Réfléchir à la forme d'un parcours permanent pour raconter l'hôpital psychiatrique Saint Jean de Dieu, c'est d'emblée se heurter à une question qui dépasse la muséographie pure : comment exposer l’histoire complexe d’un lieu qui soigne encore, habité par des personnes vivantes, traversé chaque jour par des soignant·e·s, des patient·e·s, des familles, des partenaires ?
Malades et salariés autour du tracteur photographiés à la fin des années 1940, © Fonds Mémoire & Patrimoine, CH SJD
Je réalise actuellement un apprentissage en tant que chargée de valorisation patrimoniale au service d'Action culturelle de l’hôpital Saint Jean de Dieu de Lyon. C'est dans ce cadre que ce projet a pris forme - dans le prolongement de l'exposition temporaire « Un long fleuve intranquille », montée en 2024 par le service d’Action culturelle de l’hôpital et le groupe Mémoire et Patrimoine pour célébrer les 200 ans de l'établissement.
Fondé en 1824 par les frères de l'ordre de Saint Jean de Dieu, l'hôpital prend corps sur le domaine du château de Champagneux (16e siècle), en lisière de l’actuel 8e arrondissement de Lyon : 25 hectares de terres cultivables, une architecture de couvent en longs bâtiments et cloîtres progressivement étoffée par d’autres constructions, un site qui s'est transformé sans jamais se défaire de son usage premier. Pendant plus d'un siècle et demi, les frères gèrent l'établissement ; en 1980, ils transmettent la direction à l'Association du Rhône pour l'Hygiène Mentale, devenue depuis la fondation ARHM (Action Recherche Handicap et Santé Mentale). Jusqu'aux années 1970, l'hôpital n'accueille que des hommes, ceux placés par le département de la Loire, et ceux, pensionnaires d’ici ou d’ailleurs, en capacité d'acquitter leurs frais de séjour. Avec la sectorisation de 19721, l'institution devient mixte, prenant en charge les populations du 7e arrondissement de Lyon et du sud du Rhône, secteur géographique dont il a la responsabilité dorénavant. Aujourd'hui, c'est l’un des plus vieux établissements de soins encore en activité dans le département. Il compte 1 200 salarié·e·s et prend en charge environ 15 000 personnes par an, dont 80 % en dehors de ses murs, dans des structures ambulatoires disséminées sur 43 sites.
Cette continuité d’usage sur le temps long est précisément ce qui rend le patrimoine de Saint Jean de Dieu aussi difficile que passionnant à exposer.
1. La sectorisation en psychiatrie est un système d'organisation des soins qui divise un territoire géographique en zones (secteurs) ; chaque secteur étant rattaché à une équipe soignante pluridisciplinaire chargée de prendre en charge l'ensemble de la population qui y réside. Instauré en France dès les années 1960, ce modèle vise à assurer une continuité et une proximité des soins psychiatriques, depuis l'hospitalisation jusqu'au suivi ambulatoire, en passant par les structures intermédiaires (CMP, CATTP, hôpital de jour).

Projet de transformation du château en hôpital, dessiné en 1839 par l’architecte Pierre Bernard © Archives de l'Ordre hospitalier de Saint Jean de Dieu.

Vue aérienne actuelle du CH Saint Jean de Dieu, Lyon © ARHM
Un site, pas une salle
Pour muséifier l'hôpital psychiatrique, le premier réflexe serait une salle d'exposition permanente, quelques vitrines, des panneaux, une frise chronologique. Mais ce vaste site historique ne peut se raconter depuis une pièce, il se parcourt. Ses différents bâtiments, ses cours intérieures, ses cloîtres, sa chapelle, ses jardins et parcs : chaque espace est un chapitre. Enfermer le récit dans une unique pièce serait inadéquat au regard de l'esprit des lieux.
L'alternative avancée est donc celle du parcours d'interprétation : un ensemble de points d'intérêt répartis sur le site, que les publics parcourraient librement, plan en main, à leur rythme et selon leur curiosité. Le modèle ouvert - sans sens de visite imposé - permet à chaque personne de construire sa propre expérience de visite. Cette forme n'est pas nouvelle et tire son origine de la notion d'interprétation développée à la fin du 19e siècle dans les parcs nationaux d'Amérique du Nord, par Enos Mills (1870-1922) — naturaliste et guide de montagne — puis par Freeman Tilden (1883-1980), intellectuel, affirmant que l'interprétation est l'art de communiquer la signification et la valeur d'un site à celles et ceux qui le visitent. Le parcours d'interprétation fait ses preuves dans des contextes très différents, des sites naturels aux patrimoines industriels, et profite de toutes les ressources de l'in situ. Le Familistère de Guise (Aisne), ancien palais social construit par Jean-Baptiste Godin au 19e siècle, en offre un exemple abouti : les visiteur·euses déambulent entre les cours de l'immeuble communautaire, les ateliers de fonderie et les équipements collectifs. Chaque espace est doté de dispositifs interprétatifs qui font dialoguer l'architecture avec l'utopie sociale qui l'a produite. Le lieu parle parce qu'on le traverse.
Un autre exemple, dans un contexte psychiatrique comparable au nôtre, est le parcours découverte - en cours d'élaboration - du CH Montfavet (Avignon), qui valorisera le patrimoine, la culture et la biodiversité de ce lieu riche de 200 ans d'histoire2. Le dispositif accueille en libre accès tou·te·s les citoyen·ne·s du territoire et prolonge l'ouverture de l'hôpital sur la cité.
2. Un musée, les Arcades, déjà existant, présente l’évolution de la psychiatrie et de la prise en charge des personnes atteintes de troubles psychiques de l’asile de Montdevergues à nos jours.

Parcours découverte, CH Montfavet, Avignon
Pour les hôpitaux psychiatriques, le parcours extérieur a un intérêt encore plus direct : pour les patient·e·s hospitalisé·e·s, sortir de l'unité de soin, explorer le site, s'arrêter, regarder autrement un espace du quotidien peut participer au processus thérapeutique.
Le défi des publics
Mais à qui parle-t-on exactement ? Lorsqu'on conçoit un parcours ou une exposition, on imagine généralement un visitorat motivé, curieux, de passage ou habitué. Rarement des gens qui vivent, travaillent ou se soignent là et qui n'ont pas choisi de se confronter quotidiennement à ces dispositifs. À Saint-Jean-de-Dieu, les « publics » identifiés sont radicalement hétérogènes : des « usagers » - personnes hospitalisées ou en soins ambulatoires, familles et proches -, le personnel de l'établissement (soignant·e·s, administratif·ves, technicien·ne·s), des voisins du quartier attirés par le parc ou une activité culturelle proposée, des étudiant·e·s en santé mentale, des partenaires et, à la marge, des curieux·euses du lieu. Ces personnes arrivent-elles au même endroit ? Parcourent-elles le même site ? Leur proposer le même discours objectivé et distancié, n'est-ce pas prendre le risque de ne toucher personne vraiment ?
Quelle formule commune est capable de faire de ce parcours un lieu de rencontre, et pas seulement d'information ?

Portraits de soignants masqués lors de l’épidémie de la Covid-19, photographiés en 2021 par Laurence Papoutchian, Fonds Mémoire & Patrimoine, CH SJD © Laurence Papoutchian
La voix fictive documentée : une proposition
La proposition muséographique que nous faisons est celle de constituer le parcours à partir de voix fictives documentées (ou médiation dite « incarnée ») en assumant l’interprétation et en renonçant à l’idée de reconstitution. À chaque point d'intérêt du parcours, un personnage raconte le lieu. Pas un·e témoin réel·le, ni un·e expert·e qui explique, mais un·e acteur.ice de ce lieu d’une période ou d’une autre - frère de Saint Jean de Dieu, forgeron d’hier, infirmier des années 1920, malade interné au 19e siècle, blanchisseuse de l'établissement, médecin des années 1980, cadre de santé d'aujourd'hui. Des personnages composites, élaborés à partir de sources documentées - archives, témoignages, dossiers médicaux anonymisés, correspondances, objets - mais qui n'ont jamais existé en tant que tels. Rigoureusement ancrés dans l'histoire, ils sont clairement signalés comme fictifs.

Malades dans une cour de l’hôpital photographiés au début du 20e siècle © Archives de l'Ordre hospitalier de Saint Jean de Dieu
Cette « mise en voix » a des précédents dans le monde culturel, particulièrement dans les médiations incarnées, reconstitutions historiques ou living history, réalisées par des acteur·ices, bénévoles, ou professionnel·les de la médiation. À l’Écomusée d’Alsace par exemple, le partage d’un patrimoine immatériel vivant peut compter sur 300 bénévoles qui animent démonstrations, ateliers participatifs et échanges ; cette transmission vivante est fondée sur l’expérience et l’oralité.
Sur le site de Mount Vernon (Virginie, États-Unis), ancienne résidence et plantation esclavagiste de George Washington, l'actrice Azie Dungey incarne Lizzie Mae, une servante fictive, esclave de Martha Washington. Ce personnage a été développé à partir de sources fragmentaires de plusieurs femmes esclaves dont on conserve une trace. À l'instar des grands principes de l'interprétation identifiés par Tilden, le but de cette living history n'est pas de renseigner précisément les visiteur·euses de Mount Vernon sur les détails de la vie d'une esclave, mais de provoquer des réactions et discussions sur l'idée même d'esclavage et son système ayant permis la naissance et la croissance des États-Unis.
Pour un hôpital psychiatrique, cette formule semble également pertinente si l’on considère que les patient·e·s, au cœur du projet hospitalier, ont rarement laissé de traces directes, que ces traces sont souvent inaccessibles pour des raisons de protection de la vie privée, ou une éthique qui rejoint le droit à l'oubli. Les dossiers médicaux existent, mais les plus contemporains ne s'exposent pas sans anonymisation qui balaie l'humain autant qu’il peut le protéger. La parole fictive documentée permet de rendre présent·e·s celles et ceux que le manque de sources a réduit·e·s au silence, sans les trahir par l'invention pure ni les fondre dans l'abstraction institutionnelle.
Il y a là une honnêteté paradoxale : en signalant qu'on a construit une voix, on reconnaît la part d'interprétation, voire d’invention, inhérente à tout discours historique. C'est une muséographie qui pense sa propre limite, ce qui fait écho au contexte d'une institution psychiatrique dont les enjeux sont la connaissance, la reconnaissance, voire la transparence et l’acceptation des pratiques passées au regard du présent.

Valise de Claudine O. (probablement hospitalisée entre 1980 et 1983), © Fonds Mémoire & Patrimoine, CH SJD.
La formule a aussi un avantage pratique : elle n'engage aucun choix technologique définitif. La voix fictive peut vivre dans un audio-guide, une installation sonore, un carnet, une transcription sur panneau avec les sources en vis-à-vis, ou portée par un·e médiateur·rice lors d'une visite guidée. Elle s'adapte au phasage du chantier et aux contraintes budgétaires réelles d’un tel projet.
Ce que l'incarnation fait
La voix fictive documentée résout simultanément plusieurs tensions caractéristiques du CH Saint Jean de Dieu.
Elle équilibre les points de vue. L'histoire d'un hôpital psychiatrique ne peut pas être celle des seul·e·s soignant·e·s. Ce serait reproduire, dans le discours muséographique, la verticalité même que deux siècles d'évolution psychiatrique ont progressivement remis en question. Une muséographie chorale permet de restituer la complexité d'une histoire vive.
Elle donne un fil narratif à un espace éclaté. Sans une cohérence narrative forte, les personnes qui visitent les bâtiments, les jardins, la chapelle et les ateliers de Saint Jean de Dieu collectionneraient des espaces sans comprendre le système qui les a produits et fait évoluer. Des voix qui traversent les lieux comme autant d'habitant·e·s génèrent du lien causal et émotionnel entre les espaces, transformant la déambulation en récit. Cette complexité spatiale se double d'une longue temporalité. L'histoire de Saint Jean de Dieu s'étire sur deux cents ans, les différentes voix fictives correspondraient alors à des périodes distinctes. Elles évitent une approche chronologique trop simpliste et permettent des allers-retours entre passé institutionnel et résonances contemporaines.

Malades et salariés autour du tracteur photographiés à la fin des années 1940, © Fonds Mémoire & Patrimoine, CH SJD
Les exigences que cela suppose
Cette formule n'est défendable que si elle s'assortit d'un protocole rigoureux. Il faut distinguer clairement, dans l'écriture, ce qui vient des sources et ce qui relève de l'interprétation narrative, et le signaler explicitement aux publics. Plus qu'une précaution formelle, c'est un engagement éthique vis-à-vis de toutes les personnes dont l'histoire est ici mise en jeu.
La réalisation de ce projet est conditionnée par une véritable volonté institutionnelle, en plus d’un temps long pour construire la méthode de travail avec les acteur·ices et partenaires. Il faudrait en effet que les voix soient validées par toutes les parties prenantes. À l’instar du Bethlem Museum of the Mind, racontant l'histoire des soins en santé mentale à partir d'une collection reconnue d'archives, d'œuvres d'art et d'objets historiques, qui a développé une consultation de ce type pour ses expositions temporaires et permanentes. Un tiers des répondant·e·s - dont des usager·es de services de santé mentale - a placé en tête de ses priorités la représentation de la perspective des usager·es (passé·e·s et présent·e·s) dans les narrations du parcours permanent.
Il faut, enfin, que le dispositif permette aux publics de sortir de la voix pour accéder aux sources brutes (archives photographiques, registres, extraits de témoignages réels, objets, etc.). La fiction bien signalée ouvre sur le réel, mais ne s'y substitue pas.
Romane Ottaviano
Pour en savoir plus !
- Bethlem Museum of the Mind
- Les animations quotidiennes de l'Écomusée d'Alsace
- Tilden, Freeman. Interpreting Our Heritage. Chapel Hill: University of North Carolina Press, 1957.
- https://www.ch-montfavet.fr/wp-content/uploads/2025/08/Brochure-culture-histoire-et-patrimoine-web.pdf
- Aja Bain, « Peopling the Past: Living History and Inclusive Museum Practice », The Museum Scholar, vol. 2, 2019 Peopling the Past: Living History and Inclusive Museum Practice – The Museum Scholar
- Ask A Slave, web série comédie avec le personnage de Lizzie Mae : askaslave.com/lizzie-mae
- Interview d'Azie Dungey, The Kojo Nnamdi Show (WAMU, 2013) "Ask A Slave" With Azie Dungey - The Kojo Nnamdi Show
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