Longtemps cantonnée aux revues spécialisées et aux amphithéâtres, la recherche scientifique cherche aujourd’hui de nouveaux souffles. Pour de nombreux scientifiques, l'exposition devient le média privilégié pour mettre en lumière leurs travaux. Mais entre le désir de tout dire et les contraintes de l'espace, l'aventure de l'autodidacte est semée d'embûches. Comment transformer un savoir académique en expérience sensible sans s'y perdre ?
Illustration du guide "Réaliser une exposition : Guide méthodologique et de bonnes pratiques" par l'Université de Lausanne (lien disponible dans « Pour aller plus loin ») ©UNIL
Le mouvement est général : les chercheurs veulent sortir de l'ombre. Exposer ses recherches, c'est valoriser des années d'efforts, gagner en visibilité auprès des financeurs, mais surtout légitimer son travail en partageant une passion avec le citoyen. Dans les domaines liés à l’écologie, l’exposition change même de dimension pour devenir un signal d’alerte, transformant des données complexes en une urgence compréhensible par tous.
Un Guide de l’exposition par l’Université de Lausanne
À l’Université de Lausanne (UNIL), cette ambition a pris corps à travers le programme « Les Accroches » (2023-2025) par le service de médiation scientifique. Véritable laboratoire de médiation, ce dispositif a permis aux scientifiques de tout horizon de tester l’exposition sous toutes ses formes : du panneau extérieur à l’installation sonore, en passant par l’objet fétiche déposé dans un lieu de passage.
De cette expérience est né un outil : le guide « Réaliser une exposition : guide méthodologique et de bonnes pratiques ». Ce guide est une preuve d’un tournant symbolique. Il prouve que si l’envie d’exposer est là, le passage à l’acte nécessite un accompagnement pour éviter les pièges de l’autodidacte. Le défi est de taille : comment éviter que le chercheur, en voulant trop bien faire, ne transforme son espace en un livre illisible posé sur un mur ? C’est ici que commence le véritable travail de traduction.

Illustration du guide "Réaliser une exposition : Guide méthodologique et de bonnes pratiques" par l'Université de Lausanne (lien disponible dans « Pour aller plus loin ») ©UNIL
Le défi du chercheur-commissaire
La déformation professionnelle la plus courante consiste à vouloir tout dire en respectant les codes académiques des revues scientifiques ou des rapports de thèse. Il en résulte souvent des textes trop longs avec un vocabulaire qui n’est accessible qu’aux pairs. Pourtant, le public cible est plus large et ne possède pas ces années d’expérience dans un domaine souvent très pointu.
Au-delà du contenu, c’est le temps de création d’exposition qui est sous-estimé. Une exposition demande un investissement temporel que le chercheur doit réussir à mettre à disposition s’il refuse de déléguer.
Le secret de la réussite d’une exposition coordonnée par un chercheur réside précisément là : dans la capacité à lâcher-prise, à déléguer. Car si le chercheur détient les connaissances théoriques, il ne dispose pas toujours du savoir-faire - qu’il soit intellectuel ou manuel - propre à l’exposition. L’aventure s’impose donc comme collective, inenvisageable autrement.
Des médiations innovantes
Au Muséum de Toulouse, la médiation se fait par l’objet et le jeu. La solution trouvée consiste à partir de l’objet de laboratoire pour raconter une anecdote, plutôt que de partir d’un concept abstrait. Le chercheur est ainsi mis au défi de prendre sa recherche sous un autre angle pour créer le dialogue.
Une autre initiative innovante est celle du Dôme à Caen. Pour dépasser l’écueil de l’exposition statique, ce centre de culture scientifique propose aux chercheurs d’adopter le modèle du « Living Lab ». Ici, la solution pour rendre concret l’impalpable (comme la physique quantique ou les données numériques) est de ne pas fournir une exposition clé en main, mais de co-construire des dispositifs avec le public. Le chercheur n’est plus seulement celui qui sait, il devient celui qui explore avec les visiteurs. À titre d’exemple, pour parler de la pollution de l’air, des capteurs ont été fabriqués avec les citoyens et les résultats ont été cartographiés ensemble. L’exposition est le résultat d’un travail commun.
Briser l’entre-soi : collaboration entre professionnels
L’exposition n’est jamais le fruit d’un travail solitaire. Elle naît de la rencontre entre plusieurs métiers. Pour que la science devienne visible, le chercheur doit accepter de croiser son regard avec d’autres experts. Les équipes culturelles des universités jouent un rôle pivot. Elles agissent comme traducteurs des savoirs bruts. Les muséographes et médiateurs assurent la cohérence du parcours et l’accessibilité du langage, tandis que l’équipe technique apporte son savoir-faire dans la mise en place de l’exposition.
L’approche « Art & Sciences » est celle privilégiée par l’Université de Rennes. Les équipes de scientifiques invitent un artiste en résidence sur leur terrain, afin de présenter autrement leurs recherches. C’est le cas de l’exposition « Les Yeux du Magots » par Alice Pallot. L’équipe de recherche COHUMAG a donné carte blanche à la photographe contemporaine sur leur sujet d’étude : la cohabitation entre les humains et les macaques dans le Moyen Atlas, au Maroc. L’artiste ne se contente pas d’illustrer les données, elle traduit l’urgence écologique par une esthétique forte qui caractérise son travail.

Photographie d’Alice Pallot sur le projet "Les Yeux du Magot", ©Alice Pallot
En brisant cet entre-soi, l’exposition devient une aventure collective. Elle ne se contente plus de présenter des résultats : elle devient un espace de dialogue où les compétences pluridisciplinaires se mettent au service d’une transmission réussie.
Alys BLANC
Pour aller plus loin !
- Réaliser une exposition : Le Guide méthodologique et de bonnes pratiques par l’Université de Lausanne : https://www.eprouvette-unil.ch/realiser-une-exposition-guide-methodologique-et-de-bonnes-pratiques/
- Les yeux du Magot, Exposition Art & Sciences de Alice Pallot
- Millet, F., & Ducoulombier, P. (2021). Living Lab de recherche et médiation scientifique : une tentative d’innovation populaire. VertigO, Hors-série 34. https://doi.org/10.4000/vertigo.30249
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