Mercredi 28 octobre dernier, Montpellier, je visite l’exposition du Musée Fabre, « Le Canada et l’impressionnisme ». L’exposition, ouverte le 19 septembre dernier, est malheureusement fermée actuellement à cause des circonstances que nous savons tous. En ces temps troublés où voyager semble compromis j’ai pu, libre et insouciante, mais masquée, me promener dans les allées du musée. Ah, qu’il me semble doux, ce voyage au Canada, quand mes seules perspectives sont maintenant les quatre murs de ma chambre et l’écran de mon ordinateur !
Maintenant que le pays entier est à l’arrêt, je me replonge avec délices dans mes souvenirs pour faire revivre la magie de la peinture canadienne et d’une visite au musée, une après-midi d’octobre. Divisée en dix grandes parties, l’exposition retrace l’histoire de l’impressionnisme canadien, de Paris à Toronto, des côtes françaises ensoleillées aux campagnes canadiennes enneigées. Au début du XXème siècle, les jeunes artistes Canadiens choisissent la France pour se former à la peinture. Ils sont nourris par l’impressionnisme, portés par une vie artistique fourmillante et se forment auprès des plus grands artistes français. Pour la plupart inconnus en France, ces artistes Canadiens ont pourtant connu dans leur propre pays un succès qui ne s’est jamais démenti, et pour cause…

 

En route pour la France !

 

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Maurice Cullen, La Seine en hiver, Paris, 1902, huile sur toile, ©JR

 

Le premier tiers de l’exposition, qui concerne les cinq premières salles, est consacré aux impressionnistes Canadiens en France. A l’aune des Monet et autres Cézanne, les peintres venus d’outre- Atlantique étaient particulièrement friands des paysages français, de leur lumière et de leurs couleurs. Nombreux sont ceux qui, émerveillés par ce nouveau pays, ont pris le temps de découvrir tout ce qu’il avait à leur offrir.

Paris, bien sûr, à l’arrivée, la ville lumière pleine de promesses conquiert tous ces jeunes artistes. Et puis, passage obligé par Giverny, où Monet, toujours lui, a élu domicile et où se crée une colonie d’artistes assidûment fréquentée par nos Canadiens. Non loin de la capitale à la vie artistique foisonnante, et (souvent) débridée, Giverny offre des paysages sublimes de lumière et de verdure qui séduisent les jeunes artistes au premier coup d’œil.

J’ai été envoûtée par les paysages lumineux de Maurice Cullen, si plein de douceur et de délicatesse, qui m’ont rappelé Paris et la mélancolie d’un Yves Montand rêveur : « Sous le ciel de Paris/S’élève une chanson/Elle est née d’aujourd’hui/Dans le cœur d’un garçon… »
Il me faut avouer qu’une de ces artistes cependant, m’a rendue infidèle à ma chère capitale, infidèle à tous ces autres peintres que j’aime. Elle est, sans conteste, ma plus belle découverte de cette exposition. Talent rare et sensibilité exacerbée, Helen Mcnicoll peint merveilleusement les petits bonheurs du quotidien, entre tendresse et rayons de soleil. Il y a, chez elle, quelque chose de surprenant, qui attrape et qui submerge chacun de ses coups de pinceau, avec chacune de ses touches de lumière.

 

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Helen Mcnicoll, Septembre ensoleillé, 1913, huile sur toile, ©JR

 

Sur les côtes françaises

 

La visite se poursuit avec la découverte des côtes françaises par les jeunes artistes en quête de nouveauté. La Bretagne et la Normandie sont leurs destinations privilégiées. Les paysages marins leur ont visiblement beaucoup plu, et ils sont nombreux à avoir cherché à évoquer le doux bruit des vagues, l’odeur salée des embruns et le vent qui fouette le visage. Si la vie parisienne offre son lot de distractions et de plaisirs, les jeunes Canadiens venus apprendre la peinture en France profitent de l’été pour explorer le reste du pays. En ce début de siècle, les stations balnéaires fleurissent et la douceur de vivre est à l’ordre du jour.

Paul Peel fait partie de ces artistes qui ont choisi de sortir de la capitale en plein été pour se diriger vers les côtes, en quête, sans doute, d’un peu de la douceur de leur pays natal. J’ai retenu de cette exposition son tableau intitulé La Jeune Glaneuse ou Les Papillons représentant une fillette descendant pieds nus une dune de sable, pleine de grâce, enfant joyeuse et insouciante, illuminée par les couleurs vibrantes de la nature.

 

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Paul Peel, La Jeune Glaneuse ou Les Papillons, 1888, huile sur toile, ©JR

 

Univers féminin

 

Les impressionnistes Canadiens s’inscrivent dans une période résolument féministe et dans un contexte où l’émancipation des femmes est une priorité. Nombreuses sont celles qui, à l’instar d’Helen Mcnicoll, ont elles-mêmes fait partie de ce groupe de jeunes peintres et ont participé à la représentation des femmes au sein même de leur peinture. Henrietta Mabel May, si célèbre dans son pays, est notamment connue pour avoir été missionnée pendant le premier conflit mondial pour représenter le travail des ouvrières et leur accorde une place centrale dans sa peinture. Cette partie de l’exposition est particulièrement intéressante, et permet de replacer les artistes dans leur époque.

 

Nouveaux Horizons

 

Les jeunes artistes Canadiens, en quête de la beauté des paysages européens et de pratiques artistiques nouvelles, ne se sont pas cantonnés à la France. C’est ce que présente le second tiers de l’exposition. Ils sont plusieurs à avoir été tentés par la dolce vita italienne et les couleurs chaudes du pays de Casanova. Venise, Rome ou Vérone, les beautés de l’Italie les ont séduits et leur ont permis de révéler une palette toujours plus élaborée, plus chaude. 

Parmi eux, James Wilson Morrice et ses représentations de l’Italie du début du siècle, splendide et immobile sous un soleil de plomb. Morrice aime jouer avec l’eau et ses reflets, et Venise est, pour lui, un superbe terrain de jeu. D’un coup de pinceau assuré, il donne à voir églises et canaux entourés de personnages tranquilles, paisibles dans ses œuvres si gracieuses.

 

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James Wilson Morrice, L’Eglise San Pietro di Castello, Venise, 1904 - 1905, huile sur toile, ©JR

 

Alors que certains choisissent l’Europe du Sud, et l’Italie, étape fondamentale depuis toujours dans la formation des jeunes peintres, d’autres poussent plus loin leur curiosité. L’exposition fait la part belle à ces peintres Canadiens partis de l’autre côté de la Méditerranée, visiter l’Afrique du Nord. Ils ont su saisir, alors, la beauté de la Tunisie et de l’Algérie, les couleurs chaudes des déserts de sable chaud, la sérénité des villes et des villages brûlés par le soleil et leur éclatante beauté, qu’ils nous retranscrivent dans un tourbillon de couleurs. Pour ces jeunes gens, toutes ces coutumes, ces costumes et ces langues qui leur sont étrangers, sont synonymes de nouveauté et de fascination. L’exposition le montre bien, à travers leurs œuvres, et l’on comprend parfaitement combien ils ont été séduits par tant de découvertes.

 

Retour au Canada

 

Dans le dernier tiers de l’exposition, on assiste à la transformation de ces artistes et de leur art une fois rentrés au pays. La première guerre mondiale éclate, met un terme aux échanges entre le vieux continent et le Canada et force les jeunes artistes à écourter leur séjour et à rentrer chez eux. Une fois de retour, c’est au Canada qu’ils exposent, et ils amènent dans les Salons un vent de fraîcheur et de nouveauté qui va leur assurer un succès qui ne se démentira jamais. 
Ceux qui étaient venus en France avec l’intention de se former à la peinture européenne sont maintenant ceux qui forment les autres, restés au pays. La peinture impressionniste se répand comme une trainée de poudre partout au Canada. Désormais, ce ne sont plus les plaines ensoleillées des campagnes françaises qui font le sujet des tableaux mais les grandes étendues immaculées du Canada. Les paysages enneigés les séduisent, ils se jouent des reflets de la neige et des immenses surfaces glacées. C’est cette dernière partie de l’exposition, et le dépaysement qu’elle amène, qui peut séduire ceux qui, comme moi, rêvent du Canada sans y être jamais allé. Et pour les autres, les voyageurs, cela leur rappellera sans doute toutes les beautés que le Canada leur a offertes. 

Artiste emblématique de cette période, Maurice Cullen est principalement connu pour ses paysages. Enneigés, tourmentés, tourbillonnants, ils provoquent l’impression de saisir un instant fugace, la beauté sauvage et furieuse du paysage qui se déchaine, comme un souffle glacé échappé du tableau.

 

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Maurice Cullen, La Cathédrale Saint-Jacques, Carré Dominion, Montréal, v. 1909 – 1912, huile sur toile, ©JR

 

De l'impressionnnisme au modernisme

 

Alors, que de retour au pays, les impressionnistes Canadiens dominent la scène artistique, leur peinture évolue vers d’autres paysages. L’exposition met en lumière les effets de cette transformation. Nourris, pour ceux qui ont voyagé en Europe, par des courants modernes tel le fauvisme ou l’Art Nouveau, mais aussi par l’industrialisation des villes, leur peinture désormais, compose avec ces nouveaux éléments. Avec l’arrivée de nouveaux moyens de transport toujours plus performants, les paysages urbains changent : dans les tableaux qui les représentent se côtoient locomotives à vapeur et charrettes tirées par des chevaux, bateaux de marchandises et maisons pittoresques aux cheminées allumées. 

C’est à cette époque que se constitue le Groupe des Sept, sur lequel s’achève l’exposition. Héritiers des peintres impressionnistes, les membres de ce groupe d’artistes qui se constitue en 1920 cherchent à moderniser leur art et à créer une véritable identité canadienne dans la peinture. Ils choisissent de représenter leurs paysages, leurs villes et leurs campagnes, abandonnant les représentations humaines pour ne garder que la « substantifique moëlle » de ces paysages, peints de couleur vives et qui impressionnent grandement le spectateur. Cette partie finale de l’exposition montre comment ces artistes, retournés au pays, ont emmené avec eux une part de l’impressionnisme rencontré en venant en France.

 

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Lawren S. Harris, Neige II, 1915, huile sur toile, ©JR

 

Ainsi s’achève ce voyage au Canada à la rencontre de peintres dont je n’avais bien souvent jamais entendu parler. J’ai aimé le sujet original de cette exposition itinérante, qui fait à Montpellier son seul arrêt français avant d’être finalement présentée au Musée des Beaux-Arts d’Ottawa.

 

Juliette Regnault

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