Le musée du cinéma de Berlin, ou Museum für Film und Fernsehen, se confond dans l'architecture du Sony Center sur une des places emblématiques de Berlin, la Potsdamer platz. Dès 1963, une collection constituée d'archives vidéo, de costumes, d'affiches et de photographies existait dans les archives de la Deutsche Kinemathek mais ce n'est qu'en 2000qu'elle est rendue accessible au public avec l'ouverture de ce musée. Le musée est situé dans un ensemble appelé le Filmhaus où se trouve également la cinémathèque allemande, une importante bibliothèque sur le cinéma et un institut pour le film et l'art vidéo. La visite de ce musée - pourtant peu connu des flux de touristes qui visitent Berlin - est particulièrement marquante car la muséographie et la scénographie en font davantage qu'un musée sur le cinéma allemand, pour diverses raisons.

Le Filmmuseum ne présente pas une histoire exhaustive du cinéma allemand : seulement certaines périodes sont abordées et illustrées d’objets, de photographies et d’extraits de films emblématiques. Le parcours de la visite est chronologique et traverse une période de 1895 jusqu’à aujourd’hui. Certains espaces marquent le parcours par une scénographie et une muséographie intrinsèquement liées.

Spiegelsaal © Deutsche Kinemathek

 

A l'entrée, le visiteur accède à la Salledes miroirs (Spiegelsaal), un espace saisissant pour le visiteur. Prologue dumusée, le circuit de visite est entouré de toutes parts par des miroirs et quelquesécrans diffusant des extraits de films emblématiques qui se reflètent àl’infini. Le visiteur retrouve ces films à travers l’exposition permanente etl’effet de multiplication d’écrans est aussi récurrent. Les images diffuséesmontrent surtout des couples, des personnages isolés et des gros plans sur desvisages. Par exemple, des extraits de Métropolis de FritzLang, du Cabinet du Docteur Caligari de Robert Wiene ou de LolaRennt de Tom Tykwer animent les murs. La musique d’ambiance évoque labande originale d’un film à suspense.

Salle Caligari © T. Rin

Les sections du musée se suivent commeautant de plongées historiques dans des périodes du cinéma allemand. Celleconsacrée au film muet de Robert Wiene, leCabinet du docteur Caligari, par exemple, immerge dans l'univers du film.Ce dernier a fortement marqué l’Histoire du cinéma allemand à ses débuts. Lesthèmes abordés, comme l’hypnose, les forces occultes ou les excès de cocaïne,en font un film à l’atmosphère particulière. Cette dernière est très bienrendue dans la salle du musée. Elle est plutôt sombre et un son inquiétantprovenant du film est diffusé, comme le râle d’un des personnages. De longsextraits sont projetés dans un renfoncement noir, qui évoque une salle decinéma. Concernant les objets exposés, il y a des affiches et des croquis, unereconstruction en maquette du studio et des décors... La pièce devient presqueun décor de ce film, une immense photographie de scène de rue et un faux mur debriques où est écrit « Du musst Caligari werden » plaçant le visiteur dans laposition de l’acteur.

Salle sur le cinéma nazi © T. Rin

La section « Transatlantique » montrequant à elle comment Berlin a été un centre européen du cinéma avec desvitrines consacrées à Murnau, Lubitsch et Stronheim mais aussi les artistes quisont partis aux Etats-Unis où leur renommée fut très importante. C’est le caspar exemple d’Emil Jannings qui reçoit le premier Oscar à Hollywood pour leprix du meilleur acteur en 1927. Pour représenter cette émigration, l’espace dumusée a également été réfléchi. Au fond, le visiteur peut distinguer unebarrière avec une photo de paysage en arrière-plan. Sur les côtés, des hublotsfont office de fausses fenêtres. La volonté de l’architecte a donc étéd’évoquer un bateau ; ce bateau qui emmenait les artistes de l’autre côté del’Atlantique. 

Cette salle contraste énormément avec celle consacrée à lapériode nazie. Cette dernière est très froide et les murs sont quasimentnus, couverts de plaques de métal. Dans ces murs, quarante tiroirs, quicontiennent aussi bien des documents papiers que des vidéos, peuvent êtreouverts. Ce sont des extraits ou des documents en lien avec le cinéma depropagande qui envahissent la culture de l’Allemagne. Le fait que cestiroirs soient fermés et l’atmosphère si froide renvoient à cettepériode sombre de l’Histoire allemande. A travers ces quelques exemples, il estfacile de comprendre la réflexion poussée des muséographes et scénographes pournous faire comprendre l'histoire du cinéma allemand.

Tunnel du temps © Deutsche Kinemathek

Cette réflexion se poursuit d'ailleursdans la partie consacrée à la télévision. Le but de l’exposition permanente estde donner un aperçu de l’évolution de la télévision, de ses débuts jusqu’àaujourd’hui. Elle comprend tout d’abord la galerie des programmes où levisiteur a accès aux archives de la cinémathèque et peut regarder des émissionset des films en entier. Ensuite, l’accès à la deuxième partie de l’expositionse fait par un escalier blanc entouré de miroirs et d’écrans blancs trèslumineux. On arrive alors dans la pièce appelée le « tunnel du temps » quirappelle les étapes de l’Histoire de la télévision. Des dates et des écransentrent en écho et le couloir matérialise l’évolution de la télévision jusqu’àson omniprésence dans notre société actuelle. Son aspect minimal et trèslumineux paraît futuriste. Cela renvoie certainement à la modernité de latélévision, qui a bouleversé notre quotidien en seulement quelques décennies.

La fin du parcours nous conduit dans une autre salle de miroirs, qui fait échoà l'entrée. Un documentaire projeté sur des dizaines d'écrans et se reflétantsur 141 miroirs retrace l’histoire de la télévision. La vidéo est réalisée enmosaïques : des dizaines et des dizaines d’extraits d’émissions se confrontent.Des thèmes émergent : le divertissement, la musique, les informations, lesscandales, la cigarette à la télévision. C’est un véritable kaléidoscope de latélévision de 1950 jusqu’aux années 2000.

Spiegelsaal 2 © Deutsche Kinemathek

Ainsi, ce n'est pas un musée sur lestechniques du cinéma même s’il y a beaucoup de matériels cinématographiquesdans leurs archives, comme des caméras. Ce musée est en réalité un musée surl'Histoire allemande sous le prisme du cinéma comme le montre les divisionschronologiques du musée, toutes en écho avec une période historique. Le muséemontre à quel point le cinéma est souvent un reflet de sa société et deson époque. Pourtant le parcours évoque aussi la force critique du cinéma faceà l'Histoire et sa force d'anticipation. La section sur l'œuvre de Fritz Lang, Métropolis de 1927 nous rappelle sonaudace pour l'époque, en nous immergeant dans un décor de ville tentaculaire etaliénante comme peuvent l'être les mégalopoles d'aujourd'hui.

Ce parcours évocateur est le résultat destravaux de l'architecte Hans Dieter Schaal. Il explique ainsi sa conception de la scénographie du musée: «I imagined the pathway through film history like a musical score : still, quietzones give way to loud, shrill areas, there are slow increases in intensity,eddies, melody-clusters and harmony fields. Then again disharmony breaksthrough the wall of images like a stabbing knife ». Aurisque de paraphraser, il montre ici que l’espace du musée n’est pas linéaire,chaque pièce procure une sensation particulière au visiteur. Il y a des piècesclassiques où des éléments de l’histoire du cinéma allemand sont présents dansdes vitrines mais il y a aussi des pièces où la scénographie est plusimportante que le contenu. La musique, la lumière et tous les autres élémentsscénographiques ont une place majeure dans le musée. Ils ponctuent la visite etrenvoient aux sens éveillés par le cinéma : l’ouïe et la vue. En quelque sorte,l’espace muséal possède la même dramaturgie qu’un film : il y a des espacesinquiétants, d’autres plus calmes, d’autres bruyants, etc. Les sections dumusée ont quelque chose de métaphorique : elles représentent une périodehistorique et cinématographique grâce à leur décor, leur lumière et lacollection présentée. Hans Dieter Schaal explique d’ailleurs qu’il a choisi lesmatériaux de chaque pièce en fonction de l’atmosphère de la période exposée.

Hans Dieter Schaal parle également d’unaspect intéressant qui peut nous faire comprendre l’importance de la muséographieet de la mise en scène dans un musée sur le cinéma. Il est difficile de parlerdu cinéma en tant que tel car il est lié a beaucoup d’éléments. Le film dans unmusée n’est pas présenté comme au cinéma mais sous un autre angle : on voitl’envers du décor si on peut dire. En effet, le Filmmuseum présentedes maquettes des décors, des photographies, les biographies des acteurs ouactrices, des costumes ou des objets utilisés pendant les tournages. Laprésentation de ces éléments est donc fondamentale.

La singularité du musée vient du contextehistorique particulier dans lequel le cinéma allemand a évolué. Sa visite estaussi bien une expérience visuelle qu'un aperçu de l'Histoire de l'Allemagne.  Cemusée est à l'image de la ville de Berlin sur de nombreux points : innovant,singulier, en perpétuelle reconstruction, tout en gardant, toujours visibles,les traces du passé.

TiphaineRin

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Pour en savoir plus :

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