Les musées investissent de plus souvent dans des outils de médiations mobilisant les sens : odorat, ouïe, vue, toucher. Des artefacts sont reproduits pour permettre au public de créer un lien avec l’objet, découvrir un de ses aspects, ses détails, de véritables outils
peuvent même parfois être touchés et les manipes manuelles connaissent un grand succès en particulier dans les musées scientifiques. Mais les mains peuvent être porteuses de germes et rendre frileux les musées à la suite de la covid 19. Quand est-il de leurs cousins, les pieds ? Souffre-douleur des visites muséales, peuvent-ils devenir des alliés ?
Marcher dans l’art
Certaines œuvres d’art demandent un engagement du corps : en jouant avec la sensibilité des pieds, premiers explorateurs du monde physique, l’artiste imprime son œuvre à travers la peau du visiteur.
Au Japon notamment, enlever ses chaussures relève d’une pratique culturelle, de respect et de politesse, pour éviter de salir les sols et de marquer la différence entre l’intérieur et l’extérieur. Au musée d’art de Teshima sur l’île de Taoshima, l’île musée du Japon, cette séparation intérieur / extérieur est floutée par l’œuvre permanente Matrix de Rei Naito, créée en 2010. Dans ce bâtiment en forme de goutte, le visiteur déchaussé entre dans un dôme blanc ouvert sur le ciel et évite les gouttes d’eau apparaissant sur le sol lisse légèrement pentue. Le silence du lieu est rempli par le chant calme de la nature et les gouttes d’eau qui ruissellent, grossissent, finissent en flaques et disparaissent. L’espace invite à déambuler, laisser les gouttes vivre, méditer, se reposer. L’apaisement et la proximité avec l’instant présent s’installent. La séparation intérieur / extérieur n’existe plus.

© Licence creative commons, Matrix by Ryue Nishiazwa in Teshima Art Museum, Taoshima, 12 mars 2011
Les membres de TeamLab Planets et TeamLab Borderless de Tokyo vont encore plus loin dans les sensations décuplées par nos voûtes plantaires. Nouveau musée d’art numérique faisant intervenir le corps dans l’art, leurs dispositifs sont plébiscités par le public connecté et leurs réseaux sociaux. Les salles sont des œuvres digitales interactives géantes réalisées par différents artistes où ni chaussures ni chaussettes sont les bienvenues.
Au TeamLab Planets basé à Toyosu Tokyo, tantôt, une pièce est recouverte du sol au plafond de coussins rebondissants, tantôt, elle est remplie de centaines de guirlandes lumineuses se reflétant dans les miroirs recouvrant la salle. Entre les moments d’euphories et d’émerveillements, les pieds traversent de longs couloirs sombres et noirs les préparant aux prochaines sensations. Peu à peu, un pédiluve incontournable apparaît, et plus loin, l’eau commence à monter. Il faut relever ses vêtements au-dessus des genoux. L’eau blanchâtre est trouble : le dégoût d’imaginer les objets flottants provenant des milliers de participants journaliers est balayé par un savant spectacle. Des carpes stylisées et multicolores tournent autour des individus, explosent en fleurs de cerisier s’ils osent passer sur une carpe, le tout en rythme sur des compositions sonores originales. À la sortie, des agents veillent à donner des serviettes individuelles. Des bancs permettent de se sécher et de lire pour les rares curieux le cartel explicatif, toujours exposés après l’expérience.
Contrairement à Teshima, où une place est faite à la nature, à la médiation et où les photos sont interdites, depuis 2018, TeamLab Borderless à Tokyo exploite le numérique et sa force visuelle engloutit les réseaux. L’usage du corps devient sensationnel. Les espaces de calme où sont exposés les uniques outils de médiations que sont les cartels, sont disponibles entre chaque salle, mais voient surtout passer à la chaîne des visiteurs notifiant peu les cartels. Visiter Teamlab demande de réserver des jours en avance : ce succès économique et médiatique montre l’appétit du public pour l’interactivité et l’usage du corps, quoi qu’il touche. Cependant, le manque de médiation et d’information concernant la collecte, la conservation et l’interprétation de ce nouveau patrimoine numérique ne permet pas encore de classer ce lieu parmi les musées au sens de l’ICOM.

© Tiphaine Schriver, Teamlab Planets, Tokyo, mai 2024
En Europe, le centre d’architecture danois a réussi à marier l’aspect méditatif, sensible et pédagogique des sensations plantaires avec son exposition Irreplaceable landscapes de 2019 dédiée à quatre projets d’architecture sur des sites du patrimoine mondial de l’UNESCO. En marchant déchaussé sur la reproduction échelle 1 d’une partie d’un toit en paille, le visiteur ressentait à travers son corps la fragilité et la puissante de ces sites, traduire dans cette architecture. En marchant ou en s’allongeant sur ce toit, le piquant et la résistance des milliers de pailles rassemblés se ressentait à travers les vêtements. Des projections des paysages de la mer du Nord, des sons d’oiseaux et de vagues étaient diffusées tout autour.

© Rasmus Hjortshøj, Irreplaceable Landscapes, Dansk Arkitektur Center, Copenhague, 2019
Les bâtiments muséaux sont eux-mêmes des œuvres, des terrains à découvrir déchaussés. Noémie Boudet analysait en 2012 les visites guidées pieds-nus multisensorielles de la piscine de Roubaix. Ces visites offrent le temps “d’apprécier la texture du sol, la différence de température” et sont un “prétexte pour découvrir La Piscine et son [1]”. A première vue déconcertantes, ces visites jouant avec les sens et menées par des professionnels convainquent même les plus réfractaires. Treize années après, le succès des médiations de la Piscine ne sont plus à prouver.
Le sol : un terrain pour l’apprentissage
La scénographie, porteuse de sens, peut s’amuser à enrichir le discours muséographie en travaillant les sols.
La première salle du Musérial au Fort des Dunes à Dunkerque projette un court-métrage sur l’histoire de la mer du Nord. Surprise : le sol de la salle, d’une matière proche des sols amortissants de parc pour enfants, a les courbes de dunes, comme si le visiteur était sur le bord de la mer. Le sol est mou, couleur sable. Chaque petite dune peut devenir une assise et des bancs sont installés. Pour les visiteurs arrivés au musérial depuis la terre, cela permet de localiser le musée sur son littoral et de donner un contexte.
Au musée Moesgård, situé à Aarhus au Danemark, l’espace est consacré à la période historique de 500 av. n. è. et 800 de n. è., raconte les perturbations du mauvais temps sur l’agriculture et les paysages danois. Cet espace symbolise également une tourbière. Les pieds s’enfoncent de quelques centimètres, l’équilibre est vite retrouvé, et les visiteurs comprennent que les objets qui les entourent ont été retrouvés dans cette terre, alors gorgée d’eau et difficilement exploitable. Au centre, la tourbière révèle le corps momifié de l’Homme de Grauballe, le corps des tourbières le mieux conservé au monde grâce à la composition de sa terre.
Enfin, le sol peut faire vivre des expériences et apprendre. SPARKOH !, musée descience à Mons en Belgique a une plaque vibrante sur laquelle il faut se mettre debout pour ressentir des séismes de plus en plus fort. Au 30ème anniversaire de la Maison de la Brique à Saint-Martin-d’Aubigny, un parcours sensoriel extérieur invitait à se déchausser pour reproduire le “marchage”, une technique ouvrière passée. En foulant les pierres, l’eau s’imprégnait de manière homogène dans la fosse de pourrissage. Grands et petits foulaient sur la fosse différents matériaux de l’univers de la brique, découvraient ce lieu et cette
technique, le tout, en un parcours sensoriel et pédagogique. Un sentier similaire de 1600
mètres a été développé au Préhistomuseum de Flémalle, en Belgique. Le parcours pieds nus situé dans la forêt déjà très apprécié des visiteurs a été complété en 2023 de 17 expériences sensorielles telles que marcher sur différents matériaux naturels, écouter le vent secouant les feuilles, sentir les plantes, raconter des histoires sur l’origine de la Terre...
Le sens de la marche
Employer le pas et le pied de manière différente de leur fonction habituelle de déplacement dans une exposition peut donc se révéler porteur de sens, émerveiller et redynamiser la visite. Dans ces exemples, l’expérience du sol est profondément liée à l’environnement naturel et permet de renouer avec la sensibilité de cette partie du corps qui nous relie à la Terre.
Un contre-exemple, peut-être révélateur de l’efficacité du lien pied / nature, et de l’importance de l’objectif artistique ou pédagogique de son usage, est celui de la Villa Carmignac, à Porquerolles, en France. L’exposition intérieure se visite pieds nus. Le but : créer une proximité et être plus détendu selon le directeur. Initiative originale et amusante au début, cela ne suffit tout de même pas à combler la distance entre le visiteur et les œuvres contemporaines. Les longs cartels, le manque de bancs pour profiter des vues sur le jardin, et le nombre de médiateurs, bienveillants, aussi nombreux que les visiteurs une après-midi de vacances scolaires, n’aident pas. La pierre fraîche du sol reste lisse et monochrome tout au long du parcours intérieur. A son terme, il n’y a plus qu’à remettre ses chaussures.



© Tiphaine Schriver, Exposition The Infinite Woman, Villa Carmignac, Porquerolles, octobre
2024
Tiphaine Schriver