Et si les registres se confiaient ?
Et si les registres devenaient recueils et leurs colonnes et lignes strictes faisaient mémoire ?
C’est le défi qu’a relevé le musée Carnavalet - Histoire de Paris avec l’exposition Les gens de Paris, 1926-1936 - Dans le miroir des recensements de population.
En 1926, la ville de Paris organise le premier recensement nominatif des habitants parisiens, chose déjà courante en région. Un siècle plus tard, le musée Carnavalet, en co-commissariat avec le CNRS, se saisit des recensements de 1926, 1931 et 1936 afin de mettre en lumière les conditions de vie parisienne d’alors. Avec l’exposition Les gens de Paris, 1926-1936, les registres témoignent : les chiffres et données deviennent les millions de voix parisiennes centenaires s’unissant dans un récit polyphonique total.
Image introductive : Au Réveil Matin, Maison Bénazet, café restaurant, 113, avenue Jean-Jaurès, 19e arrondissement, vers 1935, carte postale photographique © Bibliothèque historique de la Ville de Paris
UNE RESTITUTION SCIENTIFIQUE LISIBLE AU SERVICE D’UN RÉCIT UNIQUE ET TOTAL
Trois recensements. Des dizaines de registres d’archives. Près de 2,9 millions de Parisien·nes. Des dizaines de millions d’informations récoltées. Dix ans de témoignage en un unique récit.
Entre 2020 et 2025, une équipe de chercheurs du CNRS a décortiqué les registres de recensement, les a analysés pour finalement les faire parler. Document administratif très complet, le registre compile des informations précises et variées sur les conditions personnelles des habitant·es de Paris : nom, prénom, année de naissance, lieu de naissance, nationalité, situation familiale, profession. Face à cette masse d’informations, un gros travail de synthèse et de vulgarisation était nécessaire pour les restituer dans l’exposition afin qu’elles livrent leur récit intelligiblement au visiteur.
À travers un panel de documents de synthèses lisibles et faciles à comprendre, le visiteur a accès en un regard aux informations compilées dans les registres. Cartographies, graphiques, diagrammes, les données sont mises en forme et confrontées, illustrant toujours l’état en 1926, en 1931 et en 1936, et faisant ainsi parler les chiffres. Ces synthèses graphiques sont mises en regard avec les registres présentés à plusieurs reprises, ouverts. Ces derniers, accompagnés de cartels ou de dispositifs numériques expliquant leur lecture, confèrent au visiteur un sentiment d’accessibilité scientifique : il peut consulter, décrypter et vérifier les informations.

Source Paris : Base POPP et recensements publiés de la population (1926, 1931 et 1936). Résultats statistiques des recensements généraux de la population. Traitements statistiques : Sandra Brée. Infographie : Clara Dealberto et Jules Grandin © Lise Mattei
Grâce à la synthèse des données brutes, l’exposition démontre que le registre de recensement est bien plus qu’un simple document administratif, mais un véritable témoignage sociétal, support de récit. Toujours à partir d’un constat issu de l’analyse des données du registre, de nombreux fils sont tirés permettant au visiteur de découvrir au gré de la visite de multiples aspects de la vie parisienne entre 1926 et 1936. Aussi, entre rigueur scientifique et sensibilité du récit, l’exposition balaye différents thèmes qui font société alors à Paris : politiques familiales, migration et intégration, libertés amoureuses, lois sociales, précarité, épidémie et insalubrité, histoire de l’urbanisme et des habitats parisiens, l’histoire du travail et chômage. Ce sont autant de réflexions au service d’un propos unique et total que le visiteur découvre petit à petit au long de sa déambulation, un Paris aussi brillant que sombre, qui vibre des voix de ses habitants.
UNE GRANDE VARIÉTÉ D’EXPÔTS POUR UN RÉCIT INCARNÉ POLYPHONIQUE
Que serait Paris sans ses habitant·es sinon d’innombrables infrastructures fantômes accolées ? Ce n’est pas l’architecture qui fait ville, ni l’espace public, mais toutes les personnes qui les peuplent et les font vivre. Les gens de Paris, 1926-1936 en est la démonstration. À travers chaque thème abordé, ce sont les vies et les voix des Parisien·nes qui se soulèvent dans un témoignage kaléidoscopique.
Des expôts d’une grande variété ont été sélectionnés afin de faire parler les registres dans une mise en récit sensible et incarnée. Peintures, photographies, affiches politiques et publicitaires, maquettes, objets du quotidien, magazines et journaux sont présentés au visiteur dans une monstration qui tisse la narration cachée des registres. La mise en dialogue de tous ces expôts met en place un discours dans lequel l’humain, le ou la Parisien·ne, est au cœur du propos. S’établit alors un grand récit polyphonique parisien dans lequel se mêlent les voix témoignant de millions de réalités.
L’exposition invoque une dimension ethnographique par la présentation d'extraits de documentaires vidéos contemporains aux recensements mais également des dispositifs audios à travers lesquels le visiteur prend connaissance de témoignages d’habitants de Paris des années 1926-1936. Le cartel de ces témoignages audios renvoie à la ligne du registre correspondant à la personne interviewée permettant au visiteur de prendre connaissance par lui-même de sa situation personnelle, familiale et professionnelle. De plus, certains de ces témoignages sont mis en lien avec une maquette d’un quartier. Ils deviennent alors la voix et l’âme de ces quartiers. Le visiteur écoute alors Jean Orsat, né en 1920 dans le 4e arrondissement, fils d’un mutilé de guerre ou encore Pierre Belot, né en 1919 dans le quartier Rochechouart, fils de chanteurs de rue.

Cartel du Témoignage de Jean Orsat avec mise en lien du recensement de Jean Orsat et sa famille en 1931 © Lise Mattei
Et parmi ce chœur de récits de vie, le visiteur retrouve aussi ceux de noms plus connus comme Joséphine Baker, Edith Piaf, Charles Aznavour. Ils deviennent des exemples parlant de récits d’immigration familiale et d’intégration. Cependant, ce sont des voix parmi tant d’autres, ici pas de petites ou de grandes vies, seulement autant de récits singuliers qui composent le grand récit polyphonique parisien.
UNE IMPLICATION RÉFLECTIVE ET ÉMOTIONNELLE DU VISITEUR
Il ne suffit que d’un pas dans l’espace d’exposition pour que le visiteur comprenne que si le sujet est historique, il n’en est pas moins profondément contemporain. La salle d’introduction “La population parisienne, hier et aujourd’hui” donne le ton. Tout de suite les chiffres des recensements de 1926, 1931 et 1936 sont mis en regard avec les chiffres de 2023. Des graphiques sur un dispositif numérique décrivent la population par âges et lieux de naissance, la natalité, la vie de famille, la mortalité. Comme la comparaison est aisée, les graphiques clairs et les chiffres parlants, le visiteur peut tirer seul ses conclusions.
Seulement, dans la suite de l’exposition, les comparaisons avec le présent disparaissent. Le visiteur est donc amené à garder ses constatations du début en tête, à s’en souvenir et à les remobiliser pour s’interroger. Les thèmes abordés pour dépeindre le visage d’un Paris 1926-1936, comme l’immigration, la natalité et le « réarmement démographique », l’emploi et le chômage, le logement, ont une certaine proximité avec la réalité sociétale du visiteur. Les crises d’il y a 100 ans renvoient aux crises d’aujourd’hui et soudain l’exposition devient très contemporaine.
Finalement, la dernière salle “Paris est à vous : à la rencontre des habitants d’il y a 100 ans” refait expressément le pont avec le présent. S’adressant directement au visiteur, elle lui propose de relier son entourage ou sa généalogie avec les registres. Grâce à un dispositif numérique, il a accès à l’ensemble des registres numérisés et peut rechercher en autonomie ses ancêtres ou ceux de son entourage. Il n’est alors plus question uniquement de l’histoire de personnes qui ont existé il y a près d’un siècle, mais de l’histoire et des racines de tous les visiteurs. Par leur implication collective, l’Histoire se teinte de Mémoire, le passé s’ancre dans le présent. Et grâce à un récit aux mille et une voix qui unifie les âges, Paris vit.
Lise MATTEI
Pour en savoir plus !
https://www.carnavalet.paris.fr/expositions/les-gens-de-paris-1926-1936
https://lejournal.cnrs.fr/articles/il-y-a-un-siecle-le-premier-portrait-des-parisiens
https://www.carnavalet.paris.fr/sites/default/files/2025-09/DP-Musee%20Carnavalet-Les%20gens%20de%20Paris-web.pdf
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