Indéniablement, le street art, ou art urbain, est en vogue. De plus en plus, les institutions comme les grandes villes organisent et accueillent des festivals, des rencontres et des expositions vouées aux créations urbaines. 

Roubaix a rejoint ce mouvement avec la fameuse exposition Street Generation(s), 40 ans d’art urbain, tenue pendant trois mois à La Condition Publique. Au regard de la diversité des propositions, cette exposition se devait d’apporter quelque chose de nouveau. La communication organisée sur le long terme permet d’attirer l’attention et créer des attentes. Les grands noms du graff fièrement annoncés captivent facilement : Jef Aérosol, Keith Haring, Banksy, JR, L’Atlas ou encore Miss Tic. On nous promet une exposition exceptionnelle retraçant les quarante années de productions et créations de l’art urbain, depuis son aurore jusqu’à son apogée actuelle. 

Affiche de l’exposition Street Generation(s) © La Condition Publique

Ayant écrit un mémoire sur l’expansion mondiale de la culture hip-hop (qui a vu naître les premiers graffs), ses motivations premières ainsi que les transformations et récupérations dont elle a pu faire l’objet, c’est avec enthousiasme et curiosité que je me suis rendue au vernissage.

Et quelle surprise ! 

L’espace d’exposition monumental et le foisonnement d’œuvres et d’objets iconiques impressionnent, écrasent presque les visiteurs. Même dans cet ancien lieu industriel, la scénographie épurée dégage une atmosphère prestigieuse, sacralisante : le contenu exposé est déjà dénaturé. De fait, depuis les premières expressions urbaines réalisées dans un contexte socio-économique difficile (ghettos du Bronx, séparation de Berlin entre deux blocs, banlieues françaises précaires) par des hommes et femmes cherchant la reconnaissance alors que l’état les ignore, jusqu’à aujourd’hui où les artistes continuent de s’exprimer illégalement, souvent pour dénoncer des travers de notre société, l’art urbain n’a jamais eu la prétention de splendeur et majesté. Au contraire il cherche à s’adresser au plus grand nombre de façon spontanée et hors-les-murs. Le fait que l’entrée à l’exposition soit payante participe également à modifier la caractéristique de l’art urbain, par définition exposé dans la ville donc à portée de tous. Heureusement que quelques artistes sont intervenus hors-les-murs, autour de la Condition Publique à l’occasion de l’exposition : leurs productions sont ainsi accessibles à tous.

Wall by LUDO, Street Generation(s), La Condition Publique © Stéphane Bisseuil

Et ce n’est pas tout… Les textes n’abordent pas frontalement les questions de fond, comme si les études disponibles sur le sujet (et elles sont nombreuses) n’avaient pas été consultées. D’ailleurs l’essence même de l’art urbain n’est pas détaillé : d’expression contestataire, illégale et dangereuse elle s’expose ici surtout comme forme esthétique. 

De plus, certaines formulations peuvent se lire comme un jugement des œuvres exposées : le titre de salle « L’avènement du message » correspondant aux expressions urbaines à partir des années 1990 nous invite-il à déduire que toutes les pratiques antérieures sont dépourvues de sens et revendication ? C’est mal faire connaître le sujet ! Plus loin, on peut également lire « Ce qui frappe c’est que chaque artiste est désormais unique en son genre, en quête de sa marque de fabrique, de sa technique. » Cette phrase anodine est finalement d’une grande importance pour l’ensemble de l’exposition : d’abord il y a une forme de jugement sur les pratiques originelles (comme si les premiers graffeurs n’avaient pas de personnalité ni le désir de se démarquer entre eux) mais révèle encore un manque d’analyses, un défaut d’étude sur l’histoire et la sociologie de l’art urbain. L’idée était peut-être d’évoquer une pratique de groupe, plus que de démarches individuelles ? Le manque de précision entretient le doute. 

Également perturbantes sont les quelques analyses plastiques qui portent davantage un regard de théoricien classique pour affilier les productions à l’histoire de l’art et son héritage, plus qu’un regard d’artiste expliquant une démarche, ses codes et ses propres références. Confronter ces deux points de vue aurait pu enrichir l'observation artistique. 

JonOne, Street Generation(s), La Condition Publique © Stéphane Bisseuil

En définitive, cette exposition me questionne beaucoup. Son message et son apport scientifique m’ont échappé. Si des visiteurs viennent par curiosité pour comprendre les expressions urbaines, je regrette les simplifications du discours. L’exposition attire, excite la vue et impressionne sans prendre le parti de se focaliser sur les messages exprimés par les artistes, les techniques ou même les aspects sociologiques. Elle séduit par son sujet tendance, se consomme puis s’oublie. Chacun participe à un spectacle encadré, sans trop de surprises. Et si les visiteurs ont déjà des connaissances sur l’histoire et les pratiques urbaines, c’est une bonne occasion de découvrir au même endroit autant d’œuvres (dont certaines sont rares en exposition) de tant d’artistes réunis, de Futura à Zevs en passant par Space Invader et Jacques Villeglé… L’exposition répond certainement aux attentes de la nouvelle dynamique de la Condition Publique et à la politique municipale axée sur les créations urbaines. Et l’on retiendra finalement la contribution à la légitimation de l’art urbain par les institutions. 

#arturbain

#institutionnalisation

http://www.laconditionpublique.com/evenements/street-generations-40ans-dart-urbain/