À Forlì, une petite ville de 100 000 habitants à côté de Bologne, se trouve l’ensemble des Musées San Domenico, l’un des plus beaux exemples de reconversion architecturale réussie d’un ex bâtiment clérical en espace culturel public. L’ancienne église et le cloître qui lui sont annexés ont été complètement rénovés pour y installer deux collections permanentes, l’une d’archéologie, l’autre de beaux-arts, sans compter un espace sur deux étages consacré aux expositions temporaires.

Forlì est une commune qui possède deux raisons principales de fierté : l’Université, qui héberge le Master en Relations Internationales le plus prestigieux d’Italie, et la piadina, un pain spécial typique de la région qui se déguste avec de la charcuterie et un bon verre de vin rouge (un lambrusco, de préférence). Un peu comme sa « grande sœur », Bologne, Forlì est une ville de nourriture pour le corps et pour l’esprit, où la réputation d’un lieu comme les Musées San Domenico n’a pas tardé à se répandre, tant que ses expositions temporaires ont rapidement gagné le statut d’un rendez-vous immanquable pour les habitants, jamais déçus par la qualité de son offre culturelle.

Salle d'entrée du Musée San Domenico - L'ancien réfectoire ©  L. Zambonelli

C’est à Forlì que j’ai déjà visité, l’été 2015, une magnifique exposition sur Boldini, un peintre du XIXème siècle originaire de la région Emilia-Romagna qui a fait fortune en représentant les femmes de la haute société parisienne. L’architecture classique et les fresques de la Renaissance laisseraient penser que les expositions dédiées au contemporain ne soient pas les bienvenues, mais il ne faut pas se laisser tromper par les apparences. En effet, je suis retournée aux Musées San Domenico pour voir les photographies de Steve McCurry.

Personnage fascinant et inspirateur, McCurry a travaillé pour Time, Life, National Geographic et il est l’archétype du photographe-reporter qui est prêt à mettre en danger sa propre sécurité pour immortaliser un instant magique avec son fidèle Nikon. En accédant à l’espace d’exposition, nous rencontrons d’abord une biographie concise et bilingue (italien et anglais) du photographe américain, avant de nous plonger dans une ambiance sombre et mystérieuse, comme une grotte pleine de nuages noirs desquelles émergent les magnifiques couleurs des images.

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Première salle ©  L. Zambonelli

Telle est l’impression : les photographies sont mises en valeurs comme des soupirs de soulagement au milieu d’un monde hostile. Elles sont accrochées à des morceaux des tissus noirs transparents formant un jeu vraiment hypnotique de multiplication de perspectives qui permet en un seul regard d’apercevoir toutes les photos de la salle. Les seuls textes présents (à l’exception de la biographie sur McCurry déjà citée) sont les légendes des photographies, qui portent le concept de sobriété à une nouvelle échelle : le visiteur pourra y lire le lieu et la date où elles ont été prises, mais rien de plus. Il n’ en a pas besoin.

Pour la plupart, il s’agit de portraits. Le sujet nous regarde dans les yeux depuis l’Inde, l’Éthiopie, l’Italie, l’Afghanistan, Cuba, le Japon, les États-Unis. C’est un dialogue muet qui se met en place entre chaque visiteur et chaque homme, femme ou enfant sur les photos, un miroir qui nous renvoie des images de notre humanité.

Un audio-guide est proposé gratuitement à l’entrée du Musée pour accompagner la visite avec le récit (disponible dans les deux langues, italien et anglais) de la genèse de telle ou telle photographie, que cela soit par hasard ou au contraire le fruit d’une longue mise en scène. Mais au fil des salles, je m’aperçois que les gens, beaucoup plus intéressés par une confrontation personnelle avec les œuvres, tendent à abandonner ce guide virtuel, qui pend d’un air désolé à leur cou.

La scénographie est sobre et la lumière en est la reine : parfois en formant des cadres immatériels autour des photos, parfois en nous guidant gentiment dans l'espace.

Jeu de transparences - deuxième salle ©  L. Zambonelli

Le parcours physique évolue doucement en harmonie avec les sujets des œuvres, et dans la dernière partie de l’exposition le visiteur a l’impression de recommencer à respirer à pleins poumons devant les magnifiques paysages immortalisés par l’objectif du photographe. Une échelle à barreaux en bois est modulée sous différentes formes (support pour un grand écran sur lequel passe une interview de McCurry ou véritable socle pour accrocher les photographies) peut-être pour symboliser le thème du voyage, très présent dans cette partie.

La scénographie renforce le parti-pris qui se dégage de l’exposition toute entière : il n’y a pas de morale à tirer, ni de message. Même le choix des formats des photographies n’est pas hiérarchisé : une image du 11 Septembre peut faire la taille d’un miroir de poche alors que celle d’un groupe des moines tibétains en prière peut être grande comme une fresque.

Ce sont des fenêtres sur le monde ouvertes par le regard d’un intrépide voyageur, à nous de les remplir de sens. Certains y verront la représentation des injustices humaines, d’autres la beauté de la diversité, d’autres encore apprécieront la virtuosité technique du photographe. C’est l’un des rares cas où il me semble que la quasi-absence du texte soit un choix bien raisonné, assez pour pouvoir contextualiser les images, mais pas trop présent pour ne pas brider la libre interprétation et surtout, pour éveiller la curiosité. À la fin de la visite l’immanquable passage à la boutique confirme cette théorie : les catalogues d’exposition se vendent comme de la glace italienne lors d’une journée d’été, et les réserves de posters sont épuisées !

Qu’est-ce qui fait d’une exposition un succès ? STEVE MCCURRY: Icons and Women n’a pas déployé des dispositifs futuristes, ni mis en place une scénographie hollywoodienne, on dirait la traduction en muséographie de la pensée libérale politique et économique : l’état doit intervenir le moins possible dans la vie des citoyens, il doit être présent mais invisible. La queue devant l’entrée, les commentaires sur le livre d’or, le nombre des visiteurs qui cachent une larme d’émotion devant les œuvres affirment qu’ici, le muséographe (ET scénographe ET architecte) Peter Bottazzi a bien fait son travail.

(Trois jours après avoir visité « McCurry, Icons and Women », j’ai acheté deux manuels de photographie.)

L. Zambonelli

#photographie

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À Forlì du 26 Septembre 2015 au 10 Janvier 2016.

Vol Ryanair Bruxelles Charleroi - Bologne : 1 heure 40.

Train régional Bologne Gare Centrale - Forlì : 34 minutes.

Pour en savoir plus :

http://www.mostrastevemccurry.it/

http://www.cultura.comune.forli.fc.it/servizi/menu/dinamica.aspx?idArea=17262&idCat=16347&ID=16347&TipoElemento=categoria