Née à Ixelles (Belgique) en 1928 et décédée à Paris en 2019, Agnès Varda est une photographe, cinéaste et plasticienne franco-belge, pionnière de la Nouvelle Vague française. Sa création filmique, composée de courts, de longs-métrages et de documentaires, se définit par un processus d’expérimentation qu’elle appelle la "cinécriture".
"En écriture c’est le style. Au cinéma, le style c’est la cinécriture".
Agnès Varda s’empare du cinéma en se posant des questions de forme, pour filmer en dehors de la chronologie et de la psychologie. Ancienne étudiante à l’École du Louvre et photographe, elle mêle poésie, littérature, théâtre et histoire de l’Art dans ses films, créant ainsi une nouvelle structure. Son néologisme "cinécriture" (cinéma et écriture) permet d’expliquer son travail de cinéaste : une écriture scénaristique qui ne s’arrête pas au scénario, mais évolue jusqu’au montage final. Avec ce terme, elle revendique un langage cinématographique qui défend le geste de modifier le scénario pendant le tournage en fonction des obstacles rencontrés. Cette manière brise les clichés du cinéma, transformant ses films en des lieux sociaux d’échange culturel.
Varda envisage le cinéma comme un genre littéraire, où l’image remplace le verbe.

Agnès Varda, “Patatutopia” (2003), image courtesy Ciné-Tamaris. ©Estate of Agnès Varda.
"Vieille cinéaste, jeune plasticienne"
À partir de 2003, Agnès Varda, alors âgée de 75 ans, occupe la scène artistique contemporaine en présentant une série de sculptures et d’installations représentant un pont entre son travail de réalisatrice et son nouveau travail de plasticienne. Même sans suivre les formes classiques d’exposition du cinéma, ces œuvres restent liées à l’univers filmique, au souvenir de ses films. En les analysant, il est facile de comprendre comment sa pratique plastique agit comme une exploration de sa propre mémoire, cinématographique comme personnelle.
À l’invitation de la Biennale de Venise, en 2003, Agnès Varda réalise une installation autour de la pomme de terre, appelée Patatutopia. Trois écrans géants montrent des
patates germées, et 700 kilos de vraies patates posées à même le sol leur font écho. Varda se promène dans les allées, déguisée en "patate sonore", où plusieurs haut-parleurs énumèrent les différentes variétés de pommes de terre. Patatutopia s’inspire directement du documentaire Les Glaneurs et la Glaneuse (2000), où Varda dépeint le quotidien de femmes et d’hommes contraints - ou non - à glaner dans des champs de pommes de terre. C’est pendant ce tournage qu’elle se prend d’affection pour les patates en forme de cœur, abandonnées en bordure de champs. Elle va d’abord les filmer, avant de les glaner à son tour, dans l’attente de Patatutopia.
Ce qui intéresse la réalisatrice n’est pas tant de dresser un portrait misérabiliste de la pauvreté en France que de réinscrire le glanage dans sa pratique sociale. Le film devient ainsi une étude sociologique sur la pratique du ramassage tout en étant une expérience de cinéma, où la technique documentaire devient l’outil principal de glanage d’Agnès Varda. Aux fruits et légumes cueillis à même la terre, répondent les images capturées. Par la suite, la cinéaste arrête sa caméra sur les musées qu’elle croise sur sa route, cueillant dorénavant les œuvres d’art rencontrées (dont La Glaneuse de Jules Breton). Ce retour sur l’histoire de la peinture participe de la cinécriture, filmant les rencontres faites et les sensations éprouvées. En intégrant ces passages imprévus au montage, Agnès Varda construit son documentaire comme les personnes qu’elle filme, glanant les musées sur sa route.
En 2006, elle est invitée à investir la Fondation Cartier pour l'art contemporain dans une exposition qu'elle intitule L'Île et Elle, autour de l'île de Noirmoutier, présente dans de
nombreux de ses films (Les Créatures, 1965 - Les Plages d'Agnès, 2008...). Elle y expose de nombreuses installations, dont : Le Passage du Gois, comportant une barrière ne s'ouvrant qu’aux heures de la marée et un rideau de plastique traversable par la·e visiteur·euse, Le Ping Pong Tong et Camping rendent, eux, hommage aux objets en
plastique utilisés sur une plage, à leurs couleurs vives ou passées, et une "Cabane", première d’une série de trois.

VARDA Agnès, La Cabane de l’échec, 2006.
Structure acier, panneaux de plexiglas, pellicule 35 mm, Boites fer blanc, table de montage (Moviola),
dimensions variables.
Cette cabane est élaborée à partir du film Les Créatures (1965), échec commercial, qu’elle intitulera en pied-de-nez Cabane de l’échec. Avec elle, Agnès Varda prolonge le travail amorcé sur Patatutopia, continuité d’une autofiction qui opère un retour sur son cinéma, en déplaçant de nouveau la·e spectateur·ice dans un environnement dédié à celui-ci.
L’installation est une cabane à l’intérieur de laquelle la·e spectateur·ice peut pénétrer, circuler et se reposer. Les murs et le toit sont construits à partir d’une structure en acier et en plexiglas maintenant verticalement des bandes de pellicule extraite du film. L’installation impose un exercice à la fois rhétorique et physique d’exploration intime de la
mémoire de la réalisatrice, invitant la·e spectateur·ice à une conversation avec elle-même.
En même temps qu’elle contribue à réactualiser le souvenir de son cinéma, Agnès Varda recompose son histoire personnelle en prenant Noirmoutier comme matrice intime. La cabane est un temple à l’intérieur duquel le public est invité à habiter physiquement le cinéma. Cette réappropriation du film en tant que matériau représente la continuation d’une pratique du glanage, "en vraie glaneuse, j’ai récupéré les copies abandonnées de ce film et on a déroulé les bobines".
En 2018, elle installe sa troisième cabane, intitulée La Serre du Bonheur. Cette fois, la cabane est constituée de la pellicule complète de son film Le Bonheur (1965), de planches de bois et de tournesols. Un agrandissement de 27 photogrammes du film, la maquette de la cabane réalisée en pellicule Super-8 et une arche composée de boîtes de fer ayant servi à entreposer les films d'Agnès Varda et de Jacques Demy, son compagnon, y sont également présents. Petit détail, les tournesols utilisés, fleurs d’été et de bonheur, sont faux, mais demeurent, comme le cinéma d’Agnès Varda, éternels.
Léa LORIOT
Pour en savoir plus :
- https://debordements.fr/agnes-varda-ou-le-devoir-de-survivance/
- https://www.cinematheque.fr/cycle/viva-varda-1134.html
- https://cine-tamaris.fr/agnes-varda/
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