Restauration de Notre-Dame, un chantier propice aux initiatives contemporaines
La restauration de la cathédrale Notre-Dame de Paris, engagée après l’incendie du 15 avril 2019, constitue l’un des chantiers patrimoniaux les plus marquants de ces dernières années et est à lui seul révélateur de nombreux enjeux de restauration en France. Monument emblématique de l’histoire française, lieu de culte, considéré chef-d’œuvre de l’architecture gothique et symbole universel, Notre-Dame concentre des enjeux qui dépassent largement la simple conservation matérielle. Chaque décision prise est scrutée, commentée et parfois contestée, tant elle engage pour beaucoup une certaine vision de l’histoire, du patrimoine et de l’identité culturelle nationale.
Parmi les multiples aspects de ce chantier, la question des vitraux a cristallisé une polémique d’une grande ampleur. Annoncé par le ministère de la Culture à l’issue d’un concours artistique, le projet prévoit le remplacement de six des sept vitraux du XIXᵉ siècle conçus par Eugène Viollet-le-Duc, situés dans six chapelles des bas-côtés sud de la nef. Le principal point de tension apparaît dès l'annonce : les vitraux originaux ont été épargnés par l’incendie, mais ils doivent être déposés au profit d'une création contemporaine confiée à l’artiste Claire Tabouret. Prévue pour une installation à la fin de l’année 2026, cette décision a déclenché, dès 2023, une controverse profonde et encore actuelle.
Image introductive : Esquisse pour la baie Sainte Clothilde - 2024 - Encre et acrylique sur papier - 199.7 x 108 cm ©Dossier Presse du Grand Palais
Les vitraux de Viollet-le-Duc : un héritage devenu immuable ?
Les vitraux concernés par le projet ont été réalisés au XIXᵉ siècle dans le cadre de la grande restauration de Notre-Dame menée par Eugène Viollet-le-Duc. Ils se caractérisent par des compositions essentiellement décoratives : grisailles ornées de motifs géométriques, d’entrelacs et de rehauts colorés. Pensés pour former un ensemble cohérent, et pour participer pleinement à l’harmonie architecturale de la cathédrale et à la diffusion de la lumière dans la nef.

Alfred Gérente et Eugène Viollet-le-Duc, verrière en grisaille 1864 de la première chapelle du bas‑côté sud de la nef de Notre‑Dame de Paris © Janericloebe
Classés Monuments Historiques, ces vitraux sont juridiquement protégés contre les modifications non justifiées par une nécessité technique. Leur dépose, même en vue d’une conservation en musée, pose donc un problème primordial : celui de la légitimité a remplacer des éléments anciens en bon état par des œuvres contemporaines. Pour de nombreux historiens de l’art et défenseurs du patrimoine, ces verrières n’ont de sens qu’in situ, intégrées à l’architecture. Les extraire de la cathédrale reviendrait à les priver de leur fonction, de leur contexte et de leur signification.
L’ironie de la situation pouvant être soulevée : Viollet-le-Duc, dont les restaurations furent vivement critiquées en leur temps pour leur caractère interprétatif, est aujourd’hui érigé en figure d’une authenticité à préserver. Pourtant, au XIXᵉ siècle déjà, son travail faisait débat. L’architecte n’hésitait pas à combler les lacunes de l’histoire par l’invention, cherchant moins à reproduire fidèlement un état ancien qu’à restituer ce qu’il considérait comme l’« esprit » du Moyen Âge. La flèche qu’il érigea, détruite lors de l’incendie puis reconstruite à l’identique, était elle-même une création théorique, inspirée mais non copiée des modèles médiévaux.
Un projet contemporain au cœur d’un monument historique : entre art contemporain et art sacré
La décision de confier une création contemporaine pour les vitraux de Notre-Dame s’inscrit dans une volonté affichée de dialogue entre patrimoine et art vivant. L’appel à candidatures lancé en avril 2024 a suscité un vif intérêt : 110 artistes ont postulé, huit finalistes ont été retenus, dont Yan Pei-Ming ou encore Jean-Michel Alberola s'étant déjà essayé à l'exercice lors de la création de vitraux pour la cathédrale de Nevers. Le choix se porte sur Claire Tabouret en 2024, avec le soutien confirmé de l’Élysée. Le président du comité de sélection, Bernard Blistène, met en avant « sa très grande qualité artistique de la proposition et son insertion architecturale ».
Figure majeure de la scène artistique contemporaine française, Claire Tabouret bénéficie d’une reconnaissance internationale. Son œuvre, exposée notamment à la Biennale de Venise en 2024 ou plus récemment au musée des Beaux-arts de Rennes, se caractérise par une approche figurative centrée sur les figures humaines, la mémoire collective et les rituels. Avec ce genre de projet, sa côte antérieure se confirme autant que sa victoire la pousse sur le devant de la scène artistique, les apports sont réciproques, il ne s'agit pas d'une commande anodine.
Pour Notre-Dame, l’artiste vauclusienne a opté pour une approche narrative et émotionnelle. Les baies sont conçues comme les chapitres d’un récit articulé autour de la Pentecôte, conformément au programme figuratif choisi. Chaque vitrail est réalisé en collaboration avec le maître verrier Simon-Marq à Reims, maison fondée en 1640 et connue pour avoir travaillé sur les vitraux de Marc Chagall. Claire Tabouret a également tenu à intégrer, en arrière-plan, des motifs géométriques inspirés de ceux de Viollet-le-Duc, créant ainsi une mise en abîme, qu’elle présente comme un hommage à l’architecte. Il y a donc une réelle volonté de la part de l'artiste de s'inscrire dans la tradition du programme iconographique et des productions de vitraux. L'ampleur du projet porte l'artiste qui présente au Grand Palais les maquettes monumentales en 2025, dans le cadre de l’exposition Claire Tabouret. D’un seul souffle. Cette présentation publique visait à rendre le projet lisible et accessible, dans une volonté d'intégrer le public.
Une vaste polémique re-questionnant l'encadrement juridique des restaurations patrimoniales
Malgré ces précautions, l’annonce du projet a déclenché une vive opposition. Dès 2023, une pétition lancée par La Tribune de l’Art a rassemblé plus de 300 000 signatures. Portée par le journaliste Didier Rykner, il va jusqu'à qualifier ce remplacement de « vandalisme coûteux », estimant qu'il ne s'agit pas des volontés du public et notamment des donateurs, faisant ainsi appel à l'émotionnel. Ils dénoncent entre autres une destruction de l’harmonie architecturale de la cathédrale et une violation de la loi sur le patrimoine culturel. Ils soulignent qu’« aucune autorisation formelle de travaux » n’aurait été délivrée au moment des premières annonces, et rappellent que la Commission nationale du patrimoine et de l’architecture (CNPA) ainsi que l’Académie des beaux-arts ont exprimé un avis négatif unanime dès juillet 2024. Cela souligne la forte opposition par les professionnels de la culture et du patrimoine, qui normalement font argument d'autorité. Sur les réseaux sociaux, le hashtag #saccagenotredame a rapidement circulé, témoignant de l’ampleur émotionnelle du débat dans l’opinion publique.
Au cœur de cette polémique se trouve une question fondamentale : la place de l’art contemporain dans un édifice sacré et historique. Certains mettraient en avant que l’esthétique serait en décalage avec la spiritualité gothique et l’unité de Notre-Dame. D’autres rappellent que le patrimoine bâti a toujours évolué avec son époque et que de nombreuses cathédrales européennes intègrent aujourd’hui des vitraux contemporains sans que leur valeur patrimoniale n’en soit diminuée. Au contraire, on peut réactiver des sites parfois figés voués à être délaissés à terme. Cela démontre également que les réticences vont au-delà du choix de l'artiste mais touche toutes restaurations sujettes à ces problématiques. Il y a eu notamment le cas de la cathédrale de Conques avec les vitraux de Pierre Soulages conçus dans les années 1990. Leur esthétique abstraite est devenue une référence en matière de dialogue réussi entre création contemporaine et architecture romane. Cela montre que l’intégration du vitrail contemporain dans le patrimoine religieux français s’inscrit dans une histoire jalonnée de controverses et de réussites.

Abbatiale Sainte Foy de Conques avec les vitraux de Pierre Soulages ©Jacky Naegelen Hans Lucas
Pour comprendre l’intensité de la controverse, il est essentiel de replacer le projet dans son cadre juridique et déontologique. En France, la restauration des Monuments Historiques est strictement encadrée par le Code du patrimoine et par des instances consultatives spécialisées. À cela s’ajoute la Charte de Venise de 1964, texte fondateur de la conservation moderne des monuments historiques adopté par ICOMOS en 1965, signée par la France et largement reconnu à l’international.
L'article 8 de la Charte est explicite à ce sujet :
« Les éléments de sculpture, de peinture ou de décoration qui font partie intégrante du
monument ne peuvent en être séparés que lorsque cette mesure est la seule susceptible
d'assurer leur conservation. »
Elle enjoint à ce que toute intervention doit respecter l’authenticité de l’édifice, privilégier la conservation de l’existant et s’opposer au remplacement d’éléments anciens bien conservés par des pièces modernes. C'est avec ce texte qu'entre en opposition le projet soutenu par le gouvernement. Retirer des vitraux du XIXᵉ siècle en bon état, sans contrainte technique majeure, constitue une violation manifeste de l’esprit de la Charte. Cependant, elle n’interdit pas toute création contemporaine, à condition que celle-ci soit identifiable, réversible et respectueuse du contexte historique.
Il apparaît là un enjeu majeur de la conservation et de la restauration en France. À part l’encadrement défini pour les Monuments Historiques, il y a un réel vide juridique concernant les restaurations en France. Bien qu’indicatives, les suggestions de la Charte de Venise sont donc essentielles pour combler ces vides dans les pratiques patrimoniales. Dans le cas de la cathédrale, on peut ouvrir la question sur le « tout patrimoine » avec des vitraux qui, hors site, n'ont que très peu d'intérêt historique ou esthétique.
Restauration : des choix devenus politique
Dans le cas de Notre-Dame, ces enjeux sont exacerbés par le statut du monument. C’est non seulement un lieu de culte encore en activité, mais aussi l’un des symboles les plus forts de la France. Son architecture gothique est immédiatement reconnaissable dans le monde entier, et toute modification, même subtile, est interprétée comme un geste symbolique. Pour une partie de l’opinion, l’ajout d’œuvres contemporaines pourrait être perçu comme une imposition politique ou idéologique plutôt qu’un simple choix esthétique.
Le projet, chiffré à quatre millions d’euros hors coût de dépose des vitraux existants, est financé par le ministère de la Culture. Le président de la République, Emmanuel Macron, et l’archevêque de Paris, Mgr Laurent Ulrich, ont officiellement annoncé le choix de Claire Tabouret le 18 décembre 2025. Illustrant une forte immixtion du pouvoir politique dans la gestion du patrimoine, Didier Rykner s’interroge : « Qui a donné mandat au chef de l’État d’altérer une cathédrale qui ne lui appartient pas en propre, mais à tous ? ».
Au-delà de cela, il s'agit d'un regard critique dans un contexte plus large et d'interroger les possibles instrumentalisations politiques sur les actions patrimoniales. Emmanuel Macron a fait de la reconstruction de Notre-Dame un projet emblématique de son mandat, annonçant un calendrier ambitieux. Cela peut s'apparenter à une appropriation symbolique du monument par l’exécutif, renforcé par l’absence de prise en compte des avis défavorables exprimés par les différentes instances consultatives. L’écho politique de cette décision est d’autant plus fort qu’elle ravive le souvenir d’un précédent : la proposition, initialement formulée par le président, de remplacer la flèche de Viollet-le-Duc elle aussi par une création contemporaine après l’incendie. Cette idée, largement contestée, a finalement été abandonnée au profit d’une reconstruction à l’identique, en partie au nom de la Charte de Venise et du respect de l’histoire du monument. On peut y voir des exemples de décisions portées par l’envie de laisser une « empreinte présidentielle » dans le domaine du patrimoine et de la culture, comme ce fut le cas avec le Centre Pompidou inauguré en 1977 à Paris par le président éponyme.
Quel devenir pour les vitraux de Viollet Le Duc : une impasse patrimoniale ?
Au cœur du débat, se trouve également la question, souvent reléguée au second plan, du devenir concret des vitraux de Viollet-le-Duc une fois déposés. Le projet prévoit leur conservation et leur exposition dans le futur musée consacré à Notre-Dame, installé à l’Hôtel-Dieu. Cette solution, présentée comme un compromis, est loin de faire consensus parmi les historiens de l’art et les conservateurs du patrimoine, qui estiment qu’ils n’ont de sens qu’intégrés à l’architecture. Les exposer hors contexte, ou les reléguer en réserves, serait selon eux une perte patrimoniale irréversible. Leur exposition en musée pose donc un problème de lisibilité et de compréhension pour le public, tout en nécessitant un espace considérable qui pourrait être consacré à d’autres œuvres.
En pratique, le risque est que ces vitraux finissent, faute d’espace ou de projet muséographique adapté, stockés en réserves, invisibles au public et définitivement séparés de leur contexte d’origine. Ainsi, la question du devenir des vitraux déposés dépasse largement le cadre technique : elle devient un symbole des choix opérés dans la restauration de Notre-Dame.
Plus qu’une querelle esthétique, l’affaire des vitraux de Notre-Dame révèle une fracture profonde dans la manière dont la société contemporaine envisage son patrimoine. Elle oppose deux visions : celle d’un monument sanctuarisé, figé dans un état jugé idéal, et celle d’un édifice vivant, capable d’accueillir les traces de chaque époque. Ainsi, la critique ne vise pas spécifiquement l’œuvre de Claire Tabouret, mais le processus décisionnel lui-même, perçu comme vertical et insuffisamment concerté. Dans ce cadre, la restauration de Notre-Dame devient un révélateur des tensions entre expertise patrimoniale, pouvoir politique et légitimité démocratique. La cathédrale apparaît comme un miroir des interrogations contemporaines sur l’histoire, la mémoire et la place de la création.
Violette Dupont-- Le Golvan
Pour en savoir plus !
- Charte de Venise, ICOMOS, 1965.
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