LUCILE« Je remarque que les hommes ne sont bons qu'en qualité d'amants (…) dèsqu'ils sont heureux, les ingrats ne méritent plus de l'être. »

Serments Indiscrets Théatre du Nord

Lucile etDamnis © Anne Nordmann, Le Théâtre du Nord

LUCILE« Je remarque que les hommes ne sont bons qu'en qualité d'amants (…) dèsqu'ils sont heureux, les ingrats ne méritent plus de l'être. »

Acte I, Scène II

Faire passer desidées ? Du sens ? Avec quels outils ? Quelle place pour lepublic/ spectateur ? Quelle différence entre le spectateur au théâtre etle regardeur au musée ? Existe-t-il une véritable différence entre lescénographe qui travaille pour le théâtre et celui qui travaille pour uneexposition ? Je tenterai de répondre à ces questions à partir de la piècemise en scène par Christophe Rauck, grand prix du meilleur spectacle théâtralde l’année 2012/2013  pour Les serments indiscrets de Marivaux.

Comment traiter en 2014 un sujetdix-huitièmiste et qui semble si loin de nous : le mariage arrangé de deuxjeunes bourgeois … ?

Par la scénographie ! C’est d’abord ellequi m’a interpellée, ni passéiste, ni abstraite, elle est pleinementcontemporaine. Faire entrer le spectateur/ public dans l’univers de l’acteur,le faire entrer sur scène, lui donner le sentiment de participer à l’action.Voilà à mon sens l’un des rôles majeurs de la scénographie. C’est ce butqu’atteint Aurélie Thomas (scénographe) en créant trois espaces unifiés par lemouvement des comédiens : l’arrière-scène – qui tient lieu de coulisses àla pièce –, la scène et les gradins. Si l’intervention des comédiens dansl’espace du public, est un choix pertinent mais au final peu utilisé, le choixde créer un espace relevant presque de l’intime est très bien utilisé.  Suggérer sans montrer. Ici et là, on devinedans les deux pièces du fond, le mobilier et les silhouettes des personnages.Le procédé devient réellement intéressant lorsque Damnis fou de rage, lance lesmeubles des pièces adjacentes sur la scène. La violence est accentuée par lefait que nous ne voyons et n’entendons que le fracas de ceux-ci. La scénographerépond ici à la curiosité primaire de l’homme : voir ce qui est caché, cequi lui est interdit.

Concernant le mobilier, j’ai particulièrementapprécié qu’il ne soit pas aseptisé. Ces objets sont des : bougies àl’avant de la scène, mobilier de style XVIIIème recouvert de tissussobre et contemporain, rideau reprenant le rideau à l’italienne, etc. Bref undécor de goût qui évite l’anecdotique et que l’on pourrait encore trouveraujourd’hui dans un appartement bourgeois.

La modernisation de la pièce passe égalementpar l’utilisation de la caméra et de la vidéo. Si souvent le numérique – dansles expositions comme dans les pièces de théâtre – se résume à faire du« numérique pour le numérique », à donner l’illusion de la modernité,ici Kristelle Paré met le multimédia au service de la pièce et la projette dansune problématique toute contemporaine. Malgré cela les origines de l’œuvre nesont pas niées puisque j’ai eu le plaisir de redécouvrir sur grand écran desscènes galantes de Fragonard ou Watteau, accompagnées par La non-demande en mariage de Georges Brassens.

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Phénice et Damnis c Anne Nordmann pour le théâtre du Nord

C’est Phénice – l’un despersonnages les plus intéressant joué par Sabrina Kouroughli - qui intègre toutau long de la pièce l’outil multimédia. Petite sœur indiscrète et espiègle,elle enregistre et se joue des situations familiales. Filmant la relationambiguë de sa sœur Lucile avec Damnis, elle donne l’impression au spectateurd’être un voyeur venant se mêler d’affaires qui à l’origine ne le concerne enrien. J’ai particulièrement apprécié l’humour lors de la scène filmant lesébats de Phénice et Damnis, une scène faisant écho à certaines vidéos visiblessur le web. La scène finale, filmée en cadrage serré sur l’ensemble despersonnages, permet au spectateur de découvrir les détails de ces visages quel’on voit d’habitude de si loin … La caméra permet ici au spectateur d’être unacteur silencieux de la pièce.

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Phénice et sa caméra, Crédits : Anne Nordmann, Le Théâtre du Nord

C’est par l’intelligence de la scénographie etde l’utilisation des outils multimédia, que l’œuvre entre pleinement dans leXXIème siècle. En effet si le metteur en scène est un acteurincontournable de la pièce, de par son rôle de direction et de médiateur entreles différents acteurs du projet, j’ai senti dans cette pièce toutel’importance de la scénographie. Elle ne se résume pas ici à un simple décorqui viendrait accueillir les acteurs, mais porte en elle-même du sens,modernise l’œuvre de Marivaux, et prend ainsi une place aussi importante quen’importe quel personnage.

Ainsi s’il n’existe pas réellement dedifférence entre la scénographie théâtrale et muséale, le changement vient dumouvement. En effet si au théâtre l’action vient d’une pièce où le spectateurest statique, au musée la problématique est inversée, le public en mouvementcontemple l’œuvre statique. Mais en dehors de cette caractéristique qui doitêtre bien entendu prise en compte, la scénographie doit toujours être vecteurde sens. Or j’ai parfois le sentiment en visitant certaines expositions d’avoirplutôt affaire à une décoration. De même l’utilisation de la caméra peut êtreici une piste de réflexion dans le cadre du musée. Pourquoi ne pas réfléchirautour de cette idée d’une caméra qui intègre le spectateur, dans le cadred’une exposition. Il pourrait en effet être intéressant de faire du public, unnouvel acteur, qui pourrait ainsi partager son avis sur l’exposition ou sur uneœuvre, donnant de cette manière à son discours autant de légitimité qu’à celuid’un professionnel.

Ainsi dans une formation de muséographe, etmême si la scénographie n’est pas au centre de notre travail, il me semblenécessaire d’avoir une vision interdisciplinaire, celle-ci nous donnant despistes pour travailler en bonne intelligence avec un scénographe.

Si vous avez manqué les représentationslilloises, je vous conseille de faire comme moi et d’aller voir Phèdre au Théâtre du Nord dans unenouvelle collaboration de Christophe Rauck et Aurélie Thomas.

Cette interdisplinarité indispensable estégalement mise en valeur par le théâtre qui organise très ponctuellement desexpositions. Cela me donnera l’occasion de vous reparler de scénographie lorsde mon prochain article, mais cette fois pour une exposition au théâtre.

Marion Boistel

Pour aller plus loin :

Pour de plus amples informations surla pièce.

Pour approfondir la problématique de la scénographie au théâtre

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