Analyse critique de l’exposition « Au Charbon ! » du Centre Historique Minier de Lewarde.
Logo du site internet « Penser un mo(nu)ment »
Un site participatif invite les citoyens suisses à se positionner sur les monuments qui peuplent leur espace public. Entre héritage colonial, vérité historique et débat démocratique, la question est loin d'être anodine.
Un piédestal, et après ?
Ils sont là depuis des décennies, parfois des siècles. Sur les places des villes, dans les parcs ou au bord des lacs, les statues et monuments semblent faire partie du paysage naturel. On les croise sans vraiment les voir. Pourtant, chacun d'eux a été érigé pour une raison précise : commémorer une figure héroïque, célébrer un événement fondateur, ancrer une identité collective dans la pierre ou le bronze. Mais que se passe-t-il lorsque ces raisons ne font plus consensus ?
C'est précisément la question que pose le site Penser un mo(nu)ment !, une campagne lancée par l'Académie suisse des sciences humaines et sociales (ASSH) dans le cadre de son 75e anniversaire en 2021. Le projet est aujourd'hui terminé, mais il reste accessible en ligne comme ressource de réflexion et la conversation qu'il a initiée est plus pertinente que jamais.
Swiper à gauche sur une statue
Le dispositif est ludique car c’est un jeu de cartes numérique dans lequel l'utilisateur évalue 24 monuments répartis dans toute la Suisse. Pour chacun, on se prononce selon quatre critères : est-il connu ? Est-il beau ? Est-il important ? Est-il discutable ? À l'issue de chaque évaluation, le site agrège les réponses de l'ensemble des participants pour offrir un panorama de l'opinion publique.
Le monument qui obtient le meilleur score ? Le Monumento « Le vittime del lavoro » au Tessin, avec 83 % d'approbation. Le plus mal noté ? La statue de Johann August Sutter en Argovie, avec seulement 56 %. Ce pionnier californien d'origine suisse, dont le domaine de New Helvetia fut le théâtre de la ruée vers l'or, incarne à lui seul les contradictions de la mémoire publique. C’est une célébrité locale, figure d'aventurier et d'entrepreneur, mais c’est aussi un propriétaire d'esclaves dont l'histoire officielle a longtemps tu la part sombre.

Capture d’écran des statistiques du site internet « Penser un mo(nu)ment »

Capture d’écran du jeu du site internet « Penser un mo(nu)ment »
David de Pury, le cas neuchâtelois
Parmi les 24 monuments du jeu figure une statue bien connue des habitants de Neuchâtel, celle de David de Pury, érigée en 1855 sur la place éponyme au cœur de la ville. Banquier et négociant, Pury avait légué à sa ville natale une fortune considérable de plus de 300 000 cruzados portugais qui permit d'y construire écoles et hôtel de ville. Pendant longtemps, c'est l'image du grand bienfaiteur qui a prévalu.
Mais dans la nuit du 13 juillet 2020, la statue est recouverte de peinture rouge, symbole du sang des victimes de l'esclavage sans lequel, selon les auteurs de l'acte, Pury n'aurait jamais bâti sa fortune. L'événement cristallise un débat qui couvait depuis longtemps. Deux pétitions sont lancées en parallèle, l'une réclamant le retrait de la statue, l'autre demandant simplement l'ajout d'une plaque explicative.
C'est dans ce contexte que le Musée d'art et d'histoire de Neuchâtel a choisi de prendre position, non pas en tranchant, mais en donnant les outils pour penser.
Le musée comme espace de débat
Dans l'exposition permanente Mouvements, inaugurée en 2022, une borne interactive permet de mieux connaître l'histoire de la statue de David de Pury et fait état des débats récents consécutifs aux pétitions de l'été 2020. Le visiteur n'est pas simplement informé, il est invité à se positionner, à prolonger le débat public à l'intérieur même des murs du musée.
Une section entière de l'exposition interroge le degré d'implication de Neuchâtelois dans la traite négrière et dans l'esclavage, en s'appuyant notamment sur des interviews filmées de chercheurs universitaires. L'exposition intègre ainsi des entretiens avec des professeurs spécialisés dans l'implication de Suisses dans la traite négrière et leur participation à l'entreprise coloniale.
Le lien avec le site Penser un mo(nu)ment ! n'est pas fortuit. Chantal Lafontant Vallotton, co-directrice du MahN, faisait partie du groupe d'experts qui a conseillé l'ASSH sur la conception de la campagne.
Déboulonner ou contextualiser ?
La question des monuments controversés n'est pas apparue de nulle part. Dans le sillage du mouvement Black Lives Matter et des vagues de déboulonnages de statues de figures coloniales en 2020, la Suisse a elle aussi commencé à interroger son propre espace mémoriel.
Mais Penser un mo(nu)ment ! refuse de s'en tenir à la seule alternative démolition/conservation. Le site et son concours d'idées associé posent une question plus nuancée : comment voulons-nous traiter les monuments que nous trouvons dérangeants ? Parmi les 29 propositions soumises au concours par des élèves, des étudiants, des graphistes et des historiens, les réponses sont multiples. Ajouter une plaque de contextualisation, déplacer la statue vers un musée, intervenir artistiquement sur le socle, voire laisser délibérément le monument vieillir et se dégrader comme symbole d'un passé révolu.
La mémoire, un espace négocié
Ce que le projet met en lumière, c'est que l'espace public n'est jamais neutre. Choisir qui mérite un piédestal et qui en est privé dit quelque chose d'une société, de ce qu'elle veut célébrer, et surtout de ce qu'elle préfère oublier. La quasi-absence de femmes parmi les statues commémoratives en est l'illustration la plus évidente. En Suisse comme ailleurs, les monuments reflètent les rapports de pouvoir qui présidaient à leur érection.
Le site propose également un sondage dont les résultats, recueillis auprès de 334 personnes en 2021, révèlent que la population est loin d'être indifférente à ces questions, mais est aussi très partagée sur les solutions à apporter. C'est peut-être là l'enseignement le plus précieux : avant de décider du sort d'un monument, encore faut-il se demander collectivement ce que l'on veut en faire, et pourquoi ?
Un outil pour penser, pas pour trancher
Penser un mo(nu)ment ! ne prétends pas donner les bonnes réponses. Son ambition est d’élargir le débat au-delà des militants et des professionnels du patrimoine pour toucher un public ordinaire, curieux, parfois indécis. En transformant une question politique complexe en expérience participative accessible, le site réussit à rendre sensible ce qui pourrait rester abstrait.
Ce type de démarche participative pose des questions fondamentales sur notre rapport aux collections, aux récits historiques et à la médiation culturelle. Qui décide de ce qui est patrimonial ? Selon quels critères ? Et comment associer le public à ces décisions sans sacrifier la rigueur scientifique ? Des questions que l'on retrouve aussi bien face à un monument en plein air que devant une vitrine de musée.
Mathis CHOCAT
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