Le Château de Montsoreau - Musée d’art contemporain nous propose depuis le 13 novembre 2020, et ce jusqu’au 2 février 2021, une exposition secrète.
C’est une exposition ouverte en temps de confinement. C’est une exposition conçue et montée par une équipe tenue de garder le silence avec pour commissaire invité Eric de Chassey, Directeur de l’Institut National d’Histoire de l’Art. C’est une exposition sans public, les portes étant closes par arrêtés, laissant le château dans une « censure involontaire ».
Quelles expériences de visite nous offre alors le Château de Montsoreau -Musée d’art contemporain ? 

A partir de nos échanges avec Philippe Méaille, fondateur et directeur du musée, voici une proposition de visite imaginaire, une tentative une déambulation-contournement autour du secret, de l’exposition et du château. (Toute ressemblance avec des espaces réels n’est que fortuite).

 Propos recueillis en décembre 2020.

 

Au rez-de-chaussée était la porte close, la censure.

La fermeture répétée des établissements culturels peut être vécue comme une forme de censure. Ce blocage dans la réalisation de leurs missions, cette rupture de programmation et éloignement des publics sont parfois qualifiés d’injustifiés. 
Cependant, une autre forme de censure est déjà bien connue des établissements d’art contemporain : comment communiquer sur ses expositions lorsque l’on ne dispose pas des droits sur les œuvres exposées ? Au-delà des spécificités légales liés à l’art contemporain, d’autres questions reviennent souvent autour des œuvres elles-mêmes, jugées transgressives, difficiles voire même immorales.  Les polémiques ne manquent pas sur le sujet, comme celle autour de la rétrospective Larry Clark (dont la visite a été interdite aux mineurs) au Musée d’Art Moderne de Paris en 2010 ou bien encore Présumés Innocents au CAPC de Bordeaux (cette exposition an 2000 a valu aux commissaires d’être accusés de diffusion d’images à caractère pornographique et pédophile, le procès tenu 10 ans plus tard les a innocentés et a alimenté le débat autour de la rétrospective Larry Clark). Des arbitrages sont donc réalisés, peut-être même jusqu’à l’auto-censure sous les questions perpétuelles : que montrer au public et pourquoi le montrer ? Qu’est-ce qui était montrable hier, qu’est-ce qu’il l’est aujourd’hui ?
Sur ce point, Philippe Méaille rappelle qu’il n’est pas anodin que les musées d’art contemporain soient des œuvres architecturales : château ou véritable œuvre moderne, ils usent alors de ce bâti pour communiquer et non pas par les œuvres qu’ils renferment. 
En revenant devant la porte close du rez-de-chaussée le trou de serrure attire le regard. Il représente la curiosité exacerbée et la tentation de forcer la porte car une exposition secrète est aussi un jeu sur la légalité. Qui n’aurait rien à se reprocher n’aurait rien à dissimuler ? En cherchant à regarder au travers, tenter de saisir l’intérêt de monter une exposition qu’il n’est pas légal de visiter, pour cause de confinements et de fermeture. 
La porte et le secret ne sont pas sans rappeler la dernière œuvre de Marcel Duchamp, Étant donnés : 1° la chute d'eau 2° le gaz d'éclairage, exposée au Philadelphia Museum of Art.  Cette installation, uniquement composée d’une porte en bois percée de deux orifices pour le visiteur, est en fait une chambre optique sur laquelle s’attarder en assumant un certain voyeurisme.
 

Au premier niveau, un espace mental, celui d’une exposition mystère, à imaginer. 

Que faire d’une exposition secrète dont l’existence a été confirmée mais qui reste inaccessible ? On la fantasme, on l’imagine, on complote, on tourne autour. 
Elle est donc l’occasion de se créer mentalement un espace d’exposition, d’y faire correspondre les artistes de notre choix, de s’aménager des surprises, des coups de cœur et aussi un peu de transgression. L’exposition secrète n’est pourtant pas directement un prolongement de Home From Home, l’exposition à télécharger et muséographier chez soi proposée par le Château-Musée au premier confinement, en mars. 
Elle a de commun avec cette initiative de renouveler le questionnement de l’accès à l’œuvre, de la compréhension ou non de l’art contemporain et conceptuel. Comment appréhende-t-on une exposition d’art contemporain ? S’y rend-t-on pour une œuvre en particulier ou un ensemble ? Avec quelles attentes ? Quel est le savoir nécessaire à la compréhension, à l’appréhension ou à la délectation face à une œuvre d’art ? Fuir devant un monochrome ou chercher des heures durant la réponse à une question qui n’a pas été posée ? 
 

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Chercher de l’inspiration pour un contenu pertinent à une exposition mentale donne lieu à la (re)découverte du mouvement Art & Language qui constitue une partie des collections du Château de Montsoreau-Musée d’art contemporain. Ce mouvement créé à la fin des années 60 est né d’un journal éponyme sur l’art conceptuel et avant-gardiste britannique et est fondé par Terry Atkinson, David Bainbridge, Michael Baldwin et Harold Hurell. Dès lors et jusqu’aux années 80 il sera animé par une cinquantaine d’artistes conceptuels saxons. Ce collectif d’avant-garde joue notamment avec les grandes questions de l’art conceptuel : le rôle et la place de l’œuvre, du contexte, de l’institution, désacraliser le tout.

 

Dans un couloir, un temps de pause, une respiration. 

Le Château de Montsoreau héberge non seulement une exposition secrète mais aussi le Air Conditioning Show, installation des débuts d’Art & Language qui contient un climatiseur placé dans l’espace muséal. Ce courant d’air invisible permet de souffler sur les certitudes quant à notre rapport à l’art et nous offre aussi une respiration.

 

Ce temps de respiration est l’occasion de se pencher sur le secret en exposition. Celui-ci intrigue autant qu’il inspire.
 On peut rappeler des expositions au lieu tenu secret puis abandonnées comme certaines installations des avant-gardes de la West Coast à la fin des années soixante. Ou bien plus récemment, des expositions qui jouent de la riche sémantique du « secret » et du potentiel de l’humour. 
Par exemple, au Québec en 2015 le Centre d’art et diffusion CLARK proposait une programmation riche sur le secret à l’occasion de son double anniversaire. Elle se déclinait d’abord avec dérision autour de la communauté d’artistes qui le gère – la société secrète, le groupe fermé – , puis sur le Centre de diffusion – la société qui sécrète, qui diffuse. 
La même année, l’exposition SECRETS du Musée d’Ethnographie de Neuchâtel était elle aussi un contournement de fermeture d’établissements. Toutefois l’exposition est bien différente, la fermeture est anticipée car due aux travaux de rénovation du musée, et le propos se décline dans les rues de la ville, sous la forme d’un jeu de piste pour le visiteur, de mystères à résoudre. Le dévoilement du secret est donc ici accepté puisqu’il est considéré comme « une modalité essentielle de la communication ». L’exposition était à la suite d’un programme sur le patrimoine culturel immatériel et optait pour la dérision en demandant si le secret bancaire pouvait être inscrit au patrimoine suisse. Elle est également accompagnée d’un ouvrage appréhendé comme une véritable clef de lecture tout en étant enrichi de réflexions sur la thématique.

 

Enfin, le dernier niveau, celui qui monte à la tête, celui de la crise de nerf

En effet, le Château de Montsoreau - Musée d’art contemporain est un lieu radical et engagé tant à travers ses collections, que sa programmation artistique ou bien par ses prises de positions. Comme une provocation, l’exposition secrète rappelle « la crise de nerf du Modernisme » et du monochrome ou comme l’a rappelé Eric de Chassey dans Après la fin (2017), le temps suspendu où les artistes se sont arrêtés de peindre.

Au-delà du clin d’œil, c’est une crise de nerf plus actuelle et partagée qui est exprimée : celle face aux fermetures forcées. Plus largement la crise existentielle vécue cette année de covid repose sur la remise en cause du rôle et de la fonction des musées voire leur véritable utilité, de la nécessité de l’accès à la culture, de la relation aux publics. Cette crise touche aussi différemment les musées d’art contemporain, publics comme privés, lorsque que les galeries, elles, restent ouvertes.

L’exposition secrète englobe donc ce vaste trouble et ces questionnements. Lorsque je lui demande pour conclure notre échange si la fin de l’exposition marque la fin de cette crise de nerf, il répond qu’elle ne cessera d’être alimentée et qu’elle avait débuté bien avant le premier confinement. Dans ce cri sourd, le Château de Montsoreau – Musée d’art contemporain, essaye de proposer une forme de vérité, un peu à l’opposé des expositions virtuelles, par essence peu réelles, qui se multiplient à défaut de mieux. 

 

Garance Mathieu

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Liens : 

Eric de Chassey, Après la fin, Suspensions et reprises de la peinture dans les années 1960 et 1970, 2017, Editions Klincksieck, 272 pages. https://www.klincksieck.com/livre/2876-apres-la-fin 

En savoir plus sur le Château de Montsoreau : https://www.chateau-montsoreau.com/wordpress/fr/

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