Travailler seul ou ensemble ? Face aux contraintes budgétaires, aux exigences croissantes de médiation et aux enjeux de transition écologique, les musées font de plus en plus le choix du collectif.

Vue des réserves du réseau des Musées de la ville de Strasbourg lors de la visite avec le master MEME de l’université d’Artois. © Union Sociale, Pôle d’Étude et de Conservation des Musées de la ville de Strasbourg, photographie par N. Colpaert.

 

Face à des contraintes budgétaires croissantes, de nouvelles exigences en matière de médiation ou la volonté de rationaliser la gestion des collections, les musées se mobilisent de plus en plus fréquemment pour travailler ensemble. Ces regroupements prennent des formes variées, appelés de manière générique des « réseaux de musées », et couvrent des réalités institutionnelles, géographiques et thématiques extrêmement différentes. Cet article propose d’en dresser un panorama, depuis les structures nationales jusqu’aux initiatives émergentes les plus spécialisées, en passant par une étude de cas du réseau des musées de la Ville de Strasbourg.

Qu’est-ce qu’un réseau de musées ?

Appliquée au champ muséal, la notion de réseau désigne à la fois une forme d’organisation institutionnelle, un mode de coopération professionnel et un outil de politique culturelle territoriale.

Le Ministère de la Culture français en offre une définition particulièrement ouverte : un réseau de musée peut se fonder sur des critères géographiques (les musées d’une même région, d’un même bassin d’attraction touristique et culturel), sur une logique professionnelle (réunir des conservateurs, des régisseurs, des médiateurs autour de pratiques communes, ou encore sur une expertise scientifique ou thématique (musées de société, maisons d’écrivains, collections techniques…). Il peut également recouvrir une dimension plus administrative — gestion partagée, mutualisation des compétences — ou économique, comme c’est souvent le cas dans les conservations départementales de musées.

Plusieurs échelles d’intervention peuvent être distinguées. À l’échelle internationale, des organisations telles que l’ICOM (Conseil international des musées) réunissent 51 302 membres dans 131 pays et territoires. À l’échelle nationale, le réseau des Musées de France institué par la loi du 4 janvier 2002 ou la Réunion des musées nationaux-Grand Palais (RMN-GP). À l’échelle régionale ou territoriale avec des associations comme Musenor (Hauts-de-France), le Réseau des musées de Normandie, Bretagne Musées, etc. À l’échelle locale, avec des regroupements municipaux comme celui des musées de Strasbourg dont l’article propose une courte étude. À ces différentes échelles, s’ajoute une distinction entre les réseaux formels, c’est-à-dire institutionnalisés par un cadre juridique ou administratif (association loi 1901, établissements publics de coopération culturelle…), et les réseaux informels, qui reposent sur des coopérations ponctuelles sans structure propre.

 

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Divers réseaux de musées

Typologie des réseaux de musées : des grandes structures aux initiatives locales

Le réseau des musées de France constitue le cadre de référence national. Il rassemble en 2026 plus de 1 200 institutions — musées nationaux et musées de collectivités territoriales — autour d’un label garantissant des missions communes : valoriser, conserver, restaurer, étudier et enrichir les collections ; concevoir des actions d’éducation et de diffusion ; contribuer aux recherches scientifiques. Les musées de collectivités y sont majoritaires et représentent environ 82 % des établissements. Ce label est avant tout un outil de cohérence nationale qui ouvre notamment l’accès à des subventions de l’État. La RMN-Grand Palais occupe quant à elle une position particulière : établissement public, elle assume la diffusion des collections nationales à travers l’organisation d’expositions, l’éducation et la commercialisation de produits dérivés.

 

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Cartographie des 91 musées constituant le réseau Musenor. © Musenor.com

 

À l’échelle régionale, Musenor (1975) fédère aujourd’hui plus d’une centaine de professionnels issus de 90 musées des Hauts-de-France. Son action recouvre des groupes de travail thématiques (médiation, inventaire, conservation, nouvelles pratiques), des campagnes de numérisation des collections, un portail en ligne regroupant plus de 64 000 notices illustrées ainsi qu’un service de prêt mutualisé d’équipement de conservation préventive. L’association s’inscrit résolument dans une logique d’éco responsabilité muséale, notamment à travers son projet ProMETHEE (Professionnels de Musées Engagés pour une Transformation vers des Habitudes Écologiques et Écoresponsables) lancé en 2023 ainsi que la rédaction d’un vade-mecum pour la conception d’expositions temporaires éthiques et éco responsables. Cette dernière se fait en collaboration avec différents groupes notamment les étudiantes du Master Expographie Muséographie Écoresponsable de l’université d’Artois. Dans un registre similaire, le Réseau des musées de Normandie rassemble près de 140 établissements autour d’une ambition de coopération et de mutualisation des moyens, des connaissances et de la visibilité. Il est animé par la Fabrique de patrimoines en Normandie, établissement public de coopération culturelle ayant pris la suite en 2015 du CRéCET (Centre Régional de Culture Ethnologique et Technique). Ces réseaux régionaux bénéficient en général du soutien des DRAC (Direction Régionale des Affaires Culturelles), des régions et des départements, ce qui leur assure une certaine stabilité institutionnelle tout en ancrant leur action dans des dynamiques culturelles et touristiques locales. 

Certains réseaux se constituent autour d’une thématique ou d’un type de collection spécifique. Le RéMuT (Réseau des musées et collections techniques), initié par le musée des Arts et Métiers (Paris) réunit plus de 380 membres d’institutions privées ou publiques à but non lucratif. En partageant la conservation de collections techniques, son objectif est de faciliter les échanges d’informations, d’expertises et de compétences, tout en renforçant la visibilité de ces collections.

 

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Cartographie des 38 expositions sur le thème du Rhin entre l’automne 2022 et l’été 2023, dans des musées français, allemands et suisses. © dreilaendermuseum.eu

 

Enfin, à une échelle encore plus large, le Réseau des musées du Rhin supérieur est un regroupement franco-germano-suisse. Née en 1995 d’une exposition consacrée à l’après-guerre dans la région, elle organise des cycles d’expositions transfrontalières sur des thématiques communes : Révolution 1848/49, Carnaval, Lieux mythiques du Rhin supérieur, etc. Fondé en 1995, le réseau FRAME (French Regional and American Museum Exchange) agit pour la valorisation du patrimoine français et nord-américain et le rayonnement des savoir-faire des musées qu’il fédère. Laboratoire d’échange sur des pratiques de gestion des collections, politique d’acquisition, circulation des œuvres d’art et l’apport de nouvelles technologies et les politiques des publics. 

Pourquoi mutualiser ?

Si les réseaux de musées ont proliféré depuis le tournant des années 2000, c’est parce qu’ils répondent à des besoins aussi bien sur le plan opérationnel que stratégique.

La mise en réseau permet sans nul doute une rationalisation des dépenses. Le regroupement de fonctions — administration, ressources humaines, sécurité, production des expositions, gestion des bâtiments — permet d’éviter les doublons et de concentrer les expertises. À Strasbourg, les 254 agents du réseau municipal bénéficient ainsi de services transversaux communs aux onze musées. Sur le plan financier, la mutualisation des réserves est un investissement considérable mais rentable sur le long terme, en regroupant dans un espace unique des fonctions autrefois dispersées et coûteuses. 

La circulation des œuvres entre établissements simplifie les procédures de prêt grâce à une connaissance commune des fonds. Les réserves mutualisées favorisent une meilleure gestion des collections, une optimisation des espaces de stockage et une cohérence dans le reconditionnement et la conservation préventive. 

À l’échelle du réseau, la communication peut être coordonnée, les identités graphiques partagées, les calendriers d’exposition articulés pour éviter la concurrence et favoriser la complémentarité. Le réseau peut également développer des fils conducteurs thématiques transversaux, qui donnent une cohérence à l’ensemble de la programmation tout en laissant à chaque établissement la liberté de ses projets scientifiques et culturels propres (PSC).

Sans aucun doute, ils constituent des espaces privilégiés de formation continue et de partage d’expérience entre professionnels. Groupes de travail, journées d’études, visites croisées : ils offrent la possibilité de faire monter en compétences l’ensemble des équipes. Des pratiques nouvelles comme la médiation numérique, questions d’accessibilité et de conservation préventive circulent ainsi plus facilement d’un établissement à un autre. 

Une dimension doucement discutée publiquement mérite d’être soulignée : le réemploi du mobilier et des équipements d’exposition entre musées d’un même réseau. Cimaises, vitrines, systèmes d’accrochage, mobilier de médiation : ces éléments représentent un coût important et une énorme empreinte environnementale lorsqu’ils sont produits pour chaque exposition et jetés ou stockés indéfiniment. La mise en réseau permet d’organiser leur rotation, leur réutilisation et leur partage, réduisant significativement les déchets et les dépenses. C’est une pratique absolument cohérente avec les engagements de transition écologique que de nombreux réseaux et musées indépendants souhaitent suivre. 

Enfin, un réseau renforce les liens culturels d’un territoire et contribue à son attractivité. En fédérant des musées aux collections et identités complémentaires, il construit une offre culturelle plus lisible pour les visiteurs et visiteuses, plus solide face aux élus locaux, et plus lisible à l’échelle nationale ou internationale.

Étude de cas : le réseau des musées de la ville de Strasbourg

Les musées de la Ville de Strasbourg sont un exemple très abouti de réseau municipal en France. Il regroupe onze établissements aux collections diverses : musée archéologique, musée des Beaux-Arts, musée des Arts décoratifs, musée de l’Oeuvre Notre-Dame, musée historique, musée alsacien, cabinet des estampes et des dessins, musée d’art moderne et contemporain (MAMCS), musée Tomi Ungerer, Aubette 1928 et le musée zoologique. Ce réseau mobilise environ 254 agents répartis en quatre grandes missions : conservation et gestion des collections, médiation et communication, admission et ressources humaines (sécurité, PC), production et gestion des bâtiments.

Lors d’une rencontre, Emilie Girard, directrice des Musées de Strasbourg et Présidente d’ICOM France, affirme que la force de ce réseau réside dans sa capacité à articuler un cadre commun — un projet stratégique générique qui donne une vision partagée — et une autonomie de chaque musée pour développer ses propres projets scientifiques et culturels (PSC). La médiation, par exemple, s’organise autour de responsables propres à chaque établissement, tout en s’inscrivant dans des fils conducteurs transversaux qui donnent une cohérence d’ensemble à la programmation du réseau. Les informations sont par ailleurs réunies dans un site internet commun, très facile d’utilisation pour les publics. 

 

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Vue des réserves du réseau des Musées de la ville de Strasbourg lors de la visite du master MEME de l’université d’Artois. © Union Sociale, Pôle d’Étude et de Conservation des Musées de la ville de Strasbourg, photographie par N. Colpaert

 

Le projet le plus emblématique de ce réseau est sans doute la création du Pôle d’Étude et de Conservation, baptisé “L’Union Sociale” inauguré fin 2020 dans les anciens entrepôts de l’Union des coopérateurs d’Alsace. Avant ce regroupement, les réserves des musées étaient dispersées dans une dizaine de lieux en ville, souvent logés dans des espaces inadaptés et difficiles d’accès. Le bilan sanitaire des collections mené entre 2009 et 2010 a mis en évidence la nécessité d’une réorganisation. Après des études de programmation en 2012 et le choix du bâtiment de l’Union Sociale en 2016, les travaux débutés en 2018 ont été conduits sous la direction de l’architecte-paysagiste Alexandre Chemetoff. Ce bâtiment de 8 200 m2 accueille sur cinq niveaux les collections de sept des onze musées (soit environ 40 % des 700 000 objets de collections du réseau), rangés par typologie avec un code couleur différenciant chaque musée. Il abrite également des services support : un laboratoire de restauration et ses deux restauratrices, un atelier d’encadrement, un service de régie (s’occupant des commissions de prêts, des contacts avec les emprunteurs), et deux techniciens chargés respectivement du transport internet et la diffusion des collections, et de la veille sanitaire des espaces. Ce service est transversal : il est commun aux onze musées, et collabore étroitement avec le service des expositions, qui prend le relais pour l’installation in situ, via un comité de pilotage et une régie de terrain. 

Concernant les prêts, le réseau fait preuve d’une logique d’autonomie : la volonté étant de réduire les envois à l’étranger et de favoriser les ressources internes. Le musée zoologique est exemplaire d’une politique active de prêts et d’actions hors-les-murs, assortis de tests d’expositions auprès du personnel avant l’ouverture au public.  

 

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Vitrine ouest (ancienne) du bâtiment de l’Union Sociale, “Que se passera-t-il au sein du bâtiment ?” conçue par Terrains Vagues, 2021. © Terrains vagues.

 

L’Union Sociale s’inscrit dans une logique de transparence et de médiation : des installations didactiques visibles depuis l’extérieur (frises chronologiques, bandes dessinées sur les métiers des musées), une salle accessible au public, et des programmes de visites à destination des scolaires, des habitants et des professionnels. Le lieu devient concrètement un espace de sensibilisation aux enjeux de sauvegarde du patrimoine et permet de rendre visible ce qui d’ordinaire est peu accessible aux publics. 

Un réseau en devenir : musées universitaires de santé

Les musées universitaires restent un champ encore peu structuré en réseau, malgré son riche patrimoine quoique peu connu. Herbiers, collections anatomiques, minéralogie, instruments scientifiques, cabinets de curiosités académiques : ces fonds témoignent de l’histoire des savoirs, des professions, de la santé, et sont souvent hébergés dans des bâtiments eux-mêmes classés au titre des Monuments Historiques. Pourtant, leur mise en réseau reste encore balbutiante.  

À l’échelle internationale, l’ICOM-UMAC (Comité international pour les musées et collections universitaires) est depuis 2001 le principal forum de dialogue pour les professionnels du secteur, leur offrant un espace d’échanges sur le rôle de ces collections, les possibilités de partenariat et l’amélioration de leur accessibilité. En Europe, le réseau UNIVERSEUM, fondé en 2000, a un rôle similaire à une échelle plus vaste. Ces deux instances se sont par ailleurs réuni à Dresde en septembre 2024 autour du thème “Façonner la transformation : les collections universitaires dans un monde en mutation”. 

En France, le champ des musées et collections liés à la santé devrait bénéficier d’une attention particulière : si une enquête de l’OCIM menée en 2018 recensait une cinquantaine de structures : musée hospitaliers, universitaires, apothicaireries, peu d'entre elles bénéficient d’un réseau dédié. Près de la moitié appartiennent néanmoins à des réseaux nationaux (AGCCPF, Patstec, RéMuT), mais les liens entre professionnels de musées universitaires centrés sur la santé reste à construire.

 

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Un site commun pour les 12 musées de l’université de Padoue ©  www.musei.unipd.it

 

C’est précisément dans ce contexte qu’une initiative nouvelle mérite l’attention de la communauté professionnelle. Alexandra Narbonnet, chargée d’action culturelle au Musée de l’Histoire de la Santé - Alexandre Lacassagne, accompagné de Éloïse Quetel, responsable des collections médicales et d’anatomie pathologique de Sorbonne Université, sont actuellement en train de réunir des acteurs et actrices de ce secteur. L’intérêt est évident : favoriser les échanges entre des structures partageant des défis communs, notamment de conservation de collections fragiles ou réglementées. Il est tout aussi intéressant de pouvoir discuter de l’accessibilité de sujets aussi spécifiques que délicats auprès de publics variés dans le cadre de médiations ou d’écriture de cartels. Il sera également bénéfique d’échanger sur la façon de renforcer leur visibilité institutionnelle. Dans un contexte culturel lié de plus en plus à la santé — de la “prescription muséale” à Montréal (2018) ou aux programmes culture-santé (Lille) soutenus par les ministères de la Culture et de la Santé depuis 1999 —, un tel réseau a toute sa place dans le paysage muséal français. 

 

Nina Colpaert

 

Pour aller plus loin !

Retrouvez sur LinkedIn :

  • Alexandra Narbonnet, chargée d’action culturelle du Musée d’Histoire de la Santé - Alexandre Lacassagne. PAST Département Temps et Territoires Université Lyon 2.
  • Éloïse Quetel, responsable des collections médicales et d’anatomie pathologique de Sorbonne Université. Conservatrice-restauratrice Restes humains et matériaux organiques. Pôle Collections Scientifiques et Patrimoine. Direction des Archives, Bibliothèques et Collections muséales (ABC)
  • Musée d’Histoire de la Santé - Alexandre Lacassagne

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