Quand l’art contemporain grignote le territoire "Fuyez quand il est temps, le goudron se soulève !..." (Frédéric Lordon, D'un retournement l'autre, Paris, Seuil, 2011)

 

Le Giratoire des clous, Rugles © PhotoAFP

Oeuvres Hors les Murs, Oeuvres en Voitures

L’on sait que depuis quelques années, les installations d’art contemporain hors les murs suscitent de vives polémiques. En effet, pour prendre un exemple ô combien symbolique, qui n’a pas entendu parler d’installations artistiques qui, depuis 2008, investissent l’écrin domanial de Versailles, avec, notamment les sculptures géantes de chiens en acier façon ballons de baudruche de Jeff Koons (2008), les poupées-mangas de Takashi Murakami (2010), les monumentales Arcs, Lignes et Effondrements en acier corten de Bernar Venet (2011), ou bien encore, cette année, le très controversé Vagin de la Reine d’Anish Kapoor (2015) ?

A l'automne 2015, dans la capitale, la42e édition de la Foire Internationale d’Art Contemporain (FIAC) proposait sur le même principe à des artistes-sculpteurs, pour son événement Hors les Murs[1], une liberté d’expression au sein d’espaces publics prestigieux, tel le jardin intérieur de la Maison Delacroix investi par José María Sicilia et ses Oiseaux lampes à huile en céramique, mais aussi la place Vendôme, célèbre depuis le Tree vert de Paul MacCarthy qui y fut exposé l’an dernier, avec les Pavillons de verre de Dan Graham, ou bien encore les Tuileries pour Jonathan Monk et ses trois Objets trouvés, trois doigts massifs en plâtre jonchant la promenade du parc. 

Fiac

De gauche à droite  :
Bernar Venet, Effondrements, Château de Versailles,2011 ;
Paul MacCarthy, Tree, Paris, Place Vendôme, 2014 ;
© Photo Stéphane de Sakutin / AFP

 

Quelques mois à peine après cette manifestation artistique et culturelle, nous proposant une sorte de panorama de la création émergente, il est intéressant de nous interroger sur une autre forme de Hors les murs, sur d’autres monumentales installations qui, en toute liberté également, nous confrontent de manière quasi quotidienne à la création contemporaine. De même que celles exposées à la FIAC, les œuvres d’art contemporain qui nous intéresseront ici n’ont pas manqué de susciter, dès leur installation, des critiques de la part d’un public parfois virulent, voire de subir des dégradations, comme (en ce qui concerne les œuvres de la FIAC) le fameux « plug anal » de P. MacCarthy sur la place Vendôme ou le Vagin d’A. Kapoor à Versailles.

A la différence des œuvres exposées à la FIAC Hors les murs, considèrerons ici des installations permanentes et qui n’ont pas droit de cité dans l’écrin de la capitale française, mais pastillent l’ensemble du territoire de l’Hexagone. Cesont aussi des œuvres hors les murs,puisque exposées en milieu extérieur, ou plutôt, devrait-on dire, des œuvres en voitures, puisque réalisées et installées certes en extérieur, mais plus précisément dans des zones du territoire réservées aux automobilistes ; dans des zones du territoire qui agacent les automobilistes. Vous devinez ?...

Pour elles, pas de flâneries ! Juste vos gaz d’échappements et quelques secondes de vos regards, dans le cas où vous ne vous seriez pas dévissé le cou pour les contempler plus longuement ! Toujours voyantes, toujours gigantesques, vous ne pouvez les voir qu’à bord de votre voiture. Soit elles vous séduisent, soit elles vous effrayent, soit elles vous consternent : vous en avez tous vues, vous en voyez au quotidien, mais quant à savoir à quel endroit précisément vous avez vu celle-ci ou celle-là,vous ne savez plus trop bien.

Par ce petit dossier d'enquête, nous vous proposons donc une invitation au voyage vers cet art contemporain niché aux abords des axes autoroutiers, ou trônant sur le terreplein central offert par les carrefours giratoires ; un art contemporain qui, pour certains, investit un territoire en lui donnant du sens, et qui, pour d’autres, sceptiques quant à la qualité esthétique des œuvres, est une injure, une menace, pour le territoire,voire un monstrueux gaspillage économique : de l’art autoroutier à l’art giratoire, ou la cohabitation souvent difficile entre art contemporain, patrimoine et territoire !

 

De l'art autoroutier

Au volant de sa voiture, sur une autoroute, qui n’a jamais été surpris par telle ou telle sculpture monumentale implantée sur une hauteur, en bordure ou sur une aire de repos ? Depuis le milieu des années1980, compagnies privées d’autoroutes et conseils régionaux font en effet appel à des sculpteurs pour la réalisation d’installations gigantesques, fabriquées dans des matériaux assurant (bien évidemment) leur pérennité.

Par ces sculptures, les artistes veulent parfois donner sens à un territoire, en représentant l’identité ou une identité marquante du terroir, de la culture locale, que l’automobiliste traverse au volant de sa voiture bien souvent sans même la soupçonner. Parfois, il s’agit tout simplement d’œuvres imposantes achetées par les élus locaux et les compagnies privées, et installées, hors contexte, sur un espace autoroutier.

Ainsi, on peut notamment citer Le Soleil de l’autoroute (sculpture en acier inoxydable de 15mètres de hauteur) de l’artiste cubiste Louis Leygue inauguré en 1983 le long de l’A31, mais aussi la monumentale Colonne brisée, ruine indestructible de béton armé et de marbre (40 m de long)d’Anne et Patrick Poirier trônant sur une aire de l’A72 depuis 1984, la massive Porte du soleil en granit rose d’Ivan Avoscan installée sur l’A7 depuis 1989, l’imposant Sur les traces des vikings (22 tonnes d’acier inoxydable) de Georges Saulterre implanté sur l’A13 depuis 1990, ou bien encore, plus récemment, le gigantesque sanglier d’acier Woinic (8,5 m de haut, 14 m de long, 50 tonnes !) d’Eric Sléziak commandé par le Conseil général des Ardennes pour une sommes rondelette de 800.000 euros et mis en place sur l’A34, à proximité de Charleville-Mézières, depuis 2008.

De gauche à droite et de haut en bas :
Georges Saulterre, Sur la trace des Vikings, A13, en bordure à proximité de Sotteville, 1990 ;
Anne et Patrick Poirier, Colonne brisée, A89, aire des Suchères, 1984 ;Ivan Avoscan, Porte du soleil, A7,aire de Savasse, 1989 ;
Louis Leygue, Le Soleil de l’autoroute, A31, en bordure à proximité de Langres, 1983 ;© Lesdiagonalesdutemps.com
© Photo Yvon Bertrand 

Mais ces sculptures d’art contemporain autoroutier, dont l’installation permanente est presque toujours décidée sans consultation auprès des populations locales, ne manquent pas de soulever de vives oppositions. En effet, certains projets d’artistes – assez improbables, il faut l’avouer – soulèvent une opposition des administrés qui, parfois, parviennent, par le biais de manifestions et de pétitions, à faire plier maires et conseils régionaux pour l’annulation pure et simple du projet.

Pour prendre un cas récent, c’est le lot du sculpteur Michel Audiard, homonyme du célèbre dialoguiste et concepteur des kytchisimes stylos en or[2], qui, en 2010, soutenu vent debout par le ministre du Commerce et du Tourisme, par le Conseil général d’Indre-et-Loire, par la Chambre de Commerce et d’Industrie de Tourraine, et par le maire socialiste de Tours, projetait, sur le coteau au dessus de l’abbaye de Marmoutier, site au cœur du Val-de-Loire et inscrit au Patrimoine mondial de l’Unesco, l’érection de sa monumentale Femme Loire, sculpture d’un nu féminin lascivement assis, d’une hauteur de 17 mètres et d’une largeur de 34 mètres. Tenez-vous bien ! l’argumentaire artistique et surtout commercial de l’artiste s’articule alors autour de trois axes : premièrement, l’emplacement de sa sculpture serait idéal selon lui, puisque, installée sur les hauteurs de cette abbaye bénédictine du VIe siècle, elle serait très visible depuis l’autoroute A10 (Bordeaux-Paris) qui enregistre plus de 30 millions de passagers annuels ; deuxièmement, son installation se voudrait être une « sculpture-maison », c’est-à-dire une sculpture qui, dans un espace intérieur de 300 m2, pourrait offrir un espace dédié à divers événements artistiques et culturels, comme des expositions, des ateliers ou bien des résidences d’artistes ; et enfin, troisièmement, ce projet, qui serait réalisé en partenariat avec les étudiants de l’école Polytech locale à Tours, proposerait dans son élaboration une valorisation des déchets en œuvre d’art, puisque l’artiste se propose de fabriquer sa sculpture uniquement à partir de matières premières recyclées (structure de carton ondulé et enduit de chaux et de plâtre). Et ce dernier n’hésite d’ailleurs pas à s’inscrire lui-même dans les pas de Picasso, de Braque et de Dali, artistes qui, au XXe siècle, remarque-t-il, ont tous travaillé avec des matériaux de récupération[3]. Soit. Mais, me direz-vous, quel rapport entre cette abbaye et cette femme nue gigantesque qui viendrait profondément bouleverser le paysage de ce site patrimonial ? Strictement aucun ! Mais il n’empêche que l’argumentaire de l’artiste séduit tout de suite les édiles de la région. Des mois de contestations s’ensuivent au sein de la population locale qui, suite à une pétition de plus de 4.000 signatures, réussit tout de même à faire céder le maire, non sur l’installation, mais sur l’emplacement futur de celle-ci, ce dernier s’indignant alors de « l’obscurantisme »et de « la vision de l’art régressive » des opposants au projet[4] !...

De gauche à droite :
Michel Audiard devant la maquette de sa Femme Loire en 2012 ;
Montage du projet de l’installation de la Femme Loire sur les hauteurs de l’abbaye de Marmoutier, 2011;© LaNouvelleRepublique.fr©Planet.fr

 

De l'art giratoire

Quittons maintenant l’autoroute ! retrouvons nos routes départementales et communales de villes et de campagnes, et retournons quelques années en arrière ! En effet, l’on considère généralement que l’origine de cette transformation contemporaine artistique – et souvent anarchique – du territoire,remonte à la loi de 1983 sur la décentralisation, confiant des attributs considérables aux municipalités en donnant la main aux maires et aux autres élus locaux sur le paysage de leur commune. Or en France, où près des deux tiers des communes ont moins de 2.000 habitants, les maires, étant sous la pression directe de leurs administrés, n’ont souvent ni les moyens ni même les compétences pour penser des projets artistiques / esthétiques sur un long terme,et c’est, de fait, leur pouvoir de nuisance qui a profondément transformé le territoire durant ces trente cinq dernières années :

« On excuse le défaut d’entretien des églises par le manque de moyens des communes, s’indigne Michel Leniaud, directeur de l’Ecole des Chartes, alors même qu’elles dépensent tant d’argent à construire des routes inutiles, à couler des bordures de chemins forestiers en béton ou à aménager des ronds-points qui n’ont aucun sens. En France, on bétonne l’équivalent d’un département tous les dix ans. Mon village ne compte pas plus d’habitants qu’au second Empire. Pourtant, sa surface a doublé… »[5]

En Europe, la France détient le record de la grande distribution, plus de 70% des ménages faisant quotidiennement leurs courses en périphérie des villes, dans des zones commerciales qui, d’années en années,grignotent toujours plus le territoire, traversant des kilomètres quadrillés de lotissements, de hagards, de panneaux publicitaires et de rocades.

« Le symbole de ce territoire mangé par le commerce périphérique : le bitume et les infrastructures routières, et autrement dit, les ronds-points. »[6]

 

Les ronds-points ! Venons y !

Depuis le milieu des années 1980, surgissant hors de terre et poussant de façon exponentielles, les carrefours giratoires, ou, plus familièrement, les ronds-points, semblent être très appréciés en France, pays qui, en Europe, peut aujourd’hui se targuer d’en détenir le record du monde avec près de 40.000 sur son seul territoire métropolitain, soit la moitié des ronds-points construits dans le reste monde !

« Le joyau de l’architecture française, peut-on entendre dans une émission d’Arte d’il y a huit ans, ce n’est pas la tour Eiffel, le Quai Branly ou les châteaux de la Loire. Le joyau de l’architecture française, c’est le rond-point, une invention française qui a essaimée dans le monde entier et qui fête ses 100 ans en 2007 ! »[7]

Les ronds-points pastillent aujourd’hui l’ensemble de l’Hexagone, et les conseils généraux ainsi que les maires, qui, chaque année,en font construire entre 500 et 800, et bien qu’ils n’aient aucune obligation de le faire, s’appliquent avec zèle à les décorer.

En terme d’urbanisme, et en ce qui concerne les installations sculpturales, l’agglomération de Villeurbanne semble être une des toutes premières a avoir, par le biais de commandes publiques, donné carte blanche à des artistes pour la réalisation de sculptures sur certains de ses carrefours giratoires : notamment avec le Giratoire de Buers, fait avec une quarantaine de panneaux signalétiques indiquant des villes françaises et étrangères par Patrick Raynauden 1989, « œuvre d’art contemporain qui se veut, peut-on lire sur le site de la ville, une invitation au voyage » ; mais aussi, deux ans auparavant, avec Autour d’un abri jaune d’Etienne Bossut, artiste qui, inspiré par le terre plein que lui confie alors la ville, eut l’idée d’y empiler, l’une sur l’autre, deux cabanes de chantierj aune en polyester (25.9000 euros).

D’autres agglomérations embrayent alors le pas, notamment la ville de Marseille qui, à l’occasion de l’ouverture de son Musée d’Art Contemporain (MAC) en 1994 propose au sculpteur César d’installer son imposant Pouce de bronze doré de 4 tonnes pour 6 mètres de hauteur, réalisé en 1988 et venant tout juste d’être exposé en 1993 dans le cadre d’une rétrospective de l’œuvre de l’artiste au Musée de la Vieille Charité, au centre du rond-point se trouvant à 20 mètres du nouveau musée ; mais aussi la ville de La Haye-Fouassière, à côté de Nantes, qui, la même année, confie le terre plein de son giratoire d’entrée de ville à Jean-Claude Imbach, l’architecte de l’usine locale de biscuits LU, pour son Rond-Point de l’Espace, installation en polystyrène extrudé armé représentant une soucoupe volante de12 mètres de large, illuminée de nuit, prête à décoller avec trois extraterrestres aux airs de Bibendums et les bras chargés de spécialités nantaises (muscadet, fouace et gâteaux LU !), pensée par l’artiste comme « un élément de marketing dynamique pour amener les visiteurs à découvrir la commune » (2,7 millions de francs, financés à 50% par l’industrie LU), et qui ne manquât pas de subir des vandalisassions répétées à tel point que la municipalité décide deux ans plus tard d’entourer le parterre du rond-point par un fossé garni de barbelés[8] !

De gauche à droite et de haut en bas :
Patrick Raynaud, Giratoire de Buers, 1989, Villeurbanne ; Etienne Bossut, Autour d’un abri jaune,1987, Villeurbanne ;
César, Le Pouce, 1988 (1994), Marseille ;
Jean-Claude Imbach,Le Rond-point de l’Espace, 1994, La Haye-Fouassière ;
© Villeurbanne.fr
© Justacote.com

 

Un "art routier" sur tout le territoire

Plus récemment, on pourrait citer le masque-portrait géant en bois – plutôt effrayant – d’André Malraux à Pontarlier, œuvre du sculpteur Bernard Paul ; le giratoire des deux énormes Totems de l’artiste, et actuel militant d’Europe Ecologie les Verts, Patrig ar Goarnig à Châteaulin, dans le Finistère; l’Hommage à Confucius à Montpellier (2000, 15