Depuis le 17 octobre 2025 et jusqu’au 8 février 2026, le Petit Palais accueille une exposition monographique de Bilal Hamdad, intitulée Paname. Cette carte blanche offerte à l’artiste constitue sa première grande exposition personnelle au sein d’une institution muséale française. 

 

Né en 1987 à Sidi Bel Abbès, en Algérie, Bilal Hamdad se forme d’abord aux Beaux-Arts de sa ville natale avant de poursuivre ses études à Paris. Ce double ancrage géographique et culturel joue un rôle déterminant dans sa pratique artistique.
Depuis ses débuts, Bilal Hamdad développe une œuvre profondément ancrée dans le réel. Elle se nourrit des fractures contemporaines sociales, politiques, mémorielles, sans jamais céder à la simplification. Il ne s’agit pas d’illustrer des causes ou de produire un art militant au sens didactique du terme. Il porte une attention particulière aux gestes ordinaires, aux scènes apparemment anodines, et à la manière dont les corps occupent l’espace public. Installé à Paris depuis plusieurs années, Hamdad fait de la ville son principal terrain d’observation. Il ne cherche pas à représenter une capitale spectaculaire ou idéalisée, mais à en saisir les interstices : une terrasse de café bondée, l’attente à la sortie d’un métro, un corps immobile au milieu du flux. Par exemple, Rive Droite (2023) laisse à voir la sortie du métro de Barbès-Rochechouart dans le 18ème arrondissement de Paris avec ses passant·es. Ces fragments de vie sont immédiatement reconnaissables. Ils appartiennent à une expérience partagée. Ce que Hamdad peint, c’est nous, notre manière d’habiter l’espace, de coexister sans toujours nous rencontrer. Cela lui permet aussi de peindre celleux qui ne sont jamais peint·es.

Le titre Paname condense à lui seul la démarche de l’artiste. Ce surnom de Paris évoque une ville vécue, aimée, parfois subie. Il renvoie à une familiarité, à une proximité, loin de toute image carte postale. En choisissant ce mot, Hamdad affirme une position claire : parler depuis l’intérieur, depuis l’expérience, depuis le quotidien.
L’exposition est intégrée au parcours permanent du Petit Palais, et ce choix n’est pas anodin. Les œuvres contemporaines dialoguent avec les collections historiques, créant des échos formels et symboliques. Bilal Hamdad reprend certains codes des grands maîtres, la composition, la lumière, la place du corps, pour se les réapproprier et les déplacer. Il ne cite pas l’histoire de l’art : il la prolonge, la contredit parfois, mais toujours en conscience.

Au début du parcours de visite, une introduction présente l’artiste et sa démarche. Bilal Hamdad s’inspire de photographies prises sur le vif lors de ses déambulations dans Paris, qu’il utilise ensuite comme point de départ pour réaliser, dans son atelier, de grandes toiles à l’huile. Le choix du grand format lui permet d’atteindre un haut niveau de détail, mais aussi d’imposer aux visiteur·euses une confrontation frontale avec l’œuvre. À travers ce dispositif, il interroge la solitude urbaine dans le Paris contemporain.
Bilal Hamdad ne se revendique pas comme un peintre hyperréaliste. Pour lui, la peinture dépasse largement la simple reproduction du réel. Si, à distance, ses œuvres peuvent sembler très réalistes, un regard plus rapproché révèle des zones de déformation, de flou ou de fragmentation, qui ouvrent un espace d’interprétation.
Vingt et une peintures de l’artiste sont intégrées au parcours et entrent en dialogue avec les œuvres des collections permanentes du Petit Palais. Les visiteur·euses sont ainsi invité·es à comparer les représentations de la foule et de la vie quotidienne chez Hamdad avec celles des maîtres anciens. Un véritable dialogue se crée entre ces scènes, qui reprennent parfois les mêmes lieux et des codes picturaux similaires, tout en étant profondément marquées par leurs contextes historiques respectifs. L’œuvre Paname (2024), placée au centre du parcours, répond directement à Les Halles (1895) de Léon Lhermitte, tout en faisant également écho à La Ronde de nuit (1642) de Rembrandt. D’autres toiles, comme Miroir des Astres (2024) et Sérénité des Ombres (2024), font clairement référence aux natures mortes de Manet. 
Lors des visites guidées de l’exposition, réalisées par l’artiste lui-même, celui-ci précise : “Ce qui m’attire chez eux, c’est leur capacité à trouver des solutions picturales ; la manière dont ils parviennent à saisir l’absence, la présence, voire le vide”.
Avec cette représentation de Paris, Bilal Hamdad ne cherche pas à romantiser la vie urbaine parisienne. Dans une série inspirée de la réinterprétation de la mort d’Ophélie dans Hamlet par John Everett Millais, l’artiste confronte les visiteur·euses à une autre réalité de la capitale, notamment celle du sans-abrisme, à travers des œuvres comme Sans titre (2014) et Entre Deux (2015). Avec Nuit Égarée (2023), il peint un corps sans vie flottant dans l’eau, faisant également écho aux images journalistiques de corps échoués sur les plages, celles de personnes fuyant leur pays dans l’espoir d’une vie meilleure.

La force de cette exposition réside dans sa capacité à raconter notre société sans détour. Il n’est pas nécessaire de lire entre les lignes pour comprendre ce que Hamdad nous dit. Ses tableaux parlent une langue directe, incarnée, profondément humaine. Ils montrent ce que nous vivons collectivement, sans filtre, sans embellissement.
Les personnes sont souvent de dos, absorbés, silencieux. Elles ne sollicitent pas notre regard, et c’est précisément ce qui le rend indispensable. Les spectateur·ices doivent faire un pas vers eux. Ielles doivent accepter de ne pas tout comprendre, de rester dans l’incertitude. Cette position inconfortable est au cœur de la démarche de l’artiste.

L’œuvre de Bilal Hamdad ne cherche ni à séduire ni à rassurer. Elle dérange, elle insiste, elle oblige. Dans un monde saturé d’images lisses, de récits simplifiés et de narrations prêtes à consommer, son travail agit comme une déflagration silencieuse. Rien ici n’est conçu pour flatter le regard ou offrir une échappatoire esthétique. Au contraire, chaque œuvre impose une présence, un face-à-face. Elle force à regarder ce que l’on contourne habituellement, ce que l’on préfère ignorer ou reléguer à la périphérie de notre champ de vision. Chez Bilal Hamdad, l’image n’est jamais décorative. Elle est politique, au sens le plus direct et le plus exigeant du terme. Non pas politique comme slogan ou illustration d’un discours préexistant, mais politique parce qu’elle engage une question fondamentale : qui a le droit d’être vu, et dans quelles conditions ? Les corps, les visages, les lieux qu’il représente portent les marques d’une histoire collective faite de domination, d’effacement, de hiérarchies invisibles mais persistantes. Rien n’est expliqué, rien n’est guidé. Cette absence de mode d’emploi est précisément ce qui rend l’expérience inconfortable, et profondément nécessaire.
Là où beaucoup d’images contemporaines exploitent la souffrance ou la marginalité comme des motifs spectaculaires, Bilal Hamdad choisit une autre voie. Il refuse le voyeurisme. Son regard est frontal, mais il demeure digne. Il ne vole pas des images : il construit des présences. Ses sujets ne sont jamais réduits à des symboles ou à des exemples. Ils existent pour eux-mêmes, dans leur densité propre, sans chercher à représenter autre chose qu’eux-mêmes. Ce choix est fondamental dans un contexte où certaines réalités sociales sont trop souvent réduites à des chiffres, des faits divers ou des clichés médiatiques. Chez Hamdad, les individus reprennent une forme de souveraineté. Ils ne servent pas un récit dominant ; ils le perturbent. Les spectateur·ices ne sont pas invité·es à compatir de manière condescendante, mais à reconnaître une présence qui ne demande ni justification ni permission.

Ce qui traverse l’ensemble de l’œuvre de l’artiste, c’est une tension constante entre silence et colère. Les œuvres ne crient pas, et pourtant, elles accusent. Elles accusent notre passivité, notre confort, notre capacité à détourner les yeux tout en nous persuadant que nous savons. Face à ces tableaux, les spectateur·ices sont mis en cause. Regarder devient un acte moral.
L’engagement de Bilal Hamdad ne repose pas sur l’illusion de transformer le monde par l’art. Il est plus radical que cela et exige une prise de position. Il rappelle que voir n’est jamais neutre, et que choisir de regarder, ou non, engage une responsabilité. L’exposition ne laisse aucune place à la consommation distraite des œuvres. Elle impose du temps, du silence, une disponibilité intérieure.
En cela, Bilal Hamdad s’inscrit dans une tradition artistique qui considère l’art comme un espace de lutte, de mémoire et de résistance. Son exposition n’est pas un refuge esthétique : c’est un champ de confrontation. Elle ne cherche pas à apaiser, mais à maintenir une tension, à empêcher toute clôture confortable du sens. On en sort sans réponses claires, mais avec une certitude troublante : continuer comme avant n’est plus possible.


Présentée au Petit Palais, l’exposition prend une résonance particulière. Le lieu, chargé d’histoire, de prestige et de légitimité culturelle, n’est pas ici un simple écrin. Il devient un élément actif du propos. En faisant entrer son travail dans cette institution emblématique, Bilal Hamdad interroge frontalement ce que représente un musée, ce qu’il montre, et ce qu’il a longtemps tenu à distance.
Loin de se contenter d’occuper un espace prestigieux, l’exposition en questionne le sens. Elle rappelle que les institutions culturelles ne sont jamais neutres, et que leur histoire est aussi faite d’exclusions, de silences et de hiérarchies esthétiques. Le geste de Hamdad n’est pas provocateur, il est critique. Il fissure les évidences, introduit le doute là où régnait le consensus.


Avec Paname, Bilal Hamdad propose bien plus qu’une exposition. Il ouvre un espace de confrontation entre l’art, l’institution et les regardeur·euses. Son travail rappelle avec force que l’art n’est jamais neutre, et que représenter le réel est déjà un acte politique.

 

Adèle-Rose Daniel

 

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