Deux crayons posés sur la table de l’exposition «Graphzines», depuis le vernissage, racontent le déroulement de l’exposition et de tout ce qu’ils ont vu et vécu,de leurs mines aiguisées.


© photos personnelles

L’exposition Graphzines fait partie dut hema proposé par le LaM, introduite à la fin du parcours de l’exposition principale « L’Autre de l’Art ». Elle s’est poursuivie à la bibliothèque universitaire de Lille 3 et présente, du 14 octobre au 17 décembre 2014, une exposition sur l’univers des graphzines. Le collectif Cagibi, qui a mis en scène cette exposition, a installé une œuvre interactive « Cubi » réalisée en Août 2014 afin de laisser libre expression au visiteur. Ce cube inspiré de celui de Yoshimoto inventé en 1971 est constitué de 8 petits cubes dont les faces peuvent s’assembler et se désassembler selon de multiples combinaisons,pour faire naître des dessins coordonnés. Pour cette installation, des stylos ont été déposés sur la table et mis à disposition des visiteurs ; parmi eux deux stylos célèbres, «Mondrian de Carré d’Arche » et « Charlie Pro Marker ». Nous avons pu enregistrer une de leur conversation datant du 7 décembre 2014aux environs de 14h ; quelques semaines après l’exposition, nous vous proposons une retranscription.

Ces deux crayons discutent de l’exposition et des dessins dont ils ont été les acteurs :

Leur conversation a débuté depuis un moment ;  « Mondrian de Carré d’Arche »de sa voix suave et inquiète, explique son incompréhension face à l’exposition:

-  …non seulement nous ne sommes pas dans une institution muséale reconnue et le peu de moyen mis en œuvre nous confine dans ce petit espace exiguë, mais, en plus, nous sommes relayés dans ce coin sombre. Je souffre.

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(Charlie Pro Marker tente d’apaiser lesinquiétudes de son ami)

- Arrêtede te plaindre et ouvre les yeux ; on ne voit que nous dans ce hall pâleet lisse, les étudiants s’arrêtent dans cette exposition, s’interrogent ets’attardent. Oui, l’espace est petit et, pour tout t’avouer ce tapis noir ausol me frustre un peu, mais ici, une vraie atmosphère a été créée. La mise enscène est originale, une réelle immersion est proposée dans l’univers, peuconnu et décalé, des graphzines.

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- Les graphzines parlons–en ! Qu‘est ceque c’est que ces gribouillages saturés ? Impossible de distinguer les œuvresde leurs supports. Il n’y a pas de parcours, pas de flèches, pas de séquences,les gens sont perdus ici, perdus !

- Mais, mon ami, c’est justement ça lesgraphzines. Les artistes eux même ne veulent pas définir leur travail, ilsdessinent sans normes, sans règles ni contraintes, mais avec un seul motd’ordre : une liberté d’expression totale. Polémique  ou poétique, toujours un peu satirique, leursauteurs apportent un regard nouveau sur nos quotidiens, le monde qui nousentoure et nos sociétés.

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- Mais comment veux-tu que je comprennetout cela ? Rien n’est indiqué, les œuvres, si nous pouvons les nommer ainsi,ne sont pas toutes référencées. Par exemple, celles suspendues par une ficellecolorée,  palpables par toutes ces mainsmoites, et exposées au danger de tous ces microbes humains, d’où viennent –elles ? Tu sais bien toi Charlie Pro Marker, lorsqu’une main étale notre encreencore fraiche anéantissant ainsi la ligne parfaite, le tracé subjectif dudessinateur… Haaaaaa j’en frissonne encore…

- Mais justement ! C’est ça l’esprit desgraphzines : une création spontanée et sans limites. Ils sont issus de bandesdessinées alternatives, qui ne sont pas éditées par des maisons d’édition.D’ailleurs certaines œuvres exposées seront même vendues à des prix trèsaccessibles à la fin de cette exposition ! Photocopiée ou sérigraphiée,  c’est ce qui fait l’originalité de chacune,quant aux traces, tant pis, rien ne vaut un libre accès à l’art !

- T’appelles ça de l’art toi ?Personnellement vu les dessins que j’ai vécu ces derniers jours,   sur ce maudit cube, je suis loin d’y accéderou même d’y participer…(Mondrian, éprouvé et ému cherche alors ses mots) …Jepense que je développe le «complexe du blanco», c’est ce qu’on dit dans lemilieu des beaux arts, en parlant de nos confrères sacrifiés au nom de laliberté d’expression et condamnés à dessiner des ignominies sur les tables deslycées.

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- Qu’entends-tu par « ignominies » ? Onm’a utilisé pour faire un dessin engagé hier et énormément de messages étudiants ont pu être inscrits au cours de cetteexposition. Par nous et sur ce cube s’inscrit l’humour, l’amour, la révolte,des revendications politiques. L’absurde et la pertinence d’un message ne sontpas toujours antinomiques. Laisse-moi te raconter mes expériences passées. (Lamine souriante et espiègle Pro Charlie commence son récit). J’en ai dessiné desconneries d’ados révoltés et insouciants. Avant d’être ici, j’ai été longuementutilisé par la main d’un dessinateur de journal satirique. C’est là la force dudessin et de notre travail, faire émerger des messages profonds à travers uneliberté totale.  Je me souviens de cesréunions en salle de rédaction desquelles je sortais épuisé et vidé d’avoirnoirci des pages pour mettre en lumière des idées. Ils ne censuraient aucunsymbole et la force émanant du dessin achevé était parfois imprévisible. C’estdans ce sens, que j’apprécie d’être ici, de prôner la liberté d’expression etla non-censure dans un lieu institutionnel et universitaire. L’étudiant quidessinait, à travers toi, hier, sera peut – être un de ces agitateurs dedemain. Laissons les dessiner partout, tout le temps, sur les murs, les tables,les chaises, au stylo et à la craie, de façon absurde, bête, féroce, révoltée :de ces bites naîtront des discours.

- Alors, allons-y, je te suis Charlie. »

Dessin fait par Louison le 8 janvier 2015

 suite aux attentats 

contre « Charlie Hebdo »

                 ©lanouvelleedition.fr

Cléa Raousset et Margot Delobelle #graphzine #liberté #expression