Alors que le musée propose aujourd’hui de plus en plus de documents filmiques, intégrant le 7èmeart à ses chefs d’œuvre[1], [2], on peut à l’inverse s’interroger sur la place que prend celui-ci au grand écran. Les représentations que nous avons du musée peuvent en dire beaucoup sur l’imaginaire collectif, les préjugés ou plus positivement les projections dans ce lieu emprunt de poésie, de fantasmes, d’exotisme. Comment le musée est-il mis en œuvre par le cinéma ? Comment un espace de contemplation devient-il une scène "d'action" cinématographique ? Cette sélectionne ne se veut pas exhaustive, mais propose quelques grands angles de regard.

Photogramme du film "L'affaire Thomas Crown1999, ©UnitedArtists

 

Le musée, espace de tous les possibles

La place du musée dans le cinéma réside avant tout dans son attachement aux « trésors », à l'objet précieux, érigé au domaine du sacré. Ce lieu si prestigieux, si stable, parfaitement surveillé, contrôlé, suscite un désir de transgression. L'idée de profanation d'un lieu sacré se retrouve aussi bien dans les scénarios de vols d’œuvres d'art que de meurtres au musée.

Pour cette raison le musée constitue l'objet de toutes les convoitises, et l'action s'attachera donc aux moyens mis en place afin de dérober l'œuvre d'art. On comprend donc la quantité impressionnante de long-métrages à suspens posant leur caméra au musée. Toute l’intrigue du film réside alors dans le très long processus de pénétration du musée, et dans l'organisation tout entière, du vol . Les plans qui sont fait du bâtiment mettent en exergue l'aspect prestigieux, colossal de l'architecture, et surtout son caractère institutionnel et inviolable. Cette idée résonne dans « L'affaire Thomas Crown », film où l'art sort véritablement du tableau à travers des dizaines de figurants arborant le chapeau melon du tableau de Magritte, sauvant ainsi le protagoniste – auteur du vol- de ses assaillants.

(Metropolitan Museum of Art, New York)

 

Summum du vandalisme ? Agir au musée, et verser sans remords des litres de peinture rouge sur les tableaux les plus prisés du moment. Cet exercice de style, réalisé par Tim Burton, dans  « Batman » (1989), montre le terrible Joker invitant cordialement ses acolytes à dégrader les œuvres du musée de Gotham City – et ne s'arrête que lorsqu'il s'agit de Francis Bacon (« J'aime assez celui-là »).

(Musée de Gotham City – fictif)

 

Dans un registre plus onirique, le musée inspire aussi les cinéastes y trouvant parmi ses collections des objets d’évasion. Le musée demeure ancré dans un imaginaire fantastique, nous permettant, par les objets qu’il contient, de rêver, de voyager, de se projeter dans un autre temps … Ce rapport au musée s'applique d'avantage aux musées d’ethnologie ou d’histoire naturelle : le très connu « La Nuit au Musée » (Shawn Levy, 2006), avec ses 2 millions d'entrées, en est la preuve ! Les statues, dinosaures, animaux naturalisés, etc. viennent alors prendre vie et troublent le bon fonctionnement du musée. Cette liberté d'appropriation du musée se retrouve avec « L'Arche Russe » (Alexandr Sokurov, 2003), dans lequel le spectateur se voit offrir un voyage dans le passé par le biais des 33 pièces du musée de l'Ermitage de Saint-Pétersbourg. Film tourné en une seule prise, l'action permet d'aborder au travers des collections 4000 ans d'une histoire russe haute en couleurs.

(Museum Américain d'Histoire Naturelle de New York) (Musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg)

Le musée, espace de séduction

 

Woody Allen et Diane Keaton dans Manhattan, 1979, ©Jack Rollins & Charles H. Joffe Productions

 

Par son architecture et le comportement qu'il suggère, le musée s'apparente également au miroir des passions humaines. Le visiteur, invité à déambuler parmi les nombreuses pièces et dédales du musée, peut voiret être vu au travers des colonnes, enfilades, statues ... Cet espace clôt, hors du monde, semble propice aux errances amoureuses. Woody Allen exploite fréquemment cette dynamique : un grand nombre de ses longs-métrages pose sa caméra au musée . En portant un regard vif sur le milieu intellectuel new-yorkais, le réalisateur emmène les personnages entre flâneries amoureuses et réflexions existentielles. Au travers des réactions que suscite un tableau ou une œuvre, le personnage révèle aussi beaucoup de lui-même : indifférence, surprise, amusement... La rencontre au musée semble alors permettre à chacun de mieux comprendre l'autre, de mieux connaître ses aspirations, ses sensibilités. Pour le réalisateur, l’art est aussi un moyen de revendication et de libération des mœurs. Dans le plus récent « Whatever Works » (2009), une mère de famille très conservatrice se tourne subitement vers l’art contemporain et réalise des collages sexuellement explicites exposés dans une galerie new-yorkaise. Pour Woody Allen, c'est grâce à l'art que nous pouvons revendiquer notre identité politique et sexuelle.

(Musée d'Art Moderne, New York)

 

Cette représentation se retrouve en écho dans le cinéma plus brutal de Brian de Palma. L'exemple de « Pulsions » (1980) est assez parlant dans la mesure où le musée devient un véritable lieu de rencontres pour une femme malheureuse dans son couple. Voulant s'assurer qu'elle peut encore séduire, le réalisateur la montre alors arpentant pendant de longues minutes les dédales du musée, guettant l'attention et l’intérêt de la gente masculine. Un jeu de cache-cache se joue alors entre Kate Miller et un visiteur anonyme du musée, jeu dans lequel le musée n'est qu'un moyen métaphorique de représenter les rites de séduction.

(Musée des Beaux Arts de Philadelphie)

 

Le musée, espace d’introspection

Photogramme issu de Sueurs Froides (Vertigo), ©ParamountPictures

 

Enfin, le musée semble incarner pour les cinéastes un lieu d'introspection, de refuge pour des personnages tourmentés, à la recherche de réponses à leurs questionnements. Pourquoi cette projection ?

Ce regard s'explique surtout par la place que le musée occupe dans son rôle de « gardien » de l'histoire et de la mémoire commune. Est-il donc étonnant, en perdant ses repères personnels et son identité, de se « re-trouver » au musée ?

Le meilleur exemple en est sans doute le film culte d'Alfred Hitchcock, « Sueurs froides », où l’héroïne de l'action, Madeleine, une jeune femme psychiquement instable, revient régulièrement au musée pour contempler durant de longues heures le portrait présumé de son arrière-grand-mère. Au delà de l'aspect narratif de ce plan, il apparaît que cette scène est la seule dans laquelle ce personnage semble apaisé, quittant temporairement un monde et une réalité qui la torturent.

(California Palace of the Legion of Honor, San Fransisco)

Desplechin illustre cette idée dans la scène qui clôt « Rois et Reine » (2003). Ismaël, le musicien, erre dans les salles des collections anthropologiques avec Elias, le fils de dix ans de son ancienne compagne. C'est dans cet environnement qu'Ismaël explique à l'enfant qu'il ne peut l'adopter, contrairement aux désirs de sa mère. Métaphoriquement, les collections pleines de passé représentent aussi la transmission de l'adulte à l'enfant, ce rapport à la filiation et les responsabilités qu'elles impliquent. Les plans très serrés sur les visages et les corps des deux personnages ne permettent pas au spectateur de saisir l'ambiance et les collections du musée, et occultent donc le lieu pour servir le propos. Ce cadre d'action participe aussi à l'atmosphère de calme et de sérénité dont la scène est baignée.

(Musée de l'Homme, Palais de Chaillot, Paris)

 

Ce rapide tour d'horizon du cinéma met en avant la prépondérance des musées de beaux-arts, d'histoire naturelle ou d'ethnologie comme cadre narratif. Par ailleurs, le cinéma s'attache moins aux spécificités du musée dans lequel le film est tourné qu'à son aspect esthétique et symbolique : les émotions que provoque ce lieu intemporel deviennent alors universelles. En dehors de quelques grandes institutions mondialement connues (Le Louvre, Le British Museum, le musée Guggenheim,...), il est souvent impossible d'identifier le lieu du tournage, car le musée n'est qu'un décor mettant en avant le propos du film.

Le cinéma ne vise donc pas à retranscrire parfaitement le discours muséal, la particularité des collections, son aspect éducatif, mais véhicule avant tout une atmosphère, une « aura » . C'est un faire-valoir qui met en lumière le propos de l'œuvre cinématographique.

En continuité avec l'article, un film sorti en 2013 : « Museum Hours » de Jem Cohen. Celui-ci relate l’amitié se tissant progressivement entre un gardien de musée et une visiteuse. Le lieu devient alors prétexte à une réflexion sur la vie, sur le monde, et sur l'art, dans un espace si distant de l'agitation quotidienne.

Alléchés ? Voici une filmographie sélective, parmi laquelle certaines œuvres sont disponibles à la Bibliothèque Universitaire d'Artois ! La liste est longue, en dehors des films américains, russes et français. Amusez vous à chercher la scène de musée du prochain film que vous aurez la chance de voir !

Sueurs froides – Alfred Hitchcock, 1958 (USA)

Bande à part- Jean-LucGodard, 1964 (France)

Annie Hall – Woody Allen, 1977 (USA)

L'affaire Thomas Crown – Norman Jewison, 1968 (USA)

L'affaire Thomas Crown (remake) – John Mc Tiernan, 1999 (USA)

Pulsions – Brian dePalma, 1980 (USA)

Le syndrome de Stendhal – DarioArgento, 1996 (Italie)

L'arche russe - Alexander Sokourov, 2003(Russie)

Rois & Reine – Arnaud Desplechin, 2004(France)

Whatever Works – Woody Allen, 2009 (USA) 

Pauline Wittmann

#cinéma

#image du musée

#représentation

[1] « L’image animée est si attractive qu’elle contamine le parcours muséal. » L’extension du domaine de l’art, Michel Guerrin, Le Monde, 29 novembre 2013

[2]  Cinéma au Musée : expositions, installations, production Paris, Berlin, New York...Cahiers du Cinéma n°611, Avril 2006

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