La figure de l’artiste commissaire est depuis quelques années au centre de nombreux questionnements. Etudiante en muséographie-expographie et passionnée d’art contemporain, cette problématique m’interroge et me concerne tout particulièrement. En effet, quelle place ou pouvoir de décision laisser à un artiste dans la réalisation d’une exposition qui lui est consacrée ? L’artiste est-il plus légitime que le commissaire à concevoir une exposition qu’elle lui soit dédiée ou non ?

Une longue histoire ?

Historiquement,la figure de l’artiste commissaire n’est pas récente. Comme le rappelle Julie Bawin dans L’artiste commissaire (2014),il s’agit d’une pratique courante depuis le XIXème siècle dont Courbet est un exemple majeur.

Initialement, les artistes commencent à organiser eux-mêmes les conditions de monstration de leurs œuvres dans le but de garder une certaine indépendance vis-à-vis des institutions qui les exposent traditionnellement. Ceci avait pour objectif de prévenir l’instrumentalisation de leur travail, de faire en sorte qu’il ne reflète des valeurs ou qu’il ne soit porteur d’un discours contraire à celui voulu par l’artiste.

Dans le monde de l’art contemporain, le statut de commissaire est quant à lui plus précisément défini et ne prend l’acception que nous lui connaissons aujourd’hui,que très récemment. Harald Szeemann engage tout au long des années 1960-1970,de nombreuses réflexions autour du rôle de commissaire et tente d’en spécifier les missions. La place du commissaire d’exposition n’a cessé de prendre de l’importance au point d’être souvent remise en question par les artistes. Cela a notamment été le cas de Buren qui a fréquemment décrié les commissaires se pensant artistes.

Les vives tensions existantes entre les artistes et les commissaires  proviennent notamment, comme Buren l’avance, de l’assujettissement ressenti par les artistes de leurs œuvres au propos d’une exposition et à la vision d’un commissaire.

Toutefois, quand les rôles s’inversent et quand l’artiste prend le rôle de commissaire, cela lui semble davantage légitime. Buren a, en effet, été commissaire pour plusieurs exposition dont celle de Sophie Calle, Prenezsoin de vous[1]. L’artistejustifie cela de la façon suivante :

« Lorsqu’un artiste empiète un peu sur ce métier de commissaire, il reste avant tout un artiste et on peut lui faire crédit sur ce plan-là. D'autre part, lorsqu'un artiste «joue»à devenir commissaire, il en a automatiquement les attributs, que l'exposition soit bonne ou non, mais lorsqu'un commissaire se décrète artiste qui peut dire qu'il l'est subitement devenu »[2].

Incontestabilité de l’artiste commissaire ?

Un artiste sait-il mieux que quiconque comment exposer, évoquer et valoriser son travail ou celui d'un autre artiste ? Le questionnement est légitime et le résultat est parfois probant. La conception d'une exposition par un artiste donne lieu à des rendus toujours très intéressants et peut être également à des expositions détenant un supplément d'âme, comme peut en témoigner l'exposition de Jérôme Zonder, Fatum, visible à la Maison Rouge en 2015.

Vue de l’exposition Fatum à la Maison Rouge, © image Galerie Eva Hober.

Jérôme Zonder, qui travaille principalement (voire exclusivement) autour de la technique du dessin, réalise pour l’exposition d’immenses œuvres au fusain et à la mine de plomb destinées à être accrochées dans les espaces l’exposition. Complètement libre dans sa conception, Jérôme Zonder a pris le parti de faire rentrer physiquement le spectateur dans un de ses dessins. Dans cette optique, l’ensemble des espaces d’exposition a été recouvert du sol au plafond des dessins de l’artiste.

L’environnement dans lequel est plongé le visiteur renforce l’angoisse ou la dimension cauchemardesque des œuvres présentées au sein de l’exposition.

 Vue de l’exposition Fatum à la Maison Rouge, © image Galerie Eva Hober.

Travaillant autour du thème de l’enfance, de la violence, de la peur, Jérôme Zonder confronte au sein de ses œuvres la grande Histoire à la petite, dans des scènes où se mêlent imagerie populaire et actes de violence. En élaborant le parcours,l’artiste établit un rapport très fort entre lui, les visiteurs et son œuvre.Effectivement, en jouant sur l’inconfort que suscitent ces représentations et par l’immersion du spectateur dans cette œuvre d’art total, Jérôme Zonder intervient efficacement sur ses sentiments et ses émotions. D’une certaine manière, plus que tout cartel ou texte explicatif, il s’agit d’une des meilleures façons qu’il soit pour un artiste de faire ressentir et comprendre les implications de son travail à un public.

Ce type d’expositions joue, il est vrai, davantage sur la sensorialité et l’émotion que sur une dimension plus scientifique ; Chose qui peut être due à un manque de recul ou de perspective de l’artiste sur son travail. Cependant, ce n’est pas spécifiquement ce qui est demandé à un artiste lorsqu’il est appelé à investir un lieu.

L’artiste donne à voir ce qu’il veut de son travail tout comme un commissaire peut avoir un regard particulier et spécifique sur son œuvre. Yves Michaud le souligne d’ailleurs dans L’artiste et le commissaire :« toute exposition constitue un cas de manipulation ». En effet, que cela soit du fait de l’artiste ou du commissaire, une exposition est toujours l’expression d’un point de vue particulier et de partis-pris subjectifs.

La figure de l’artiste commissaire séduit de plus en plus les institutions. Très régulièrement depuis 2007, le Palais de Tokyo invite des artistes à concevoir une exposition. Gage d’attractivité indéniable, les cartes blanches données aux artistes permettent également de percevoir différemment la pratique d’un artiste mais aussi d’adopter son regard sur le travail ou l’œuvre d’autre sartistes.

Vue de l’exposition I love Ugo Rondinone au Palais de Tokyo,© Palais de Tokyo.

Cela est notamment le cas de l’artiste Ugo Rondinone dont les qualités de commissaire ont été sollicitées à plusieurs reprises au Palais de Tokyo. Une première fois en 2007 lors de l’exposition The Third Mind et plus récemment lors de l’exposition I love John Giorno visible du 21 octobre 2015 au 10 janvier 2016.

Au travers de fragments de poèmes et de citations présentées sur des tableaux peints à l’acrylique, de films et autres documents d’archives, Ugo Rondinone rend dans cette rétrospective,hommage à l’œuvre de son compagnon, le poète américain John Giorno.

Bien qu’invitant d’autres artistes à collaborer sur l’évènement, le titre de l’exposition lui-même ne reflète pas une franche objectivité. D’autant plus qu’il s’agit d’une exposition réalisée par une personne proche, pour une personne chère et rendue publique et quel est l’intérêt du public pour cela ? Du voyeurisme ?

Laisser un artiste ou un commissaire d’exposition seul aux commandes d’une exposition a son lot d’avantages et d’inconvénients. Le réel enjeu c’est avant tout ce que les publics en tirent  et ce qui va favoriser une meilleure compréhension du travail ou tout simplement entraîner un autre regard sur des œuvres ou sur une pratique.

Vue de l’exposition I love Ugo Rondinone au Palais de Tokyo,© Palais de Tokyo.

On pourra toujours reprocher à une exposition réalisée par un commissaire de ne pas respecter la pensée de l’artiste tout comme on pourra reprocher à l’artiste son manque d’objectivité.Toutefois une forme d’exposition n’en remplace pas une autre. Ne faudrait-il pas plutôt considérer ces différentes propositions comme de bons pendants ?

Sarah Hatziraptis

#commissaire#artiste#exposition

Bibliographie

-   Julie Bawin, L'artiste commissaire,entre posture critique, jeu créatif et valeur ajoutée, Paris,Éditions des archives contemporaines,  2014. -   Laurent Boudier, « Curateur, ce nouveau métier du monde de l'art », Télérama, [En ligne, <http://www.telerama.fr/scenes/curateur-ce-nouveau-metier-du-monde-de-l-art,99573.php>,publié en juillet 2013. -   Henri-François Debailleux, Interview de Daniel Buren, «Les commissaires d’exposition ne doiventpas jouter aux auteurs», Libération,[En ligne],<http://www.liberation.fr/week-end/2007/07/21/les-commissaires-d-exposition-ne-doivent-pas-jouer-aux-auteurs_98670>,  publié en juillet 2007.  -   Noémie Drouguet,« Quand l’artiste contemporain joue au muséographe », CeROArt,[En ligne], < http://ceroart.revues.org/358>, publié en janvier 2007. -   Emmanuelle Lequeux, «Curateur, le plus jeunemétier du monde,» Le Monde, [Enligne],  <http://www.lemonde.fr/culture/article/2013/06/19/curateur-le-plus-jeune-metier-du-monde_3432833_3246.html#Y5qGOz5bKCw0p7Ae.99>,publié en juin 2013. -   Claire Moeder,« Ugo Rondinone et l’actualité de l’artiste-commissaire », Marges,décembre 2011. -   Yves Michaud, « Commissaires sans artiste ou artistes-commissaires », ETC, n°45, mars-avril-mai 1999, p.9-13.

Webographie

 -   Jérome Zonder, <http://www.lamaisonrouge.org/cgi?lg=fr&pag=2334&tab=108&rec=71&frm=0>,[En ligne], consulté le 02/01/2016. 

 -   Ugo Rondinone, <http://www.palaisdetokyo.com/fr/exposition/ugo-rondinone>,[En ligne], consulté le 02/01/2016.

[1] Exposition qui s’est tenue au Pavillon français lors de la Biennale d’art contemporain Venise du 10 juin au21 novembre 2007 puis sur le site Richelieu de la BNF du 26 mars au 8 juin2008.

[2] Henri-François Debailleux, Interview de Daniel Buren, « Les commissaires d’exposition ne doivent pas jouter aux auteurs», Libération, [En ligne],<http://www.liberation.fr/week-end/2007/07/21/les-commissaires-d-exposition-ne-doivent-pas-jouer-aux-auteurs_98670>,  publié en juillet 2007.