréhension entre les peuples ». Les planificateurs nedevraient-il dès lors pas penser les musées comme des espaces de rencontre etnon comme des lieux d’exposition ? « Le musée doit ressembler à lavie puisqu’il veut en être le reflet au passé et au présent ».

Lesréflexions abordées dans l’ouvrage édité en 2001 restent d’actualité.L’institution muséale soulève encore bien des questionnements. Dans moins d’unmois, nous vivrons l’ouverture d’un grand musée en province, l’arrivée duLouvre à Lens relève aujourd’hui divers défis. Ce musée ressemblera-t-il à lavie ? Un musée comme acteur social, lieu d’interaction et d’expertise. Cemusée, vu par ses concepteurs comme « nouveau modèle» de par sonarchitecture et sa programmation, arrivera-t-il à dépasser une attitude, unepensée à son égard, perçue comme « pyramide des temps passés » ?

ClaraLouppe

Malaise dans les musées de Jean Clair

© Droits réservés

Malaise dans les musées, JeanClair, Flammarion, collection Café Voltaire, 2007, Paris.

« Le muséeaujourd’hui, pour filer la métaphore, est devenu un trou noir. Tout y entre etrien n’en sort » (1). Avec ces quelques mots de l’académicien Jean Clair,il est aisé de comprendre pourquoi  ce dernier reçut, en 2008, le Prixdu livre incorrect pour son ouvrage Malaise dans les musées.

En effet, c’est au travers de 140 pages, que cefervent historien de l’art, nous livre un pamphlet rempli de dégout et decolère envers les politiques culturelles françaises d’aujourd’hui, et regretteamèrement le temps où l’œuvre d’art, comme parée d’une auréole, ne faisait plusqu’un avec les univers religieux.

A l’instar de ses prédécesseurs, dont nous pouvonsciter Quatremère de Quincy avec sa Lettre à Miranda (1796) ouencore, Paul Valéry avec Le problème des musées (1923),  Jean Clairsouhaite, à son tour, confier au lecteur un désenchantement généralisé face auxmusées actuels. Ses points de vue ne sont pas à ignorer ou à prendre à lalégère ; n’oublions pas le rôle important de ce grand monsieur dans lemonde des Arts et des Lettres : directeur du Musée Picasso à Paris durantplus de dix ans, commissaire de plusieurs expositions prestigieuses à l’échellenationale – Mélancolie au Grand Palais (2005), ou encore Crime etChâtiment au Musée d’Orsay (2010) –, professeur d’histoire de l’art àl’Ecole du Louvre, etc..

Pourquoi un homme à l’apogée de sa carrière, aussiempreint et passionné par l’art, son histoire et les lieux qui l’abritent, seretrouve-t-il à gémir des dérives de la création artistique – la perte du« pouvoir des images »(2) –, de son écrin – la structure muséale – que l’on pourrait qualifierde boîte d’emballage ? En cela, Jean Clair dénonce une entreprisationdes musées.

Choisissant comme exemple frappant le Musée du Louvre,l’auteur déconcerte par ses attaques qui,  parfois, semblenthyperboliques. En reprenant la démarche de « l’empire Guggenheim », ce grand musée parisien dépose à son tour sa marque avec le projet dufutur Louvre Abou Dhabi. Conçu par l’architecte Jean Nouvel, le bâtimentouvrira ses portes au public fin 2013 dans la capitale des Émirats arabes unis.

Le gouvernement français a pour objectif, avec ceprojet  de délocalisation des œuvres nationales, la création d’un muséeuniversel (qui renvoie d’ailleurs à la vocation première du Muséum centraldes arts –  les origines du Musée du Louvre, ouvert à la fin du XVIIIèmesiècle) afin d’étendre le rayonnement de la culture française. Ce que dénonceJean Clair, c’est la « location des œuvres appartenant  aux collections publiques pour des motifscommerciaux » (3) : en effet, le Louvre Abou Dhabi recevra 750 œuvresissues des collections françaises ; elles seront prêtées durant dix ans.Cependant, l’auteur ne s’arrête pas là et il étend sa dénonciation :l’intérêt réel de ce projet serait la vente d’avions de combat. Étrangement,Jean Clair n’appuie pas son propos sur des références écrites.

L’auteur a construit son discours autour de troisparties, dont les titres respectifs – « La Simonie », « La VaineGloire » et « L’Acédie » – ainsi que les citations qui lesaccompagnent en guise d’introduction, témoignent, dès lors, d’une écriturepropre à Jean Clair : technique, ampoulée, à la fois concise et verbeuse.Il ne lésine pas sur les références – plus d’une quarantaine d’auteurs, passantde Saint Augustin à Durkheim – pour appuyer ses propos, et n’hésite pas àemployer un langage qui lui est bien connu, riche et complexe (les latinistesen seront plus qu’heureux, l’étymologie ayant une place d’honneur). Son texteva plus loin que ce que l’on pourrait attendre d’un écrit d’historien del’art : Jean Clair compose un « lamento »(4). Il affirme que la rencontre avec l’art doit être impérativement basée surla foi et rejette les œuvres d’aujourd’hui, dépourvues de sens et de beauté « Du sacré on est passé à la souillure »(5). Les musées à l’architecture froide et moderne l’écœurent, tout comme lafoule de visiteurs se bousculant pour y entrer.

Jean Clair, à travers cet ouvrage daté de « Pentecôte 2007» (6), nous confiecertainement sa plus belle profession de foi.

Marie Tresvaux du Fraval 


J. Clair, Malaise dans les musées, 2007, p.88.

2. idem, p.19.

3. J. Clair, interviewé par Le Point, octobre2007.

4. J. Clair, Malaise dans les musées, 2007,p.103.

5. idem, p. 123.

6. idem, p. 140.

Musées, écomusées et territoire









Géographie
et cultures
est une revue qui aborde la géographie d’un
point de vue culturel. Depuis 1992, elle met en avant l’état de la recherche de
ces deux domaines en France comme à l’étranger. Le numéro 16 de cette revue,
paru en 1996 proposait une étude thématique sur les musées, les
écomusées et les territoires. Cette édition analyse et étudie les prémisses et
les premières apparitions des musées d’Arts et Traditions populaires jusqu’au
premier écomusée de La Grande Lande en passant par le musée d’ethnographie du
Trocadéro. Cet ouvrage, facile à lire et clairement structuré, aborde
successivement : études de cas des différents musées, analyse et étude d’une
communauté et de son territoire puis interventions de professionnels. 




Crédits photos : MD








Un bref résumé nous est présenté au début de chaque partie, il sert de
guide référentiel à travers la lecture et permet un rapide repérage. Des
mots-clés ainsi qu’un résumé en français et en anglais nous sont proposés.
Chaque fin de chapitre est accompagnée d’une bibliographie ainsi que les
sources et les annexes de chaque partie. Des exemples, des citations, des
images et des schémas illustrent l’ouvrage.









Les premiers écomusées vont apparaître en région, le musée s’efface pour
laisser place à une nouvelle forme de musées valorisant le folklore régional.
Cette revue géographique aborde et découpe quelques territoires européens, la
France, la Belgique et la Grèce. Géographie
et Cultures
présente les idées et les décisions prises avec une approche
analytique des phénomènes engendrés sur le territoire par ces nouvelles
apparitions muséales.









Dans une première partie, la revue analyse les musées,
les écomusées et le territoire  avec précision, de leur apparition
jusqu’à ce qui fait la particularité des différents lieux choisis. Par exemple,
l’écomusée d’Alsace est étudié, en présentant un historique du lieu en
abordant différents points, toujours en lien avec le territoire comme par exemple
l’identité alsacienne, la naissance de l’écomusée puis l’histoire de la région
et ses enjeux. La revue met en avant la démarche de l’écomusée face à la
sauvegarde du patrimoine local ainsi qu’à l’aménagement possible entre les
différentes infrastructures culturelles déjà présentes. Ces actions sont
présentées par séquences à la fois géographique et historique. La revue expose
les études de cas en les accompagnant de référence bibliographique tel que
George-Henri Rivière ou encore Jean-Robert Pitte. Des études géographiques sur
l’urbanisation et la place de certaines coutumes religieuses occidentales comme
la présence de cimetières dans le paysage à la fois urbain et rural vont être
remises en cause par les changements sociétaux. On remarque que l’ouvrage propose
des moyens de comparaison pour cerner et remettre en contexte les
différentes  étapes de construction de ces évolutions.









Après ces séquences, une partie est consacrée aux témoignages de
professionnels. Plusieurs thématiques sont abordées en lien avec le sujet, par
exemple la diversité culturelle géographique ou la divergence de formes en
matière de paysage. Plus on avance vers la fin du livre moins le sujet aborde
la muséographie et se dirige vers des questions géographiques. Il est
intéressant d’étudier ces sujets car cela permet d’appréhender comment les
structures muséales s’implantent dans l’espace et se confronte à ces
problématiques de paysage.









Cette revue est une bonne manière de comprendre le sujet des premiers écomusées,
musées de plein air et des musées en région. Cette thématique croise deux
domaines d’activité distincts, la culture et la géographie, enrichissant la
muséographie d’un autre angle de vue. Géographie et Cultures ouvre la
réflexion sur la place de ces musées et leur évolution au sein du territoire,
une question toujours d’actualité.














Marie Despres









Disponible à la bibliothèque universitaire d'Arras




 

Scénographie d’exposition de Philip Hugues

Scénographie d'exposition, Philip Hugues, éditions Eyrolles, 4 mars 2010

Lorsque Philip Hugues décide de réaliser un ouvrage sur la scénographie d’exposition, il le conçoit comme un guide. Scénographie d’expositions’adresse à tous ceux qui s’intéressent au sujet  : de l’étudiant en design au professionnel de l’expographie, en passant par le passionné et l’apprenti créateur. Comme les visiteurs empruntent des routes diverses d’une exposition pour arriver au même but, les lecteurs peuvent aborder l’ouvrage par une lecture ordonnée et exhaustive, ou le lire en diagonale, feuilletant et regardant quelques illustrations ou encadrés particulièrement intéressants. Le manuel offre un panorama, distinctement répartis en différents chapitres, développant les axes essentiels relatifs à la scénographie.

 

L’introduction dresse un état des lieux et  survol l’évolution de la pratique, en retraçant rapidement les changements majeurs  : les cabinets de curiosité, la présentation moderne dépouillée, les expositions participatives, et les développements récents qui établissent un dialogue avec le monde virtuel.

 

Le volume aborde ensuite dans ses chapitres, les aspects particuliers du processus scénographique: le brief développant le contexte, la trame narrative, le public visé, la liste des expôts, …  ; le visiteur, petits et plus grands, néophytes ou experts est impliqué dans l’exposition selon différents styles d’apprentissage (visuel, auditif, kinesthésique, …)  ; le site abordé de différentes manières en fonction de ses contraintes et avantages; la stratégie d’exposition développe la classification des expôts et le choix du parcours pour faire vivre au visiteur une véritable expérience plutôt qu’une simple présentation classique  ;   la conception en 3D des esquisses, maquettes et élévations permettent une approche globale du projet et la conception en 2D souligne le rôle essentiel du graphisme; l’éclairage décrit selon différents types, les effets sur les expôts et l’espace environnant, l’interactivité intervient dans l’exposition par un abord facile et cohérent  ; le recours au son et au film enrichit l’environnement immersif  ; les critères de choix des matériaux jouent sur l'impact l’environnemental ; les structures d’exposition modulaires et portables sont le plus souvent adoptées par les stands; les dessins techniques et l’importance des annotations et spécifications pour les différents acteurs du projet ; la construction et livraison, en passant du transport à la sous-traitance, sans oublier l’écoconstruction.

 

La conclusion soutient que l’innovation, l’imagination, la communication et l’interactivité ont permis la diversité des pratiques actuelles en scénographie et questionne les perspectives de la discipline et la nécessité des expositions dans l’évolution économique et politique d’un pays. Elle met en garde le scénographe sur l’interprétation d’un thème d’exposition qui reste par nature sélectif et partial. Celui-ci, dans un esprit d’intégrité, se doit d’utiliser avec vigilance les puissants outils modernes, dans les nombreuses opportunités qui s’offrent à lui.

 

Les principes exposés sont par ailleurs enrichis d'exemples tirés de la pratique scénographique contemporaine. Cependant, l’écrivain abordent surtout les lieux pharaoniques du monde de l’exposition : l’Exploratorium de San Francisco, le Science Museum et le musée des transports de Londres, le Children’s Museum d’Indianapolis, le white cube gallery de Londres, le Musée national d’Ethnographie de Leyde aux Pays-Bas, … en oubliant peut-être que la majorité de ses lecteurs seront plutôt en relation avec des lieux et projets de moindre envergure.  Les stands et leur scénographie mercantile prennent une part importante de l’ouvrage (exemples : différents pavillons d’Exposition internationales, ou stands de salons automobiles et professionnels) et les expositions d’établissements publiques apparaissent quelques fois en  retrait. On regrette donc de ne pas découvrir trucs et astuces pour réaliser une scénographie de qualité malgré des moyens limités.

 

L’auteur souligne aussi dans son introduction qu’il traite des aspects enthousiasmants du métier de scénographe comme de ses contraintes, que bon nombre de livres oublient d’aborder. Pourtant, le livre ne développe nulle part la contrainte majeure qu’est le budget dans un projet d’exposition. Le livre gagnerait d’être complété par ces notions pertinentes. Par contre, vous trouverez en fin de chaque chapitre, un petit tableau de conseils pratiques «  à faire et à éviter  ».

 

En refermant le livre Scénographie d’exposition,vous aurez découvert la majorité des connaissances et des compétences nécessaires pour enthousiasmer de nouvelles générations de visiteurs. Le manuel est un très beau livre pour ses qualités graphiques inspirantes. Le texte est concis et très aéré par nombre d’images, plans et schémas pertinents, mais reste classé dans la catégorie des «  beaux livres  », comme ceux d’architecture ou de design, où l’iconographie attirante visuellement prend le dessus pour le rendre le plus populaire possible.

 

Clara Louppe

Sensitinéraires

Amoureux des livres et dupatrimoine, découvrez avec moi un bel objet !

©ALBC

 

Voici un livre épais, une couverture en plastique transparent, un titreprenant tout l’espace et en bas, à droite, un étrange relief qui se fait sentiralors que vous alliez tourner la page. A y regarder de plus près, vous vousrendez-compte que c’est une succession organisée de points qui chatouille vosdoigts. Vous tournez la couverture et découvrez un livre au papier épais, dupapier gaufré, vous offrant la Sainte-Chapelle sous toutes ses coutures, dansson environnement et avec ses multiples détails. La beauté de ce monument decouleurs présenté ici entièrement blanc émeut et surprend. Et ce n’est pas laseule surprise que vous réserve ce livre : un CD audio au format Daisyvous est offert au début tandis qu’un livret couleur et contrasté vous attend àla fin.

 

 

                            

 

Vous l’aurez compris, ce bel objet n’est pas un livre ordinaire mais unouvrage adapté aux non et mal-voyants. Il appartient à la collectionSensitinéraire des Editions du Patrimoine, c’est une publication du Centre desMonuments Nationaux. Plus qu’un beau livre, c’est un outil de médiation quipropose une visite sensible du monument. Sensible parce qu’elle stimule aussibien le toucher du lecteur que l’ouïe et la vue lorsque cela est possible. 

 

Cette collection souhaite rendre les monuments nationaux accessibles auplus grand nombre et permet, par les différents dispositifs qui le constituent,une assez grande autonomie pour le lecteur. Chaque iconographie est présentéesous trois formes :

          - Des images en reliefs permettent une découvertetactile du bâtiment. Celles-ci sont parfois décomposées pour rendre une imagecomplexe plus facilement lisible. Avant de découvrir un vitrail en entier, lelecteur découvre les personnages de la scène puis le décor, séparément.

          - Des photographies en couleurs avec informationsen gros caractères.

          - Des dessins contrastés en dégradés de gris reprennentle découpage des images en relief.

En plus de cela, le lecteur peut accompagner sa lecture d’un CD audio luiprésentant l’histoire du monument, décrit et guide son approche tactile desimages en relief. Le CD audio de l’ouvrage sur la Sainte-Chapelle offreégalement des extraits musicaux des XIIIème et XVème siècles, permettant deplonger le lecteur dans une ambiance historique. Cette collection, notammentréalisée par Hoëlle Corvest qui dirige les publications adaptées à la Cité desSciences et de l’Industrie, est une réussite en matière de médiation. 

Un ouvrage qui saura combler debonheur les bibliophiles 

©ALBC

 

En plus d’être un trèsbel objet, un tel livre est le fruit d’un véritable travail collaboratif. C’està partir des premiers croquis validés par les personnes déficientes visuellesque la réalisation des pages en relief commence. Les images sont décomposées enniveaux de plusieurs plans, avant d’intégrer un complexe processus« d’impression » basé sur les méthodes de gravure. Chaque planchetactile du livre s’est ainsi vue compresser plusieurs fois entre une plaque demétal et une plaque de plâtre pour avoir un relief précis et bien marqué.

 

La finesse de ce travail offre aux lecteurs une belle expérience autourde la Sainte Chapelle. Les lecteurs voyants peuvent eux aussi se prêter au jeude la découverte, seuls ou accompagnés du CD audio. C’est d’ailleurs lapossibilité de cette expérience qui m’a poussée vers ce livre, la possibilitéd’une nouvelle approche de la lecture, d’une nouvelle approche de l’art engénéral. 

© ALBC

Essayer de suivre le rythme de lecture est difficile pour une personnevoyante. Nos doigts ne sont pas suffisamment sensibles aux différents reliefs.Je n’ai réussi à percevoir les yeux fermés que les forts reliefs ou les détailsisolés. Le reste n’apparaissait sous mes doigts que comme un brouhahaincompréhensible, une masse où rien de précis ne pouvait se distinguer. Enreprenant l’image seule, sans commentaire, il est possible de percevoird’autres éléments… mais jamais la totalité de ce qui nous est proposé.

Une deuxième expérience peut être menée : associer trois sens.L’ouïe pour les commentaires, le toucher pour la lecture et la vue pour essayerde mieux comprendre ce que nos doigts parcourent et ressentent. Effectivement,avec ces trois outils l’image m’apparaissait plus claire. Elle n’était toujourspas nette sous mes doigts mais tout de même un peu moins floue.

Même si la pauvre sensibilité de mon toucher ne me permet pas de parvenirà une complète lecture de ce livre, il n’en reste pas moins l’un de ces beauxlivres que l’on aime à parcourir, à feuilleter simplement pour se faireplaisir. 

 

©  ALBC

 

 

 

 

 

Aénora Le Belleguic-Chassagne

 

 

Pour en savoir plus : https://www.youtube.com/watch?v=-alkHNrENJM

#Beaux livres #Patrimoine#Médiation

Visiter à sauts et à gambades

Théophile Gautier et l'art de voyager

Paris, mai 1858.

Le poète, romancier, critique d’art et journaliste Théophile Gautier (1811-1872) n’a alors qu’une seule et unique envie :s’échapper et partir loin de l’effervescence de la capitale ! S’échapper loin de Paris, oui… cela aurait été tellement simple s’il n’était alors contraint d’alimenter sans cesse les feuilletons littéraires du journal Le Moniteur Universel[1] ;car son activité littéraire dans ce journal l’entretien non seulement lui-même,mais aussi sa famille, ses sœurs et même ses maitresses. Pourtant, une petite escapade loin de Paris, Th. Gautier en rêve depuis des semaines ; Th.Gautier la veut ! Une seule possibilité : demander à son journal un voyage de reportage qui pourrait lui fournir la matière nécessaire pour remplir les pages de ses futurs feuilletons. Et voilà que le poète trouve un événement qui lui donnerait un prétexte en or pour s’extraire, ne serait-ce que quelques jours, de la capitale : la grande exposition de l’industrie prévue pour le23 et le 24 mai aux Pays-Bas, à La Haye !

Et le journal accepte ! mais ne lui accorde que… six jours !

© H. VALENTIN, Portrait de Th. Gautier en 1830,in Tourneux, Maurice, ThéophileGautier : sa biographie, Paris, Baur, 1876

Six jours…

Quelques affaires jetées dans sa valise, etvoilà l’écrivain qui se lance dès le lendemain dans un voyage qui, de Paris àLa Haye, va l’amener à traverser la France et la Hollande en passant par… laSuisse et l’Allemagne ! L’époque n’est certes pas du tout encore auxtrains à grande vitesse, aux avions, ou bien encore aux tour-opérateurs qui,aujourd’hui, proposent des offres de séjours culturels à foison… maisqu’importe ! rien n’arrête le poète plein de fougue dans son projet d’escapadeculturelle, par locomotive, par bateau à vapeur, et par voiture, à travers l’Europe germanophone ! Lui qui, pourtant, avoue ne pas parler un mot d’allemand !

Paris, Dijon, Dôle, Pontarlier, pour enfinarriver… en Suisse, à Neuchâtel, où le poète rejoint, au bord du lac, « le cottage » charmant d’un ami deParis. Mais à peine invité pour le thé, impossible de rester sur place ! Levoilà qui reprend la route dès l’après midi, en locomotive, pour être à Berneavant la tombée de la nuit ! D’un village à un autre, le temps du voyage, forêts,ponts, fontaines, habits traditionnels, lacis inextricable de ruelles, arcadesde maisons, vitraux d’églises… absolument tout excite la curiosité de notreécrivain ! Mais tout juste arrivé à Berne, le voilà aussitôt qui repart, dèsle lendemain, en train, pour rejoindre Bâle :

            « Il y a deux manières de voyager,explique-t-il : la première consisteà passer dans chaque ville trois ou quatre jours, une semaine ou davantage s’ille faut, pour visiter les églises, les édifices, les musées, les curiositéslocales, étudier les mœurs, l’administration, les procédés de fabrique, etc.,etc. ; la seconde se borne à prendre le prospect général des choses, àvoir ce qui se présente sans qu’on le cherche, sous l’angle d’incidence de laroute, à se donner l’éblouissement rapide d’une ville ou d’un pays. »

A Bâle, Th. Gautier visite sur le champl’église gothique, et surtout le musée municipal où il découvre plusieurs peinturesdes Holbein, avant d’aller déguster « d’excellentestruites au gratin », et prendre son café sur la terrasse d’un grandhôtel de la ville, profitant d’une vue imprenable sur le Rhin en fumant soncigare. 17h.. et le voilà de nouveau dans un train, direction Strasbourg où ilarrive à 22h, et d’où il repart dès le lendemain pour aller en Allemagne,direction Heidelberg !

Une fois arrivé, Th. Gautier se raisonne tout demême : le voilà qui entame déjà sa troisième journée, et hors de questionà présent, comme il a pu le faire les jours précédents en Suisse, de « perdre à la table des hôtels un tempsprécieux » ! Peu lui importe que son estomac commence à gargouiller ! A peine a-t-il posé le pied en gare d’Heidelberg, qu’ils’élance sur le site des ruines du château !

            « Après le Parthénon et l’Alhambra, le châteaud’Heidelberg est la plus belle ruine du monde. (…) Et comme le petit Spartiatequi cachait un renard sous sa robe, nous laissions [alors] stoïquement la faimnous ronger le ventre, car nous avons l’œil plus goulu que l’estomac ! » 

© Ch. PhillipKOESTER, Un artiste devant les ruines duchâteau d’Heidelberg,v. 1840, Heidelberg, Kurpfaelzisches Museum

De la même manière que le peintre EugèneDelacroix (1798-1863) pouvait, quelques années auparavant en août 1850, s’érigercontre la restauration des fresques peintes des églises gothiques, Th. Gautier protestecontre le projet, véhiculé par une rumeur locale, de restauration de ces ruines ;car ce sont ces ruines qui, justement, rendent le site exceptionnel :

            « Le bruit répandu d’une restaurationprochaine a soulevé chez tout le monde artiste des tirades élégiaques etpassionnées. Si l’on relevait une seule des pierres tombées, si l’on arrachaitle lierre des façades, les arbres poussés dans les chambres, si l’on remettaitdes nez et des bras aux statues invalides, l’on crierait (…) ausacrilège ! (…) Car oui, nous aimons les ruines ruinées !…»

Après Manheim, Düsseldorf, Rotterdam… Th.Gautier arrive Hollande, traversant d’immenses plaines ondulées par les dunesau loin vers la mer et par le gris violet des bruyères ! Et le voilà quidébarque enfin à La Haye ! cette ville où doit se tenir cette fameuseexposition de l’industrie, cet événement culturel qui « était le motif plausible, honnête et modéré(…) donné à [son] naïve envie » de quitter, l’instant de quelquesjours, l’agitation parisienne, et qui, apprend-t-il sur place, a finalement étédécalé d’un mois… La Haye, cette ville où il est impossible de passer, « ne fût-ce qu’une heure, sans aller au musée »,non parce qu’il est grand, mais parce qu’il ne recèle, selon le poète, que dechefs-d’œuvre ! Après avoir admiré au rez-de-chaussée, une collection dechinoiseries et de curiosités diverses rapportées des pays exotiques par lesmarchands des XVIIe et XVIIIe siècles, c’est à l’étage du musée qu’il passeplusieurs heures à admirer la Leçond’anatomie du docteur Tulp de Rembrandt, l’Adam et Evede Rubens, un Portraitd’homme d’Holbein, l’Infante deVélasquez, la Suzanne au bain deRembrandt, ou bien encore une Vue d’uneville hollandaisede Vermeer.

© R. Tilleman, Vue de la Leçon d’anatomie du docteur Tulpde Rembrandt àla Mauritshuis,2014, La Haye

Mais voilà que l’heure tourne, toujours etencore !

« Diable ! déjà midi ! comme leschefs-d’œuvre (…) abrègent le temps qu’on dit si long ! »

            Th.Gautier aimerait encore passer un peu de temps pour admirer une grande peinturede Jordaens… mais il n’a plus le temps ! 

Il se rappelle son rendez-vous pour ledéjeuner, dans le cadre de son reportage pour Le Moniteur Universel, avec le commissaire de la future expositionde l’industrie, finalement repoussée, ainsi qu’avec un directeur de presse !Au sixième jour de son voyage, précipité dans son retour pour Paris, le poètetraverse alors Rotterdam, Anvers et Bruxelles, non sans aller voir, dans cettedernière ville, un Rubens, un Van Dyck et un Calabrèse ; bien trop rapidement,sans doute, regrette-t-il… Mais après tout, qu’importe ? en vient-il àconclure, au terme de son intense tourisme culturel en six jours à traversl’Europe, et en une phrase qui, sans doute, résonne d’autant mieux à notreépoque contemporaine où la facilité de mobilité, liée au développementconsidérable des moyens de transports, semblerait presque nous faire oubliercette part de fougue et d’aventure, pourtant magique et essentielle, dans toutdésir et envie de découverte :     

« Car le voyage, comme la vie, se compose desacrifices. Qui veut tout voir, ne voit rien. C’est assez de voir quelque chose !... » 

Camille Noé MARCOUX

#Voyage

#Tourisme

#Théophile Gautier

 * Théophile GAUTIER, Ce qu’on peutvoir en six jours, Paris, éd. Nicolas Chaudun, 2011 [1858], 8€


[1] A l’époque, les « feuilletons littéraires »sont les récits publiés en bas de la première page du journal, sous la formed’épisodes.