19 mai 2021, les musées ont enfin ré-ouverts. Face au public retrouvant les salles, c’est tout un corps de métier qui reprend du service. Souvent oublié·es, peu considéré·es et pourtant essentiel·les au bon fonctionnement du musée, les agent·es d’accueil vacataires ont été peu entendus dans les discours des institutions pendant la fermeture. 

Nous vous proposons un petit tour des expériences et des perspectives de la  vacation au musée, auprès de Marco et Manon. 

Image d'en-tête : @Manon Deboes

 

Bonjour Marco et Manon, merci d’avoir accepté notre invitation. Rentrons directement dans le vif du sujet, Pourquoi et comment avez-vous postulé comme agent d’accueil et de surveillance en musée ? 

Marco : Comme pour beaucoup, par nécessité financière. Je devais financer un gros bénévolat à l’étranger pendant l’été. Au dernier moment, j’ai été pris dans un site patrimonial grâce à une recommandation : j’ai l’impression que le bouche-à-oreille est important dans ce milieu. J’étais très content que cela corresponde à mes études, et c’était ma première vraie expérience dans le patrimoine. J’ai ensuite continué pendant un semestre, pour payer mon loyer. Mais l’emploi du temps est devenu plus contraignant, donc j’ai arrêté dès que j’ai pu me passer de ce salaire.

 Manon : Moi aussi, payer mon loyer est une des raisons pour laquelle j’ai postulé en tant qu’agent d’accueil et de surveillance. Mais, ce n’est pas la principale cause. Je souhaitais avant tout me faire une première expérience dans la culture. J’ai donc répondu à une offre d’emploi pour un poste dans un musée durant l’été. J’ai rapidement été contacté pour un entretien et j’ai pu intégrer l’équipe fin septembre pour un contrat d’un an .

 

Et une fois engagé.es, comment avez-vous été formé.es ?

Manon : J’ai été convoquée pour une matinée de formation incendie puis une journée entière pour me former en surveillance. Cela s'est fait en compagnie d’un agent titulaire que j’ai dû suivre et observer durant sa journée de travail habituelle. Je me suis vite rendu compte qu’il fallait bien plus pour nous présenter les ficelles du métier et toutes ses nuances ... En somme, ce fut une formation assez expéditive et j’ai vite été lancée dans le grand bain en apprenant directement sur le tas. Les premiers jours, j’ai passé le plus clair de mon temps à questionner mes nouveaux collègues sur la marche à suivre, chaque situation étant différente. Cela nécessitait des connaissances bien particulières qui n'avaient pas pu être évoquées durant ma formation car elle ne s’était pas présentée sur le moment. Mais, en fonction du titulaire que l’on interrogeait, on n'avait pas forcément la même réponse. Certains et certaines étant plus investi.es, tandis que d’autres ont leurs méthodes bien à eux. Je me suis finalement adapté en drainant des informations par ci par là, et en me créant une posture de travail la plus proche et la plus fidèle à celle qui nous ait demandé d’avoir. Evidemment, chaque structure à sa propre organisation et manière de faire, je vous fais seulement part de ma propre expérience.

Marco : Dans mon cas, ça a été encore plus expéditif ! J’ai été appelé avant le début de mon contrat pour un remplacement : on m’a plongé directement dans le bain, à aller pêcher des informations sur les procédures à suivre, qui ne sont pas toujours très logiques ! Cela tient surtout du hasard dans mon cas précis. Mais cette rapidité de formation tient souvent à l’urgence dans laquelle les structures sont pour embaucher des agent.es.

 

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@MarcoZanni

 

Vous nous avez dit être agent.es “vacataires” : pouvez-nous expliquer ce qu’implique ce statut ?

Marco : Alors, le statut de vacataire diffère de celui de fonctionnaire ou de contractuel.le. Le contrat de vacataire ne donne pas droit à la formation, à des congés payés ou à des évolutions de carrières. Et pour cause, normalement le recrutement se fait pour des missions ponctuelles et rémunérées à la tâche. Mais dans les musées ou les monuments publics, les vacataires comblent souvent le manque de temps ou de budget pour le recrutement des contractuel·les. Ah et autre chose : dans la surveillance et l’accueil, on parle aussi parfois de “contrats étudiants”  : il ne s’agit pas d’un type de contrat spécifique mais d’une mention ajoutée sur le contrat. Il peut s’agir d’un CDD, CDI, une vacation … qui précise souvent que l’institution s’engage à respecter l’emploi du temps étudiant, même si les termes peuvent dépendre d’une institution à l’autre.


Même si vous êtes payés à la mission, pouvez-vous quand même donner un ordre d’idées sur vos horaires et votre salaire ?

Manon : Avec notre statut de vacataire, nous n’avons pas d’horaire fixe. On était appelé en fonction des besoins du musée et de nos disponibilités. Cette organisation se réalisait par échange de mail, généralement en fin de mois pour le mois suivant. Comme nous étions nombreux, les plages horaires vides se remplissaient assez vite, il fallait donc être très réactive et répondre rapidement au risque de ne pas avoir d’heure .. et de salaire… pour le mois prochain ! C’est un des points qui fut le plus stressant pour moi ! (rires) Je dirais que durant les “bons mois” je pouvais faire, en moyenne,15 à 20 heures par semaine si je n’avais pas trop de travail à côté et si je réussissais à prendre des créneaux rapidement.  Sinon je tournais plutôt autour des 10-12 heures par semaine. Mais je crois que le plus compliqué c’étaient les appels inattendus de la veille pour le lendemain, pour occuper une place vacante suite à un arrêt maladie ou à un désistement !

Marco : Ah, ces appels du dimanche matin … (rires) C’est vrai que cela peut changer rapidement. Pendant l’été, je travaillais entre une vingtaine et une trentaine d'heures par semaine, et j'obtenais un peu moins d’un Smic. Avec la reprise des cours, c’est devenu plus sporadique, autour d’une dizaine d’heures par mois … Comme c’était plus contraignant niveau horaire, j’ai décidé de ne pas poursuivre pour trouver un travail au salaire plus avantageux.

 

Vous évoquez les titulaires, y a-t’il une grande différence avec vous, une sorte de hiérarchie ?

Marco :  Encore une fois, c’est spécifique à chaque institution, et globalement aux institutions publiques. Dans mon cas, les titulaires effectuaient les mêmes tâches, avec quelques responsabilités en plus, mais nous travaillions ensemble en profitant de leur expérience. Outre l’ancienneté, la grande différence se trouve dans les droits salariaux : formation, salaire fixe, congés, ... 

Manon : Il me semble que sur ce point nous avons à peu près les mêmes réponses. J’ajouterais que la hiérarchie se fait surtout avec d’autres membres de la structure. Bien que j’ai eu vent de certaines querelles entre titulaires, l’équipe de surveillance, y compris les vacataires, était plutôt soudée. La grande majorité d’entre nous étant ouvert.e aux échanges de postes pour que le planning conviennent à tout le monde.

 

 Comment se passent vos journées en tant qu’agent.es de surveillance ? Il y a cette image du gardien qui attend toute la journée sur une chaise ...

Manon : Je crois qu’avant cet emploi j’avais aussi cette image du surveillant attendant dans un coin ! (rires) J’ai très vite compris que le temps peut être notre allié ou notre pire ennemi. Tout dépend de la zone à laquelle j’étais assignée. Certaines demandaient d’être aux aguets, comme le contrôle des sacs ou des tickets. D’autres restaient plus tranquilles, on y croisait peu de visiteur.es. Mon meilleur ami quand j’étais de surveillance dans ces salles, c’était un bon livre dans lequel me plonger. Avec cet emploi, j’ai redécouvert mon amour pour la lecture. Avec les études, le temps a fini par me manquer, au musée il est omniprésent.  

Marco : J’ai moins subi le temps, j’ai l’impression que mon travail était plus diversifié et j’étais en plein air la moitié du temps. J’étais posté à chaque étape d’un circuit de visite :  accueil, contrôle des tickets, surveillance, organisation des circulations. Loin de l’image du vieux gardien sur son tabouret, j’étais au contraire souvent en sueur à cause des escaliers ou de la canicule. De plus, mon site était très touristique, j’étais rarement seul : distrayant mais pas toujours reposant ! 

Manon : Au-delà d’apprivoiser le temps, être surveillant nous place en première ligne face au public. Souvent, nous sommes le premier contact qu’ont les visiteur.es avec le personnel du musée. Nous sommes ceux vers qui ils.elles se tournent pour poser leur question, souvent pour demander où se trouvent les toilettes. Vous pouvez me croire, c’est vraiment la question qui revenait le plus ! (rires) Hormis, certaines remarques désobligeantes de personnes mécontentes, j’ai quand même pu avoir des échanges très intéressants avec des visiteur.es. Une simple question peut parfois déboucher sur de jolies rencontres.

 

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@Marco Zanni

 

Marco : Oui clairement, ma partie préférée consistait à discuter avec le public ! J’ai aimé informer les gens, répondre à leur question, mettre à profit mes études et mes connaissances pour jouer le guide … bref autre chose que de donner des consignes ! C’était le cas de beaucoup de mes collègues, et le public était demandeur de ces échanges. 

 

Vous parliez tout à l’heure du statut vacataire et de l’emploi du temps variable : comment gérez-vous le fait de ne pas avoir de revenu fixe, l’organisation des horaires de travail ?

Marco : Au début, je travaillais pendant les vacances : j’avais peu de contraintes horaires, je pouvais m’adapter pour obtenir un salaire correct. A la rentrée, ce système a montré ses limites : ne pas pouvoir prévoir son emploi du temps et son salaire mène à des grandes difficultés d’organisation pour pouvoir jongler avec ses cours … Sans parler du stress et de la compétition entre collègues pour obtenir des heures. J’ai eu la chance de pouvoir partir : beaucoup ne peuvent pas se le permettre, et travaillent tout en restant dans la précarité.
Manon : L’avantage de ce travail réside dans le fait qu’on peut vraiment adapter nos horaires en fonction de nos disponibilités, c’est plutôt idéal pour des étudiant·es. Mais le “revers de la médaille” reste le fait que le salaire n’est pas fixe. C’est là où la compétition entre collègues vacataires s'installe, comme l’a dit Marco, chacun·e essayait d’obtenir un nombre d’heure raisonnable pour avoir une paie correcte à la fin du mois et pouvoir payer le loyer, faire ses courses, etc.

 

Vous semblez dire que ce n’est pas toujours facile, que vous avez aussi des rapports conflictuels avec le public. 

Marco : Cela change en fonction du lieu, de la qualité d’accueil, de la fréquentation, des postes ou même de l’humeur des deux parties … Du côté du public, très nombreux sur mon site, l’absence d’informations, la foule ou l’attente échauffaient les esprits. Et nous étions en première ligne, avec une tendance à être rapide et distant pour rester efficaces. Dans mon établissement, il y avait surtout un manque de communication sur l’absence d’ascenseurs et sur l'obligation de réservation. Pas facile d’expliquer à des personnes qu’elles ne peuvent rentrer, surtout pour leur dernier jour en France : certaines sont juste déçues, d’autres s’emportent ... C’était parfois blessant … (il hésite) mais avec le recul, j’ai pu travailler mon répertoire d’insultes étrangères en étant leur cible (rires). Cela fait partie de la pénibilité du métier, la gestion de publics parfois difficiles pour des raisons sur lesquelles nous n’avons pas prise.

Manon : Tout comme Marco, il y a des postes où l’on doit davantage être concentré et le contact avec le public est parfois difficile. Cela dépend vraiment du contexte. Dans le musée où j’ai travaillé, il pratiquait la gratuité les premiers dimanches du mois, cela attirait évidemment beaucoup de monde, engendrant, le plus souvent, quelques situations tendues. 

 

DEBOES ZANNI AGENTSACCUEIL IMG3 @Marco Zanni.

 

Pénibilité renforcée en temps de Covid, j’imagine ? Comment avez-vous vécu cette période, la perte d’activité ? 

Manon : Après l’annonce du confinement et donc de la fermeture des lieux culturels, le 17 mars dernier, tous les agents d’accueil et de surveillance titulaires ont été mis en chômage partiel tandis que nous, vacataires, avons eu quelques difficultés pour comprendre notre situation. Le musée dans lequel j’ai travaillé n’a pas su nous dire immédiatement les mesures qui allaient être mises en place pour nos salaires. Après quelques semaines d'attente, nos indemnités ont été calculées à partir d’une moyenne haute d’heures que l’on a effectué les mois précédent le confinement. A la réouverture des institutions culturelles, nous avons quelques jours de formation pour assimiler les mesures sanitaires mises en place dans l’accueil du public. De toutes nouvelles manières de travailler pour un poste déjà bien compliqué. Enfin, s’est posée la question du renouvellement. Pour beaucoup de vacataires, leur contrat arrivait à terme, or la période de confinement ne leur a pas donné la possibilité de bénéficier des mêmes rémunérations et des mêmes expériences que les vacataires précédents. Afin de réparer ce “préjudice”, mes collègues vacataires ont revendiqué un renouvellement auprès de la DRH. Après plusieurs relances de leur part, la mairie a pu leur proposer ce fameux renouvellement. Je n’ai pas pu profiter de ce renouvellement car mon entrée dans une nouvelle formation ne me permettait plus d’avoir le temps d’occuper un poste étudiant à côté

 Marco : Personnellement je ne travaillais plus pendant la période Covid (j’ai arrêté un poste d’agent de bibliothèque juste avant). Mais par d’ancien·nes collègues, j’ai suivi la situation tout au long de 2020, forte en revendications. Il y avait déjà les grèves au Louvre suite à la loi Travail, mais c’était surtout un mouvement de contractuel·les. Dans ce contexte, un mouvement de vacataires s’est formé à Paris Musées : il dénonçait la précarité des contrats et l’existence d’une économie de la vacation visant à combler les manques des équipes contractuelles. L’action syndicale est peu courante chez les vacataires : beaucoup sont là pour un temps limité, ou ont peur de ne pas se faire reconduire. La situation a donc dû être extrêmement difficile pour que les vacataires prennent position. Puis la crise COVID a accentué la précarité et la pénibilité du métier. A Paris Musées, beaucoup avaient peur de se retrouver sans travail et sans indemnisations. Les vacataires sont très exposé·es, comme les agent·es d’entretiens ou techniques d’ailleurs, à la réduction du volume de travail imposé par la fermeture des établissements culturels.

Après nous avoir parler de votre expérience, et notamment dans ses limites, quel regard portez-vous sur la vacation dans les lieux culturels ? Est-ce forcément un poste ingrat ?

Marco : Difficile oui, ingrat non : j’ai eu beaucoup de plaisir à accueillir des publics ou à travailler dans des lieux patrimoniaux. Mais le cadre ou les expériences positives ne peuvent pas cacher la précarité des vacataires en accueil et surveillance, sur qui repose l’ouverture de nombreuses institutions. Pourtant, d’autres modèles seraient possibles : j’ai lu que le Louvre a par exemple arrêté le recours à des contrats de vacation pour n’utiliser que des contractuel·les. Outre le recours à des contrats plus stables, il faut une véritable reconsidération de ces petites mains des lieux culturels. De mon expérience, je pense que les gardien·nes de salle, les surveillant·es, … peuvent être une première ligne de médiation, souvent sous-estimée.  

Manon : Je partage ton point de vue. La crise sanitaire n’a fait que révéler au grand jour la précarité de ces postes, ouvrant la voie à des revendications. Qui sait si cette crise ne débouchera pas sur une toute nouvelle considération des vacataires et de manière générale de toutes personnes œuvrant pour l’accueil et la sécurité dans les lieux culturels. Peut-être qu’il serait intéressant d’inclure davantage ces personnes dans la vie de ces institutions. Elles qui sont en contact direct avec le public et qui sont les plus à même d’observer leurs réactions, ne serait-il pas pertinent de se tourner vers les agents pour des retours d’expérience sur des programmations ou actions culturelles ?


Manon Deboes & Marco Zanni

 

Pour aller plus loin : quelques articles sur les revendications concernant les vacataires en musée/bibliothèque : 

Nous sommes Millie, Denis, Maxime, Silvia, les vacataires précaires de la BPI | Le Club de Mediapart

Les vacataires de Paris Musées réclament plus de droits - Le Quotidien de l'Art (lequotidiendelart.com)

Carnavalet : les méthodes de la direction contestées - Le Parisien 

#Vacataires#AgentsD’accueil#Témoignage

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