Dans certaines parties du monde, à l’âge où d’autres vont à l’école, des fillettes sont mariées à des hommes beaucoup plus âgés. Le travail de la photographe Stephanie Sinclair lève le voile sur une réalité qui n’a pas de visage. Aujourd’hui, elle en a un et même plusieurs, ceux d’Aracely, Destaye, Ghada, Ghulam, Hawa, Tehani, autant de vies brisées que Stephanie Sinclair a immortalisées pour éveiller une prise de conscience. Cette photographe lutte depuis treize ans contre les mariages forcés et les mutilations faites aux femmes. L’exposition « Too Young to Wed : mariées trop jeunes », du nom de l’ONG qu’elle a créée en 2012, rassemble 175 photos, dont 115 jamais présentées, et rend hommage à ces victimes-héroïnes. Elle inaugure avec force l’Arche du photojournalisme, située au 35e étage de la Grande Arche de la Défense à Paris.

Tehani (au second plan) avait 6 ans lorsqu’elle a été mariée à Majed, 25 ans. Elle est photographiée deux ans plus tard aux environs de Hajjah au Yemen avec son ancienne camarade de classe, Ghada. © Stephanie Sinclair

Des chiffres alarmants pour un constat bouleversant

Dans plus de cinquante pays dans le monde, une jeune fille toutes les deux secondes est mariée contre son gré, soit 39 000 victimes chaque jour. Dans dix ans, ce ne seront pas moins de 140 millions de mineures mariées avant l’âge de 18 ans ; d’ici 2050, elles seront 1,2 milliard. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) estime à 16 millions le nombre de filles entre 15 et 19 ans, chaque année, qui donne naissance à un enfant ; le chiffre se monte à plus d’un million pour les moins de 15 ans.

Au Bangladesh notamment, 29% des fillettes sont mariées avant leurs 5 ans. Or, les pays occidentaux ne sont pas épargnés par le phénomène. En Europe de l’est par exemple, 11% des jeunes filles deviennent des épouses avant l’âge de 18 ans. Aux Etats-Unis, un vide juridique persiste quant à l’âge minimum légal du mariage au niveau fédéral et qui concerne une trentaine d’Etats dans le pays. En effet, des adolescents auraient le droit de se marier s’ils ont le consentement des parents ou d’un juge.

Les statistiques glaçantes ne se limitent pas uniquement à la question des mariages forcés, d’autres sévices ajoutent des plaies physiques à des traumatismes psychologiques qui ne cicatrisent jamais. En effet, l’excision est encore trop souvent une condition préalable au mariage dans de nombreux pays de la péninsule arabique, d’Afrique et d’Asie. Cette pratique consiste à l’ablation partielle ou totale des parties génitales, dont le clitoris, et concerne chaque année 3 millions de jeunes filles à travers le monde selon l’Unicef. Les victimes de ces mutilations, pratiquées en principe sans anesthésie ni aucune précaution d’hygiène, se dénombrent en plusieurs centaines de millions. 

En Indonésie, une fillette vient de subir une excision. © Stephanie Sinclair

Derrière l’objectif, un combat : mettre des visages devant une réalité qui dérange

Ils sont nombreux les visiteurs qui ne parviennent pas à soutenir les regards de tristesse et parfois de gravité de ces fillettes qu’on force à devenir des femmes ; il y a quelque-chose de gênant, comme si nous prenions soudain conscience de notre position de voyeurs immobiles et inertes. Cependant, ce n’est pas un Déjeuner sur l’herbe qui se déroule sous nos yeux mais bien une série d’existences sacrifiées. Stephanie Sinclair a sûrement voulu recréer volontairement chez le visiteur le malaise qu’elle a ressenti lorsqu’elle s’est confrontée pour la première fois au sujet des mariages d’enfants. 

En 2003, dans le cadre d’un photoreportage sur la guerre en Irak, l’Américaine se rend au service des grands brûlés d’un hôpital et se retrouve frappée par le sort de jeunes filles qui ont choisi de s’immoler par le feu plutôt que de subir un mariage non consenti. Les destins tragiques de ces enfants d’à peine une dizaine d’années résignées à une mort atroce comme seule échappatoire bouleversent la journaliste. Dès lors, à travers ses photos, elle a fait de la cause de toutes les filles mariées contre leur gré avant l’âge adulte, son combat pour sensibiliser sur un fléau qui, sans forcément tuer, détruit des millions de vies. 

Eduquer plutôt que juger

Faiz, un Afghan de 41 ans s’apprête à épouser Ghulam, une fillette de onze ans. 

© Stephanie Sinclair

Stephanie Sinclair a aussi montré une sorte de beauté dérangeante ; sur des tirages aux couleurs lumineuses, la beauté des visages juvéniles se dessine ; c’est la fin d’une innocence.

Jamais l’œil du photographe n’est intrusif ou grossier, il dévoile sans chercher le sensationnel ou l’image choc, comme on le ferait pour empêcher les gens de fumer. Au contraire, on ressent les liens privilégiés entre l’artiste et ses modèles, une confiance mutuelle dans laquelle le spectateur prend place et qui lui donne accès à une intimité mais toujours avec beaucoup de pudeur. 

L’exposition se poursuit vers une salle de projection où six vidéos retranscrivent les entretiens de l’artiste photographe avec des jeunes mineures de différents pays. Il s’agit avant tout d’un minutieux travail d’enquête : la prise de contact, la rencontre avec les familles, parfois les chefs de villages. Peu à peu, ces jeunes se confient à elle, lui racontent les maladies, les viols, les grossesses non désirées, les séquelles des accouchements précoces, les violences conjugales, les mutilations. La photographe n’hésite pas à retourner plusieurs fois au même endroit, parfois à plusieurs années d’intervalle. 

Aucun des clichés présents dans l’exposition n’a été pris sans l’accord des jeunes filles et de leurs proches. Stephanie Sinclair nous raconte leur histoire mais aussi celle de leurs familles, de leurs maris, sans jamais porter le moindre jugement. En effet, nous sommes face à des constructions sociales où le poids des traditions est considérable. Bien souvent, les familles n’ont pas pleinement conscience que ce qu’elles font subir à leur enfant est mal. Le mariage arrangé impliquant des mineurs n’est pas tabou dans ces sociétés. Il est coutume de vendre une fille en échange d’une dot, plus la fille en question est jeune, plus la dot est élevée. Or, la situation dramatique de ces filles déscolarisées ne fait qu’aggraver leur situation et leur rôle se limite à la maternité et au maintien du foyer. 

Ainsi, l’éducation apparaît comme la seule alternative, la meilleure arme pour gagner leur liberté.

Au Guatemala, Aracely, 15 ans, pose avec son fils. © Stephanie Sinclair

Avec son ONG, l’artiste met des appareils photos à disposition des filles, organise des ateliers pour qu’elles puissent échanger sur leur histoire mais c’est aussi une façon pour elle de leur rendre ce qu’elles lui ont donné. Si certaines évolutions commencent à se faire jour, Stephanie Sinclair est consciente que le combat est encore loin d’être fini. Les institutions culturelles se doivent d’être un relai de cet engagement tout en assurant leur rôle d’information et de diffusion auprès du public le plus large. Et l’exposition se poursuit, au dehors, car le visiteur n’en ressortira pas indemne…

Mathilde Esquer

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Informations pratiques : 

L’exposition de Stephanie Sinclair est à découvrir jusqu’au 24 septembre. La prise de conscience se mérite : la galerie de 1200m² est perchée à 110 mètres d’altitude, il faudra débourser 15 euros pour emprunter l’ascenseur et s’acquitter des 4 euros du droit d’entrée. L’espace est ouvert tous les jours de 9H30 à 18H30. 

Site de l’association fondée par Stephanie Sinclair : www.tooyoungtowed.org