Et si le voyage commençait avant même de monter dans le train ? Depuis 2006, les gares françaises ne sont plus seulement des lieux de transit : elles deviennent aussi des espaces culturels. Grâce à un partenariat entre SNCF Gares & Connexions et le Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême, le 9ème art s’invite sur les quais, dans les halls et le long des couloirs. De Strasbourg à Bordeaux, en passant par Montbard ou Marseille, des expositions de bande dessinée transforment ces lieux du quotidien en galeries, accessibles à tous, gratuitement. Une initiative qui mêle art, mobilité et proximité.

Panneaux portant sur le mangaka Takeru Hokazono en gare du Nord, Paris © Louise Chérel
La BD sort des murs : un partenariat entre rails et bulles
Cette initiative s’inscrit dans une tendance de fond. Pour Sylvain Bailly la gare n’est pas qu’un lieu de passage : elle est depuis longtemps un médiateur culturel à part entière. « C’est une véritable histoire d’amour entre les gares et la culture », affirme-t-il, en rappelant que les premières initiatives ont commencé avec la photographie, l’art contemporain ou encore les pianos en libre accès. Avec 10 millions de voyageurs quotidiens, la SNCF revendique sa responsabilité citoyenne en facilitant l’accès à la culture pour tous. La gare peut devenir un tremplin vers la culture, notamment pour les publics qui n’osent pas franchir la porte des lieux culturels traditionnels.
Cette idée s’inscrit dans une volonté affirmée de démocratiser la culture en l’intégrant aux lieux de vie du quotidien. Depuis 2006, SNCF Gares & Connexions s’est associée au Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême pour faire entrer le 9ème art dans l’espace public ferroviaire. Ce partenariat, né d’une volonté commune de soutenir la création et de populariser la bande dessinée, s’est imposé comme un rendez-vous incontournable dans les gares.
La bande dessinée, longtemps reléguée au rang de littérature pour enfants, s’est imposée ces dernières décennies comme un art majeur. En effet, en 2020 le Syndicat de la librairie française indiquait une croissance des ventes BD de 7,4 %, entre 2018 et 2019. Toujours selon le syndicat, la bande dessinée représente désormais 13 % des ventes totales des librairies. L’expression « BD » d’ailleurs recouvre une réalité large des comics, mangas aux romans graphiques. La France est le deuxième plus grand marché du manga en dehors du Japon, le manga est le genre de BD le plus lu (29% chez les enfants et 13% chez les adultes) après les albums (59% chez les enfants vs 31% chez les adultes) d’après le Centre National du Livre en 2020.
Considérée aujourd’hui comme le « 9ème art », elle touche un public large, intergénérationnel et diversifié. En France, son importance culturelle est indéniable : elle représente une part significative de l’édition, avec des ventes toujours en hausse, notamment auprès des jeunes lecteurs. En s’installant dans les gares, la BD sort des librairies et des festivals pour aller rencontrer un public plus large, souvent inattendu.
Cette démarche s’inscrit aussi dans une réflexion globale sur le rôle des gares comme lieux de vie et de culture. Plutôt que de rester de simples points de passage, les gares deviennent des espaces ouverts à la création, à la contemplation et à la découverte. En y installant des expositions accessibles, SNCF Gares & Connexions propose une nouvelle expérience du voyage, où l’attente devient un moment de curiosité et d’évasion.
Des quais transformés en galeries
En 2024, l’opération prend une ampleur inédite : une cinquantaine de gares à travers la France accueillent des expositions de planches de bande dessinée, transformant ainsi ces lieux de transit en véritables galeries d’art à ciel ouvert. Cette exposition à échelle nationale vise à rendre la culture visible et vivante dans les espaces du quotidien, en touchant un public parfois peu familier des lieux d’exposition traditionnels.
Pour la 52ème édition du Festival Internationale de la Bande Dessinée d’Angoulême, 10 gares ont été sélectionnées pour afficher la programmation du festival. Les affichages ont été prolongés jusqu’au 15 mars. Des auteurs comme le britannique Posy Simmonds qui a influencé des générations d’artistes aux mangakas phares comme Makoto Yukimura ou Gou Tonabe, les gares se revêtent de panneaux grand format.

Planche Superman dans la gare de Strasbourg © Mathieu Delmestre / David Paquin
Chaque gare devient un point de découverte, avec des sélections d’œuvres pensées pour surprendre, interpeller ou simplement émerveiller les voyageurs. À Strasbourg, par exemple, c’est l’univers des comics qui est mis à l’honneur, avec une série de visuels consacrés à l’iconique Superman, dans une scénographie adaptée à l’espace ferroviaire.
Les expositions reflètent également la diversité et la richesse du 9ème art. Certaines s’attardent sur les coulisses de la narration, à travers le regard du scénariste et théoricien Thierry Smolderen, dans « Le scénario est un bricolage » en gare de Lyon à Paris. Cette variété permet de montrer que la bande dessinée n’est pas un genre figé, mais un territoire d’expérimentation artistique en constante évolution.
Grâce à une scénographie adaptée à l’environnement des gares – souvent en grand format, résistante aux éléments, et pensée pour une lecture rapide – ces panneaux s’intègrent naturellement dans le flux des voyageurs. Les panneaux donnent les informations essentielles sur l’auteur ou de l’autrice, le résumé du scénario et la réception en France. Un QR code couronne le tout en donnant directement accès au site du Festival de la Bande dessinée d’Angoulême. Transformant l’expérience d’attente ou de passage en moment de découverte, ces expositions rappellent que la culture peut s’inviter partout, même entre deux trains.

Planches de bande dessinée © Mathieu Delmestre / David Paquin
Une culture accessible, au cœur du quotidien
Au-delà de l’aspect esthétique, ces expositions de bande dessinée en gare répondent à des objectifs culturels et sociaux affirmés. L’ambition première est claire : rendre la culture accessible à tous, sans barrière ni prérequis. En investissant un lieu du quotidien, ouvert et fréquenté par une immense diversité de personnes, la bande dessinée devient un art à la portée de chacun, qu’on soit amateur éclairé, simple curieux ou voyageur pressé.
Ce dispositif s’inscrit également dans une volonté de promouvoir la lecture, notamment auprès des jeunes. Dans un contexte où les écrans prennent une place de plus en plus dominante, la bande dessinée conserve un fort pouvoir d’attraction. Selon l’étude « Les jeunes Français et la lecture », menée par le Centre National du Livre en 2024, la BD reste le genre préféré des 7-19 ans, représentant à elle seule 77 % des livres lus dans la catégorie "loisirs". Ce pourcentage est en hausse en comparaison à la même étude menée en 2016 où il s’élevait à 66 %. En mettant des planches sous les yeux des passants, sans obligation d’achat ou d’engagement, cette initiative cherche à raviver le goût de la lecture de manière spontanée, ludique et contemporaine.

Panneaux extérieurs à la gare Marseille Saint Charles © Mathieu Delmestre / David Paquin
Sur le plan social, ces expositions permettent aussi de redonner du sens aux espaces publics, souvent perçus comme impersonnels ou fonctionnels. La gare devient un lieu de rencontre avec l’art, mais aussi avec les autres : une invitation à la contemplation, à la conversation, à la pause culturelle dans le rythme parfois effréné du quotidien. C’est aussi une manière de revaloriser des territoires, en apportant de la création artistique au cœur des villes moyennes comme des grandes métropoles.
Enfin, ce projet s’inscrit dans une politique de valorisation des gares en tant que lieux de vie. Il témoigne de l’engagement de SNCF Gares & Connexions à inscrire la culture dans le mouvement, à créer du lien, et à transformer chaque voyage en expérience, chaque passage en parenthèse artistique.
Une initiative qui n’est pas sans rappeler le « Couloir à remonter le temps », une fresque de 138 mètres de long présenté dans le grand couloir de la station de métro Montparnasse-Bienvenüe en 2022. Dans le cadre des Journées européennes du patrimoine, ce projet initié par l’Institut National de Recherches Archéologiques Préventives et la RATP avait pour vocation de présenter les objets archéologiques sous la forme d’un long ruban temporel. Installé dans un espace de transit, les objectifs de ce Couloir sont les mêmes : accessibilité de la culture et recherche de rendre les espaces publics plus chaleureux.

Le « Couloir à remonter le temps » © Antoine Huot
Est-ce que ça marche ?
Si aujourd’hui, il n’existe pas d’études mesurant l’impact de ces initiatives, certains témoignages permettent de dire que cela plait globalement. Par exemple, concernant le « Couloir à remonter le temps », un micro-trottoir e été réalisé par l’INRAP où les retours du public sont majoritairement enthousiastes.
Les passants saluent la diversité des objets exposés et apprécient de pouvoir les situer dans le temps et l’espace, avec une attention particulière portée au patrimoine français, loin de toute logique d’appropriation coloniale. La possibilité de se cultiver dans un lieu inattendu comme le métro ou une gare est perçue comme une vraie valeur ajoutée. Un voyageur résume : « Traverser ce fameux tunnel de Montparnasse est assez ennuyeux en général, mais là, on se cultive, on apprend un petit peu plus sur l’histoire de l’humanité ».
Plusieurs personnes évoquent une envie d’en savoir plus ou de se rendre ensuite au musée, une curiosité déclenchée par la rencontre inopinée avec ces objets historiques. Une impulsion difficile à quantifier, mais précieuse dans la mission de démocratisation culturelle portée par ces dispositifs.
Concernant les expositions en gare, les retours des usagers sont largement positifs, notamment sur les réseaux sociaux, attirant aussi bien des passants curieux que des amateurs avertis. Sylvain Bailly affirme que les partenariats se multiplient. De plus en plus de festivals, de maisons d’édition, d’artistes ou de musées proposent à la SNCF de collaborer, autant d’indicateurs permettant d’affirmer la réussite de ces dispositifs.
Le 9ème art en mouvement : une expérience à prolonger
En faisant entrer la bande dessinée dans les gares, SNCF Gares & Connexions et le Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême réussissent un pari audacieux : celui de rendre la culture visible, accessible et vivante dans les lieux les plus quotidiens. Cette initiative prouve que l’art peut exister en dehors des murs traditionnels des musées ou des galeries, qu’il peut surprendre, émouvoir ou simplement accompagner, là où on ne l’attend pas.
Ces expositions contribuent à transformer les gares en véritables carrefours culturels, où se croisent les récits, les esthétiques et les publics. Elles rappellent aussi que la bande dessinée, loin d’être un art mineur, possède une richesse narrative et graphique capable de toucher tous les âges, tous les horizons.
Face au succès rencontré et à l’accueil enthousiaste du public, on ne peut qu’espérer la pérennisation et l’élargissement de ce type d’initiatives. Car si l’on peut découvrir un auteur entre deux correspondances ou être ému par une case en attendant son train, alors la culture aura trouvé un de ses plus beaux terrains d’expression : celui du mouvement et de la rencontre.
Louise Chérel
Pour en savoir plus :
Compte Instagram : art.en.gare et gares_connexions
Interview de Sylvain Bailly : https://soundcloud.com/sncf/sets/sylvain-bailly-affaires-culturelles-gares-et-connexions
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