Dans l'imaginaire collectif l'atelier d'artistes est situé dans un paysage de campagne ou en bord de mer dans une petite maison entouré de verrières ou encore, plus contemporain dans des lofts londonien ou new yorkais. Mais l'atelier d'artiste a d’autres ancrages que ces types d'environnement. Les besoins de l'artiste se définissent aussi suivant sa spécialité et par les facteurs liés à son statut. La situation parfois précaire des artistes complique les possibilités de location de lieux spacieux. Par ailleurs il n'est pas rare pour l'artiste de faire face à des rapports compliqués avec les bailleurs. Les loyers vont de 0 à 515 euros selon que l'artiste s'installe dans un squat ou loue un lieu seul1. Une situation fréquente est celle où l'artiste se trouve face à un bailleur social et que celui-ci mise sur la venue d’un artiste comme tremplin pour une revalorisation du quartier, une participation à la vie collective, voire des créations installées dans le lieu de résidence.Sur la métropole lilloises plusieurs collectifs d'artistes installés rencontrent des difficultés dans leur lieu de création : problèmes de partage de l'espace, stigmatisation par les habitants comme lieu de « squat», bâtiment peu cher mais construit avec de l'amiante obligeant ces lieux à fermer pour travaux de désamiantage (la Ferblanterie à Villeneuve d'Asq).

Toutes ces problématiques poussent de plus en plus d'artistes à s'installer en collectifs de différentes manières pour permettre des économies de loyers, mais aussi de la co-création et du prêt d'outils. Ce type d'atelier d'artiste collectif n'est pas si récent. Le mouvement des squats artistiques qui a commencé dans les années 90 a lancé et posé les questions qui ont permis à l'art et aux structures culturelles d'avancer. Aujourd'hui encore les collectifs d'artistes et quelques grandes institutions (Palais de Tokyo, le 104) vivent sur ces idées. Les grandes interrogations des squats étaient nombreuses, quel est le rapport de l'art à un quartier? Le partage est-il un moyen de contrer la vie précaire de l'artiste? Comment proposer plus de transversalité dans les œuvres d'art? Ainsi les squats développent de nouvelles manières de créer avec des solutions collectives en se penchant sur des logiques de plateau technique, sur un espace en dehors des normes ouvrant des possibilités, plutôt qu’un espace définissant un usage unique. Les squats proposent donc un espace de dialogue, d'échanges de création, de source d'inspiration.

Madagasyart © M. P.

« (…) le but final de toute activité plastique est la construction ! (…) architectes, sculpteurs, peintres ; nous devons tous revenir au travail artisanal, parce qu’il n’y a pas d’art professionnel ; il n’existe aucune différence essentielle entre l’artiste et l’artisan (…) nous voulons, concevons et créons ensemble la nouvelle construction de l’avenir, qui embrassera tout en une seule forme : architecture, art plastique et peinture (…) »

Extrait du manifeste du Bauhaus (1919)

Le manifeste du Bauhaus défendait l’égalité entre l’artiste et l’artisan tous les deux visant à créer. C’est cette notion que les tiers lieux et les collectifs d’artistes ont bien intégrées. En plus de voir le lieu comme des ateliers partagés ils les ont pensé comme ateliers de « créatifs », « appellation » plus large permettant de pouvoir associer artistes et artisans. Ainsi de plus en plus d’artistes s’installent dans des ateliers collectifs appelés tantôt tiers lieu tantôt collectif d’artistes. Selon les dires de plusieurs artistes interrogés à la Co-fabrik de Lille cela leur permet surtout d’échanger sur les techniques de chacun et de faire évoluer leur création mais aussi de leur donner de nouvelles sources d’inspiration. Une artiste en sérigraphie vient ainsi en aide à une artiste verrier pour lui permettre de trouver de nouvelles techniques pour faire de la sérigraphie sur verre ou encore une doreuse à la feuille d’or devient source d’inspiration pour créer de nouveaux bijoux en verre incrustés d’or.

Volume Ouvert © M. P.

Mais pour que cette collaboration et ce travail puissent se faire ensemble dans les meilleures conditions il faut prendre en compte les besoins de chacun. Certains créatifs ont effectivement des processus de création qui ne peuvent pas s’associer. Par exemple un ébéniste ne peut pas travailler à côté d’une peintre au risque de retrouver de la poussière de bois dans la peinture etc…C’est sur ses problématiques que travaillent aujourd’hui les nouveaux collectifs d’artistes. Par exemple à Volume Ouvert (collectif de Lille), chaque créatif qui s’installe exprime ses besoins en termes d’espace et d’isolation et construit avec des systèmes de cloisons en palettes son propre atelier allant de 10 à 70 m2 selon ses besoins. Néanmoins cela n’empêche par la coopération et la création d’un volume commun permettant exposition, cours, travail collaboratif selon les demandes des créatifs. De plus le fait de travailler dans un espace commun est aussi une demande des artistes pour ne plus être isolés dans leur création, pour partager leurs réseaux. C’est un facteur de lien, d’ouverture sur les autres qui permet une structuration de la profession et l’émergence d’une conscience collective.

La Co-Fabrik © M. P.

Ces expériences nous montrent que comme dans beaucoup de domaines actuels les professionnels se tournent vers plus de partage, de mutualisations des moyens et des lieux de sociabilités, favorisant une création transversale et transdisciplinaire. Aujourd’hui émergent les co-commisariats d’exposition et un climat d’échange qui pousse aussi les institutions à imaginer le musée de demain comme un lieu transdisciplinaire.

M. P.

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1 Tarif tiré d'une étude sur l'île de France et les ateliers d'artistes en 2009 par le Conseil Régional d’île de France