Derrière les masques, les cris et les débordements, le carnaval révèle bien plus qu’une simple fête. Du kangourang sénégalais aux rues de Dunkerque, ces figures de l’excès interrogent les frontières entre ordre et désordre, sacré et profane , et donnent à voir les tensions qui traversent les sociétés.
Tschäggätta au Carnaval du Lötschental, 2021 © Christian Pfammater
Un soir d’été, en plein mois de juillet, la chaleur plombante se stabilise enfin.
Les faisceaux de lumière traversent les feuilles des arbres. Avec Amy, nous marchons autour de la maison, protégée par les arbres. Plus loin, au bord de la route, on entend des coups sourds et saccadés qui se rapprochent : le bruit d’un tambour qui, peu à peu, gagne en intensité.
Intriguées, nous avançons. Plus loin, une foule s’attroupe au milieu de la route. Certains dansent, d’autres discutent, tandis que quelques vendeurs proposent des glaces au bissap. L’ambiance est légère. On en oublierait presque l’ardeur de la chaleur.
Derrière nous, un cercle de passants se forme. Le bruit des klaxons se mêle au tambour. Amy me glisse un mot à l’oreille. Je n’entends pas, mais je lui souris.
Tout à coup, des hommes se mettent à crier. Pas des cris de joie, mais des cris d’alerte.
Inquiète, je me retourne. La chose est là. Une masse imposante, couverte de lianes rouges. Pas de visage. Mais un masque. À son bras, une grande machette à l’acier oxydé qu’elle agite dans tous les sens.
J’ai à peine le temps de réagir qu’Amy me prend par le bras et m’ordonne de courir.
Je m’exécute. Mes tongs virevoltent. Je manque de tomber. Nous finissons par tourner dans une ruelle piétonne. Instinctivement, nous nous accroupissons au sol, les jambes couvertes de poussière, le cœur emballé.
Je lui demande :
- Qu’est-ce que c’était ?
Je me rappelle encore la stupeur que j’ai ressentie lorsqu’elle m’a répondu en riant :
- C’est un kangourang. Il poursuit, il danse et parfois il frappe.
Ce souvenir m’a longtemps semblé relever de l’anecdote enfantine : une course, de la poussière, une peur brusque, puis le rire d’Amy. Pourtant, avec le temps, cette scène m’est apparu autrement. Ce que j’avais vu ce jour-là n’était pas seulement une figure effrayante surgissant dans la rue. C’était une forme carnavalesque au sens plein du terme : un corps étrange, excessif, presque inhumain, autorisé à troubler momentanément l’ordre quotidien.
Enfant, cette coutume ne m’apparaissait pas comme une fête ou un spectacle. Elle relevait d’un registre plus trouble. C’était un moment où le monde basculait, où les frontières devenaient poreuses : les esprits pouvaient se montrer parmi les vivants, les morts circuler à nouveau pour être célébrés, les corps n’étaient plus tout à fait eux-mêmes. Ce que l’on voyait dans la rue ne relevait pas du jeu, mais d’une véritable incarnation.
En grandissant, j’ai appris à déplacer ce regard et à voir sous les masques. Au-delà de la dimension mystique, elle participait aussi d’une mise en scène collective, d’un langage social et d’un espace de transformation des rapports ordinaires. Là où l’enfant percevait une irruption du sacré, j’ai progressivement reconnu une pratique inscrite dans un tissu politique plus large. Le carnaval ne faisait pas seulement apparaître des figures ; il révélait aussi les tensions, les hiérarchies et les formes de contestation à l’œuvre dans la société.

Un Kangourag, Sénégal, 2024 © Badara Preira Photos
Chaque hiver, la ville de Dunkerque se transforme. Pendant plusieurs semaines, les rues se remplissent de fanfares, de chants et de foules costumées. Le Carnaval de Dunkerque est aujourd’hui l’un des carnavals les plus emblématiques d’Europe. Né au XVIIᵉ siècle dans le milieu des pêcheurs qui partaient pour de longues campagnes en mer, il est devenu une célébration populaire où les corps, les voix et les identités se métamorphosent. Perruques colorées, maquillages exubérants et costumes improvisés brouillent les repères habituels : pendant quelques heures, les rues deviennent une scène collective où chacun peut jouer un rôle.
En novembre 2025, j’ai eu l’occasion de mieux comprendre cette célébration lors d’un workshop universitaire organisé par le master MEMe consacré à cette pratique. Au-delà de l’aspect festif, cette immersion m’a interrogée sur la puissance collective de ces rassemblements, capables de transformer l’espace urbain et les relations sociales. Cette expérience m’a rappelé ce souvenir bien plus ancien, lié à cette figure rencontrée durant mon enfance lors d’un voyage au Sénégal.
Le carnaval commence peut-être précisément là, dans l’apparition d’un désordre ordonné. Il ouvre un espace où les règles se déplacent, où la peur devient jeu, où la violence elle-même peut être ritualisée. Le kangourang, comme d’autres figures carnavalesques, rappelle que toute communauté a besoin de formes pour représenter ce qui l’inquiète, ce qu’elle interdit ou ce qu’elle ne peut pas dire frontalement. Les monstres incarnent un corps au désordre et matérialisent les tensions qui traversent les sociétés : l’autorité, la peur, la transgression, la sanction, le sacré, la contestation. Il ne détruit pas nécessairement l’ordre, mais le suspend, le renverse ou le met à l’épreuve. Pendant un temps limité, la rue cesse d’être seulement un lieu de circulation.
Loin d’être magique, le carnaval ne supprime pas les hiérarchies, il les rend visibles en les inversant. Il ne fait pas disparaître les tensions sociales, mais il leur donne une forme sensible. Cette logique d’inversion des rôles, des corps et des positions peut apparaître comme un espace de liberté, mais elle n’est pas sans ambiguïté. Il est légitime de questionner ce que ces inversions produisent réellement. Si le carnaval autorise la transgression, il ne constitue pas pour autant un espace neutre. Certaines pratiques, notamment celles qui rejouent des stéréotypes sociaux ou raciaux, peuvent heurter, précisément parce qu’elles déplacent sans toujours déconstruire ni interroger. Le rire qu’elles suscitent n’est jamais universel : il inclut et peut aussi exclure.
De fait, ce qui est vécu par certains comme une libération, un moment d’excès et de renversement, peut être perçu par d’autres comme la reconduction, sous couvert de fête, de rapports de domination. Ce désordre provoqué rappelle que toute société, aussi organisée soit-elle, repose sur un équilibre fragile entre contrôle et débordement.
Dans nos contextes contemporains, marqués par une exigence croissante de régulation, de maîtrise et de production, le carnaval apparaît alors comme une forme de résistance diffuse qui ne passe ni par le discours ni par la confrontation directe, mais par le corps, le masque, la foule et le rituel. Une manière, pour les communautés, de rappeler que l’ordre ne peut être absolu et que le désordre, lorsqu’il est ritualisé, demeure une condition de sa propre survie, au risque d’être progressivement domestiqué par les formes mêmes d’encadrement qui prétendent le préserver.
Maïmouna Silla
Pour aller plus loin !
- https://www.lhistoire.fr/exposition/carnavals-d%E2%80%99hier-et-d%E2%80%99aujourd%E2%80%99hui
- https://www.ecoreseau.fr/art-de-vivre/la-tradition-du-carnaval-en-france-2026-02-19-120475
- https://histoire-image.org/etudes/carnaval-ses-rejouissances
- https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/hashtag/pourquoi-le-carnaval-est-une-fete-intemporelle-et-universelle-8362860
- https://www.nationalgeographic.fr/photographie/2019/02/aux-ameriques-le-carnaval-honore-les-ancetres-africains
- https://morocco.un.org/fr/21408-carnaval-africain-pour-les-objectifs-de-d%C3%A9veloppement-durable-odd-%C3%A0-rabat
#carnaval #transgression #communauté