Derrière les noms gravés sur les murs des plus grands musées se cachent parfois des histoires moins glorieuses. L’affaire Sackler révèle comment la philanthropie culturelle peut devenir un outil de respectabilité, brouillant les frontières entre art, argent et scandales au cœur des institutions culturelles.
© George Etheredge
En octobre 2025, alors que la Fashion Week bat son plein au cœur de Paris, le Palais de Tokyo est occupé par des militants dénonçant la privatisation excessive des lieux de culture au profit des grandes marques et de leurs intérêts privés. Loin d’être un cas isolé, cet événement s’inscrit dans une ère où la dépendance des musées au mécénat devient centrale et intervient dans la politique et dans la qualité de leur programmation culturelle.
Cet essor cache une réalité économique fragile où les institutions culturelles, progressivement lésées par l’État avec la stagnation voire le retrait des subventions publiques ou encore l’augmentation des coûts de fonctionnement, se tournent vers des donateurs privés. Une option devenue une solution qui s’impose comme inévitable dans certains cas : en échange de leur soutien financier, ces donateurs peuvent obtenir de la visibilité, leur nom gravé et des salles baptisées à leur patronyme. Au-delà de cette reconnaissance, ces dons offrent également des avantages fiscaux significatifs, renforçant l’intérêt stratégique des entreprises à déployer ce système. Le musée devient ainsi un espace ambigu, entre culture, prestige et vitrine. Certains dons parfois très généreux peuvent cacher une volonté intéressée de redorer un blason entaché par les scandales. C’est précisément ce que l’affaire Sackler est venue révéler.
La philanthropie, une stratégie de respectabilité ?
Depuis les années 1970 et jusqu’au milieu des années 2010, le nom de la famille Sackler s’est imposé comme une signature incontournable du mécénat culturel international, apposée sur des salles et des ailes du Louvre au Metropolitan Museum of Art, de la Tate au Guggenheim, mais aussi au British Museum, au Victoria and Albert Museum, à la National Gallery de Londres, à la Smithsonian Institution, ou encore à l’Ashmolean Museum d’Oxford.

Le Metropolitan Museum of Art, 2021 © Spencer Platt
L’empire de la famille Sackler s’est pourtant construit loin des sphères muséales, autour du monde pharmaceutique et du marketing médical. Pour se bâtir une légitimité, ses membres diffusent un mécénat massif qui leur permet d’incarner une philanthropie culturelle tentaculaire, associant ainsi leur nom à des lieux de renommée et de savoirs. Leur fortune repose sur la société Purdue Pharma, un laboratoire privé fondé en 1892 qui produit et commercialise des médicaments antidouleur et des opioïdes, comme le fentanyl ou la codéine, mais elle est surtout connue pour avoir orchestré un matraquage marketing autour de l’oxycodone (Oxycontin). Ce puissant antidouleur sera identifié comme responsable de centaines de milliers de morts aux États-Unis durant la crise des opioïdes dans les années 1990. Pendant longtemps, le monde pharmaceutique réfute les risques de dépendance en s’appuyant notamment sur la publication de sources scientifiques manipulées. Ces révélations accablantes viendront entacher la renommée de la société et par ricochet, elles viendront semer le malaise dans les diverses institutions qui se sont associées à leur nom. Les musées synonymes de savoirs, de transmission et de vie se voient affiliés à une catastrophe humaine majeure responsable de nombreuses victimes.
Nan Goldin, de l’intime au combat politique
Plusieurs figures artistiques se mobilisent, comme l’artiste américaine Nan Goldin, figure majeure de la photographie contemporaine. Elle documente sans détour sa vie et son évolution dans des espaces marginalisés. De manière crue, Goldin aborde des thèmes que la société des années 1980 s’efforce à cacher : drogue, prostitution, milieux gay et lesbien ou encore crise du sida. Sa mobilisation contre la famille Sackler touche directement à son expérience personnelle, puisque l’artiste a été dépendante aux opioïdes après s’être vu prescrire de l’Oxycontin à la suite d’une opération médicale. En 2019, Goldin déclare à The Guardian qu’elle refuserait la rétrospective de son travail à la National Portrait Gallery de Londres si le musée acceptait un don d’un million de livres sterling proposé par la famille Sackler :
“I will not do the show. I have been invited to have a retrospective at the National Portrait Gallery and I have told them I would not do it if they take the Sackler money.”
La même année, la National Portrait Gallery de Londres renonce et se positionne en faveur de l’artiste. C’est une première dans l’histoire : une institution choisit de soutenir une artiste contemporaine vivante face à un mastodonte du mécénat culturel.

La photographe Nan Goldin lors d’une protestation au Metropolitan Museum of Art en 2018 © George Etheredge.
Un malaise culturel de plus en plus difficile à ignorer
Sous une pression médiatique de plus en plus forte, plusieurs institutions n’ont plus le choix que de retirer le nom Sackler de leurs murs. Le Louvre ouvre la voie et ne renouvelle pas cette appellation sur ses galeries en juillet 2019. D’autres institutions mettront plus de temps à réagir : le Metropolitan Museum of Art de New York n’efface les mentions liées à la famille qu’en décembre 2021, suivi par le British Museum et le Victoria and Albert Museum en 2022, se faisant longtemps discrets, voire silencieux, sur la situation, tandis que d’autres comme les Harvard Art Museums continuent de porter le nom Sackler malgré les protestations.
Ces retraits bien que discrets marquent un tournant : des institutions prestigieuses reconnaissent implicitement que l’origine de certains financements est incompatible avec leur mission culturelle. Alors que ce geste aurait pu générer des questionnements et remis en cause du système de ce modèle économique, il n’en est guère.
L’art de l’éthique...
L’affaire Sackler est révélatrice, mais elle n’est pas une exception : d’autres financements problématiques continuent d’être honorés et acceptés malgré des controverses. À New York, entre 2018 et 2019, Warren B. Kanders, important donateur et membre du conseil d’administration du Whitney Museum, a été poussé à la démission après des protestations liées aux activités de ses entreprises. En Europe, depuis le milieu des années 2010, le Science Museum de Londres a été vivement critiqué pour ses partenariats avec le géant pétrolier Shell, notamment après la révélation, en 2022, de contrats comportant des clauses restreignant la liberté critique du musée. En France, la Fondation Louis Vuitton, financée et portée par le groupe LVMH, illustre les débats autour de l’influence des grandes marques de luxe dans les institutions culturelles et soulève des questions sur la légitimité d’un mécénat dont l’origine commerciale devient centrale. Ces exemples, parmi tant d’autres, montrent que le problème n’est pas seulement la moralité individuelle des donateurs, mais l’économie même des institutions culturelles, contraintes d’accepter des fonds privés sans toujours pouvoir, ou vouloir, en interroger l’origine.
À l’image des statues déboulonnées ou des figures historiques réévaluées, le retrait des noms Sackler s’inscrit dans un mouvement plus large de réévaluation des symboles et de la mémoire. Il rappelle que les musées ne sont pas des espaces neutres, mais des lieux profondément politiques, où se jouent des rapports de pouvoir, d’argent et de représentation. À défaut de pouvoir se passer du mécénat privé, ils sont désormais confrontés à une exigence nouvelle : assumer pleinement la dimension politique de leurs choix financiers, ou en subir les contestations.
Maïmouna Silla
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