Le Palais Social ou Familistère imaginé par Jean-Baptiste Godin se trouve dans la petite ville de Guise, dans l’Aisne. C’est une ville typique du nord, rues sinueuses et maisons en briques rouges. Les rues sont calmes en ce samedi ensoleillé, seuls quelques badauds profitent des derniers rayons automnaux. Sur une immense place minérale se dresse le Palais et plusieurs bâtiments connexes. Je devine une intense activité passée. La ville, au plus haut de sa démographie, comptait 8000 habitants, dont 1750 personnes vivant au Familistère.

 

Je profite de la nuance si particulière des briques rouges au soleil, puis m’engage dans le premier bâtiment, à l’époque un économat. Aujourd’hui c’est un parcours muséal composé de documents d’archives, de maquettes de la ville et du lieu, et de vidéos documentaires sur l’usine Godin actuellement. Un guide-coférencier suivi par un petit groupe pointe de son laser les différentes parties du bâtiment, je saisi quelques bribes d’informations. « Godin refusait le travail des enfants et a ouvert une école mixte et laïque en 1862 ainsi qu’une nourricière pour permettre aux femmes de travailler tout en ayant des enfants », « le Familistère est construit d’après les plans du Phalanstère de Fourrier ».

 

Je ne m’attarde pas et pénètre dans le bâtiment de résidence central que Godin, dans une volonté de repenser le travail et la vie en société, a fait construire en premier. Son idée était que tous les moyens possibles devaient être mis en oeuvre pour provoquer les changement sociaux voulus, l’architecture en étant un. Le palais social est donc conçu comme une espace pour inviter les gens à se côtoyer et à se connaitre.

 

« La régulation du comportement se fait par la pression du regard » Godin

 

Le familistère est un ensemble d’appartements sur 5 étages, construits autour d’un atrium central, par lequel tout à chacun doit passer pour entrer ou sortir du Familistère. L’atrium est couvert d’une verrière, et au moins une fenêtre par appartement donne sur l’intérieur de la cour. Chacun peut observer l’intérieur de son voisin. C’est d’ailleurs le sujet de vives critiques dès sa construction : Emile Zola note cette transparence comme un défaut qui interdit toute solitude ou intimité, même familiale, c’est une une privation de libertés.

 

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Espace intérieur © Tiphaine Stainmesse

 

Godin avait bien conscience que cette configuration poussait les habitants à « bien se tenir », mais selon lui le grand bouleversement était que ce sont les membres du familistère qui se surveillent les uns les autres, pas de gardien ou de surveillant ici.

Je poursuis ma visite et entre dans les appartements. Le premier est une reconstitution façon période room d’un logement type avant la fermeture en 1968.

 

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Vue d’un intérieur d’appartement © TC

 

Le mobilier exposé est celui utilisé par les habitants, restauré puis réinstallé à l’identique. J’y découvre le système de chauffage qui utilise la chaleur dégagée par les machineries de l’usine pour chauffer les appartements et l’eau, un procédé de récupération étonnament écolo pour l’époque.

 

La culture comme facteur d’enrichissement

 

Je passe ensuite à la salle de projection, appelée l’Epicerie d’après son ancien rôle au sein du Palais, elle sert également d’auditorium. Espace moderne, acoustique de qualité, fauteuils moelleux. La vidéo présentée suit un artiste photographe, Gaël Clariana, invité pour immortaliser le familistère avant la rénovation de la troisième et dernière unité d’habitation. Son exposition Paysages Intérieurs s’est tenue en 2014 au Familistère. Une succession de plans fixes montre des appartements quittés à la va vite, des objets du quotidien, des peluches, des meubles… Il est facile de s’imaginer le quotidien des familles ayant vécu ici. C’est un documentaire silencieux mais plein d’émotions, j’en suis à confondre ces lieux avec ces villes fantômes, figées, pendules arrêtés (vous pouvez retrouver la bande annonce du film ici).

 

Je continue ma promenade au travers d’appartements reconvertis en espaces d’exposition de l’entreprise Godin, affiches publicitaires de l’époque vantant la qualité du chauffage en fonte, célèbres poêles, objets produits dans l’usine. Je passe.

 

Puis je pénètre dans la Fabrique des utopies, une salle qui regroupe et présente des essais de fonte d’une société nouvelle à travers le monde depuis 1880. Matériel numérique, galerie d’objets, c’est un voyage à travers le temps et l’espace, où l’on découvre les théories socialistes - notamment celles de Fourrier - anarchistes, hippies, en Europe, en Amérique et aussi en Asie. Microcommunautés ou grands villages, certaines sont même encore en activité.

 

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La buanderie © TC

 

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La piscine avec fond modulable © TC

 

Godin, dans ses conceptions, envisageait à raison la culture comme un facteur d’enrichissement et d’émancipation. Il a donc non seulement construit des habitations, mais aussi des espaces culturels comme le théâtre.

Je poursuis en découvrant la buanderie et la piscine. Godin voulait permettre aux habitants d’apprendre à nager mais aussi leur inculquer des notions d’hygiène.

D’ailleurs, il n’y avait pas l’eau courante directement dans les appartements, il fallait se rendre dans le couloir. Cela permettait un contrôle de l’hygiène au sein de la communauté, et également de pousser les habitants à se rencontrer. Dans ma grande naïveté, j’espérais que la piscine soit toujours en fonctionnement, mais un complexe aquatique existant dans la ville, la municipalité n’y a probablement pas vu d’utilité.

Un lieu toujours actif culturellement

 

Le familistère est également un lieu d’exposition d’art contemporain : trois espaces de 130 m2 chacun situés dans le pavillon central. Le familistère organise des résidences d’artistes. Les thématiques exploitées ont toujours, de près ou de loin, à voir avec les sujet abordés par cette expérimentation sociale, l’architecture et l’urbanisme, l’histoire sociale, le patrimoine industriel, l’écologie. J’ai pu y découvrir un exposition d’Olivier Darné et de son collectif le Parti Poétique. L’artiste utilise un médium pour le moins étonnant : l’abeille. Plusieurs ruches ont été installées dans les jardins du familistère, mais aussi dans une chambre inoccupée rebaptisée pour l’occasion chambre de pollinisation. L’analogie est simple mais efficace. Les bien nommées ouvrières ont été installées au printemps 2018 et un miel du Familistère a été produit. Je découvre des ruches artisanales prêtées par le Musée de la vie rurale et forestière de Saint-Michel-en-Thiérache. Un peu plus loin, c’est une colonie d’enfumoirs qui sont présentés, une bombe d’aérosol insecticide cachée parmi eux. On se trouve à mi-chemin entre l’art contemporain et l’exposition de la tradition apicultrice.

 

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Le Théâtre © TC

 

Le théâtre, lui, est toujours en activité. Il propose une programmation variée, de l’opéra au one man show, en passant par du rock. En moyenne se sont deux à trois spectacles par mois qui sont présentés. Et cela fonctionne, les habitants sont au rendez-vous et sont bien contents de cette vie culturelle animée pour leur ville de 5000 habitants.

 

Il est en outre intéressant de noter que quelques personnes vivent toujours au familistère, ceux ayant refusé de quitter les lieux. Et le nombre d’habitants va augmenter, deux projets distincts sont en cours de réalisation : l’un envisageant la réhabilitation de 70 logements pour le proposer à la location avec des espaces de vie collectifs ; l’ouverture d’un espace hôtelier pour tous qui serait accessible pour les étudiants, les familles, les séminaires… Une façon de continuer à faire exister le Familistère comme un espace de vie.

Si les habitants du familistère sont presque tous partis, le lieu, lui, vit toujours, et son avenir est assuré à la fois par la qualité des équipements culturels et par les habitations en cours de rénovation. Une visite qui vaut le détour.

 

Tiphaine Stainmesse

 

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