Lors des Assises européennes de l’Éducation Artistique et Culturelle (EAC) à Amiens en octobre 2025, la Compagnie Coup de Poker présentait Icare, une pièce mise en scène par Guillaume Barbot. Ce spectacle, destiné à la fois aux enfants et aux adultes, revisite le mythe grecque pour en faire une fable contemporaine sur la liberté, la peur et la transmission. Mais Icare n’est pas qu’un moment de théâtre : c’est une expérience EAC totale, un projet de médiation culturelle qui tisse des liens profonds entre artistes, publics et pédagogues, entre scène et société.

Photo d’Anna Lecomte, billet pour la pièce Icare

L’EAC est un objectif de l’éducation nationale en France. Elle a pour acte fondateur le colloque d’Amiens de 1968, « Pour une école nouvelle », en une décennie marquée par Mai 68, où le pays traverse de profondes transformations sociales, politiques et culturelles, avec une remise en question du système éducatif et une volonté d’élargir l’accès à la culture. L’EAC désigne un ensemble de politiques publiques et de démarches pédagogiques visant à donner à chacun la possibilité de rencontrer l’art, de le comprendre et de le pratiquer. Elle est particulièrement mise en avant durant la formation des élèves du primaire au secondaire et sur l’ensemble des temps éducatifs : scolaire, périscolaire et extrascolaire (Ministère de l’Education Nationale). Pour garantir à 100% des jeunes l’accès à une éducation artistique et culturelle, le ministère de l'éducation nationale et le ministère de la culture travaillent de concert. L’action est relayée dans les académies par la délégation académique à l’action culturelle (DAAC) qui impulse et coordonne la mise en œuvre de l’EAC au niveau académique. La DAAC travaille en étroite collaboration avec la direction régionale aux affaires culturelles (DRAC), qui relaie la politique du ministère de la Culture aux collectivités territoriales. D’après le rapport législatif du « Projet de loi de finances pour 2025 : Culture », les crédits pour l'éducation artistique et culturelle devait s’élever à près de 380 millions d'euros, dont 56% attribués au Pass Culture, 27% à l’Education Artistique et Culturelle et 17% à la participation de tous à la vie culturelle. Le budget alloué à l’EAC et à la participation de tous à la vie culturelle est en diminution de 14 millions d’euros par rapport à l’année 2024. Concernant le Pass Culture, la loi de finances pour 2025 prévoyait une réduction des crédits, qui passent de 72 millions d'euros à 52 millions, répartis en deux tranches, la part individuelle et la part collective. Or, à partir du 31 janvier et jusqu’à la rentrée scolaire 2025, le Pass Culture Collectif est gelé, ce qui entraîne une baisse des projets culturels pour les établissements scolaires ainsi qu’une diminution des opportunités professionnelles pour les artistes.

La ville d’Amiens témoigne depuis 1950 d’une volonté de créer un parcours d’EAC riche et accessible à ses 39 communes. Elle obtient en février 2024 le prestigieux label 100% EAC pour une durée de cinq ans. Ce label est une reconnaissance nationale existant depuis 2022, attestant d’un écosystème culturel riche et de nombreuses démarches partenariales avec les expertises de l’Etat, les collectivités territoriales et les opérateurs culturels. Les Assises européennes de l’Education Artistique et Culturelle, tenues du 8 au 10 octobre 2025 à la Maison de la Culture d’Amiens, était une nouvelle étape de son parcours. Elles ambitionnaient de dresser un état des lieux de l’EAC à l’échelle nationale et européenne. Elles ont réuni artistes, enseignants, chercheurs, médiateurs, élus et étudiants autour de plusieurs tables rondes, visites culturelles de la ville d’Amiens et œuvres artistiques. Au cœur de cet évènement, un spectacle marquant : Icare.

Sur scène, le jeune Icare hésite à sauter d’un muret. Ce geste minuscule condense toute la tension entre la protection du père et l’élan vers l’autonomie. Guillaume Barbot transforme ce mythe en une parabole de l’apprentissage : risquer la chute c’est grandir.

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Photo de la Compagnie Coup de Poker, Icare

Une scénographie ouverte : penser l’espace comme une expérience

Lors d’une des tables rondes, une question se posait : « Comment penser la scénographie d’un lieu au service de l’interaction avec les publics ? » La réponse se trouvait peut-être déjà sur scène. Le plateau est un véritable terrain de jeu: une maison cabane, un lit-balançoire, un trampoline, autant d’éléments qui évoquent à la fois le monde domestique et l’envol. Le regard ne se lasse jamais d’un décor à la fois riche en détails et parfaitement aéré. Cette liberté de regard fait écho à la liberté du personnage : la scénographie devient une traduction visuelle du mythe. Cet espace ne vit pas seul : il est habité musicalement par les artistes de la compagnie les Ombres. Sous l’archet de la violoncelliste Margaux Blanchard, les sonorités baroques se mêlent à la modernité du jeu théâtral. C’est un choix audacieux : le baroque, que l’on n’imaginerait pas d’emblée accessible aux enfants, trouve ici une nouvelle jeunesse. Il devient le rythme même du spectacle, le moteur des élans de liberté d’Icare. Et puis les ombres, dessinent une autre narration. Elles cèlent le monde réel et l’imaginaire, on peut s’y voir avec des ailes. Elles rappellent que chaque spectateur, qu’il soit enfant ou adulte, se confronte à ses propres limites, à ses propres peurs de tomber ou d’avancer. Elles incarnent cette part de mystère que la scénographie, au lieu d’expliquer, choisit de laisser respirer.

« Icare », la réciprocité au cœur de l’EAC

Une autre table ronde questionnait : « Comment artistes et publics se nourrissent-ils réciproquement dans un projet d’EAC ? » La réponse est au sein du projet de la compagnie Coup de Poker. Icare dépasse la représentation : il se prolonge dans une série d’ateliers en milieu scolaire et familial, véritables espaces de transmission. Ces ateliers se déclinent en trois parties : Espace de réflexion, où les enfants et les parents revisitent le mythe et le mettent en miroir avec leurs propres expériences. Espace créatif, où chacun fabrique ses propres ailes, symbole de l’imagination et de la singularité. Espace de théâtre, où la parole devient outil d’émancipation et de confiance. Un stage de cinq jours est également proposé, animé par la comédienne Léa Tuil, il prolonge cette démarche d’appropriation active. Tout illustre ce qu’un projet d’EAC peut et doit être : un dialogue entre artiste et public et qui répond à tous les temps de la vie. Le dossier pédagogique de la compagnie en témoigne : il propose des activités abordant des thèmes essentiels : autonomie, créativité, rapport à la norme, parentalité et propose des outils concrets pour prolonger la réflexion par la pratique artistique.

Vers un futur de l’Éducation Artistique et Culturelle

Dans un monde en tension, où la parole publique se fracture, où les discours de haine reprennent racine et où les liens sociaux se tendent sous le poids de la peur, l’Éducation Artistique et Culturelle est une nécessité. Elle est ce qui permet encore de faire humanité. La démarche de la compagnie Coup de Poker avec Icare s’inscrit pleinement dans cet horizon. En revisitant un mythe fondateur, elle ne cherche pas à le figer dans le passé, mais à en révéler l’ actualité: celle d’un jeune qui cherche sa place, entre le désir d’envol et la crainte de chuter. La fin de la pièce ne montre pas un jeune qui périt comme dans le mythe grec mais un jeune qui apprend, avec des ailes qui ne cessent de pousser. Dans cette tension, se joue l’essence même de l’éducation, qu’elle soit artistique, parentale ou citoyenne : accompagner sans entraver.

Aujourd’hui, penser l’EAC, c’est imaginer comment offrir à chacun, dès l’enfance, des espaces pour expérimenter, créer, échouer, recommencer, oser. C’est reconnaître que la pratique artistique est un apprentissage de soi, mais aussi du vivre-ensemble : une école de l’écoute, du doute, du sensible. Itinérante, la pièce rend cette expérience accessible. En sillonnant les routes de France, de Château-Gontier à Caudry, de Quimper à Libourne, Icare relie des territoires urbains et ruraux et tisse un réseau d’égalité artistique sur le territoire national. Elle ne lui manque plus que sa dimension européenne. Elle rappelle que la culture n’est pas un centre, mais un mouvement, et surtout un partage.

Dans une société qui tend à segmenter, isoler, cloisonner, l’EAC se révèle comme un espace de réconciliation. Elle nous invite à nous reconnaître dans l’autre, dans l’enfant qui saute, dans le parent qui retient, dans l’artiste qui questionne. Si le théâtre, comme Icare, parvient à nous faire ressentir cela, alors il accomplit l’une des missions les plus urgentes de notre temps: réapprendre à être ensemble. C’est peut-être le futur de l’Éducation Artistique et Culturelle : un futur qui ne s’écrit pas dans les programmes, mais dans les expériences vécues.

Anna Lecomte

 

Pour aller plus loin :

Site internet de la Compagnie du Coup de Poker: https://www.coupdepoker.org

Le dossier Icare: https://www.coupdepoker.org/_files/ugd/b917ac_e5dee99b6ec74a4280f78d9a266b2fb1.pdf

Teaser Icare: https://vimeo.com/781043468

Assises européennes de l’Éducation Artistique et Culturelle : https://www.amiens.fr/Vivre-a-Amiens/Culture-Patrimoine/Assises-euro-de-l-EAC

Le Ministère de l’Éducation Nationale sur l’Éducation Artistique et Culturelle : https://www.education.gouv.fr/l-education-artistique-et-culturelle-eac-7496

Projet de loi des finances pour 2025 : Culture : https://www.senat.fr/rap/l24-144-38/l24-144-3810.html#:~:text=DES%20CRÉDITS%20POUR%20L'ÉDUCATION,DE%20380%20MILLIONS%20D'EUROS

 

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