La maison d’un artiste, appelée maison-atelier, est bien souvent un lieu oublié. Dans certains cas, ce lieu hybride peut être transformé en musée, en établissement recevant du public. Cependant, leur étude confronte régulièrement le spécialiste à des lieux dénaturés par le temps ou par une muséographie trop envahissante.

 

Ayrault Philippe, Maison-atelier de Rosa Bonheur. Vue de la cour principale du château de By, 2019. © Région Ile-de-France - Inventaire général du patrimoine culturel.

 

Le château de By, situé à Thomery, échappe à cette règle grâce à la transmission à travers les générations d’une seule famille. Dans cette demeure du XVe siècle acquise en 1859, Rosa Bonheur (1822-1899) y a bâti un écosystème entier dédié à la peinture animalière. Marie Rosalie Bonheur, née dans une famille de peintres et marquée par la perte de sa mère à l'âge de 11 ans, a forgé son indépendance par son art. En achetant ce domaine pour 50 000 francs grâce à la vente de son tableau Marché aux chevaux de Paris, elle est devenue une des rares femmes de l’époque qui a pu acquérir un bien immobilier grâce à son travail. Elle confia à l'architecte Jules Saulnier (1817 - 1881) la construction d'un atelier accolé à la maison, conçu pour être vaste et lumineux afin de répondre aux exigences de sa pratique. Dans le parc du domaine, Rosa Bonheur accueille divers animaux comme sa lionne Fatma ou des chevaux. La forêt de Fontainebleau, qui jouxte son jardin, lui apporte un cadre de travail formidable où elle aime se rendre.

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Auteur inconnu, Rosa Bonheur et sa lionne Fatma, vers 1885, By-Thomery, château de Rosa Bonheur. © Château de Rosa Bonheur.

 

La pérennité de l'esprit de By tient à une lignée de personnages passionnés, à commencer par Anna Klumpke, collaboratrice et grande amie de l'artiste. Les deux femmes vivent durant plusieurs années ensemble au Château de By. À la mort de Rosa Bonheur, Anna devient sa légataire universelle, héritant du château et des œuvres, au grand regret de la famille biologique de la peintre. Jusqu'au rachat par Katherine Brault en 2017, le lieu est resté entre les mains d'une seule et unique famille (les descendants d’Anna Klumpke), ce qui a permis de sauvegarder un ensemble mobilier et archivistique exceptionnel. Katherine Brault s’est démenée auprès des banques en leur expliquant son projet, afin d’obtenir le financement nécessaire. La plupart de ses interlocuteurs ne voyaient pas la valeur patrimoniale exceptionnelle de ce bien. C’est alors, grâce à Katherine Brault, que l'importance patrimoniale du site a été pleinement révélée, notamment par l'exhumation d'archives restées dans les greniers durant des décennies. Bien que l'État ait tardivement compris l'intérêt du lieu, le château bénéficie désormais du label "Maison des Illustres" et du soutien de la région Île-de-France.


Le travail scientifique mené sur place est titanesque, et d’ailleurs pas terminé, car les archives étaient dispersées dans tout le château, dans des états de conservation variables selon les pièces. Si certains calques ont été retrouvés abîmés par le temps ou des déjections animales, la masse de dessins, d'études et de documents personnels reste exploitable et transforme radicalement le regard sur la vie de l'artiste. Un historien local travaille aujourd'hui deux fois par semaine à un inventaire du fonds conservé in situ. Il peut par ailleurs s’appuyer sur un premier inventaire réalisé par Christie's lors de la vente de la propriété. Cependant, la logique d'un inventaire de vente, essentiellement tournée vers l’estimation commerciale globale, est radicalement différente de celle d'un inventaire patrimonial, qui cherche à documenter scientifiquement chaque fragment pour en révéler la valeur mémorielle. Les découvertes liées à l’inventaire ont déjà largement alimenté la recherche internationale, notamment pour l'exposition « Rosa Bonheur (1822-1899) », organisée par le musée d'Orsay en 2022. Pour sécuriser ce fonds, des espaces de conservation avec contrôle de l'hygrométrie ont été récemment aménagés dans les combles grâce à des aides publiques.

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Ayrault Philippe, Maison de Rosa Bonheur, vue des combles, 2019.
©Région Ile-de-France - Inventaire général du patrimoine culturel

 

La gestion actuelle du site, structurée en SAS (Société par Actions Simplifiée), refuse le modèle du rendement touristique pur au profit d'une expérience immersive et respectueuse. Contrairement aux musées classiques, l'atelier ne comporte ni barrières ni dispositifs muséographiques lourds, afin de ne pas dénaturer l’atelier de l’artiste. Les visites se font uniquement en petits groupes guidés pour garantir la protection du lieu et la qualité de la médiation. Les pièces exposées dans l'atelier ne sont pas de simples accessoires scénographiques, elles ont bel et bien appartenu à l'artiste ou à Anna Klumpke. Au-delà de leur matérialité, elles portent une mémoire patrimoniale majeure. Cette volonté d'authenticité a parfois mené à des arbitrages complexes, comme lors de la restauration du salon de thé où la famille Brault a imposé un décor s'intégrant parfaitement à l'existant contre l'avis initial des Bâtiments de France qui préconisaient une rupture architecturale moderne. Katherine Brault et ses filles sont fascinées par la personne de Rosa Bonheur mais également par la famille Klumpke. Elles travaillent alors en famille avec passion au Château de By afin de continuer de faire vivre la mémoire du lieu.

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Philippe Ayrault, Atelier de Rosa Bonheur, Thomery, 2019. © Région Ile-de-France - Inventaire général du patrimoine culturel.

 

Ce projet a pu profiter de plusieurs ressources financières comme le Loto du Patrimoine, qui a apporté 500 000 euros en 2019, au mécénat et aux aides directes de la région et du département. Ces fonds ont permis d'engager des travaux d'urgence, notamment sur la toiture. Aujourd'hui, le château de By s'affirme comme un acteur dynamique du territoire, prouvant qu'une gestion privée autonome peut assurer la sauvegarde d'un patrimoine majeur tout en restant fidèle à la grande liberté qui caractérisait Rosa Bonheur.

 

Manon Fontaine

 

 

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