White cube, narration épique et vision de l’espace héritière du concept japonais MA (間), cet article propose une courte étude sur la manière dont les sensibilités culturelles au Japon influencent l’élaboration des parcours d’exposition.
Vue de l’exposition Peindre l’amour dans les collections du Louvre, 2023, National Art Center, Tokyo. © Irohani Art.

Pourquoi le « white cube » persiste-t-il au Japon ?

Nathalie Heinich dans l’Encyclopaedia Universalis souligne que l’exposition a plusieurs fonctions possibles : symbolique, commerciale, documentaire, ou esthétique. L’approche esthétique se concentre sur la présentation des œuvres d’art de manière à maximiser leur impact visuel et sensoriel. En accord avec cette idée, le white cube apparaît à la création des premiers musées d’art moderne et se caractérise par des espaces blancs, épurés et neutres.

Le concept japonais du wabi-sabi, valorisant la sobriété et la simplicité par le choix des matériaux, des formes et des couleurs neutres, peut-être considéré comme une forme de white cube. Le blanc revêt une signification particulière car il symbolise la descente des dieux shintô sur terre, le papier washi en étant une représentation matérielle. Il porte l’idée de pureté, de purification et de sacralisation, des concepts fondamentaux à l’esthétique japonaise. Cela peut expliquer pourquoi, alors que la muséographie s’éloigne du white cube depuis le début du XXIe siècle, les musées japonais y restent attachés. Au Palais des Beaux-Arts de Lille, les salles médiévales sont rénovées en 2022, se dotant de bleu roi et rouge cardinal. À l’inverse, au musée national de l’Art occidental de Tôkyô inauguré, bien plus tôt certes, en 1959, Le Corbusier reprend une esthétique pure, suivant son unité le « Modulor », basée sur l’échelle du corps humain combinée avec le nombre d’or, et les collections permanente semblent éternellement dominées par le blanc, le gris, ou autres couleurs pales.

COLPAERT 2025 ApprochesConceptuelles IMG1À gauche : section médiévale au musée national de l’Art occidental (Tôkyô) © Colpaert Nina, 2023 ; à droite : section médiévale après sa rénovation en 2022 au Palais des Beaux Arts de Lille © PBA-Lille © Pierre Le Masson - VDNPQR.

Les couleurs dans l’exposition : des choix culturels

Si l’expérience physique de la couleur est la même dans différentes cultures, leur dénomination, leur perception, et leur signification varient. Les couleurs subissent les changements culturels par les associations mentales et les analogies que les membres d’une société en font : le bleu, violet et le rouge en sont des exemples concrets.

Le bleu est reconnu en Occident depuis le XVIIe siècle comme étant la couleur de la Vierge et des rois. Le bleu roi, celui de l’uniforme du régiment des Gardes françaises en 1563, est énigmatique : si beaucoup ne connaissent pas son origine ou sa teinte exacte, son appellation est une analogie commune. Le bleu en France est donc généralement associé à la royauté. Au Japon, l’Impératrice Suiko (592-628) a fait du fuji-iro — un violet à la teinte des glycines du Japon et très difficile à obtenir — sa couleur et celles de ses dames. De fait, aucun Japonais ne pouvait porter de violet pendant très longtemps, qui devient la couleur symbolique de la royauté.

L’iconographie du démon au Japon — qui n’est pas forcément une créature malveillante — en est un autre exemple. En Occident, si le rouge est synonyme de colère, de passion, par son association au sang et au danger, en Asie, il est non seulement associé au sang mais également à la pureté, au feu et à la chance. De ce fait, les démons, lorsqu’ils sont peints en rouge, représentent une force bienveillante alors que le bleu est associé aux entités malignes.

Nous comprenons que c’est la société qui « fait » la couleur, comme l’a étudié Michel Pastoureau, qui lui confie un sens, des valeurs et des enjeux. Le choix d’une couleur n’est donc jamais anodin. Alors qu’elle sert de support visuel pour mettre en avant des qualités picturales, les tons neutres utilisés au Japon n’aident pas à leur contextualisation. Elles ne dirigent pas autant l’attention du visiteur, ce qui peut conduire à une expérience potentiellement moins engageante.

COLPAERT 2025 ApprochesConceptuelles IMG2Vues de deux salles d’exposition permanente au musée national de l’Art occidental, 2023, Tokyo. © Colpaert Nina.

L’impact de la narration sur le parcours

Le parcours, ou l'itinéraire de visite, joue un rôle essentiel dans la compréhension et l’appréciation d’une exposition. En France, les expositions peuvent parfois prendre la forme d'œuvres totales, intégrant divers éléments scénographiques — structures, œuvres sonores —, pour créer une expérience immersive.

Au Japon comme en France et aux États Unis, la narration des expositions se distingue par une affinité pour les rétrospectives d’artistes. Michael Lucken écrit l’intérêt particulier des Japonais pour la vie pathétique de Van Gogh et dans un entretien (2023), l’étudiant en histoire de l’art Keita Sakai exprime cette préférence en les comparant à la lecture d'une monographie. Les cartels d’œuvres sont ainsi davantage axés sur les émotions que les représentations transmettent, plutôt que sur les techniques utilisées ou ce qu’elles peuvent dire de la société au moment de leur création. La manière d’aborder le discours nous renvoie à la particularité de la littérature japonaise. Dans les manga ou chez Haruki Murakami, l’intrigue est moins centrale au propos que le sont les relations ainsi que la façon dont les personnages réagissent aux événements. En connaissant mieux les aléas de la vie de l’artiste, le spectateur est plus à même de ressentir et de comprendre ce qu’il a essayé de représenter.

Cette tendance se reflète dans le parcours d’exposition : l’articulation du propos est généralement chronologique, parfois organisée de manière thématique, et fréquemment autour d’une œuvre centrale. Dans le cas de l’exposition Peindre l’amour dans les collections du Louvre (2023, NACT), alors que la peinture Le Verrou de Fragonard est relativement petite (74 centimètres de haut par 94 centimètres de large), elle occupe seule un mur entier. Exposée face à l’entrée de la salle, entourée par un cadre blanc, elle dénote de la pièce à dominance bordeaux. L’agencement, pourvu d’un podium, sépare visuellement l’œuvre du reste et souligne son importance.

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Scénographie pour Le Verrou de Fragonard, exposition Peindre l’amour dans les collections du Louvre, 2023, NACT, Tokyo. © Irohani Art.

Si la scénographie des collections permanentes reste neutre, nous remarquons que les expositions temporaires en partenariat avec des musées occidentaux adoptent leur utilisation des couleurs. Cette disposition, accentuée par l’éclairage en halo, induit la sacralisation des œuvres, et rappelle la centralité des statues dans les temples shintô et bouddhistes. Approche mettant en avant des aspects symboliques et spirituels, centralisant les œuvres majeures et utilisant des stratégies spécifiques de placement et d’éclairage pour créer une ambiance particulière.

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Scénographie pour L'Amour dérobe la foudre à Jupiter par Eustache Le Sueur, exposition Peindre l’amour dans les collections du Louvre, 2023, NACT, Tokyo. © Irohani Art. © Kyotopi

Le MA (間) : l’intervalle comme dispositif spatial et narratif de l’exposition

Le parcours d’exposition semble influencé par le concept japonais du MA (間). Littéralement traduit par « intervalle », MA désigne l'espace entre les objets, les moments de silence entre les sons, et les pauses entre les actions. Il s’agit d’une notion qui met en valeur les espaces vides et les intervalles comme éléments principaux, loin d’être des simples absences, ce sont des composantes dynamiques de l’expérience esthétique et spatiale. Les maisons de thé sont des lieux où les espaces sont codifiés pour encourager la réflexion et la contemplation esthétique. Chaque pièce, comme le séjour (ima) ou l'alcôve ornée (tokonoma), est conçue pour favoriser une succession de points de vue et de visions, reliant les espaces de manière fluide et cohérente. En muséographie, alors que les espaces d’expositions ont abandonné la blancheur du white cube, qui reste prisé par les centres d’art contemporain, nous remarquons que l’espacement des œuvres entre-elles reste significatif. Allié à l’observation de la centralité des œuvres, il semble que le concept de MA est également un élément traditionnel entrant dans l’élaboration du parcours au Japon.

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Tokonoma, Shiguretei Tea House, Kanazawa, Japan par Benh Lieu Song, 2018.

Bien que critiqué pour son manque de communication et son isolement du contexte socio-historique des œuvres, nous constatons que le white cube continue d’être utilisé au Japon. Sont privilégiés des tons neutres pour éviter de distraire, sacrifiant l’opportunité de sublimer et de faire ressortir des éléments importants. Influencée par la littérature centrée sur les émotions ainsi que des concepts traditionnels tels que le MA et la centralité dans les temples, la muséographie établit un parcours valorisant les espaces vides et les pauses pour encourager la réflexion et la contemplation esthétique. Les médiations ou manipulations à fin éducatives sont par ailleurs quasi totalement absentes des musées japonais. Ces observations attestent que si le Japon peut suivre les tendances muséographiques qui parcourent les musées du monde, certaines conceptions traditionnelles de l’espace subsistent.

Nina Colpaert

 

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