2000 mètres carrés d’exposition. 2 millions d’euros. 330 tonnes de CO2 émise. Voilà le bilan de l’exposition Urgence Climatique

Inaugurée en mai 2023 à la Cité des sciences et de l’industrie, l’exposition permanente a été conçue pour une durée de dix ans. Trois ans après son ouverture, la question de son actualisation se pose déjà, tant les enjeux climatiques évoluent rapidement.

Affiche de l’exposition © Louise Chérel

 

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Entrée de l’exposition © LC

 

Une exposition en rupture avec les dispositifs précédents

Cette exposition vient remplacer deux autres expositions : Des Transports et des Hommes et Énergies, conçues et présentées pendant quinze ans. Ces dispositifs abordaient le réchauffement climatique de manière indirecte, essentiellement sous un angle technique et prospectif. Les transports y étaient envisagés à travers l’augmentation de la demande, comme la nécessité de multiplier les terminaux aéroportuaires, tandis que l’énergie était traitée de façon factuelle : définition, transformation et usages. Aucun regard critique n’était porté sur les conséquences environnementales ou sociétales de ces choix.

Urgence Climatique est en rupture nette avec ces anciens médiums en plaçant la question climatique au cœur du propos, non plus comme une donnée technique, mais comme un enjeu global de société.

 

Genèse du projet et commissariat scientifique

Le projet est né d’une demande de la présidence d’Universcience posant la question de l’habitabilité de la planète à l’horizon 2100. L’approche retenue est avant tout sociétale, davantage tournée vers les conditions de vie humaines que vers la biosphère. Ainsi, l’exposition ne comporte pas de section spécifiquement consacrée à la nature ou aux espèces animales et végétales.

À la demande de la direction, le commissariat scientifique a été confié à Jean Jouzel, paléoclimatologue reconnu pour avoir démontré, dans les années 1980, le lien entre la concentration de CO₂ dans l’atmosphère et le réchauffement climatique. Lauréat de la médaille Vetlesen, l’équivalent du Prix Nobel des sciences, et ancien président du groupe I du GIEC pendant plusieurs années, il a travaillé aux côtés de nombreux experts issus de disciplines variées : ingénieurs, architectes, géopoliticiens et climatologues, parmi lesquels Valérie Masson-Delmotte, qui lui a succédé au sein du GIEC.

 

Un parcours en trois temps

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Plan de l’exposition © LC

 

Le parcours de visite est structuré en trois grandes parties, clairement identifiées au sol par un code couleur.

Décarbonons - La première partie s’inscrit dans le prolongement des Accords de Paris de 2015 et vise à montrer que des solutions existent déjà. Elle insiste notamment sur la sobriété énergétique, en soulignant qu’il ne faut pas attendre uniquement des innovations technologiques pour répondre à la crise climatique. Trois secteurs majeurs, responsables d’une part importante des émissions de gaz à effet de serre à l’échelle mondiale, sont abordés : les transports, l’alimentation et la ville.
Les contenus s’appuient sur les données de l’ADEME, organisme public de référence en matière de transition écologique. Les scénarios présentés sont issus de l’étude « Transition 2050 », qui propose quatre trajectoires allant de la plus sobre à la plus technologique, toutes orientées vers l’objectif de neutralité carbone.

Anticipons - La seconde partie est consacrée aux projections scientifiques d’ici la fin du siècle, fondées sur les travaux du GIEC. Elle comprend notamment un dispositif immersif central : un grand cylindre dans lequel est projeté un film de data visualisation intitulé Data du futur. Dense et exigeant, ce film propose une lecture chiffrée et prospective des transformations climatiques à venir.

Agissons - La dernière partie interroge les leviers de l’action climatique. Elle cherche à dépasser la seule responsabilité individuelle, souvent mise en avant dans les discours publics, pour rappeler que la transition repose avant tout sur des décisions politiques prises à des échelles plus larges : locales, nationales et internationales.
Un film, projeté dans une structure en bois évoquant une yourte, donne la parole à trois figures de l’engagement : une militante française de Greenpeace, un diplomate bangladais ayant participé à l’ensemble des COP depuis les années 1980, et une militante africaine engagée dans le projet Green Belt, visant à reboiser une vaste zone au sud du Sahara afin de lutter contre la désertification et de sécuriser l’accès à l’eau pour les cultures.

 

Rencontre avec Adrien Stalter, muséographe responsable de l’exposition 

Le 11 décembre 2026, le master MEM a rencontré Adrien Stalter, muséographe co-commissaire de l’exposition, et lui a posé quelques questions.

 

1/ Pourquoi un recours aussi important au numérique dans l’exposition, et comment a-t-il été justifié ?

Le choix d’un important dispositif numérique (environ 4h20 de contenus, 68 enceintes, 10 projecteurs et 30 écrans) peut sembler excessif au premier abord. Pourtant, rapporté à la surface totale de l’exposition, le ratio d’écrans par tranche de 100 m² reste cohérent. Ce recours au numérique répondait surtout à un enjeu de médiation et d’accessibilité : l’exposition abordant une avalanche de données, de chiffres et de concepts parfois complexes ou mal interprétés par le public, le numérique permettait de simplifier, de fluidifier le propos et d’introduire des formes de narration incarnées, notamment via des experts ou des témoignages audiovisuels. Le graphisme seul ne suffisait pas à traiter cette densité informationnelle ; le numérique a donc été pensé comme un outil de vulgarisation et de mise en récit.

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Dispositif numérique dans une yourte en bois © LC

 

2/ Comment l’exposition a-t-elle été reçue par le public et quels enjeux de fréquentation se posent ?

Les études de publics mettent en avant un succès lors de l’ouverture avec une fréquentation allant jusqu’à 300 000 visiteurs dans les six premiers mois. Une fois l’effet de nouveauté estompé, la fréquentation s’est progressivement stabilisée. Le temps de visite moyen est de 30 minutes, ce qui peut interroger au regard de la densité des contenus proposés. Le public est majoritairement accidentel, l’exposition n’étant pas une destination principale à la Cité des Sciences, où les visiteurs viennent surtout pour les expositions temporaires.
Le public est composé en grande partie de trentenaires (âge moyen : 39 ans), avec une forte présence de scolaires, parfois plus jeunes que la cible initiale (15 ans). Les résultats indiquent 60 % de femmes, 30 % d’hommes, un taux de satisfaction de 58 % avec une note moyenne de 7,6/10, un score relativement modeste pour une exposition récemment inaugurée, malgré un probable effet de nouveauté. L’absence d’étude qualitative limite toutefois l’analyse fine des freins et leviers de compréhension ou d’adhésion.

 

3/ Quels débats ont traversé la conception de l’exposition, notamment autour de l’écoresponsabilité et du format ?

Dès la conception, l’exposition a été traversée par des tensions. La co-commissaire Françoise Vallas portait une volonté initiale de réaliser un projet sans écran, dans une logique écoresponsable. À l’inverse, la Direction des transmédias (DET) a défendu l’intégration du numérique, tout en acceptant une forte limitation des dispositifs énergivores, après discussion avec les équipes audiovisuelles. Cette phase, menée de manière relativement autonome, a abouti à un contenu très dense, qualitatif, mais ajoutant à elle seule près de 27 minutes de vidéos, ce qui a alourdi l’expérience globale du visiteur.
Enfin, un débat important a opposé la volonté initiale de créer une exposition courte et fortement médiée, vivante et évolutive, à la décision institutionnelle d’en faire une exposition permanente, réduisant les possibilités d’animations, de partenariats vivants (ONG, associations, industriels) et de renouvellement du propos.

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Dispositif symbolisant les émissions de carbone selon les aliments © LC

 

4/ Quels partis pris scientifiques, politiques et narratifs structurent le discours de l’exposition ?

L’exposition assume des choix forts de positionnement. Elle ne cherche pas à convaincre les climato-sceptiques, mais s’adresse plutôt à un public déjà convaincu, parfois désorienté ou en situation d’éco-anxiété. Le propos oppose clairement faits scientifiques et opinions, sans revenir longuement sur des bases déjà largement traitées (effet de serre, origine humaine du réchauffement), afin de ne pas diluer le message.
Deux objectifs majeurs structurent le discours : la décarbonation et l’adaptation des modes de vie. Les solutions technologiques sont volontairement mises à distance : le techno-solutionnisme est critiqué, au profit d’une réflexion plus large sur les modes de vie, la justice sociale, environnementale et économique, considérée comme indissociables de la question climatique. Cette liberté de ton est rendue possible par une absence de financements privés controversés, au profit de fonds publics (Ville de Paris, ADEME, Ministère de la Transition écologique, RTE). Un moment plus ambigu subsiste toutefois avec la participation d’une représentante de Schlumberger (entreprise faisant de la prospection pétrolière gazière), sous la forme d’un dispositif audiovisuel au sein du parcours. Elle aborde comment les industriels contribuent à surmonter la crise climatique. Cela illustre les compromis parfois nécessaires pour maintenir des équilibres institutionnels et politiques.

 

5/ Comment comptez-vous actualiser le parcours ? 

L’exposition a été pensée comme une exposition permanente, avec une durée de vie estimée à dix ans. Son actualisation pose question puisqu’une partie des données était déjà datée au moment de la conception, certaines sources remontant à 2014-2015. Dans les faits, les équipes constatent que nombre de ces indicateurs ont relativement peu évolué depuis cette période, ce qui limite l’urgence d’une actualisation complète.
Par ailleurs, la majorité des chiffres ont été pensés en amont comme intégrés à des supports graphiques fixes, et non à des dispositifs numériques, ce qui rend leur mise à jour plus simple à mettre en œuvre. À l’inverse, les dispositifs de datavisualisation, basés sur des données plus récentes (2020-2021), restent aujourd’hui encore suffisamment actuels et nécessitent moins d’ajustements.

 

Louise CHEREL

 

 

Pour en savoir plus !

Interview d’Adrien Stalter pour France Inter : https://www.youtube.com/watch?v=BcqMl8zF6lc


Podcast So Sweet Planet : https://sosweetplanet.com/urgence-climatique-nouvelle-grande-exposition-a-la-cite-des-sciences/

 

#UrgenceClimatique #CitédesSciences #AdrienStalter

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