La villa Cavrois, patrimoine emblématique du Nord de la France, s’associe au Frac Picardie pour une exposition sur les différentes lignes traversant l’architecture moderniste et l’art contemporain.
Sans titre, Ulrich Rückriem, 1988. Ardoise bleue chassée et sciée © Léa Loriot
Aux origines de la villa Cavrois
Située à Croix, la villa Cavrois est l’une des réalisations majeures de l’architecture moderniste française. Construite entre 1929 et 1932 par l’architecte Robert Mallet-Stevens à la demande de Paul et Lucie Cavrois, industriels issus de la bourgeoisie textile roubaisienne, la villa est pensée comme une grande demeure familiale capable d’accueillir sept enfants et le personnel de maison.
Mallet-Stevens la conçoit comme une œuvre d’art totale. Architecture, décor intérieur, mobilier et jardin sont dessinés dans la même cohérence.
Le mobilier, dispersé lors d’une vente aux enchères en 1987 après le décès de Madame Cavrois, fait aujourd’hui l’objet d’une politique d’acquisition menée par le Centre des monuments nationaux, afin de reconstituer progressivement l’œuvre totale de l’architecte.
Tout à la villa Cavrois est affaire de lignes : des interrupteurs aux escaliers, du mobilier aux tracés du jardin. L’exposition Aventure de lignes amplifie cette lecture et révèle que l’architecture de Mallet-Stevens constitue déjà une écriture particulière. À sa construction, elle était un projet avant-gardiste influencé par le modernisme, dont les caractéristiques comme le minimalisme, les espaces ouverts, les matériaux (béton, fer, bois, brique) se retrouvent dans les œuvres présentées dans l’exposition.
Créé en 1983 et installé à Amiens, le Fonds régional d’art contemporain (Frac) Picardie est le seul Frac à avoir constitué une grande collection publique autour du dessin contemporain, précisément des années 1970 à nos jours.
La rencontre entre la villa Cavrois et le Frac Picardie se fait ainsi naturellement autour d’un élément commun : la ligne.

Sans titre de la série Deployements, Tatiana Trouvé, 2008. Crayon, vinyle adhésif, brûlure sur papier, cadre bois teinté graphite et verre © Léa Loriot
Une exposition comme point de rencontre
Présentée du 7 octobre au 14 décembre 2025, dans le cadre de Fiesta! de lille3000, Aventure de lignes célèbre à la fois les dix ans d’ouverture au public de la villa Cavrois, les 80 ans de la disparition de Robert Mallet-Stevens et le centenaire de l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes, événement à l’origine de la rencontre entre Paul Cavrois et l’architecte.
Son titre est emprunté à un poème d’Henri Michaux, inspiré lui-même d’une œuvre de Paul Klee. Le poème figure pas dans l’exposition mais il est entièrement rédigé sur le livret de visite distribué à l’entrée. D’après Michaux, la beauté des lignes tient à leur caractère transitoire, éphémère, dans le "passage" dévoilé grâce au mouvement. Il dépeint la trajectoire et la "mélodie" des lignes se dessinant sur la toile.
L’exposition prend vie autour de cette pensée poétique.

Isometric figure drawing, Sol LeWitt, 1983. Graphite et encre de Chine sur papier © Léa Loriot
Écritures multiples
Simultanément lignes d’architecture, lignes de pensée et lignes de dessin, les lignes mettent en dialogue la villa avec des œuvres contemporaines de la collection du Frac. Sous le commissariat de Pascal Neveux, directeur du Frac Picardie, et de Carine Guimbard, administratrice de la villa Cavrois, environ 70 œuvres d’artistes comme Sol LeWitt (figure de l’Art minimal), François Morellet (art conceptuel), Tatiana Trouvé (travail entre mémoire et fiction) ou encore Giuseppe Penone (Arte povera), s’inscrivent dans les volumes de la maison.
Grâce à plusieurs média (dessin, encre de Chine, sculpture, vidéo, art du néon…), ces artistes interrogent la ligne. Penone et LeWitt considèrent que les dessins sont un moyen de transcender le support et la manière dont le public perçoit l’œuvre dans son environnement. Les œuvres de François Morellet et Ulrich Rückriem, quant à elles, créent de nouveaux liens entre intérieur et extérieur, entre le personnel et la nature.
Ces rencontres entre artistes de générations et d’horizons différents soulignent une pluralité d’écritures.
Le parcours est celui de la visite habituelle de la villa. Depuis les espaces de vie du rez-de-chaussée (cuisine, salle à manger, fumoir…) jusqu’aux chambres et au toit-terrasse, avant un retour vers le jardin et les sous-sols, les œuvres ponctuent la déambulation.
Elles invitent le public à ralentir, à observer, à contempler. Elles interrogent sur leur placement (reflet ou opposition ? intégration ou juxtaposition ?) et résonnent avec le lieu et son histoire, pour créer une atmosphère délicate, presque méditative.
À l’étage, dans l’unique partie non restaurée de la villa. Les briques, fissures et trous dans les murs sont volontairement apparents, afin de témoigner des dommages subis. C’est à cet endroit que se trouve Sans titre de la série Deployements (Tatiana Trouvé, 2008). Des éléments d’espaces intérieurs (portes, rangements, miroir…) sont dessinés, mais ne sont pas ancrés spatialement dans un endroit précis. Ces "espaces de non-lieux intemporels" sont d’après la mémoire et la perception de l’artiste. Non-créée pour l’exposition ou pour la villa, la Série Deployement s’intègre parfaitement dans une ancienne chambre d’enfant, comme une construction fictionnelle de ce qu’aurait pu (ou pourrait) être cet espace.
Au fil de la montée des étages et du parcours des salles, les lignes droites et géométriques, presque strictes, s'assouplissent, se libèrent et explosent. Elles deviennent vivantes et habitent le lieu de leur présence.
Le dessin est alors une énergie, tandis que la ligne est un mouvement, un prolongement du corps de l’artiste.

Projets pour adhésifs sur mur, François Morellet, 1977. Ensemble de 3 dessins, graphite et encre noire sur papier millimétré © Léa Loriot
Une conversation silencieuse
Choix déroutant pour les visiteur·euses non intié·es, ni cartels ni catalogue ne sont disponibles. L’exposition adopte une approche sensible et créée un lien intime entre le lieu et les œuvres. Sans jamais s’imposer, elles entrent en résonance avec les lignes droites, les courbes, les perspectives de l’architecture moderniste. Elles font partie du décor. Cette absence de cartels invite à une expérience lente, à la manière du slow museum, et permet de renforcer l’attention et l’émotion entre la·e visiteur·euse, l’architecture et le dessin.
Les lignes jouent avec la·e spectateur·ice, invité·e par la suite à "finir" la ligne ("Pour déchiffrer les dessins, il est nécessaire [pour le spectateur] de les finir, de les continuer" — Silvia Bächli, 1994). L’exposition est un moment sensible, où chacun·e est invité·e à créer son propre imaginaire, à visualiser selon son souhait, à interpréter ce qui l’entoure.
Aventure de lignes est ainsi une invitation à arpenter la Villa Cavrois autrement, à redécouvrir le dessin de Robert Mallet-Stevens à travers des regards contemporains. La villa Cavrois n’a pas fini de tracer son chemin.
Léa LORIOT
Pour en savoir plus :
- https://www.villa-cavrois.fr/
- https://www.villa-cavrois.fr/agenda/aventure-de-lignes
- https://www.youtube.com/watch?v=Rqw2YOKNFtc
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