C’est dans un climat exceptionnellement alarmant,nommé « état d’urgence » que je débarquais à Bruxelles ce jour-là.Fraîchement déposée à la gare du midi, les yeux encore rougis, la ville se présentait telle que les médias l’avaient dépeinte : en suspens. 

Depuis plusieurs jours écoles et métros sont fermés.Les Bruxellois trépignent de retrouver leur rythme citadin. Le soleil pointant le bout de son nez, quelques téméraires sont attablés aux terrasses des rares cafés ayant ouvert leurs portes. L’occasion se faisant trop rare dans nos contrées nordiques, je ne peux que braver l’appel « à ne pas sortir » pour le plaisir de lézarder sous un soleil d’hiver au pied de la Porte de Hal.

Je ne suis qu’à quelques encablures du Musée Art et Marges qui présente jusqu’au 24 janvier 2016 une exposition au nom qui laisse rêveur,« Du nombril au cosmos ».  

Situé au cœur du quartier historique des Marolles, le Musée Art et marges défend, depuis une trentaine d’années, un art créé en dehors des circuits officiels. On dit de ces créateurs qu’ils sont « bruts », selon le terme de Dubuffet qui inventa le concept d’art brut en 1945, le musée préfère les appeler des « outsiders ».

C’est Roger Cardinal qui publia, en 1972, le premier livre introduisant le terme d’ « outsider art » considéré depuis lors comme un synonyme de l’art brut. On peut néanmoins y déceler un certain décalage. Si le terme « brut » fait l’état d’une pureté en lutte contre un art corrompu, «outsider » sous-entend une déviance, un écart statistique, politique, sociologique et parfois médical. On dit de ces créateurs qu’ils sont « réfractaires au dressage éducatif »[1],qu’ils vivent parfois retranchés dans la solitude et l’isolement. Ils sont commerçant, ingénieur, imprimeur, écrivain, ouvrier. Un pas de côté, un pas« en dehors » et ils sont nous, nous sommes eux.

Munie d’une loupe, je pars à la découverte d’histoires personnelles grandioses, tragiques, fantasmagoriques mais jamais anodines. Celles-ci nous sont racontées dans un petit livret. Les œuvres sont présentées de manière assez classique, à la manière d’un musée d’art, sans tentative d’expérience immersive. Contradictoire ? Ce n’est pas parce que les artistes sont des marginaux que la muséographie doit les marginaliser pourrait-on me répondre. Le musée a fait le choix d’un parcours d’œuvres fortes et saisissantes, à travers lesquelles un vécu transparait. 

Nous nous sommes tous, un jour, posés cette fatale question : Quelle est notre place dans l’univers ? Du nombril au cosmos. Moi et les autres. Moi et le monde.

Comment cohabiter ? Comment regarder et plus encore représenter, écrire ou réinventer le monde ?


Lubos Plny, Zonder Titiel, entre 1980 et 1990, inkt,gouache en collage op papier ©Collection abcd Bruno Decharme

Imaginer que son nombril, cette cicatrice de naissance, soit le refuge d’un écosystème où vivent des petites choses. Et les inventorier, inlassablement.

Zdenek Kosek, Sans titre, entre 1980 et 1990

encre, feutre, crayon de couleur et stylo à bille sur papier à musique, 21x30cm

©Collection abcd Bruno Decharme

Découvrir que ses propres pensées sont à l’origine du temps qu’il fait. Se persuader d’avoir un rôle déterminant dans l’unité cosmique. En réunir toutes les manifestations et être le seul à pouvoir les déchiffrer.

Georgine Hue, Sans titre, vers 1960,

crayon de couleur et stylo à bille sur papier hygiénique, 11x18,5cm

©Collection abcd Bruno Decharme

Fabriquer ses propres billets de banque avec du papier hygiénique et en être l’effigie, à la manière des nobles poudrés, quand même. Refuser les exigences accrues de rentabilité et de productivité de notre société.

Photographies de Mark Cloet basées sur l’œuvre de Johann Geenens

Collection du Mad Musée©Camille Françoise

Changer la taille des choses. Du minimalisme au gigantisme et inversement. Remettre en question l’ordre existant. 

Edmund Monsiel, 1946, mine de plomb sur papier, 24 × 17,5 cm.

©Collection abcd Bruno Decharme

Vouloir échapper à l’atrocité de la guerre. S’auto-séquestrer. Dessiner des milliers de visages qui, imbriqués les uns dans les autres,engendrent toujours d’autres innombrables physionomies. Eloge de la lenteur.

Adolf Wölfi, Zonder Titel, 1915, potlood op papier99x276cm

©Collection abcd Bruno Decharme

Repérer l’omniprésence d’un personnage masqué.Se représenter à la place centrale de l’univers. Recomposer le monde présent,passer d’une gamme à l’autre. 

Tandis que le monde ne tournait toujours pas rond, qu’il était bon d’être en pleine crise nombriliste ! 

Magalie Thiaude

Pour aller plus loin : 

- Exposition « Du nombril au cosmos »Autour de la collection abcd/Bruno Decharme, Musée Art et Marges, Bruxelles

- Howard S. Becker, Outsiders : Etudes de sociologie de la déviance, Métaillé, 2012

- Un nombril poilu : https://vimeo.com/6115666#Bruxellles#Musée art et marges#Outsider art     


[1] expression empruntée à Michel Thévoz dans Artbrut, psychose et médiumnité, Editions de la Différence, Paris, 1990