Un dinosaure déconfiné sur un vol transatlantique, une visite d'exposition au Museum, une parade nuptiale « préhistorique », bienvenue dans le monde d'avant ...

Fin d'un règne américain et début de l'engouement européen 

Après trente ans de vie tourmentée, entre morsures, fractures et infections, un dinosaure, probablement une femelle, meurt il y a quelque 66,4 millions d'années, dans l'état actuel du Montana, au Nord-Ouest des États-Unis. Elle appartient à l'espèce Tyrannosaurus rex, qui signifie «roi des lézards tyrans». Ces carnivores géants (prédateurs, charognards ou les 2, le débat agite encore les scientifiques) règnent sur la Terre pendant environ deux millions d'années avant de disparaître avec les autres espèces de dinosaures il y a 65 millions d'années.

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Tyrannosaurus rex dans son paléoenvironnement: les études géologiques témoignent de la présence de cours d'eau et de deltas au Crétacé, dans la zone de découverte de Trix. ©  Image de synthèse : Naturalis Biodiversity Center

 

L'endroit où elle succombe est idéal pour sa conservation préventive, le sol présente une haute teneur en craie ou plus exactement en carbonates, ce qui devrait neutraliser les attaques acides de ses os. Son instinct de futur spécimen muséal la pousse peut-être à ne pas se coucher sur le flanc, pour limiter la déformation due à la pression du lourd et long enfouissement qui l'attend. Elle pose donc son crâne horizontalement et attend patiemment son heure, et plus précisément une heure tardive du 27 mai 2013 où un couple d'Homo sapiens paléontologues amateurs, Michele et Blaine Lunstad, va la découvrir. 

Cette découverte est une aubaine pour Naturalis, le centre néerlandais de la biodiversité, en quête d'un spécimen de T. rex pour sa future exposition permanente. Son équipe de paléontologues se rend sur place, fin août, informée par son interlocuteur américain, le Black Hills Institute, déjà impliqué dans la découverte de plusieurs spécimens. Une dizaine de jours est nécessaire pour dégager le squelette extraordinairement conservé et presque complet (entre 75 et 80 % de la masse osseuse).

Ce chantier marque le début de trois années de travail pendant lesquelles les paléontologues américains et néerlandais travaillent au nettoyage du squelette, à son étude, à son assemblage puis à son désassemblage. Les parties manquantes sont scannées, mises à l'échelle puis imprimées en 3D, en miroir des membres présents ou d'après l'anatomie de Sue et Stan, deux autres tyrannosaures, également très bien conservés.

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Chantier de dégagement et assemblage du squelette © Naturalis Biodiversity Center

  

En parallèle, l'équipe de Naturalis recherche des financements pour compléter l'investissement de départ et la ramener au musée. Un enfant aurait proposé au directeur une modeste mais très sérieuse participation de 10 euros. C'est le début de la campagne de financement participatif «Tientje voor T. rex» (dix euros pour le T. rex) qui fera casser la tirelire de 23 000 jeunes et moins jeunes donateurs. S'additionnent les initiatives et financements publics et privés, américains et néerlandais, pour atteindre la somme de 5 millions d'euros et permettre le départ de Trix pour les Pays-Bas.

Dernier appel pour Trix sur le vol KL 612 en partance pour Amsterdam, last call for Trix on the flight KL 612 to Amsterdam 

En été 2016, Trix est prête à rejoindre Naturalis. Le 23 août, elle est déchargée d'un camion à l'aéroport international de Chicago et s'apprête à embarquer pour l'Europe.

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La remise du passeport de l'ambassadeur néerlandais au commandant de bord est l'occasion d'une cérémonie gourmande pour la crème de la crème des dinosaures. © Netherlands embassy in the US

 

Outre son passeport qui révèle ses dimensions et ses empreintes impressionnantes et une réception avec l'ambassadeur, Trix voyage « presque » incognito, en compagnie des 250 autres passagers du vol 612 de la KLM Royal Dutch, à bord du Boeing 747 qui relie Chicago à Amsterdam. Une royale compagnie pour une grande dame que les visiteurs de Naturalis ont baptisé Trix, du surnom de Beatrix, reine des Pays-Bas jusqu'en 2013. Le T. rex réparti en 5 tonnes de caisses dépasse largement le poids du bagage réglementaire en soute.

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Embarquement de Trix © Netherlands embassy in the US

 

   Acclamée telle une star à son arrivée, Trix prend place pour quelques mois au Naturalis, son musée d'adoption, récupère son numéro d'inventaire RGM 792.000, avant de partir en tournée pendant la rénovation des espaces d'exposition. Son voyage concerne uniquement l'Europe, l'étape chinoise ayant été annulée. 

Un T. rex à Paris 

Telle une rock star, Trix, la T. rex américaine tourne de 2016 à 2019. Elle voyage par les airs et par la route pour être exposée dans six villes du Vieux Continent. Au printemps 2018, Trix achève la 3e étape de sa tournée au grand musée de sciences barcelonais, Cosmocaixa, où 380 000 visiteurs sont venus l'admirer. Elle arrive à Paris le 23 mai, invitée de marque pour les 120 ans de la galerie de paléontologie du Muséum national d'Histoire naturelle. Une exposition lui est d'ailleurs entièrement consacrée : un T. Rex à Paris.

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Trix arrive et s'affiche au Museum national d'Histoire naturelle de Paris. © MNHN- JC Domenech 

 

Le squelette est très attendu, c'est la première fois qu'un vrai spécimen de cette espèce est présenté en France. Depuis l'automne précédent, l'équipe de paléontologues et de restaurateurs s'affaire autour du commissaire d'exposition, Ronan Allain, pour rassembler et préparer les expôts de la première salle, création du Muséum et véritable immersion dans les conditions de vie de Trix, au  Crétacé. L'aménagement scénographique des 100 mètres de galerie est coordonné par Aude Pinguilly, cheffe de projet au Muséum. Le chantier mobilise des dizaines de personnes pendant 45 jours et s'achève juste avant l'ouverture début juin, entre travaux de soclage, de fabrication, d'agencement et installations hors normes comme celle du plafond à éclairage intégré à 7 mètres de hauteur ou celle des immenses fresques de végétation.

Question régie, un dinosaure de 12 mètres de long et de 4 mètres de haut arrive sous quel conditionnement ? Trix se présente dans des caisses, en pièces détachées et rangées dans des écrins de mousse, un puzzle qui compte pas moins de 304 pièces : 250 os et 54 dents numérotés à assembler dans le bon ordre sur l'armature métallique. Cette dernière est répartie dans sept autres caisses. Un casse-tête que maîtrise l'équipe de trois personnes de Naturalis qui accompagne cette vieille dame (trente ans est un âge honorable pour cette espèce) dans ses pérégrinations. 

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Conditionnement du crâne et des autres os.  © Naturalis Biodiversity Center

 

La pose du crâne, dernière pièce du puzzle, intervient un jour et demi après le début du montage (sur les trois jours prévus). Trix est prête pour l'ouverture, le 6 juin 2018.

Rapprochement pour un selfie risqué

Je viens visiter Trix en septembre. Dans le premier espace immersif, je fais connaissance avec son environnement, ses contemporains et sa proie favorite sous les traits d'Edmond, le dinosaure à bec de canard du Muséum, monté et restauré pour l'occasion.

Dans la deuxième salle, je la rencontre enfin. Elle me fait face, elle semble prête à bondir. Je décide d'immortaliser l'instant. J'ai peu l'habitude de faire des selfies, probablement par manque de matériel, mon téléphone se situant quelque part entre les premiers 3310 (celui avec le serpent) et le téléphone des travailleurs en extérieur… Mais munie de mon appareil photo (ultra-moderne celui-ci), et guidée par le marquage au sol, je mitraille. Il est vrai que le selfie présente ici peu de risques. Quoique la mention mâchoire infectée me laisse songeuse. Et si, tapie, une bactérie du Jurassique ou plutôt du Crétacé attendait son heure?

En tous cas, cette proximité avec Trix me permet de mieux apprécier ses proportions, son extraordinaire état de conservation et d'imaginer la logistique de montage. L'assemblage des os est si précis qu'on ne devine pas l'armature métallique.

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Entre filles? Selon les scientifiques, Trix était probablement une femelle, en témoigne la forme caractéristique de ses orbites (la découverte de stockage de calcium pour la ponte pourrait corroborer cette hypothèse).  © Marianne Reuge (retardateur)

 

Course poursuite et pas de deux

Dans la troisième salle, les dispositifs interactifs permettent de mesurer mes capacités à celles de Trix et de ses congénères. Deux jeux me marquent particulièrement : la course-poursuite à vélo et la danse nuptiale.

Le premier dispositif consiste en un vélo d'appartement placé derrière un écran. Avec l'image, je peux voir l'environnement forestier dans lequel je vais évoluer et le rétroviseur me permet d'évaluer la distance avec le T. rex, lancé à ma poursuite. Particulièrement motivée, je monte en selle et je pédale frénétiquement. Un coup d’œil dans le rétro, le saurien a l'air distancé. Je tente une photo mais l'orgueil me perd, la mâchoire occupe maintenant tout l'écran et semble prête à me dévorer… Tant pis, je lui laisse la victoire… Blessée seulement dans mon amour-propre, je me demande quand même : et si nous avions cohabité, qui l'aurait emporté? Peut-être moi finalement si la poursuivante avait été Trix, car il me semble me rappeler que des chercheurs lui avaient diagnostiqué de l'arthrose…

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Petite reine contre grande reine: La vitesse du T.rex a longtemps fait débat. Selon une étude de 2020 d'une équipe de paléontologues de Manchester, il n'aurait pas pu dépasser les 19km/h sans se briser les os. © Marianne Reuge (retardateur)

 

Un peu d'amour dans ce monde de prédateurs: le dispositif que je teste ensuite propose de s'essayer à la parade nuptiale du T. rex. Il s'agit de reproduire les mouvements qui apparaissent à l'écran, balancement de tête, mouvements de bras, de pieds. Mes congénères, tristes de me voir pour l'instant sans descendance, seront dépités à l'idée d'apprendre que j'excelle dans la séduction d'un partenaire certes grand et fort (mensurations idéales) mais d'une autre espèce, qui plus est éteinte depuis des millions d'années.

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Petits bras mais grande parade © MNHN-JC Domenech 

 

Après avoir testé les autres dispositifs, je retourne voir Trix pour prendre congé.

Forte de son succès, elle prolonge son séjour à Paris jusqu'en novembre 2018. Après avoir rencontré presque 340 000 visiteurs au Museum, elle s'envole pour les deux dernières étapes de sa tournée: Lisbonne et Glasgow.

Top 3 des charts

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Trix de retour au Naturalis © Naturalis Biodiversity Center

 

Après une tournée géante au million de spectateurs mordus de dinosaures, la T. rex Trix a repris ses marques à Naturalis. Vous l'avez manquée? Naturalis, à la fois centre de recherches et musée de la biodiversité se trouve à Leyde, à cinquante kilomètres d'Amsterdam. Selon son directeur : «S'il y a bien un dinosaure que tout un chacun veut regarder dans les yeux, c'est bien le féroce prédateur, Tyrannosaurus rex». Alors, prêt pour une rencontre avec l'un des 3 des T. rex les mieux conservés au monde? 

Marianne Reuge

 

Pour en savoir plus sur le centre de biodiversité Naturalis : Naturalis Biodiversity Center | Museum and research in Leiden 

Pour voir les contemporains de Trix au Museum national d'Histoire naturelle Galerie de Paléontologie et d’Anatomie comparée | Muséum national d'Histoire naturelle (mnhn.fr) 

 

Image de couverture : Une compagne de voyage peu commune pour ces passagers. © Netherlands Embassy in the US

#museum, #exposition, #paléontologie

Merci aux équipes de Naturalis, du MNHN et de l'ambassade néerlandaise aux États-Unis d'avoir permis cette rencontre et à leurs services photos/médias pour l'illustration de cet article.

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