Lorsqu’on s’intéresse à l’impact écologique des expositions temporaires, trois facteurs extrêmement polluants sont en première ligne : le transport des visiteur·euse·s, la manutention des œuvres (leur emballage et leur transport) et la scénographie. Dans cet article, il sera question du transport des œuvres : comment est-il possible de réduire son impact environnemental ? En quoi cette réduction peut être bénéfique pour la sécurité des œuvres ?

Image d'en-tête : Le transport durable @Sophie Delmas

Les impératifs du transport des œuvres


Le transport d’œuvre implique à la fois son acheminement, en bon état et dans les délais impartis, mais aussi bien souvent son emballage et l’accompagnement des institutions. Le transport se fait souvent par externalisation, c’est-à-dire que les institutions culturelles font appel à une société extérieure, qui a un rôle de coordinateur et d’organisateur. Celle-ci va accompagner les musées dans des démarches administratives (comme les douanes), les conseiller sur le mode de transport adéquat, superviser le chargement et déchargement des œuvres, etc. C’est un métier soumis à de nombreuses contraintes : d’une part les sociétés sont soumises aux exigences des institutions (budgets limités, changements de dernières minutes, etc.), d’autre part elles doivent pallier les risques présents lors du transport de l’œuvre.


Transporter une œuvre implique de nombreux risques. Il existe deux types de facteurs de risques lorsqu’on transporte une œuvre, selon Nathan Stolow : les facteurs environnementaux et les facteurs humains. Les premiers correspondent à l’humidité, la température, la lumière, les polluants, les moisissures, les insectes et les micro-organismes. Les seconds sont la négligence, le manque de rigueur dans la manipulation, un mauvais entreposage, le déplacement inopportun d’une œuvre. À ces deux types de facteurs, il faut ajouter les modes de transports, notamment les vibrations auxquelles sont soumises les œuvres. Ainsi, l’emballage et le transport doivent réduire l’impact de ces facteurs en récréant au mieux l’environnement habituel de l’œuvre. Dans le pire des cas, ils se doivent de maintenir les conditions les moins mauvaises possibles pour l’œuvre. 
Les plus grands risques pour une œuvre, lors de son transport, sont les chocs et vibrations. Ce sont les facteurs de dégradation les plus courants. L’emballage va minimiser ces risques, mais les vibrations sont présentes sur tous les modes de transports, même si elles varient selon le transport choisi. Ces vibrations ont un effet cumulatif et vont affaiblir les propriétés mécaniques des matériaux constituant l’œuvre, et donc l’œuvre elle-même. Les chocs quant à eux peuvent avoir lieu lors d’un freinage brutal, si l’œuvre est mal chargée dans la soute d’un avion ou mal arrimée dans un camion. Les chargements, et déchargements des œuvres constituent les moments les plus à risques : elles peuvent chuter, recevoir des chocs, etc. La multiplication du nombre et des modes de transport augmente aussi les risques. De la même manière, une durée de voyage plus longue augmente le risque car les variations de températures et d’hydrométrie seront plus difficiles à prévoir. 
Ainsi, différents critères sont pris en compte lors du choix du transport. Le premier d’entre eux est la nature de l’œuvre, et son encombrement une fois qu’elle est emballée. Ensuite, les moyens de transports existants entre le point d’origine et la destination influent aussi sur le choix du transport, tout comme les différents itinéraires possibles. Enfin, le temps dont le transporteur dispose et la présence ou non d’un convoyeur pèsent dans la balance. Choisir un transport revient à trouver celui qui fera courir le moins de risques possibles à l’œuvre. Le transport idéal est celui qui va réduire au maximum l’itinéraire et le temps passé en transport.

Les moyens de transports les plus utilisés

 

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La pollution c’est moche – @Sophie Delmas

Les deux moyens de transports les plus utilisés sont le transport routier et l’avion. Pourtant, ceux-ci ne sont pas sans risques pour l’œuvre, ni pour l’environnement. 
Pour les petits et moyennes distances, le transport routier est le plus utilisé. Le camion a l’avantage de limiter les chargements et déchargements : le véhicule est chargé aux réserves du musée prêteur et déchargé directement chez l’emprunteur. Cela participe à réduire les risques. Pourtant, c’est le mode de transport qui va générer le plus de vibrations : 70 à 200 cycles / secondes. De plus, lors de longs trajets il est compliqué de maintenir une température constante, surtout en hiver et en été. 
Ce type de transport a un impact non négligeable d’un point de vue environnemental. Les camions consomment des carburants issus de ressources non-renouvelables et émettent des NOx [1]. Le transport routier, en particulier les véhicules lourds et les bus, serait responsable, selon le rapport de l’Union Européenne, de 39% des émissions de NOx en Europe. C’est d’ailleurs la première source d’émission de NOx. L’utilisation de voitures électriques pourrait constituer en une solution qui permettrait de réduire cet impact. Mais, d’une part, la technologie des véhicules électriques ne leur permet pas de couvrir une longue distance, et d’autre part, la manière donc ceux-ci sont fabriqués n’est pas forcément écologique. L’International Exhibition and Fine Art Transporters green committee réfléchit à des solutions pour pallier cette pollution. L’organisation propose notamment l’utilisation de biocarburants et de véhicules hybrides, mais aussi de former des conducteur·ice·s à l’éco-conduite. Il s’agit d’une pratique qui permet de réduire la consommation de carburants, et donc des émissions de gaz et de particules. Dans l’Union Européenne, la formation continue obligatoire, qui renouvelle le permis des conducteur·ice·s routiers tous les trois ans, inclut cette formation en éco-conduite.
L’avion est le mode de transport le plus utilisé pour les trajets longs. Ce sont les sociétés de transport qui gèrent la palettisation, et qui vont s’assurer que les œuvres ne sont pas à proximité de produits pouvant suinter ou s’enflammer (animaux, fleurs, produits toxiques, etc.). Les avions engendrent moins de vibrations que les camions, de l’ordre de 20 à 60 cycles / secondes, mais l’atterrissage présente des risques de chocs qui peuvent être importants. Même si les vibrations sont réduites par rapport au transport routier, ce transport implique plus de manipulations. D’abord, il faut amener, par camion, la caisse à la réserve de l’aéroport, puis à l’avion, ensuite la décharger et l’amener au lieu d’exposition. Certaines destinations nécessitent une correspondance avec un autre vol, et donc un changement d’avion. De plus, certaines compagnies exigent que le chargement soit présent jusqu’à vingt-quatre heures avant le départ et peuvent mettre le même laps de temps à redonner la caisse au convoyeur·euse. 
Le transport aérien est extrêmement polluant, principalement à cause de la combustion de kérosène. Celle-ci engendre des émissions de CO2, qui représentent 3 à 4% des émissions mondiales, ainsi que d’autres gaz comme les NOX. Ces gaz sont à l’origine de l’effet de serre ainsi que de la création de fines particules. À cause de la croissance rapide de l’industrie de l’aviation (6 à 7% par an depuis 2015) et l’incapacité du secteur à compenser son impact, les effets de l’avion sur le climat ne vont cesser de croître. D’après les prévisions du GIEC, la part des émissions de CO2 de l’aviation pourrait atteindre 22% des émissions mondiales de GES en 2050. En plus de son trajet, produire un avion est extrêmement polluant, tout comme l’extraction et la transformation du kérosène.

D’autres alternatives à explorer ?


Utiliser d’autres modes de transports


Certain·e·s professionnel·le·s de musée dénonce ces modes de transport, en particulier l’avion. C’est notamment le cas de Peter Cannon-Brookes, conservateur britannique, dénonce notamment ce recours systématique à la voie aérienne dans son article « Le transport d'œuvres d'art : diversifier les stratégies ». Selon lui, les stratégies de transports développées par les musées privilégient d’après lui la réduction de la durée d’exposition à la protection de l’œuvre. L’auteur défend l’idée selon laquelle le recours systématique à l’avion découle d’une méconnaissance et d’un manque de pratique des autres moyens de transports. L’avion aurait souvent été plébiscité comme le moyen le plus sûr, les sociétés minimisant les risques pour les œuvres et arguant que ceux-ci étaient surtout liés à des agissements délictuels et aux incendies. Pourtant, les demandes d’indemnisation causées par de mauvaises manipulations ou un environnement défavorable excèdent celles liées aux agissements criminels ou aux incendies. Si l’avion n’est donc pas le mode de transport le plus sûr pour l’œuvre, et qu’il en plus extrêmement polluant, vers quels moyens de transports les musées peuvent-ils se tourner ?


Il existe d’autres modes de transports qui sont moins plébiscités que le camion et l’avion, comme le train et le bateau. Pourtant ceux-ci sont bien plus intéressants, notamment sur le plan du développement durable et sur le plan financier. 
Le train fut longtemps décrié pour le transport d’œuvres d’art, car les chargements et déchargements étaient alors jugés brutaux, et les vibrations et chocs très importants. De plus, les chocs climatiques étaient élevés, lors de l’ouverture du fourgon à bagage. Mais ces observations datent de plus de 35 ans, elles peuvent donc aujourd’hui être réétudiées en raison des progrès. Les vibrations dans les trains sont aujourd’hui de l’ordre de 2 à 7 cycles / secondes, ce qui fait du train le mode de transport le plus stable pour les œuvres. Peter Cannon-Brookes explique que grâce à l’amélioration des nouvelles technologies, les trains climatisés à grande vitesse peuvent permettre le transport des œuvres d’art, mêmes fragiles. Le train constitue une alternative à l’avion, mais aussi au transport routier, en particulier pour les transports en Europe. Dans un guide sur le transport, la société LP Art souligne d’ailleurs que le train à grande vitesse est le moyen le plus rapide et le plus pratique pour aller d’un centre-ville à un autre. Le train a néanmoins des désavantages, notamment le fait qu’il nécessite, comme l’avion, plusieurs chargements et déchargements.  
La voie fluviale est très peu utilisée pour les transports d’œuvres d’art. Son usage est limité pour plusieurs raisons. La durée des traversées est beaucoup plus importante, par exemple il faut compter une vingtaine de jours pour relier Le Havre à Tokyo, alors qu’en avion il faut environ 13h pour aller de Paris à Tokyo. À cette durée, il faut ajouter le temps de transbordement et de transport de la voie routière au port. Les manipulations ne peuvent pas être contrôlées par le transporteur, car les œuvres sont placées dans des conteneurs qui sont ensuite déplacés grâce à un engin de manière mécanique et parfois brutale. Le transport maritime est donc plutôt recommandé pour des objets lourds et peu fragiles. 

Cependant, tout comme le train, le bateau a lui aussi connu des améliorations et aujourd’hui des objets précieux voyagent par la voie maritime. C’est un moyen de transport particulièrement économique, comparé à l’avion. Les conteneurs maritimes assurent une plus très grande stabilité climatique à l’œuvre. 


Mutualiser transports et convoyeur·euse·s

 

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Vive la mutualisation des transports ! – @Sophie Delmas

D’autres solutions possibles pour réduire le coût environnemental et financier du transport d’œuvres d’art consisteraient en la mutualisation des transports et des sociétés de convoiement. 
Cette pratique est déjà en place dans plusieurs musées. Par exemple, le Palais des Beaux-Arts de Lille demande systématiquement à la société de transports qu’il emploie un regroupement du convoiement des œuvres. Le transport est donc pensé pour réaliser plusieurs chargements, ou déchargements sur le même trajet. Lors de trajets effectués en interne, la taille des véhicules est adaptée à celle des œuvres transportées. Cela permet de réduire la consommation de carburant. De la même manière, des musées rhônalpins procèdent par regroupement. La société LP Art gère un entrepôt dans la région, et utilise une navette qui fait le trajet hebdomadaire entre Lyon et Paris. Ce qui réduit le nombre de trajet entre les villes. La Bibliothèque nationale de France mène ce type d’action. Lors du renouvellement de l’accord-cadre relatif au transport des œuvres, une partie était consacrée au développement durable. Les prestataires candidats se sont vu attribuer une note concernant leurs pratiques en faveur de l’environnement, qui englobait notamment le type de véhicule utilisé, l’emballage des œuvres et la gestion du bâtiment. De plus, l’institution a aussi développé une cellule de transport en interne, en achetant trois véhicules de volumétrie différente pour permettre d’adapter le volume de chargement aux besoins du transport. Tous·tes les chauffeur·euse·s de l’institution sont formés à l’éco-conduite et les véhicules sont vidangés annuellement pour éviter une surconsommation de carburant et d’huile. La mutualisation du transport peut être rendue difficile par la valeur d’assurance de certaines œuvres. En effet, certaines assurances jugent que des œuvres ont une valeur trop élevée et refusent qu’elles voyagent dans le même transport.
De la même manière qu’il est envisageable de mutualiser les transports, il est possible d’envisager de mutualiser les sociétés de convoiement. Cette solution est déjà mise en place entre des instituions. Par exemple, le Mobilier National convoie des œuvres de la Cité de la Céramique de Sèvres et vice-versa. Un·e régisseur·euse d’une des deux institutions va assurer le trajet aller, et un·e autre régisseur·euse, de l’autre institution, va s’occuper du trajet retour. Ainsi, à chaque trajet une seule personne est affectée au convoiement au lieu de deux. Cette mutualisation permet de réduire le Bilan Carbone® d’une institution, car les transports des personnes sont pris en compte dans ce type de bilan. 

E. V-P


[1]Les oxydes d’azote (NOx) sont produits par la combustion d’énergies fossiles et entraînent une pollution de l’air (contrairement aux GES qui entraînent un dérèglement du climat). Ils favorisent la formation de la couche d’ozone dans les basses couches de l’atmosphère, et jouent un rôle dans l’apparition de particules fines. Les NOx sont 40 fois plus toxiques que le monoxyde de carbone (CO) et sont très dangereux pour la santé

Bibliographie : 

  • Elise Vassiliadis-Poirey, Une exposition temporaire et durable est-elle possible ? Une revue raisonnée des pratiques de l’éco-conception, Mémoire de recherche : Master 2 de recherche appliquée à la muséologie, sous la direction de Cécilia Hurley-Griener, Elsa Boromée et Mai Ngyuen, Janvier 2021.
  • European Environment Agency, European Union emission inventory report 1990-2018 under the UNECE Convention on Long-range Transboundary Air Pollution (LRTAP), mai 2020, en ligne, [PDF, téléchargé sur : https://www.eea.europa.eu//publications/european-union-emission-inventory-report-1990-2018].
  • GIEC, Climate Change 2014: Mitigation of Climate Change. Contribution of Working Group III to the Fifth Assessment Report of the Intergovernmental Panel on Climate Change, Cambridge University Press, Cambridge, 2014, en ligne, [URL : https://www.ipcc.ch/site/assets/uploads/2018/02/ipcc_wg3_ar5_full.pdf].
  • LP ART, Le guide : transport d’œuvres d’art et expositions, 2007, en ligne, [URL : https://www.lpart.fr/api_website_feature/files/download/5196/LE-GUIDE-DU-TRANSPORT-D-UVRES-D-ART-ET-D-EXPOSITIONS.pdf].
  • Marie Fekkar, Transport des œuvres et développement durable, concilier l’inconciliable, Mémoire d’étude : Master 1 de muséologie, sous la direction de Florence Bertin et d’Emmanuelle Bas, École du Louvre, Mai 2013.
  • Nathan Stolow, La conservation des œuvres d’art pendant leur exposition et leur transport, Paris, UNESCO, 1980.
  • Peter Cannon-Brookes, « Le transport d'œuvres d'art : diversifier les stratégies », in Museum International, Paris, UNESCO, n°186, vol. 47, n°2, 1995.
  • Pierrette Besse, Le développement durable dans la production des expositions temporaires : les moyens mis en œuvre par la Bibliothèque nationale de France et les institutions muséales, Mémoire de stage : Master 2 Métiers du Patrimoine, sous la direction de Hélène Vassal, Isabelle Loutrel et Anne-Hélène Rigogne, École du Louvre, Mai 2012.

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