Comment mettre en avant le geste dans une exposition (et avec lui tout savoir-faire qu'il véhicule) sans uniquement exposer le travail fini, le résultat de ce geste ? Pourquoi est-il si difficile d’exposer réellement le geste ? Nous parlons ici du geste avant qu’il ne devienne forme, car alors il n’est déjà plus geste.
Affiche de l’exposition Une assemblée des gestes (épisode 1), aux Magasins Généraux à Pantin © Lise Mattei
Le geste est “un mouvement du corps” (définition Larousse). Il existe donc dans le mouvement, dans l’espace et le temps, et est nécessairement incarné.
Dans les méthodes d’exposition occidentales traditionnelles, le mouvement et l’incarnation corporelle sont des pratiques mises à la marge. Néanmoins, à partir du XXe siècle, l’émergence de la performance artistique vient bousculer ce paradigme. Des artistes investissent le corps comme médium principal, faisant du geste, de l’action et de la présence des éléments centraux de l’œuvre, introduisant une nouvelle temporalité.
Mais après la performance, que reste-t-il ? Est-ce que le fait d’exposer fige irrémédiablement la pratique, le processus, le geste ?
C’est ce qu’interroge l’exposition Une assemblée des gestes (épisode 1), qui a lieu du 03 avril au 24 mai 2026 aux Magasins Généraux à Pantin. Conçue par Christian Rizzo et Anne-Laure Lestage, l’exposition est portée par le Centre National de la Danse (CND), en coproduction avec les Magasins Généraux et l’association Fragile / Christian Rizzo. Elle s’inscrit dans un contexte de programmation “hors les murs” du CND qui est temporairement fermé depuis septembre 2025 pour rénovation pour une durée de trois ans.
L’exposition présente cinq installations d’artistes contemporain·es qui intègrent chacune à sa manière le geste performatif comme point d’origine. L’exposition est portée par le postulat que « ce qui a été fait sous le regard de l’autre peut continuer à agir une fois le geste suspendu » (cf. texte introductif du dépliant de visite).
A la recherche du geste suspendu
Une assemblée des gestes (épisode 1) met en espace cinq œuvres : La part inouïe de Clara Denidet et Gabriel Thiney, Les mondailles de Deborah Bron et Camille Sevez, L’instant n’a que nos gestes de Jordi Galí, Musique pour chambre de Jacques Averna et Flags Parade de Darius Dolatyari-Dolatdoust ; qui ont chacune été créée / activée à travers une performance lors de l’inauguration de l’exposition le 03 avril 2026. De la parade dansée de Flags Parade, à la une mise en scène de mondailles où les visiteur·euses sont invité·es à participer à casser des noix, à la performance de Jordi Galí qui construit son installation sous les yeux des visiteur·euses, son propre corps essentiel à l’équilibre de la structure qu’il forme, lors de ces performances, chaque “geste” présenté par les artistes a été l’initiative d’une installation finale.
Ces installations réunies dans l’espace d’exposition des Magasins Généraux proposent une réflexion sur “la correspondance entre pratiques chorégraphiques, artisanales et domestiques” (cf. texte introductif du dépliant de visite). Ici, pas de hiérarchisation du geste. Chaque geste a son importance, sa beauté et est porteur de sens, qu’il soit purement artistique ou profondément pragmatique. L’œuvre La part inouïe, issue de la collaboration de l’artiste Clara Denidet et l’osiériculteur Gabriel Thiney, illustre l'importance d'intégrer dans ce processus artistique qui vise à mettre en lumière un geste, quelqu’un qui détient ce savoir-faire et qui le fait vivre au quotidien.

Installation La part inouïe de Clara Denidet et Gabriel Thiney © Lise Mattei
Le geste mis à l’honneur à travers les différentes œuvres est rendu visible dans un espace vidéo, où des captations des performances sont diffusées sur écrans en marge des installations. Ici, une mise à distance s’opère entre la performance et l’installation finale, entre le geste et le résultat.
Une série de cinq protocoles imaginés par les artistes est également proposée en médiation. Chaque artiste a développé un protocole invitant les visiteur·euses à expérimenter le geste qu’iel aborde dans son œuvre : des consignes simples, ne nécessitant presque aucun matériel, qui amène à se concentrer uniquement sur le geste souvent dans une forme introspective, frôlant le rituel. Le·a visiteur·euse peut alors avoir sa propre expérience du geste indépendamment de l’installation correspondante.

Protocole : Le costume comme chorégraphie, en lien avec l’oeuvre Flags Parades © Darius Dolatyari-Dolatdoust
Bien qu’il n’y ait pas de réactivation des installations durant la période de l’exposition, une série d’événements artistiques est proposée aux visiteur·euses. La programmation prolonge la réflexion sur le geste à travers des performances ponctuelles, des ateliers et des temps de rencontre. Ces propositions permettent d’aborder le geste comme une pratique vivante, transmise et partagée. L’événement “Carnaval” le 30 avril porté par Vânia Vaneau en est un bel exemple. Après un temps de confection de costumes explorant corps et matière, l’atelier se poursuit sur une performance prenant la forme d’une parade publique en extérieur, en investissant l’espace et la relation avec le public. Cette programmation réintroduit ainsi temporairement le corps et le mouvement au sein de l’exposition, des moments collectifs de résurgence du geste.
Installations ou sculptures ?
Après les performances initiales, le geste est accompli et le résultat est figé et immuable, alors même que les pratiques convoquées, artisanales ou domestiques, reposent sur la répétition, la durée, la reprise incessante du travail. Ce sont des gestes qui se rejouent, se transforment, se réinventent dans le temps. Ici, au contraire, ils semblent arrêtés net. Mais est-ce qu’un geste suspendu reste encore un geste ? Est-ce que les installations sont des réminiscences de ce geste qui peuvent le faire vivre et durer par leur simple présence ? Si c’est le postulat avancé par Une assemblée des gestes (épisode 1), ces questions restent néanmoins en suspens.
Ici, la performance est unique et laisse derrière elle des objets inanimés, désincarnés et immuables. Le geste est-il suspendu ou est-il banni ? Le résultat de ces performances sont des œuvres figées dans leur forme sculpturale. Certaines œuvres créent pourtant un désir de faire le geste, néanmoins le geste est avorté au stade de simple envie. Une fois la performance finie, l'œuvre se retrouve exposée suivant le schéma occidental traditionnel. Les visiteur·euses sont encouragé·es à les apprécier de loin, avec leurs yeux, dans une contemplation quasi-solennelle. Il n’est pas question d'interagir, de manipuler. Pourtant le·a visiteur·euse a envie de s'asseoir à la table des Mondailles, de décortiquer ces noix laissées-là, en tas sur la table, de venir ajouter à cette pile de coques le fruit de son propre labeur ; d’occuper les places fantômes devant les instruments de Musique pour chambre.

Les mondailles de Deborah Bron et Camille Sevez © Lise Mattei
Dans toute leur sculpturalité, les cinq œuvres sont mises à distance du public. Elles perdent certaines qualités qui relèvent de l’installation qui autorisait une relation ouverte avec le·a visiteur·euse : un espace où le geste pourrait continuer à exister à travers d’autres corps. Elles se présentent comme des objets autonomes, figés, suspendus dans le temps. Dans ce cadre, le geste ne peut survivre que comme souvenir, jamais comme expérience.
Nous en revenons finalement à notre interrogation du début : Est-il possible d’exposer un geste ?
Peut-être que non. Le geste relève du mouvement, de l’éphémère, de l’incarnation. L’exposer reviendrait à le figer, à le désincarner, au risque de l’annihiler.
Si Une assemblée des gestes (épisode 1) n’en expose pas en tant que tel, elle fait vivre toutefois le geste lors de performances éphémères et en propose des matérialisations qui servent de témoignage et de mémoire, spectres d’un geste passé.
Lise Mattei
Pour en savoir plus !
- https://www.cnd.fr/fr/program/group/5083-une-assemblee-des-gestes-episode-1
- https://magazine.cnd.fr/fr/posts/216-une-assemblee-des-gestes-exposer-le-processus
- https://magasinsgeneraux.com/
- https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/geste/36848
#installation #performance #geste