Le 16 juillet 2025, une loi historique scelle le retour du Djidji Ayôkwé en Côte d’Ivoire. Derrière cette restitution, plus d’un siècle d’histoire, de luttes diplomatiques et de mémoire retrouvée.
À l’image du continent africain, la Côte d’Ivoire est un pays d’Afrique de l’Ouest dont le patrimoine culturel rayonne bien au-delà de ses frontières. À l’instar de son symbole national, l’éléphant, la nation ivoirienne demeure marquée par une histoire coloniale française et par une volonté ardente de réparation et de reconnaissance. C’est dans ce contexte que s’inscrit la restitution du Djidji Ayôkwé, plus connu sous le nom de tambour-parleur, aux autorités ivoiriennes. Après plus d’une décennie de négociations soutenues, la résilience des éléphants a porté ses fruits : le 16 juillet 2025, une loi inédite a été adoptée à l’unanimité à l’Assemblée Nationale, ouvrant ainsi la voie au retour de cet objet exceptionnel. Spolié en 1916 par les autorités coloniales françaises, le tambour-parleur avait d’abord été conservé au Musée de l’Homme, avant de rejoindre les collections du musée du Quai Branly – Jacques Chirac à Paris. Ce retour officiel marque une étape décisive dans les relations franco-ivoiriennes et rend enfin la voix à un symbole longtemps réduit au silence.
© Archive du Musée du Quai Branly-Jacques Chirac. N°inventaire : PP0093988. Photographe : Christian Lemzaouda
Qu’est-ce que le Djidji Ayôkwé ?
Sculpté et peint dans un tronc d’arbre massif, le Djidji Ayôkwé mesure près de trois mètres de long pour 430 kilos. Plus qu’un simple instrument de musique, il incarne la voix et la mémoire du peuple Ébrié (ou Atchan), installé sur les rives de la lagune d’Abidjan, la capitale. Ce qui le rend unique, c’est sa capacité à parler. Grâce à un langage rythmique complexe, les initiés transmettaient des messages d’un village à l’autre que l’on entendait à 12 kilomètres à la ronde : naissances, deuils, rassemblements, décisions politiques ou alertes face aux colons. Véritable passeur de mémoire, il tissait le lien social et spirituel de la communauté, unifiant les vivants et les ancêtres à travers le son. En pleine période coloniale, c’est en octobre 1916 que les autorités françaises le « collectent » à des fins dites ethnographiques. En réalité, il s’agit d’une confiscation politique visant à rompre les canaux de défense d’un peuple. L’enlèvement du Djidji Ayôkwé est loin d’être un cas isolé, entre la fin du XIXᵉ siècle et les années 1930, des milliers d’objets et de joyaux africains furent arrachés pour traverser la Méditerranée et finir exposés dans les vitrines des musées européens. Ces pillages, souvent justifiés par un vernis scientifique, traduisaient avant tout une volonté de domination et d’appropriation des imaginaires.
Les enjeux d’une renaissance culturelle
Pour la Côte d’Ivoire, le retour du Djidji Ayôkwé est plus qu’un enjeu symbolique. Dans une culture où l’oralité demeure le principal socle de la transmission, la présence et la préservation de ces joyaux matériels incarnent la possibilité d’une reconnexion des cultures et d’un renouement avec des pratiques spirituelles longtemps bafouées. À travers le tambour-parleur, ce sont des générations d’intellectuels, de chercheurs et d’artistes qui espèrent ranimer les mémoires dont les traces sont en train de disparaître avec l’urbanisation rapide autour d’Abidjan. Ces enjeux dépassent la restitution, car ils ouvrent la voie à une diplomatie culturelle renouvelée, fondée non sur la dépossession, mais sur le respect et le dialogue. Comme le dit l’historienne Bénédicte Savoy, spécialiste des restitutions culturelles : « Restituer, ce n’est pas perdre, c’est agrandir le champ du possible. »
Une voie semée d’embûches…
En 2018, selon le média africain Voice of Africa (VOA), « Nous demandons en priorité le retour du Djidji Ayokwe, le tambour parleur sacré du peuple Ébrié. C’est un objet symbolique de communication d’une grande importance qui a été arraché pendant la colonisation », a déclaré Silvie Memel-Kassi, directrice du Musée des Civilisations de Côte d’Ivoire. Le chemin de la restitution n’a pas été linéaire : bien que des engagements aient été affichés par le gouvernement français, les contraintes législatives ont longtemps freiné le processus. Le principe de l’inaliénabilité des collections publiques hérité de la Révolution Française interdit de retirer tout objet appartenant à l’État de son inventaire muséal. Toutefois, un tournant s’amorce en 2017, lorsque le Président Emmanuel Macron déclare à l’Université de Ouagadougou : « Je veux que d’ici cinq ans, les conditions soient réunies pour des restitutions temporaires ou définitives du patrimoine africain en Afrique. »
En mai 2022, une dimension spirituelle s’invitera au cœur des négociations. Une cérémonie de désacralisation du Djidji Ayôkwé se tient au Musée du Quai Branly – Jacques Chirac à Paris, en présence des chefs Atchan et de la ministre ivoirienne Françoise Remarck. La ministre insiste alors sur la nécessité d’impliquer les chefs traditionnels à chaque étape. Ce rituel, à la fois solennel et émouvant, visait à lever le caractère sacré du tambour avant son retour, dans le respect des traditions ancestrales.
Cérémonie de désacralisation du Djidji ayôkwé par les chefs Bidjan, le 7 novembre au Musée du Quai Branly - Jacques Chirac à Paris. © Youenn GOURLAY
Sous l’impulsion de la Ministre de la Culture Rima Abdul Malak, le débat prend une tournure législative quelques mois plus tard en 2023, avec une proposition de loi visant à établir un cadre pérenne pour les restitutions d’œuvres issues des anciennes colonies. Cependant, le Conseil d’État a jugé le texte insuffisamment fondé, estimant qu’il ne reposait pas sur un « motif impérieux » ou un « intérêt général supérieur », conditions indispensables pour déroger au Code général de la propriété des personnes publiques. Ce désaccord juridique a de nouveau retardé son adoption, laissant le Djidji Ayôkwé sans base légale claire pour son retour. Une situation d’autant plus frustrante que les restitutions au Bénin et au Sénégal, en 2021, ont démontré qu’un cadre adapté pouvait accélérer le processus.
Une restitution attendue
En dépit des tensions palpables et d’une impatience assumée, la Côte d’Ivoire mènera avec persévérance et diplomatie les négociations, même si les délais s’allongent. En 2024, les rencontres entre la ministre ivoirienne de la Culture et de la Francophonie, Françoise Remarck, et son homologue, Rachida Dati, se multiplieront afin de surmonter les blocages légaux. Derrière cette restitution se cache un combat juridique tenace qui se déroulera sur plusieurs temps, entre un passé colonial dérangeant et la promesse d’un avenir que l’on tente de réécrire. C’est finalement le 16 juillet 2025 que le Parlement français adopte la loi spéciale n° 2025-644 autorisant la restitution du Djidji Ayôkwé à sa terre natale. Cet acte, salué par les deux gouvernements, met fin à plus d’un siècle d’absence. Le tambour-parleur rejoindra bientôt le Musée des Civilisations de Côte d’Ivoire, à Abidjan, où il prendra place au sein des collections nationales. Néanmoins, d’autres pays africains attendent toujours le retour de leurs biens : le Sénégal, le Cameroun, le Mali ou encore le Tchad réclament des centaines de pièces toujours conservées dans les institutions françaises. Chaque restitution nécessite aujourd’hui une loi d’exception, votée au cas par cas, tant que le principe d’inaliénabilité des collections publiques n’aura pas été repensé. Cette lenteur interroge : faudra-t-il continuer à voter une loi spéciale pour chaque restitution, ou imaginer une réforme globale du droit ? Un jour, peut-être, la loi d’inaliénabilité elle-même sera repensée, non plus comme un rempart, mais comme un pont, celui qui relie les voix du passé à celles qui se font entendre au présent.
Maïmouna Silla
#restitutiondupatrimoine #tambourparleur #côtedivoire

