Dans le cadre de Incorporated! [1], la 5ème édition des Ateliers de Rennes - Biennale d'Art Contemporain, dancers sleeping inside a building, création de l'artiste Jean-Pascal Flavien, est présentée au Musée de la danse, coproducteur de l'oeuvre. En collaboration avec l'ESAB - École Supérieure d'Art de Bretagne, une maison conçue pour accueillir le sommeil des danseurs est installée au jardin partagé entre les deux institutions.

Sachant qu'il s'agit d'une oeuvre expérimentale mêlant danse et art contemporain, notre interrogation s’ancre à partir de la connotation des mots exposition et répétition publique, mentionnées aux infos pratiques.

Jean-Pascal Flavien est un artiste qui réalise des maisons conçues chacune selon une proposition différente. Cette fois, fruit des questions qui croisent l'univers de la danse et du sommeil, la maison a été construite pour être habitée par des danseurs et, d'une façon expérimentale, répondre (ou pas) à des questionnements comme : est-ce que les danseurs le sont-ils en permanence ? On reste des danseurs même quand on dort ? Le travail du danseur pénètre son sommeil ? Comment l'espace conditionne-t-il les mouvements du corps ?

En rassemblant les concepts de Incorporated! et de Le Corbusier, pour qui: "une maison est une machine à habiter" [2],voire à incorporer, Jean-Pascal Flavien définit sa maison en tant qu'oeuvre d'art matérielle dont le contenu accueille des états physiques invisibles, immatériels. "La maison ne devient vraiment une oeuvre que lorsqu'elle réalise son être de maison, à savoir : être habitée". [3]

Vue de la maison à l'extérieur © L.M

Pour justement habiter cette maison, dix danseurs ont été invités à participer à l'expérience entre septembre et décembre 2016, durant à peu près cinq jours chacun. En fait, la maison n'est occupée que pendant la nuit,strictement pour le sommeil. Pendant la journée, la maison reste ouverte à la visite du public, qui compte sur la présence d'un médiateur, élève de l'ESAB, pour lui raconter la partie inaccessible au regard de son activité. En outre, une répétition publique avec le danseur a lieu à la maison chaque jour.

Processus spéculatif

Thierry Micouin a été le troisième danseur à habiter la maison. En arrivant au Musée de la danse pour regarder sa répétition, on ne voit pas un spectacle de danse. Ni une chorégraphie. Même pas une petite performance.Non, ceci n'est pas une danse. Le danseur est bien présent, mais au lieu de répéter, il parle. Pendant une heure il raconte verbalement son expérience de sommeil à la maison. Il partage avec le public ses pensées autour du concept et de la réalisation de ce projet artistique. Il répond également aux questions émergeant de la curiosité des visiteurs. Au lieu de chorégraphier son sommeil, Thierry a crée des registres de son expérience sous forme de photographies et vidéos. Il a exposé cette documentation dans la maison, qui reste visible au public en dehors du temps de répétition. La maison ne lui pas inspiré une démarche chorégraphiée,contrairement à la proposition initiale de Jean-Pascal Flavien. Mais Thierry a raconté que les registres photographiques et audiovisuelles ont toujours fait partie de son processus chorégraphique. 

Des registres photographiques de Thierry Micouin à l'intérieure de la maison © L.M

Certains danseurs ont bien performé le sommeil à la maison pendant la répétition publique. Certains ont fait participer activement le public pendant la répétition en suivant des consignes données par le danseur. D’autres ont invité leur famille pour dormir ensemble à la maison... En d'autres termes, on a des multiples possibilités d'expérimentation de cette oeuvre d'art.

Attribution partagée

La répétition publique a d'abord été pensé par Jean-Pascal Flavien comme une vraie répétition de ce qui a été réalisé par le danseur la nuit précédente. Comme si la nuit était le moment de recherche, d'exploration des possibilités, et tout cela serait condensé et performé pendant une heure au regard du public. Mais cette notion de répétition a pourtant été modifiée au fur et à mesure que les jours de l'exposition se déroulaient.

Finalement, chaque danseur utilise son temps de répétition de la façon qui lui convient le mieux. Le danseur est lui aussi l'artiste. La plupart(voire tous) de ceux qui étaient invités à participer à l'oeuvre de Jean-Pascal Flavien sont aussi des chorégraphes, ayant leur propre processus artistique, caractéristique de chacun. Si on a dix danseurs qui interviennent à la maison, on aura forcément dix propositions très différentes. L'oeuvre assume donc un caractère hybride.

Alors, un danseur dormant dans cette maison devient-il de facto une oeuvre de Jean-Pascal Flavien ? Ou, au contraire, en habitant à la maison, le danseur reformule l'oeuvre et devient son co-auteur ?

Autonomie de l'oeuvre

La répétition publique est le seul moment où la performance menée parle danseur est vue par des spectateurs. En revanche, il n'est pas le seul moment où l'oeuvre reçoit le public, si on considère que la visite de la maison est ouverte pendant toute la journée, y compris l'accompagnement d'un médiateur, ainsi que la possible intervention fait par le danseur (comme dans le cas mentionné, sous forme de registres audiovisuels).

La documentation vidéo de Thierry Micouin de son sommeil à la maison © L.M

On pose alors des questions qui concernent l'exposition et l'autonomie de l'oeuvre : la présence du public est-elle impérativement nécessaire pour que l'art de la performance soit considéré comme une exposition ? Et quel est donc le rôle du registre artistique ?Est-il un outil pour témoigner le processus artistique caché au regard du public ? Est-il un moyen d'accéder à la réalité passée de la performance ?Ou encore, en remplaçant la réalité qu'il documente, devient-il une oeuvre d'artautonome ? [4]

Placé dans une institution-laboratoire [5], comme s'auto-intitule le Musée de la danse, l'oeuvre dancers sleeping inside a building n'a pas forcément pour but de répondre à des questionnements, sinon de nous conduire à la réflexion et d’approfondir les potentialités croisées entre l'exposition et le geste performatif.

Luana Medeiros

#performance 

#documentationartistique 

Infos pratiques de l'exposition : Exposition ouverte du 01/10 au11/12/2016, de mardi à dimanche de 14h à 18h. Répétition publique entre 17het 18h.

[1] www.lesateliersderennes.fr/les-editions/incorporated[2] Vers une architecture, Le Corbusier, éd. G. Crès,1924, p. 73[3] Dancers sleeping inside a building - Catalogue de l'exposition, Jean-Pascal Flavien[4] A Performatividade da Documentação de Performance,Philip Auslander, eRevista Performatus, Inhumas, ano 2, n. 7, nov. 2013[5] www.museedeladanse.org