Après six ans de travaux, le musée de l’Homme a rouvert en octobre 2015. À cette occasion, la plupart des articles de presse ont signalé un objet incontournable : le crâne de René Descartes. La fascination suscitée par la célébrité du défunt a visiblement été renforcée par le fait qu’il s’agit de l’original et non d’une copie. À ce sujet, Michel Guiraud, directeur des collections du MNHN dont dépend le musée de l’Homme, a affirmé : « Le public ne paierait pas pour voir sa réplique en plastique [1]». Cette remarque m’a interpellée et je me suis demandée si les visiteurs ont besoin devoir du vrai pour décider de visiter un musée d’anthropologie.

Crâne du philosophe René Descartes © M.N.H.N / JC Domenech

Crâne de DescartesRegardons un peu plus d’un siècle en arrière. En 1898 par exemple, la galerie d’anthropologie du Muséum d’histoire naturelle de Paris est dotée d’une longue vitrine emplie de véritables squelettes présentant des malformations. Même si, à l’époque, réserves et exposition ne sont pas encore dissociées, la place dédiée aux anomalies anatomiques est considérable. De plus, les textes scientifiques décrivantces malformations corporelles ne suffisent pas à assouvir la curiosité dupublic. Les conservateurs doivent accompagner chaque reste humain d’un récit de son histoire personnelle pour le rendre attrayant. La rareté, l’exceptionnel et l’anecdotique font alors le régal des visiteurs. Et ce à tel point que dans les musées, la science de la singularité prime sur la « vraie » science. Heureusement, au XXe siècle, la science basée sur les curiosités dela Nature est considérée plus sévèrement, jusqu’à faire évoluer le goût du grand public – du moins, espérons-le.

 

Le visiteur est-il un voyeur ?

Revenons au XXIe siècle : qu’attendent les visiteurs d’une exposition d’anthropologie biologique : des sensations ou un propos pédagogique ? Existe-t-il aujourd’hui des substrats de ces pratiques de visite quelque peu voyeuristes du siècle dernier ? La question semble appartenir au passé et pourtant deux exemples récents nous disent le contraire.

Il suffit de se rappeler l’exposition "Our body, à corps ouvert" qui présenta en 2006, dix-sept corps dépouillés de leur peau et parfaitement conservés grâce au procédé de la plastination. Le doute sur la provenance licite des corps et leur exploitation à des fins (pseudo-)scientifiques mais également commerciales suscitèrent de nombreuses controverses. Après avoir totalisé 200000 visiteurs en France, elle fût fermée par décision de justice.

 

Exposer les nains et les géants

Autre exemple : les squelettes du Nain et du Géant déjà présents au début XXedans la vitrine des malformations anatomiques furent ressortis des réserves du Muséum d’histoire naturelle en 2006, pour l’exposition "Planète cerveau". Placés dans une vitrine, derrière des moulages de cerveaux illustrant le fonctionnement cérébral, ils étaient uniquement destinés à captiver le regard du visiteur. Ils n’avaient donc qu’une fonction d’appel. Pourtant, ce pseudo-recul sur l’objet mis en scène renforce au contraire le caractère choquant de l’utilisation d’un reste humain traité ici comme un décor…

Cire anatomique

En 2015, la réouverture du musée de l’homme a permis de privilégier enfin le but didactique et pédagogique. Malgré les 30 000 pièces de restes humains présents dans les réserves, le comité d’éthique du musée a déterminé ce qui n’était plus montrable en 2016 : enfants ou fœtus, corps nus… Il a également choisi de laisser cette fois de côté le sujet des anomalies anatomiques. Les rares exceptions à cette règle ont fait l’objet d’un mode de présentation plus digne : hauteur, mise en exergue, présentation du contexte funéraire…

Par ailleurs, la séquence réservée à la céroplastie [2] peut heurter les âmes sensibles, pourtant elle ne vise pas à illustrer une leçon anatomique frôlant parfois la spectacularisation du corps décharné. Cettepartie relève en fait du domaine de l’anthropologie de la médecine et retrace les pratiques des études médicales au temps de l’interdiction de la dissection humaine et le fait que les bustes en cire anatomique furent en vogue au XIXe.

« Femme à la larme », cire colorée modelée, André-Pierre Pinson, 1784. © M.N.H.N / B. Faye

Le problème des restitutions

En outre, l’exposition de restes humains issus d’autres cultures pose le problème de la restitution. À l’image des deux cas tristement célèbres du corps de Saartjie Baartman, dite « la Vénus hottentote » et du crâne d’Ataï, chef de l’insurrection kanak en 1878, certains pays colonisateurs comme la France ou les États-Unis se sont emparés de restes humains sans se soucier du droit à la dignité humaine (reposant sur le consentement du défunt ou de ses ayants-droits). Au-delà de ce problème de la vision colonialiste des collections, nous posons tout simplement la question de la légitimité d’un musée à montrer l’original d’un reste humain alors qu’il peut en faire une copie, un moulage par exemple. Ainsi, au nouveau Musée de l’Homme, l’autre star de l’exposition permanente disputant la vedetteau crâne de Descartes est un moulage : c’est celui du squelette de Lucy (fossile d’Australopithèque vieux de 3,2 millions d’années, découvert en 1974 et exposé en Ethiopie, son pays d’origine). 

Squelette de Lucy  © L. Cailloce

Squelette de LucyMais l’authenticité du crâne de Descartes n’a peut-être pas comme fonction première la satisfaction de la curiosité morbide. Jean Davallon a écrit : « à force de vouloir dire le monde, à force de rationalité (…),toute exposition utilise des objets pour produire un monde autre, un monde mystérieux, attirant (l’exposition, comme la publicité est condamnée à plaire), un monde en rupture avec le monde quotidien, réel [3] ». Or, il me semble que le crâne de Descartes remplit parfaitement la fonction de lien entre le monde réel et ce monde en rupture, décrit par Jean Davallon. Puisqu’il est un reste humain véritable, dénué de l’intervention du concepteur d’exposition (à la différence d’un moulage), le public se sent – naïvement sans doute, en prise directe avec un objet provenant du même monde que lui, le monde réel, lui livrant toute sa vérité, sans intermédiaire. Cette concession d’exposer un reste humain véritable est le prix à payer pour que le public ressente inconsciemment une perméabilité entre le monde de l’exposition, mystérieux, et son monde du quotidien, le réel. Et finalement, ce crâne n’a pas été choisi au hasard. Il est probablement le seul qui puisse s’exposer avec dignité dans la mesure où le cartésianisme prônait la mise à l’épreuve du jugement par la science.

Si le crâne de Descartes fait aujourd’hui figure d’exception dans un paysage dominé par la sacralisation de la dépouille mortelle et les préoccupations éthiques, certains scientifiques défendent une autre idée. Au sujet de la mission scientifique du Musée de l’Homme, Alain Froment, responsable des collections d’anthropologie biologique, rappelle : « L’intérêt de cette collection, c’est de ménager l’avenir, de conserver une archive humaine (…). En cas de restitution ou de réinhumation, on se prive de ce moyen d’exploration du passé, notamment pour les sociétés qui n’ont pas d’écriture. [4] »

Entre devoir de science et protection de la dignité individuelle, la solution se trouve peut-être dans les réserves. À la différence d’autres collections essentiellement destinées à la fois à être vues par le plus grand nombre et conservées, les objets d’anthropologie biologique font sans doute figure d’exception en échappant à cette règle de la démocratisation culturelle. Le lieu de mémoire à préconiser serait, une fois n’est pas coutume, soustrait au regard du grand public mais ouvert à la venue des chercheurs et des générations futures.

Véronique Marta

En savoir plus : 

http://www.museedelhomme.fr#restes humains#anthropologie#musée de l'Homme 


[1] « Des squelettes dans les limbes », Hervé Morin, Le Monde,12 octobre 2015 

[2] Technique de modélisation anatomique mêlant l’utilisation de la cire à des restes humains.

[3] Jean Davallon, La Mise en exposition, Claquemurer pour ainsi dire tout l’univers, Centre de création industrielle / Centre Pompidou, 1986, p. 242.

[4] « Des squelettes dans leslimbes », op. cit.

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