La nuit du vendredi 11 au samedi 12 mars 2016, à Bologne en Italie, toutes les œuvres du Street artiste Blu sont effacées. Ce sont 20 années de son travail et d’interventions murales qui se voient, en quelques heures, disparaître sous une peinture grise.

Exposition Street Art, Banksy & Co. L'arte allo stato urbano, Musée de l'Histoire de Bologne

© Biondo Caroline

La nuit du vendredi 11 au samedi 12 mars 2016, à Bologne en Italie, toutes les œuvres du Street artiste Blu sont effacées. Ce sont 20 années de son travail et d’interventions murales qui se voient, en quelques heures, disparaître sous une peinture grise.

Blu versus le musée d’histoire de Bologne

Cet acte vient de l’artiste lui-même, aidé de quelques personnes, il passera la nuit à repeindre chacune des fresques murales qu’il avait offertes à la population de Bologne. De cette manière, Blu proteste contre l’exposition présentée au musée de l’Histoire de Bologne du 18 mars au 26 juin 2016 intitulée « Street Art, Banksy &Co. L’Arte allo stato urbano[1] ».

L’artiste reproche à cette exposition le prélèvement de certaines de ses œuvres à la rue au profit de leur conservation. L’extraction des fresques les sortirait de leur contexte et les dénaturerait complétement mais surtout elles seraient détournées du public populaire au profit de l’élite puisque l’entrée de l’exposition est au prix de13 euros. 

Blu préfère faire disparaître l’ensemble de ses œuvres et fonctionner par soustraction afin de rendre « le pillage » impossible. En retirant ses œuvres Blu compte lutter contre la thésaurisation privée de l’art urbain. Le milieu du Street Art soutient en grande partie l’acte de Blu même si certains s’interrogent sur le paradoxe de ne laisser à la population que des murs gris et de leur retirer une œuvre qui leur avait été offerte.

Exposition Street Art, Banksy & Co. L'arte allo stato urbano, Musée de l'Histoire de Bologne

© Biondo Caroline

À la fin des années 1970, de nouvelles pratiques artistiques urbaines sont apparues dans différentes villes du monde occidental. En s’appuyant sur ces cinquante dernières années et avec l’intention de redéfinir la notion de l’art dans l’espace public, l’exposition du musée de l’Histoire de Bologne réunit diverses formes d’art public indépendant qui reprennent les codes de la culture pop et du graffiti. 

L’exposition souhaite également porter une réflexion sur les méthodes de présentation, de préservation et de conservation de cette forme d’art. Ce sont environ 250 œuvres qui invitent le visiteur à poser un nouveau regard sur l’espace urbain à travers des photos d’œuvres urbaines, des peintures sur toile, des sculptures, des vidéos telle que celle proposant la lecture du writing en tant que performance et des œuvres provenant directement de la rue comme des portes de garage ou des boîtes aux lettres taguées.

95% des objets exposés proviennent de collections privées ou de musées, d‘autres encore sont issus des WorkShop Fresco Removal :il s’agit d’une action publique de sept jours permettant d’enseigner aux habitants à retirer les graffitis de textes et de symboles, de les déposer sur une toile et ainsi de les conserver. Cependant, ce sont les trois œuvres de l’artiste Blu, récupérées dans la rue qui feront le plus parler d’elles. 

Blu, Uomo con computeralla spalle, 2003

© Biondo Caroline

Une récupération impressionnante

Le projet d’ « arracher[2] » et de restaurer lié à l’exposition est une expérimentation conduite par le laboratoire des restaurateurs Camillo Tarazzi, Marco Pasqualicchio et Nicola Giordini sur quelques murs bolognais peints par Blu –la façade de l’ancien atelier de Casaralta (Sans nom, 2006) et celle de l’ancien atelier Cevolani (Uomo con computeralla spalle, 2003) - destinés à la démolition.

De plus, ces œuvres n’étaient pas visibles par le public, puisqu’elles se trouvaient à l’intérieur de ces bâtiments désaffectés. Les récupérer permet alors de les rendre visibles en les exposant dans le musée. Cette démolition est devenue une occasion pour l’exposition qui désirait contribuer au débat actuel sur la conservation du Street Art. 

Depuis des années, la communauté scientifique porte son attention sur le problème de la sauvegarde de ces témoignages de l’art contemporain et de leur éventuelle« muséalisation » en dépit de leur localisation originelle mais en faveur de leur conservation et de leur transmission aux générations futures. 

Image extraite de la vidéo The great mystery " Blu " Untitled

Bologne est la capitale historique de la technique de la dépose de peintures murales en restauration.Camillo Tarozzi et ses deux assistants ont souhaité vérifier si cette technique, datée du XVIIIe siècle, pouvait être adaptée à des matériaux contemporains comme le béton ou encore la brique. Par exemple, pour l’œuvre Sans nom (2006) de Blu qui se trouvait dans l’atelier Casaralta, ce n’est qu’une couche de béton épaisse d’un millimètre qui est retirée du mur et récupérée.

Comment est-ce possible ?Une colle à base d’eau est déposée sur l’ensemble de la fresque et des morceaux de toile y sont posés. Une fois que l’ensemble est sec, la partie devant être récupérée est taillée avec un scalpel puis il est possible « d’arracher »du mur la fine pellicule de béton avec le dessin. L’œuvre est soigneusement roulée sur elle-même jusqu’à ce qu’elle soit retirée complétement de son support originel. De retour dans l’atelier de restauration, cette pellicule de béton est déroulée, nettoyée à l’eau, fixée sur une toile et enfin installée sur une armature en bois. L’œuvre est alors prête à être exposée.

Cette récupération est un exploit technique, c’est une première mais surtout l’œuvre est d’une taille impressionnante puisqu’elle mesure approximativement 4 mètres 70 sur 12 mètres.Elle a dû être séparée en quatre parties afin de faciliter l’opération et le transport, les morceaux ne sont par la suite réunifiés sur la toile. La vidéo The great mystery " Blu "Untitled permet d’observer les différentes étapes de cette récupération et le travail réalisé pour la conditionner. Elle est disponible via le lien internet ci-contre : https://www.youtube.com/watch?v=o7U5owILWZ4&feature=youtu.be      

Blu, Sans nom, 2006, mur de ciment de l’atelier Casaralta peint exposé au Musée d’histoire de Bologne 

© BiondoCaroline

À qui appartient une œuvre de Street Art ?

L’artiste avait-il le droit de repeindre ses œuvres ? Le musée pouvait-il récupérer les œuvres de Blu ? Avec le Street Art la frontière des droits d’auteur est très mince puisque l’art urbain est initialement considéré comme un acte non-autorisé et vandale.

Exposition StreetArt, Banksy & Co. L'arte allo stato urbano- Musée d’histoire de Bologne
© Biondo Caroline

En Italie, c’est la doctrine des « mains sales » qui est privilégiée par la loi. C’est-à-dire quesi une œuvre est peinte sur un mur dans des conditions illégales, l’artiste perd ses droits d’auteur et ne peut plus les réclamer. L’œuvre de l’atelier Casaralta appartenait donc au propriétaire des murs et celui-ci possédait le droit de faire retirer la fresque, de la conserver ou de la modifier.

Ce dernier ayant donné son autorisation pour extraire l’œuvre du mur, l’opération réalisée par les restaurateurs a été effectuée en toute légalité. Les fresques de Blu appartiennent désormais à l’association à but non lucratif Italian Graffiti et cette association a le droit de les revendre même si ce n’est pas leur intention. La volonté première serait de remettre, à titre gratuit, les fresques à des musées et ainsi les rendre visibles du public et disponibles pour la communauté scientifique.

Du vandale à l'artiste

L’exposition du musée d’histoire de Bologne n’est pas une exception. De plus en plus de lieux,événements muséifiés et dédiés au StreetArt apparaissent à Rome. Le M.U.R.O (Museo di Urban Art di Roma)  a ouvert ses portes en 2010et des expositions ont été consacrées à l’art urbain au Tate à Londres en2008, à la Fondation Cartier à Paris en 2009 ou encore au MOCA en 2011 à Los Angeles. Mais nous assistons surtout à une multiplication des galeries consacrées à l’art urbain, que ce soit à New York, Paris ou encore Berlin. Traqué,interdit, effacé et considéré comme illégal il y a 40 ans, aujourd’hui le Street Art a conquis le monde des musées, des galeries et a su acquérir une légitimité en tant qu’art.

Depuis une dizaine d’années, il est passé du statut d’acte de vandalisme que l’on doit faire disparaître à celui d’œuvre d’art qu’il faut conserver. On assiste alors à une institutionnalisation du StreetArt. Cependant cette pratique s’oppose totalement au goût de l’éphémère qu’ont certains artistes. Conserver ou laisser l’œuvre se détériorer au gré du temps ? Tous les artistes ont leur position sur le sujet. Par exemple,David Mesguich réalise des sculptures géométriques qu’il pose dans l’espace public et abandonne jusqu’à ce que le temps ou les intempéries l’emportent. L’œuvre disparaît physiquement mais « elle vit encore à travers les souvenirs des gens »[3] selon l’artiste. Le processus de dégradation participe pleinement à l’œuvre.Mais c’est un fait, le Street Art entre peu à peu dans le patrimoine et la volonté de conserver les œuvres, qu’elle vienne de la ville, de l’artiste ou de la population, augmente. Ainsi, certaines œuvres de Banksy sont recouvertes d’un vitrage anti-casse afin de les protéger des intempéries ou encore d’empêcher que le « vandalisme » ne soit lui-même vandalisé. Des associations invitent les artistes à restaurer eux-mêmes leurs fresques et à utiliser des matériaux adaptés et plus résistants.

Ce qui s’est passé à Bologne souligne de nouveau la situation paradoxale dans laquelle se trouve le Street Art, entre vandalisme et art,éphémère et conservation, qui a raison ? Qui à tort ? Doit-on conserver ? Doit-on condamner ? Jusqu’à quel point l’artiste de rue peut-il s’approprier son œuvre ou se la réapproprier ? Depuis l’ère préhistorique,l’homme s’exprime sur les murs : des cavernes aux villes d’aujourd’hui,l’art mural a traversé les époques, les frontières et a toujours eu pour but de représenter son environnement ou de transmettre son opinion. Aujourd’hui nous constatons qu’une majorité de ces témoignages anciens se trouvent dans des musées ou des lieux patrimonialisés pour être sauvegardés, et désormais, il en est de même pour les dernières œuvres bolognaises de Blu.

Caroline Biondo

Pour en savoir plus :

http://www.genusbononiae.it/mostre/street-art-bansky-co-larte-allo-urbano/

https://www.youtube.com/watch?v=o7U5owILWZ4&feature=youtu.be

https://www.youtube.com/watch?v=uuGaqLT-gO4

# Street Art

# Bologne

# Musée d’histoire de Bologne


[1]L’art à l’état urbain

[2] « Arracher » est la traduction du mot italien  “Strappare” qui est utilisé pour parler de cette technique, “il distacco“signifiant « le détachement » est également usité.

[3] {HYPERLINK “ http://www.creationduquartier.com/fr/webzine/le-street-art-de-ses-racines-%C3%A0-ses-tendances-actuelles “}