Et si le vitrail ne se trouvait pas là où vous l’imaginez ? Loin des églises et des récits sacrés, il s’invite aujourd’hui dans des lieux inattendus et se réinvente entre art, architecture et création contemporaine.
Le mot “vitrail” a longtemps été associé aux couleurs vives, à la hauteur et, surtout, à la religion. En France, on imagine généralement un vaste assemblage de pièces de verre maintenues par des lignes de plomb, illustrant des scènes bibliques et légèrement assombries par le temps. Mais cette image correspond-elle à la réalité de ces créations, à la frontière entre l’art et l’artisanat ?
Quand le vitrail investit les espaces publics
En France, les monuments historiques et religieux abritent un très grand nombre de vitraux. Leur inventaire reste approximatif : on dénombre plus de 50 000 vitraux antérieurs à la Révolution, auxquels s’ajoutent plusieurs dizaines de milliers datant du XIXe et du XXe siècle. Mais, au-delà des églises et cathédrales, le vitrail s’invite progressivement dans les espaces publics, en Europe et ailleurs.
- Les hôtels et demeures : dès le XIXe siècle, l’Art Nouveau et l’Art Déco impulsent l’arrivée du vitrail au sein des lieux de vie. On peut prendre comme exemple le Gran Hotel Ciudad de Mexico et ses grandes verrières ou l’Hôtel Splendid d’Annecy qui accueille un vitrail dont les couleurs font écho à la décoration. De même, l’architecture bruxelloise ne manque pas d’exemples à ce sujet : l’Hôtel Solvay réalisé par Victor Horta et la maison Hannon par Jules Brunfaut témoignent de l’affirmation du vitrail comme véritable art décoratif.
- Les paquebots transatlantiques : le vitrail La Tempête apaisée, conçu pour la chapelle du paquebot France, existe en deux exemplaires et a été exposé plusieurs fois.
- Les distilleries : la distillerie Bénédictine de Fécamp, dont l’architecture est d’ailleurs imaginée par un des élèves de Viollet-le-Duc, présente dans la salle du Dôme un vitrail de 1900 à l’effigie d’Alexandre le Grand (fondateur de la distillerie et créateur de la célèbre liqueur de Fécamp).
- Les parkings : en 2007, l'artiste allemand Udo Zembok décore le parking de la Cathédrale de Troyes de 87 vitraux en collaboration avec l’atelier Parot.
- Les hôpitaux : à l’occasion de ses 70 ans, le CHU de Lille restaure le vitrail qui décorait déjà depuis 1953 le neuvième étage du bâtiment Huriez.
- Les stations de métro : tous les vitraux ne sont pas visibles de l’extérieur. À Lyon, la ligne B place Guichard accueille une verrière aux couleurs arc-en-ciel réalisée par René Burlet et Camille Niogret.
- Les centres de formation : la Maison de la Formation et de l’Emploi de Longlaville accueillent un trésor de l’Art Déco : les vitraux Majorelle dessinés en 1925 par Louis Majorelle et qui se visitent sur réservation.
- Les gares : la gare centrale de la ville de Strasbourg se distingue par son architecture, ses verrières et vitraux, ou la gare de Centrale de la ville de Luxembourg qui accueille un vitrail représentant la ville.
Malgré cette présence dans des lieux variés de notre quotidien, un rapide sondage auprès de 29 personnes françaises, catholiques ou athées, révèle que 8 d’entre elles déclarent ne pas avoir l’habitude de rencontrer de vitraux en dehors d’espaces religieux. Pourtant, 24 d’entre elles considèrent qu’ils ont pleinement leur place dans les lieux non-cultuels.

Vitre ou vitrail ?
Pour Louis Grodecki (1910 - 1982), historien et spécialiste du vitrail, le terme a progressivement acquis un sens précis : “Le mot “vitrail” désigne actuellement une clôture de baie, généralement de fenêtre, faite de verre à vitre découpé suivant une composition décorative ou figurative, et assemblée au moyen de plombs. Par ce principe d’assemblage, le vitrail se distingue de clôtures en vitres non découpées (vitrages), des assemblages, au moyen de ciment armé, des verres très épais (dalle de verre), des assemblages de verre collé, superposant plusieurs feuilles en épaisseur (les “gemmaux”, verre collé)”.
Son contemporain Jean Lafond (1888-1975), archéologue et historien de l’art, propose une définition plus large et inclusive, tenant compte des pratiques qui, aujourd’hui, sont également considérées comme du vitrail : “Le vitrail est une composition décorative qui tire son effet de la translucidité de son support. N’essayons pas de préciser davantage : la définition risquerait de laisser de côté les plus anciennes, comme les plus récentes manifestations d’un art qui n’a pas encore dit son dernier mot”.
Ces deux approches s’accordent sur un point : le vitrail n’est pas réservé aux édifices religieux, et son usage dépasse largement le cadre strictement cultuel.
Exposer le vitrail en musée, un solide défi à relever
Un art pratique
Exposer un vitrail en musée constitue un véritable défi. Au-delà de sa dimension esthétique, il a avant tout une fonction pratique : il agit comme une fenêtre, captant la lumière et s’insérant dans l’architecture de l’édifice qui l’accueille. Ses origines remontent à l’Antiquité : des fragments de clôtures de fenêtres composées de pièces de verre ont été retrouvés à Pompéi, Herculanum et Rome, parmi d’autres.
Le vitrail tel que nous le connaissons dans nos églises et cathédrales françaises s’est développé au Moyen Âge, où il devient essentiellement religieux. Il connaît un premier essor dès le XIIe siècle, pendant la période gothique, et remplit plusieurs fonctions. Il permet à la population, majoritairement illettrée, de comprendre les récits bibliques, tout en offrant une dimension symbolique : la lumière qui traverse le vitrail est perçue comme la lumière divine. Son positionnement en hauteur, souvent au-dessus de celui qui le regarde, traduit également une volonté d’ascendance visuelle et spirituelle de l’Église sur le peuple. Mais la pratique du vitrail ne se limite pas au christianisme : on en retrouve dans les lieux de culte islamiques et judaïstes, attestant de l’ancrage profond de cet art dans le religieux.
Le vitrail traverse ensuite des périodes de déclin et de renouveau. Il connaît un essoufflement à la Renaissance avant de retrouver un regain d’intérêt, puis une popularité renouvelée à la fin du XIXe siècle avec l’Art Nouveau. Pourtant, malgré cette richesse et sa présence historique, les vitraux restent peu exposés dans les musées face aux peintures, sculptures ou objets mobiliers. Plusieurs raisons l’expliquent : le vitrail est d’abord une verrière pratique. Le retirer de son édifice demande des moyens importants, à la fois financiers et techniques. L’ouverture laissée par le vitrail doit ensuite être remplacée, soit par un autre vitrail, soit par une vitre unie (ce qui déçoit souvent les visiteurs). De plus, l’histoire du bâtiment est souvent liée à celle de ses vitraux, renforçant la volonté de les conserver sur place. Cette situation pose alors une question : présenter un vitrail hors de son contexte architectural ne revient-il pas à le dénaturer ?

Tal Waldman, Cité du vitrail © Pauline Mabrut.
Abaisser le vitrail pour mieux le comprendre
Au fil des siècles, le vitrail religieux s’est imposé comme un art sacré et monumental. Souvent placé en hauteur, il maintient une certaine distance avec le spectateur. Présenter un vitrail à hauteur de regard pourrait sembler diminuer sa “majesté”, mais cette approche a plusieurs avantages. Elle permet d’en observer les détails, souvent impossibles à distinguer lorsque le vitrail est très haut. Le spectateur peut aussi se familiariser avec les techniques de fabrication : distinguer le plomb de l’étain, la peinture du verre coloré, identifier fissures et écaillage. Ces procédés, pratiqués depuis des siècles, restent méconnus du grand public. Exposer le vitrail à hauteur de regard réduit la distance réelle et symbolique imposée par l’édifice et rend cet art plus accessible.
Cette mise en exposition offre également la possibilité de renouveler la perception du vitrail, qu’il soit ancien ou contemporain. Pour être présenté, il doit être retiré de son support ou conçu pour l’exposition. Dans ce second cas, il n’est pas nécessairement pensé pour une fenêtre et peut prendre des formes variées : suspendu, posé au sol ou accroché à un mur. Les artistes lui donnent des formes plus libres et une finesse supérieure au vitrail médiéval traditionnel.
Une conservation facilitée
Contrairement à un document ou à une peinture, le vitrail, surtout lorsqu’il est réalisé selon les techniques traditionnelles avec de larges lignes de plomb soudées à l’étain, se conserve facilement sans besoins stricts de température ou d’humidité. Le verre et le plomb sont assemblés de manière à résister pendant des décennies, voire des siècles, aux intempéries et aux variations de lumière et de température. Les peintures vitrifiables utilisées par les peintres-verriers, comme les grisailles, les émaux ou le jaune d’argent, sont également pensées pour durer. Elles peuvent néanmoins subir une oxydation, laissant apparaître des tâches brunâtres, ou se fissurer avec le temps. Certains vitraux font alors l’objet d’un nettoyage ou d’une restauration lorsque les peintures brunissent ou que les verres ont été fracturés.
L’éclairage joue lui aussi un rôle important dans la présentation d’un vitrail. Comme le souligne Lafond, le vitrail tire sa force de sa translucidité. Dans les édifices religieux, il est traversé par la lumière naturelle, parfois dans l’ombre, parfois illuminé. En musée, il doit être éclairé artificiellement, ou, à l’occasion, placé devant une fenêtre, comme c’est le cas à la Cité du Vitrail à Troyes.
Qui expose les vitraux ?
Les musées peuvent choisir de rester fidèles à la présentation traditionnelle ou de s’en écarter totalement. Aujourd’hui, les vitraux sont exposés dans des lieux variés : le Centre International du Vitrail de Chartres, la Cité du Vitrail de Troyes, le Musée Ariana (Post Tenebras Lux, 14 novembre 2024 - 2 novembre 2025), les Musées royaux d’Art et d’Histoire de Bruxelles (Médaillons), le Musée Soulages, le Musée National Marc Chagall, le Musée des Arts Décoratifs de Paris (Cent ans d’Art Déco, 22 octobre 2025 - 26 avril 2026) et le Musée Horta, parmi d’autres.

Exposition “Post Tenebras Lux”, Musée Ariana © Eléa Vanderstock.
Quand les artistes se réapproprient le vitrail
Si Louis Grodecki définit le vitrail comme une œuvre découpée et assemblée au plomb, ce qui le distingue des « baies » non découpées ou des assemblages au ciment armé, les artistes contemporains ont largement dépassé cette définition. Au fil du temps, les termes évoluent et les pratiques se diversifient : le vitrail ne se limite plus aux techniques traditionnelles.
Dès la fin du XIXe siècle, la technique Tiffany, développée par Louis Comfort Tiffany, offre une nouvelle approche. Bien que les outils et méthodes soient proches de ceux du sertissage au plomb, chaque pièce de verre est meulée après la coupe afin de permettre une meilleure adhérence du cuivre adhésif. La phase suivante, dite de l'étamage, sert à assembler de très petites pièces de verre. Cette technique, célèbre pour ses lampes et objets décoratifs, montre que le vitrail s’affranchit des assemblages traditionnels. Aujourd’hui, la pratique inclut également des vitres en un seul morceau, qui exploitent des jeux de couleurs et de textures, ainsi que la dalle de verre, désormais considérée comme du vitrail.
Avec le temps, l’art du vitrail s’éloigne de ses origines religieuses et explore de plus en plus des sujets profanes et des expérimentations artistiques. Dans l’Art Nouveau, Jacques Grüber se distingue par ses vitraux et verrières représentant des plantes et courges, comme ses Coloquintes et Nymphéas, puis par des thèmes ouvriers, illustrés par Expédition des profilés par le chemin de fer, présenté lors de l’exposition Cent Ans d’Art Déco au Musée des Arts Décoratifs de Paris.

Jacques Grüber, Expédition des profilés par le chemin de fer © Pauline Mabrut.
Au XXe siècle, les églises s’ouvrent de plus en plus aux vitraux contemporains aux motifs parfois abstraits, pour renouveler les lieux ou remplacer des œuvres trop abîmées. Ainsi, Marc Chagall décore la cathédrale de Reims, Pierre Soulages l’abbatiale de Conques, Gottfried Honegger la cathédrale de Liège et Kim En Joong, prêtre dominicain sud-coréen, devient une figure majeure du renouveau du vitrail avec de nombreuses œuvres exposées que l’on a pu voir lors de l’exposition Couleurs de l’invisible à Chambord (29 mars - 31 août 2025).
Mais ces vitraux contemporains suscitent parfois la controverse, comme ceux de Claire Tabouret prévus pour la cathédrale Notre-Dame de Paris. Bien qu’ils illustrent le thème chrétien de la Pentecôte, leur style moderne, leur audace et la substitution des grisailles restaurées par Viollet-le-Duc provoquent des débats sur leur légitimité et leur place face au patrimoine historique.

Maquettes des futurs vitraux de Notre-Dame de Paris © Louise Chérel.
Pauline Mabrut
Sources
- “Une histoire du vitrail”, Centre International du Vitrail de Chartres :https://www.centre-vitrail.org/fr/musee-du-vitrail/une-histoire-de-vitrail/
- “Le vitrail Tiffany, une autre technique”, Le Vitrail Français : https://www.levitrailfrancais.com/vitrail-tiffany
Pour aller plus loin !
- Corpus Vitrearum International : https://corpusvitrearum.org/
- Article de Malika Bauwens, “Vitraux de Notre-Dame : Claire Tabouret révèle ses majestueuses maquettes au Grand Palais” : https://www.beauxarts.com/expos/vitraux-de-notre-dame-claire-tabouret-revele-ses-majestueuses-maquettes-au-grand-palais/
- Dossier découverte du Centre International du Vitrail de Chartres : https://www.ressources-centre-vitrail.org/wp-content/uploads/2014/11/Fiches-pedagogiques-CIV1.pdf
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