« Fermer un musée, c’est voler un peu de culture»[1]
La polémique autour de la fermeture des musées d’Aveyron
« Le département lâche Espalion et Salles-la-Source »[2] titre un article du journal local La Dépêche, le 26 juillet 2025. Le 25, les deux communes apprenaient officiellement que le département de l’Aveyron proclamait la fermeture de deux de ses musées emblématiques : le Musée départemental des arts et métiers traditionnels de Salles-la-Source et le Musée des Mœurs et Coutumes d’Espalion. Suite à cette annonce, une levée de boucliers a lieu de la part de citoyen.ne.s et professionnel.le.s de la culture. Une association de bénévoles, « Gardarem le musée »[3] se crée à Salles-la-Source et lance une pétition[4] contre ce projet, que la Fédération des écomusées et musées de société (FEMS) reprend à son tour et enfin une lettre ouverte, repartagée par nombre de professionnel.le.s, écrite par la présidente de l’association des Musées d’Occitanie (réseau fédérant plus de 250 professionnel.le.s du secteur), Claire Muchir (conservatrice). En colère, elle dénonce et interroge : « Alors oui, il est bien facile de s’indigner quand des trésors sont dérobés au Louvre, mais qui pour s’offenser quand des musées se dérobent. » et de conclure par cette phrase accusatrice : « Les voleurs n’ont pas toujours des allures de cambrioleurs et fermer un musée, c’est voler un peu de culture à ceux qui en ont besoin. »[5]
Montage posté sur le compte Instagram de l'association Gardarem le musée, publiée le 28/09/25
Le Musée départemental des arts et métiers traditionnels, installé dans l’ancienne usine à papier et filature du village de Salles-la-Source et le Musée des Mœurs et Coutumes, logé dans l’ancienne prison d’Espalion, font partie de la fédération des musées aveyronnais nommé « Musée du Rouergue ». Ce réseau d’une douzaine de musées traite de l’histoire sociale et/ou archéologique locale, hérité du mouvement pour la sauvegarde des Arts et Tradition populaires de la première moitié du XXe siècle.
Dans les années soixante-dix, Jean Delmas, alors directeur des Archives départementales de l'Aveyron, reprend le travail de collecte ethnographique d’objets traditionnels, amorcé par son prédécesseur selon la méthodologie de Georges Henri Rivière. Il fonde en 1970 le « Musée du Rouergue », qui n’existe pas encore en tant que structure mais est hébergé au centre d’Archives, où se tiennent durant plusieurs années des expositions et des projets de recherche autour des collections ethnographiques.
En 1978, l’Etat et le Département signe une charte culturelle qui officialise le musée et lui attribue deux sites ainsi que les agréments de « Musées de France » : un à Salles-la-Source pour représenter les arts et métiers traditionnels et l’autre à Espalion pour les mœurs et coutumes. En quelques années, d’autres musées sont créés, répartis géographiquement à différents endroits du territoire, venant ainsi enrichir la fédération de conservation du patrimoine aveyronnais.
Une affaire conduite en cachette
Si du côté d’Espalion (commune de 4 607 hab.), la mobilisation est moindre – peut-être parce que contrairement à Salles-la-Source (commune de 2 313 hab.), la ville est également pourvue d’un musée municipal (antenne lui aussi du Musée du Rouergue) qui demeure ouvert pour le moment – à Salle-la-Source, l’indignation fait du bruit.
« Comme beaucoup, on l’a su au dernier moment. »[6], déclare Erwan Boriero, co-président de l’association Gardarem le musée, créée exactement un mois après l’annonce officielle de la fermeture des musées, le 25 juillet 2025. Deux mois plus tôt, aux environs de mai 2025, les équipes du musée et les acteur.ice.s impliqué.e.s dans sa sauvegarde apprennent ce qui se trame, un mois plus tard la délibération du département tombe, fin juillet elle est officielle. L’association prend le parti d’adresser plusieurs courriers au département, pour obtenir des explications à ces décisions. Jusqu’à ce jour, aucune réponse ne leur a été apportée. Le porte-parole, jeune diplômé en droit public des collectivités territoriales, dépose un recours auprès de la C.A.D.A.[7], au nom de l’association : « Pour leur délibération, ils se fondent sur des études, ces études-là sont censées être publiques. En tant que citoyens, administrés, on doit pouvoir y avoir accès, or ils n'ont jamais souhaité nous les donner. ».
Ces études se seraient basées sur deux audits commandités par le Département, ayant eu lieu entre 2020 et 2023, conduites par l’agence Objectif Patrimoine[8]. Sur le site de l’agence est mis en avant le point d’honneur à rendre ce genre de démarche participatives. En effet, suite aux audits, des réunions consultatives devaient être organisées avec la commune pour informer et échanger avec les habitant.e.s et acteur.ice.s impliqué.e.s. Selon l’association et la municipalité, aucune démarche en ce sens n’aurait eu lieu.
Le seul document public qui ressort de ces études est un document de cinquante et une pages (accessible sur internet) listant des enjeux et projets assez flou en termes de moyens humains et financiers concrets qui seront mis en place par le Département. Il remet en question la pertinence de l’existence de plusieurs musées de société découpés en différentes thématiques comme ils avaient été pensés jusqu’alors, souligne un problème d’attractivité de ces musées (dont le principal public serait un public scolaire) ainsi qu’un trop grand isolement du reste du territoire national en terme de réseau scientifique et culturel.
Le document conclue sur un projet d’élaboration de PSC départemental, dont la mise en place est ainsi résumée en quelques ligne : « L’originalité ici est d’utiliser la démarche de PSC pour un service des musées, détenteur d’une importante collection, mais qui n’aura pas à proprement parler la responsabilité de la gestion d’un musée, au sens classique du terme. »[9].
Placer l’immatériel en réserve : « On n’enferme pas la lumière »[10]
Pour remplacer les deux musées, il est envisagé d’investir le Palais Episcopal de Rodez (préfecture du Département), non loin du déjà très visible Musée Soulages. Il deviendrait le lieu culturel de référence, où aurait lieu des expositions de grande envergure et constituerait le socle d’un projet de création d’une « biennale » de la culture aveyronnaise. Pour stocker et conserver les collections, un projet de construction de nouvelles réserves mutualisées (proches de Rodez, comme celles, actuelles de Flavin) pour entreposer les collections des musées fermés, est en cours.
Si Jean Delmas avait rassemblé les collections ethnographiques de l’Aveyron au centre d’Archives pour les sauvegarder en attendant d’avoir des lieux où les exposer et les remettre dans leur « habitat naturel », aujourd’hui le Département prend le chemin inverse. Avec son projet de PSC départemental, les collections, délocalisées des structures et territoires où elles prenaient vie, deviennent une fin en soi, mobilisables, déplaçables, au gré des projets. Une stratégie critiquée à plusieurs titres, qui inquiète quant à l’intégrité des collections.
D’abord sur la mise en marche concrète et le chantier que cela soulève. Comme le souligne Erwan Boriero : certaines pièces des collections sont difficilement déplaçables voire impossibles si l’on veut garantir leur intégrité physique. De nombreuses pièces du Musée des Arts et Métiers traditionnels sont des machines de très grande envergure : « pour certaines, cela nécessiterait potentiellement même d’abattre les murs du bâtiment pour les sortir »[11], ce qui mettrait en péril le bâtiment (ayant également un intérêt patrimonial significatif) et reviendrait aussi potentiellement à les condamner à ne plus sortir des réserves dans lesquelles elles seront placées. Pour d’autres pièces, très anciennes, leur fragilité risque de ne pas supporter physiquement un déplacement.
L’autre point d’inquiétude porte sur la valeur symbolique des collections. En tant que collections de musées de société, leur valeur tient principalement au patrimoine immatériel qui les entoure. Se contenter de penser la conservation et la valorisation matérielle de ces pièces peut les vider de leur substance et de leur caractère vivant. Base de la Convention Unesco pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel (PCI), ratifiée par la France depuis 2006, cette notion semble absente des réflexions autour de ce nouveau projet. Si pour être vivant, un patrimoine doit être pratiqué et transmis par les communautés qui lui sont associées, mis en réserves, sans lieu où la société civile puisse y avoir accès, comment garantir qu’il puisse le demeurer ?
Cette même convention engage également l’Etat au respect des communautés patrimoniales (Article I.b. de la Convention) et à la garantie de leurs droits culturels à définir et pratiquer ce qu’elles considèrent comme leur patrimoine. En cela, les structures muséales des collections de société ne peuvent pas être pensées comme relevant seulement d’une problématique purement matérielle, financière ou géographique. Espaces « [tenant] davantage de l’agora que du temple. »[12], leur fermeture signifie également la perte de pratiques sociales et le danger d’un accroissement des inégalités socio-géographiques quant à l’accès aux institutions culturelles, d’autant plus fortement dans des territoires qui en sont déjà peu et très inégalement pourvus.

Affiche publiée sur le site de la FEMS, sur la page de la pétition pour le maintien du Musée départemental des arts et métiers traditionnels, 04/09/25
« Et puis se dire : maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? »[13]
Par son caractère vivant, il est dans la fonction d’un musée de société de ne pas céder à l’immobilisme passéiste et de chercher en permanence à coller au mieux avec la réalité et les mouvements de la société dans laquelle il se trouve. La remise en question de son approche, de ses sujets et ses fonctions est ainsi fondamental pour qu’il puisse continuer à remplir ses missions. Ici la problématique n’est pas de savoir si changements il doit y avoir, mais plutôt qui est légitime à être convié autour de la table pour en parler. Si la fermeture des musées d'Espalion et de Salles-la-Source cristallise autant de tensions c’est qu’elle met en exergue une rupture du dialogue de plus en plus forte entre monde de la culture, société civile et sphère politique, au sein d’un climat d’austérité qui choisit d’amputer les structures culturelles en France.
Ici le paradoxe est saisissant : alors que le patrimoine culturel immatériel fait l'objet d'une reconnaissance nationale et internationale croissante, que l’actualité patrimoniale est à la pensée écologique (tant au sens environnemental que social)[14] et la décolonisation de ses pratiques (inclusion d’une pluralité de récits, démarches participatives, restitutions…), les politiques publiques départementales de l’Aveyron semblent choisir la voie contraire. En répondant pour le moment par une gouvernance unilatérale et une logique de politique culturelle basée sur le prestige de la centralisation, elles ravivent encore le débat autour du sens des collections d’arts et traditions populaire et de la légitimité des lieux et des acteur.ice.s qui œuvrent à leur conservation.
Après la crise du Covid, des limites ont été atteintes, des discours ont été prononcés, des leçons tirées : il était question d’un modèle de fonctionnement à repenser. Le constat général et impossible à ignorer de la part des citoyen.ne.s, professionnel.le.s de la culture et des acteur.ice.s politiques portait sur l’importance des service publiques de proximité, de l’accès à la culture et à des lieux de sociabilité. D’abord jugés « non-indispensables » par l’Etat, on ordonna leur fermeture temporaire pure et simple. La société toute entière, alors privée collectivement pendant plusieurs mois, put mesurer leur nécessité et acclama leur réouverture, une fois la crise passée. A peine quatre ans plus tard, tout aurait été oublié ?
Justine Bergounhon
Pour aller plus loin :
- La Dépêche (en ligne), article « Rodez. Le Département lâche Espalion et Salles-la-Source », 26/07/2025
https://www.ladepeche.fr/2025/07/26/le-departement-lache-espalion-et-salles-la-source-12845759.php
- La Dépêche (en ligne), article « Salles-la-Source. Jean Delmas, l’archiviste à rebours d’un monde qui s’efface », 10/01/26
https://www.ladepeche.fr/2025/09/20/jean-delmas-larchiviste-a-rebours-dun-monde-qui-sefface-12942320.php
- Quotidien des Arts (en ligne), article « Réductions budgétaires : dans les départements, la culture à l’épreuve », Sindbad Hammache, Édition N°3167, 04/12/2025
https://www.lequotidiendelart.com/articles/28351-r%C3%A9ductions-budg%C3%A9taires-dans-les-d%C3%A9partements-la-culture-%C3%A0-l-%C3%A9preuve.html
- Chevallier, D. (2017). Introduction. Les musées de société : la grande mue du XXIe siècle. Dans D. Chevallier et A. Fanlo Métamorphoses des musées de société : Premières rencontres scientifiques internationales du MuCEM (p. 11-17). La Documentation française.
https://doi-org.ezproxy.univ-artois.fr/10.3917/ldf.cheva.2017.01.0011.
- Desvallées, A. et Mairesse, F. (2011). L'organisation des musées : une évolution difficile. Hermès, La Revue, 61(3), 30-37.
https://doi-org.ezproxy.univ-artois.fr/10.3917/herm.061.0030.
- Meyran, R. (2004). Les derniers jours du folklore : du renouveau des années 1930 à sa disparition dans l’après-guerre. Dans A. Mahé et K. Bendana Savoirs du lointain et sciences sociales (p. 133-140). Éditions Bouchène.
https://doi-org.ezproxy.univ-artois.fr/10.3917/bouch.coll.2004.02.0133.
- Manifeste de la FEMS « Pour une ambition écologique et solidaire »
https://fems.asso.fr/wp-content/uploads/2025/01/MANIFESTE-VF.pdf
- Communiqué de la FEMS « Les musées de société en danger », 11/05/21
https://fems.asso.fr/wp-content/uploads/2021/05/Les-musees-de-societe-en-danger-Communique-FEMS.pdf
- Lettre ouverte Occitanie Musée
http://www.musees-mediterranee.org/index.php/2025/11/04/lettre-ouverte/
- Lettre ouverte de la FEMS « Petits et grands Musées et Patrimoines indispensables aux jours d’après », 03/05/2020
https://fems.asso.fr/wp-content/uploads/2021/04/Lettre-ouverte-Petits-et-grands-Musees-et-Patrimoine-indispensables-aux-jours-dapres-.pdf
- Pétition pour le maintien du Musée départemental des arts et métiers traditionnels, site de la FEMS
https://fems.asso.fr/petition-maintien-du-musee-departemental-des-arts-et-metiers-traditionnels-de-salles-la-source-aveyron/
#artsettraditionspopulaires #muséedesociété #politiquesculturelles #actioncitoyenne
[1] Citation issue de la Lettre ouverte du réseau Occitanie Musées.
[2] Article « Rodez. Le Département lâche Espalion et Salles-la-Source », paru le 26/07/2025.
[3] Traduction de l’occitan : « Nous garderons le musée ».
[4] Elle compte à l’heure actuelle presque 4300 signatures.
[5] Ibid.
[6] Interview téléphonique d’Erwan Boriero du 08.01.2026 par Justine Bergounhon.
[7] Commission d'accès aux documents administratifs (C.A.D.A.): autorité administrative indépendante chargée de veiller à la liberté d'accès aux documents administratifs et aux archives publiques ainsi qu'à la réutilisation des informations publiques.
[8] Agence de consultant.e.s dans l’accompagnement de projets de développement des territoires en France.
[9] Plan stratégique Aveyron Musées 2025-2030, Action 9, page 50.
[10] Titre de la dernière exposition présentée au musée de Salles-la-Source, repris par Clair Muchir dans la lettre ouverte d’Occitanie Musées.
[11] Interview téléphonique d’Erwan Boriero du 08.01.2026 par Justine Bergounhon.
[12] Citation issue de la Lettre ouverte du réseau Occitanie Musées.
[13] Citation issue d’une interview de Jean Delmas, dans l’article « Jean Delmas, l’archiviste à rebours d’un monde qui s’efface », La Dépêche (en ligne), 10/01/26 : « Jean Delmas, lui, évoque avec pudeur la "valeur émotionnelle immense" de cette collection, pour "savoir d’où l’on vient, réfléchir à ce qu’ont traversé nos anciens : c’est tout un univers mental que l’on redessine. Et puis se dire : maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?". ».
[14] Manifeste de la FEMS
