Le Mur de Berlin. Un Monde Divisé. Un titre évocateur. Aujourd’hui, quand on pense au Mur de Berlin, on aime penser à sa chute. Symbole de révolte, de liberté et d’unification européenne. C’est la victoire d’un peuple contre l’oppression et le totalitarisme. Mais quand le Monde fait face aujourd’hui à une montée de l’extrême droite et que des conflits se pressent aux portes de l’Europe, l’ombre si menaçante du Mur de Berlin se disperse et ne semble plus qu’un vague souvenir. Aussi, un peu plus de 30 ans après la réunification berlinoise, Musealia, en collaboration avec la Fondation du Mur de Berlin, propose une exposition itinérante qui revient sur les événements ayant déchiré un peuple. Le Mur de Berlin. Un Monde Divisé ouvre pour la première fois à Madrid avant de partir pour une tournée mondiale qui s’étendra sur une décennie. Paris accueille, de mai à septembre 2025, l’exposition à la Cité de l’Architecture et du Patrimoine.
Un parcours à la temporalité troublante
Au gré d’un long parcours très encadré, le visiteur traverse le temps et se confronte aux différents évènements qui ont mené à la construction du Mur. Dans une scénographie
sombre, à l’ambiance grave, le parcours linéaire propose au visiteur une histoire scénarisée en quatre grands axes chronologiques. Après avoir traversé plusieurs espaces relatant la fin de la Seconde Guerre Mondiale et son lendemain, la montée des superpuissances, la naissance de la guerre froide et la course à l’armement nucléaire, le visiteur fait face à un Berlin au cœur des tensions politiques mondiales. Dans cette deuxième partie de l’exposition “Avant le Mur”, l’Allemagne et Berlin, les grands vaincus de la guerre, sont fragmentés et petit à petit instrumentalisés par les vainqueurs. Puis le visiteur voit peu à peu naître le Mur et l’Allemagne se déchirer encore dans une troisième partie intitulée “Diviser et vivre avec le Mur”.
La longueur du parcours et la lenteur de la chronologie de ces trois premières parties participent à illustrer les étapes insidieuses qui ont progressivement mené à la construction du Mur. Le visiteur se remémore le parcours, essaie de comprendre quand cela a vraiment basculé. Au moment de la construction du mur physique ? Quand les premiers barbelés ont été posés ? À la mise en place des contrôles des allers et venues à la frontière ? À travers la chronologie du parcours qui s’étire, le visiteur peine à déterminer quand la situation devient critique et prend conscience du piège qui s’est peu à peu refermé sur la population berlinoise : une restriction, une interdiction, une surveillance et un jour, sans s’en rendre compte, la liberté n’est plus qu’un rêve inaccessible.
Quand le visiteur sort de la première galerie, la Bernauer Strasse est déchirée en deux, les Berlinois risquent leur vie pour fuir à l’ouest, d’autres risquent leur vie pour les
aider. Puis, le visiteur descend un escalier et pénètre dans la deuxième galerie où il est confronté à un dézoom rapide. Cette quatrième et dernière partie “La transformation
mondiale et la fin de la guerre froide” évoque la décolonisation, l’avancée technologique, les révolutions sociales et populaires en Europe et dans le monde. Et enfin, dans la dernière salle, c’est le 10 novembre 1989, le mur est tombé pendant la nuit, comme le montre une vidéo émouvante.
Face à tant d’informations, le visiteur peine à tirer le fil logique. Après un début d’exposition qui instaure un rythme lent et précis dans le déroulement des événements, la
résolution du conflit apparaît au visiteur comme floue et précipitée. Il arrive à faire le lien entre tous les événements, mais celui-ci est ténu. Et l'événement tant attendu, symbole de liberté et d’union, tournant décisif pour l’avenir de l’Allemagne et de l’Europe, est sommairement traité.
La dualité de la temporalité chronologique du parcours illustre un parti pris dans la narration de l’exposition. Cette dualité étonne et une question s’impose : quel était
exactement le sujet de l’exposition ?

Visiteurs devant une projection de l'exposition Le Mur de Berlin. Un monde divisé ©Musealia.
Quelle place pour la mémoire dans une exposition historique ?
Le visiteur happé par l’exposition regarde sa montre. Ses pieds trahissent les 3h de visite qui viennent de s’écouler. Les quelques 200 objets exposés ainsi que la variété de la médiation ont su capter son intérêt.
L’audio-guide vient en renfort aux panneaux écrits et assure des respirations dans le parcours. Des schémas, des diagrammes ou encore des cartes allègent et complètent les textes, rendent les informations visuelles et claires. Quelques dispositifs interactifs numériques permettent au visiteur de s'arrêter dans sa déambulation et de devenir acteur de l’exposition. Un contenu numérique interactif particulièrement saisissant amène le visiteur à expérimenter divers types de bombes nucléaires sur différentes villes. Le visiteur voit le nombre de victimes augmenter et atteindre des chiffres inimaginables.
De la peluche, aux lits de camp, en passant par des photos, des vidéos, des journaux télévisés, des affiches de propagande mais également des bobines de barbelés, des
fragments de Mur, les expôts sont extrêmement divers pour incarner un fragment de l’Histoire. Finalement, bien que très académiques, la muséographie et la scénographie
mobilisent d’innombrables outils pour un parcours historique qui capte l’attention du visiteur.

Jochen l'ours (1909) Jörgen Hildebrandt, exposé © Musealia.

Fils barbelés (1961) Stiftung Berliner Mauer, exposés © Musealia.
Néanmoins, le visiteur ressent une certaine désincarnation de l’histoire qui se déroule sous ses yeux. Si les dates lui rappellent que moins de 40 ans le séparent des faits, ne
semble-t-il pas que ces gens sur ces photographies appartiennent à un autre temps? Il faudra presque attendre le dernier quart de l’exposition pour entendre de saisissants
témoignages. Témoignages d’autant plus saisissants que le récit jusqu’alors semblait relater une époque lointaine. Et là, à l’écart du parcours, dans de petites salles noires, sur des écrans, nombre de profils semblent s’adresser directement au visiteur. Cette femme d’une cinquantaine d’années, par exemple, qui a grandi à Berlin-Ouest et qui a pour paysage d’enfance cette immense déchirure qui sépare deux mondes au sein même de sa ville. Le visiteur réalise alors que l’Europe n’existait tout simplement pas une trentaine d'années auparavant. Et là, dans cette pièce noire, devant l’écran, la frontière entre le sujet et lui se fendille : il lui semble alors que cela s’est passé hier, mais pourrait aussi bien se passer demain.
Le visiteur aimerait voir l’ensemble des témoignages, mais il y en a tellement qu’il est impossible de tous les voir, d’autant qu’ils sont condensés en un lieu à l’écart du parcours principal. Et il faut pourtant se relever, sortir de la salle et se déconnecter à nouveau de la Mémoire pour se replonger dans l’Histoire.

Témoignages sous formes de capsules vidéos © Musealia.
Un regard engagé et contemporain ?
À l’issue de ce parcours narratif entre Histoire et Mémoire, le sujet de l’exposition est-il le Mur de Berlin ? Pas seulement. Plutôt les conséquences de la Seconde Guerre
mondiale ? La Guerre Froide ? L’exposition porte surtout sur les conséquences des conflits humains et la dangerosité de la montée en puissance d’un régime totalitaire. Elle montre comment une population se retrouve sans s’en apercevoir, privée de ses libertés fondamentales.
Néanmoins, le parti pris manichéen du conflit opposant l’Allemagne de l’Est et l’Allemagne de l’Ouest est étonnant. L’un tortionnaire, l’autre salvateur. Un Berlin Ouest,
américain, prospère, rêve et asile de tous face à un Berlin Est, communiste, qui exerce une répression violente et meurtrière.
Finalement, si elle dénonce les dérives du pouvoir politique et les lents rouages de la mainmise sur une population, le Mur de Berlin. Un Monde Divisé ne questionne pas la
suprématie des vainqueurs sur les populations vaincues. Les Allemands, opprimés par le gouvernement communiste totalitaire, étaient occupés également par les Français, les Anglais, les Américains. Dans un monde actuel où le droit fondamental qu’ont les peuples à disposer d’eux-mêmes est souvent bafoué, le Mur de Berlin. Un Monde Divisé, qui aurait eu toute la latitude de prendre ce thème à bras-le-corps, a étonnamment choisi d’en faire un non-sujet.
Lise Mattei
Pour en savoir plus :
- https://www.citedelarchitecture.fr/fr/presse/article/le-mur-de-berlin-un-monde-divise
- https://francefineart.com/2025/05/22/3624_le-mur-de-berlin_cite-de-l-architecture-et-du-patrimoine/
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