Le Musée National de l’Histoire de l’Immigration a inauguré le 17 octobre 2025, sa nouvelle exposition temporaire : « Migrations et Climat ». Annonce au titre éloquent, qui entend traiter d’une question « d’actualité », les migrations climatiques. Un fait social déjà observable depuis plusieurs années dans de nombreuses parties de la planète et qui sera assurément de plus en plus visible dans les années à venir. 

David Buckland, Another World is Possible - Ice Text projection, 2005-2009, ©David Buckland

Un parcours « par-delà nature et culture »

Avec cette « exposition monde », comme elle est décrite sur le programme de l’exposition, le musée fait converger, pour la première fois de façon aussi assumée, les différents espaces et mondes vivants qu’abrite le Palais de la Porte Dorée : le musée de société et l’Aquarium tropical. En abordant, à travers les récits de vie présentés, le sujet hautement préoccupant du réchauffement climatique, l’exposition propose ainsi de dépasser l’opposition de « nature et culture » pour laisser place au « vivant » comme groupe holistique partageant les mêmes environnements de vie. Poissons, arbres, coraux et êtres humains sont et seront les acteurs et victimes sans distinctions, des bouleversements qui traversent notre planète. Le parcours riche de plus de 200 photographies documentaires, enregistrements vidéo et audio, œuvres plastiques et expériences immersives, mêlant témoignages sensibles, études scientifiques et interpellations « artivistiques » nous invite à un changement de paradigme et une prise de conscience collective sur nos modes de vie et notre place au sein de l’écosystème. Si au lieu de se demander comment habiter « le » monde, on se demandait plutôt comment habiter « notre » monde ? 

Faire bouger les lignes et les frontières : le projet Antartica Wolrd Passport 

Dans l’avant-dernier espace de l’exposition, après avoir sillonné terres et mers, dunes et steppes, montagnes et vallées, un intriguant attroupement au loin attire l’attention : une file qui avance tout doucement, le long d’une installation faites de planches de bois. En s’approchant, les visiteurs y découvrent des sortes de cabanes, surmontées d’objets évoquant la vie en déplacements : ici une valise, là un bidon, un vélo d’enfant, une casserole, une bouée de sauvetage… Un grand drapeau, illustré lui-même d’une multitude de drapeaux de pays du monde fondus les uns avec les autres est suspendu sur l’une d’elles. « Pourquoi faites-vous la queue ? », demande un visiteur, « pour avoir notre passeport », lui répond une autre. Le décor est planté, l’expérience…immersive. 

Cette œuvre-performance, à édition limitée, « Antartica World Passport », créée par le couple d’artistes Lucy + Jorge Orta, s’inscrit dans le projet artistique, scientifique et politique « Antartica », mené depuis le début des années 2000, avec une série d’installations mêlant art et activisme. Elles ont pour but d’interpeller l’opinion publique et les politiques internationales sur les problématiques sociales et environnementales et d’inviter à penser, elles aussi, un autre monde à habiter, où régnerait la coopération et la paix entre les peuples.  Une autre œuvre du couple, « Antarctic Village – No Borders », un village de tentes flanquées elles aussi des couleurs de tous les pays est présente, elle aussi, dans l’exposition (le MNHI vient d’ailleurs acquérir l’une d’elles dans ses collections).

Comme un passage aux frontières, entre les deux guérites se tient un comptoir derrière lequel des médiateur.ice.s posent des questions aux personnes présentes et inscrivent des informations sur un carnet qu’iels tamponnent. L’une des deux passe ensuite entre les rangs : « alors, vous êtes d’accord avec l’article 13.3 ?». Dans le cas contraire, elle prévient gentiment que nous sommes libres de passer notre chemin. 


Justine Bergounhon 2025 Exposition Migration et Climat IMG 1 1Passeport issu de l’installation Antartica World Passport, texte « 13.3 No Borders », exposition Migrations et Climat, Musée National de l’Histoire de l’Immigration, 2025, ©Justine Bergounhon


L’article 13.3, s’appuie sur l’article 13 de la Déclaration universelle des droits de l’homme, garantissant la liberté de circulation et le libre choix de sa résidence « au sein d’un Etat » à tous les êtres humains. S’il y est question de liberté de circulation intra-nationale, la question de la mobilité au-delà des frontières, elle, reste floue. Les artistes proposent ici d’aller plus loin en s’inspirant de la situation juridiquement neutre des terres antarctiques. Par l’inclusion d’un alinéa supplémentaire à cet article de la DUDH, Lucy et Jorge Orta font de chaque détenteur.ice.s d’un de ces passeports, des « citoyen.ne.s du monde ». Des diffuseur.euse.s et défenseur.se.s de la proposition 13.3 : octroyer aux êtres humains (a minima) les mêmes droits de circulation que « le capital, les marchandises, les communications et la pollution qui ignorent les frontières ».

La société civile et le musée : l’engagement citoyen, exposé ou invité ?

Une fois son passeport en poche, on arrive enfin dans le dernier lieu de l’exposition, un espace de médiation avec différents ateliers ludiques pour petits et grands. Un premier module, dont le titre écrit en très gros, interpelle ad hominem les visiteur.euse.s : « ET VOUS ? ». En s’adressant ainsi directement au public, la question déstabilise. Elle brise en quelque sorte le quatrième mur dont il est question au théâtre entre le public et les artistes comédien.ne.s., en prenant à parti les individus présents et les obligeant à sortir du confort effacé du spectateur passif. Ce premier dispositif, invite à se positionner sur l’échelle de l’engagement. Il propose de définir, à l’aide de fils à tirer, que l’on vient accrocher autour de différents clous, le type et le degré d’engagement que le/la participante pratique et qu’il/elle est prête à prendre pour le futur. 

Justine Bergounhon 2025 Exposition Migration et Climat IMG 2

Un second panneau lance une accroche personnelle plus assertive, cette fois, ce n’est plus sous forme de question mais d’injonction : « ENGAGEZ-VOUS ! ». Il illustre d’exemples pertinents des thèmes sociaux et environnementaux dans lesquels s’engager et des manières concrètes d’agir. Il indique même dans une colonne, équipée d’un QR code, une liste de plus d’une dizaine d’associations vers lesquelles se tourner dans cette démarche. Dans le reste de l’espace, un atelier pour enfants ainsi que des brochures et revues sont également présentes pour permettre aux lecteur.ice.s d’aller encore plus loin dans le sujet. 

Cet espace, en testant le/la visiteur.eu.se sur le rôle qu’il ou elle compte jouer dans les problématiques abordées, clos à merveille cette exposition. Celle-ci demeure cohérente de bout en bout et ne se contente pas seulement d’exposer des faits mais propose également des solutions pour être acteur.ice du changement. Une démarche permettant non seulement de sensibiliser et questionner mais également de transformer la vision du public sur les sujets abordés, de sources d’angoisse ou de pessimisme, ceux-ci deviennent des pistes pour penser et surtout pour agir. 

Le musée montre l’exemple en prenant, le premier, ses responsabilités. En tentant d’abolir les frontières entre les visiteur.euse.s et le monde scientifique, entre le dispositif muséal et l’action citoyenne, il porte de façon incarnée cette exposition résolument engagée. Un parti-pris qui fait écho à d’autres actions culturelles récemment (re)mises en place par le Palais, comme les « mercredis de la Porte Dorée », un rendez-vous hebdomadaire autour de questions de sociétés, abordées par le prisme littéraire, cinématographique ou citoyen. L’établissement semble ainsi afficher une volonté de renouer avec l’espace de vie politique et culturelle revendiqué de ses débuts…et ça fait du bien. On a hâte de voir la suite !  

Justine Bergounhon


Pour en savoir plus :

A lire

  • Philippe Descola, Par-delà Nature et Culture, Gallimard, 2005
  • Revue Hommes & Migrations, « Artivisme » 2023/3 n° 1342, Musée National de l’Histoire de l’Immigration
  • Migrations & climat, Palais de la Porte Dorée/Silvana Éditions, 224 pages. ISBN : 9788836661893. 32 €.
  • Où habiter ?, Mondes & Migrations n°1351, octobre-décembre 2025. 15 €.
  • https://www.studio-orta.com/fr/artwork/301/antarctica-world-passport

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