J’écris cet article sur le chemin du retour de Paris. La tempête bat son plein. Les rafales de vent balaient la pluie. Des poubelles se renversent et des volets claquent violemment. Je suis à peu près aussi maussade que le temps : ma visite de l’Institut Giacometti de l’après-midi me laisse un goût amer. 

La journée avait pourtant bien commencé... Cette phrase ressemble au pitch d’une mauvaise comédie burlesque. Certes. Mais je veux tenter de partager un peu de positif avant d’entrer dans le cœur du sujet. Je sortais de l’exposition proposée par la Fondation Cartier consacrée à la photographe Claudia Andujar et son combat pour la défense du peuple amérindien Yanomami. Mis à part un dispositif interactif un peu décevant en fin d’exposition, je suis séduite. Les photographies sont présentées sur un support qui permet pleinement d’apprécier le grain, les contrastes, les noirs puissants de la photographe et l’effet rendu par l’usage que fait, ponctuellement, Claudia Andujar d’une pellicule infrarouge. Au rez-de-chaussée, les photographies sont suspendues à hauteur d’yeux. Ce qui crée des jeux de perspective entre les visiteurs, les œuvres et les espaces arborés qui entourent le bâtiment de la Fondation. Le tout se mélange dans un imbroglio de couleurs, de flous et de lumière. 

 

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Vue de l’exposition Claudia Andujar, La lutte Yanomami ⓒ ML

 

La tempête grondait déjà. Devant la porte de la Fondation Cartier, les grilles d’évacuation des eaux se soulevaient, claquaient et créaient une atmosphère sinistre, digne de la série de films d’horreur Hellraiser. J’insiste lourdement sur les conditions météorologiques de cette journée parce qu’il me semble que ce temps image et résume très bien mon ressenti vis-à-vis de la – critiquable – exposition Giacometti / Sade Cruels objets du désir présentée deux mois durant du 21 novembre 2019 au 9 février 2020 à l’Institut Giacometti. L’exposition est désormais terminée mais pour une raison que je développerai au long de cet article, je crois que celui-ci aurait pu être écrit il y a quatre ans, il y a trois mois, dans un an ou dans cinq ans. Espérons tout de même que ce ne soit plus nécessaire dans cinq ans. L’exposition n’a finalement été qu’un déclencheur. 

Lorsque je franchis la porte d’entrée de l’institut, je trouve le lieu saisissant. Le visiteur est invité à plonger dans l’univers de Giacometti dès le hall d’accueil. Cet espace offre à voir une reconstitution de l’atelier de l’artiste. Ses silhouettes étirées nous font face. Quelques mètres à parcourir m’emmènent au pied d’un escalier, dont je gravis les marches. Et, je dois dire, que pour le moment, je suis ravie d’être ici. Le lieu est empli d’un charme certain et le parcours est jonché des célèbres formes anguleuses de l’artiste. J’entre dans la première salle, le charme opère toujours. Une bibliothèque se dresse, du sol au plafond, face à moi. Un coin lecture se trouve sur ma gauche et au sol quatre socles présentent les premières œuvres de l’exposition.

 

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Vue de l’exposition Giacometti / Sade Cruels objets de désir ⓒ Estelle Brousse

 

Je cherche un cartel, un texte d’introduction ou quoi que ce soit pour me familiariser avec le lieu et le propos des œuvres. Je me retourne et me retrouve face à face avec un dessin de Giacometti, encadré et accroché sur le mur. Il est placé à hauteur d’yeux d’un adulte.  Si les enfants sont épargnés, malheureusement moi, je dois désormais lui faire face. Sur ce dessin, se trouve un homme. Se trouve également une femme. L’homme est en position de force, debout derrière la femme. La femme est à genoux. Soumise. En incapacité de se défendre contre l’homme qui l’attaque et l’étrangle à l’aide d’une corde. Le titre de « l’œuvre » est le suivant : Homme étranglant une femme. 

Je détourne rapidement mon regard de ce dessin, à la recherche d’une explication, d’une réflexion ou simplement d’un avertissement, d’un questionnement, voire d’une critique du sujet de ce dessin... Je ne trouve aucun cartel, rien dans le guide du visiteur, ni même un médiateur qui puisse m’aider à comprendre comment aujourd’hui, en 2020, une institution telle que l’Institut Giacometti, peut choisir de présenter une telle œuvre, sans la contextualiser, la problématiser.

Sur le mur adjacent se trouve une citation de Sade. Si le procédé muséographique de la citation est toujours intéressant, son choix me laisse sans voix. « La cruauté n’est autre chose que l’énergie de l’homme que la civilisation n’a point encore corrompue : elle est donc une vertu et non pas un vice ». La cruauté est donc une vertu. Soit. Non seulement la violence du dessin à laquelle je viens d’être confrontée n’est absolument pas critiquée mais elle est même légitimée par le sadisme. Tout au long de l’exposition, je suis ainsi confrontée à des œuvres d’une violence certaine, que je finis par ne même plus vouloir regarder. 

Une scénographie intéressante mais un manque cruel d’accompagnement du visiteur

L’exposition a pourtant tout pour me plaire, moi qui suis familière du White Cube. Le lieu est agréable, l’ambiance épurée, des citations jalonnent le parcours muséographique, les œuvres sont pleinement mises en valeur. Sur ce point, la scénographie d’Éric Morin est efficace. Ce qui me questionne c’est le choix muséographique d’exposer aujourd’hui et de mettre à l’honneur « le philosophe libertin » et son « érotisme violent », sans une once de questionnement. J’emprunte ces termes au guide conçu pour le visiteur. Ce même guide m’apprend qu’Alberto Giacometti, à la fin des années 20, rejoint les surréalistes avec entre autres André Breton, Luis Buñuel, Georges Bataille, et que ces artistes ont « placé l’imaginaire, les fantasmes et le rêve au cœur de leur programme artistique ». Mais ici, les fantasmes, sont des fantasmes de violence, de viol, de meurtre. Le guide est par ailleurs ponctué de citations « Très jeune, déjà, je pensais qu’entre homme et femme il ne pouvait y avoir qu’incompatibilité, guerre, violence. La femme ne se laissait posséder qu’à son corps défendant, l’homme la violait » (Alberto Giacometti), d’anecdotes « L’affaire d’Arcueil est le point de départ de la mythification du marquis en criminel. Sade est accusé d’avoir tailladé le corps de Rose Keller, une prostituée qu’il engage pour ses séances de libertinage » et d’explications sur la production artistique de Giacometti « L’artiste représente la tension d’une sexualité envisagée comme un combat entre les deux sexes. (Il) a abandonné la sculpture naturaliste au profit d’une représentation symbolique évoquant la pénétration, le viol et parfois le meurtre, point ultime du plaisir sadien, dans laquelle il s’agit de libérer les pulsions sexuelles en faisant coïncider le plaisir et la mort ». Au crédit de l’exposition, on ne peut nier le caractère inédit de cette confrontation entre le sculpteur et les écrits de Sade, mais je regrette l’absence d’une mise à distance contemporaine.

Evidemment, dans tous musées aujourd’hui, des œuvres où s’expriment sans impunité des violences macabres sont présentées au visiteur. Ce n’est pas une nouveauté et s’il fallait donner des exemples, ils seraient innombrables. Mais dans le cas précis de l’exposition Cruels objets du désir, ce n’est pas n’importe quel type de violence qui est donnée à voir aux visiteurs. Ce sont des violences sexuelles, voire des pulsions meurtrières, sous couvert d’être de l’ordre du fantasme. Et ces violences et ces pulsions sont, dans les œuvres de Giacometti imprégnées par les écrits de Sade, imposées par un homme à une femme. 

Un choix muséographique contestable dans le contexte actuel

Ce qui m’a dérangé c’est que ces œuvres et les messages qu’elles véhiculent au premier abord, n’étaient pas accompagnées d’un propos critique à l’égard de ces violences. Peut-être même pire, la scénographie très épurée mettant parfaitement en valeur et en lumière ces œuvres, semblaient presque glorifier voire mythifier ces violences. Comme si elles relevaient d’un prétendu génie artistique. La violence, elle-même m’a semblée sacralisée sur le temple des écrits de Sade. Ces œuvres existent et il ne s’agit pas de questionner leur existence même, mais plutôt d’interroger le choix qu’a fait l’Institut parisien, dans le contexte sociétal actuel, de présenter ces œuvres, en tout point misogynes.  

Alors que la quatrième vague des mouvements féministes bat son plein ; alors que des collectifs, des associations, des groupes de femmes se mobilisent pour organiser des actions partout en France ; dans la ville même où ont commencé les collages dénonçant les meurtres, les crimes d’hommes contre des femmes, au nom d’un prétendu amour ; alors que les mobilisations pour obtenir des actes concrets du gouvernement pour lutter – enfin – contre les féminicides se multiplient ; alors que nous nous battons, en tant que femmes, ensembles, contre ces éternelles violences misogynes, sexistes, sexuelles que nous subissons : cette exposition, je l’ai vécu comme une insulte directe aux combats des mouvements féministes. 

 

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Photographie d’un collage à Paris contre les féminicides © Axelle Gallego-Ryckaert

 

A l’appui, les propos tenus par Alice Martel, chargée des programmes pédagogiques à l’Institut Giacometti et Christian Alandete, commissaire de l’exposition Giacometti / Sade, lors d’un colloque organisé à l’Institut Giacometti le 8 février 2020. Le colloque portait sur la question de l’exposition de collections sensibles. A la fin de la présentation, une personne pose une question sur la citation de Giacometti présentée dans le guide du visiteur, citée plus haut dans le présent article. La question était de savoir si cette citation avait posé des problèmes ou reçu des critiques de la part des visiteurs.  Alice Martel esquisse le fait que le thème choisi est « osé, en ce moment ». Elle soutient que la citation est replacée dans son contexte et que le visiteur est invité à la réflexion. Pourtant, ces propos de Giacometti sont placés, tels que, sans aparté, sans avertissement dans le guide du visiteur. Je retranscris ici la réponse du commissaire de l’exposition : « Dans son discours, il y a une part de provocation, il cherche à déranger, à mettre le visiteur mal à l’aise. En fait quand on regarde les œuvres, on voit qu’il parle plus de l’impossibilité de l’acte sexuel. Son œuvre, lui-même le dit, puisque c’est une citation qui aborde cet aspect-là. Il explique qu’il est impuissant, qu’il n’arrive pas à satisfaire une femme. Aux vues des images que l’on a, il n’est pas si misogyne que ce qu’il peut paraître dans ce texte. Mais c’est aussi un moment qui est dans la collection des fantasmes. Ce sont des fantasmes qui sont récurrents chez les surréalistes. La constitution du rêve érotique, la possession, l’impossibilité de posséder. Et si on regarde l’œuvre de la femme… le couple, on voit que l’homme essaie de la pénétrer. Elle l’empêche en fait. Et la plupart des œuvres, elles jouent sur ça, sur cette impossibilité. Après cette question de la pénétration, elle est aussi chez Simone de Beauvoir, elle est aussi chez les féministes, comme l’idée que l’acte sexuel, la pénétration est, en soi, un viol. C’est aussi lié à ce moment-là, à une part du féminisme ». 

Cette interprétation me semble très libre : dire qu’en réalité Giacometti parle d’impuissance et d’impossibilité à satisfaire une femme alors que dans cette citation, l’artiste parle très explicitement de viol et qu’il représente explicitement des viols dans ces œuvres. Et que les textes du guide du visiteur affirment à plusieurs reprises que ce sont bien, dans ces œuvres, des fantasmes de violence, de viol et de meurtre qui sont présentés. Par ailleurs, n’est-il pas simpliste et grave de justifier ces pulsions en les faisant passer pour de « simples » fantasmes.  En 2019, selon l’organisation Nous Toutes, 149 femmes ont été assassinées en France par leur compagnon ou leur ex-conjoint. Alors non, Monsieur Alandete, ce n’est pas un fantasme, c’est une réalité. Et enfin, faire se rejoindre le travail d’artistes hommes donnant à voir dans leur création, leur pulsion de domination sexuelle, avec les luttes des mouvements féministes et les écrits de Simone de Beauvoir, est pour le moins scabreux. 

En 2018, à la suite des protestations de nombreuses associations féministes, Bertrand Cantat annonce l’arrêt définitif de sa tournée. Cette même année, la fédération belge de football fait marche arrière et annonce que Damso, rappeur belge, ne chantera finalement pas l’hymne de l’équipe lors du Mondial. Le Conseil des femmes francophones de Belgique avait dénoncé les paroles du rappeur exprimant « haine, sévices et violences envers les femmes ». Le 13 février 2020, la direction de l’Académie des César annonce sa démission collective. De nombreuses dénonciations étaient faites à l’encontre de cette direction, et notamment, de nombreux comptes féministes avaient partagé, sur les réseaux sociaux, l’indignation de voir le film de Roman Polanski, accusé de viols par plusieurs femmes, nominé douze fois. « Le patriarcat bande mou » (Chloé Delaume) et la misogynie ambiante n’est plus soutenable. De plus en plus de combats sont remportés par les mouvements féministes. Alors serait-ce trop demandé de mettre en contexte et en perspective critique des représentations qui ne révèlent pas qu’un inconscient surréaliste ?

 

Manon Lévignat

 

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