Oh l'ardu et l'ardent sujet que le Pass aborde depuis quelques années à Mons en Belgique : l'argent ! La visite d'une exposition sur ce thème était aguichant puisque partout ce thème est évoqué sans que l'on sache bien de quoi il en retourne, surtout dans les temps virevoltants que nous vivons qui ressemblent à s'y méprendre à une partie de monopoly échelle monde…

Premier constat : il faut disposer de temps devant soi pour pouvoir l'explorer car les quatre espaces qui lui sont consacrés sont bien remplis. Ce qui est tout un drame puisqu'elle se situe au milieu de neuf autres expositions toutes aussi abouties, et que l'on se retrouve bien vite dans  un dilemme cornélien, l’œil rivé sur la montre pour tenter un calcul savant du temps à consacrer à chaque chose. Le site internet du lieu a bien raison d'annoncer que le mieux est de consacrer une journée entière pour sa visite. L'exposition à elle seule occupe vite pour plusieurs heures entre la dizaine de jeux, les expôts, les explications et les manipulations.

Il s’agit ici vraiment d'une exposition de contenu. Les grands adorateurs des expositions où l'objet est roi y trouveront peu leur compte. Après un large mur expliquant le contexte et les multiples jeux interactifs présents sur le parcours, la première partie explore ce qui définit l'argent, avec quatre sous-parties ayant pour titres « LIEN », « RESEAUX », « ECHANGES » et « PUISSANCE ». La deuxième salle sert de transition autour de ce qui se passe quand il n'y en a plus, ou presque, en montrant des témoignages de personnes en Argentine après le crash boursier au début des années 2000. Des photos et des citations dépeignent un quotidien difficile, mais aussi beaucoup plus solidaire, sous une cascades de casseroles évoquant les manifestations où cet outil de cuisine faisait office de tambour de protestation. Le troisième espace explore les notions de richesse et de pauvreté, de la valeur accordée aux choses en faisant par exemple relier des parties du corps à un montant d'assurance, des métiers à des salaires, ou des tableaux avec leur côte en bourse. Enfin, le quatrième est une petite pièce noire dont les écrans se reflètent dans de multiples miroirs diffusant des extraits de films autour de « la passion de l'argent », coupé de leur bande sonore, où les expressions des personnages n'en paraissent alors que plus démesurées. 

Ce n'est pas qu'il n'y ait pas d'objets, mais ils se trouvent totalement au service du sens. Une vitrine, dans la première partie, montre les multiples formes que peut revêtir la monnaie : des plumes, du sel, des coquillages, des fourrures, des graines de cacao, jusqu'aux cigarettes américaines à la fin de la seconde guerre mondiale. Elle permet d'illustrer la matérialisation d'un besoin pour les échanges de nombreuses sociétés. Plus loin, on peut voir une trentaine de billets, sur lesquels on peut faire passer une loupe, illustrant ainsi la mainmise des personnes au pouvoir sur la monnaie pour écrire l'histoire de leur nation. Il y a aussi une sorte de grand rouleau actionnable où se trouvent des reproductions d’œuvres artistiques ayant joué autour de billets de banque, mimant une machine de fabrique de billets.

Un ton décalé se retrouve ainsi dans l'ensemble du parcours, abordant de manière ludique un sujet pouvant vite devenir anxiogène. Ainsi, dans la première salle, lorsque l'on s'approche des poteaux sur lesquels sont imprimés de petites images se font entendre des extraits de chansons, comme Brel chantant « faut pas jouer les riches quand on a pas le sou », ou d'interviews « mon ami à Canyonlake, il a tout ». Cela fonctionne pour l'effet d'immersion mais on peut regretter le manque de contexte à ces paroles et ses images, qui peuvent vite devenir des bruits ne faisant éclaircir ni le sujet, ni le rapport à l'information. De même, on peut féliciter certains jeux électroniques au contenu très plaisant mais leur finalité peut vite être trouble. Par exemple, celui où l'on doit conduire une voiture sur écran nous obligeant à choisir des publicités qui nous amènent à des dettes colossales à la fin du parcours. Un autre exemple encore plus frappant se situe dans la pièce évoquant le crash boursier de l'Argentine. Le jeu nous dit qu'il faut que l'on réussisse à tenir au moins trois jours dans un pays effondré, nous amenant  à choisir, avec le maigre pécule dont nous disposons, entre acheter à manger ou acheter un médicament pour notre père malade. Voilà un jeu dont l'étude des réactions serait un trésor de sociologie, en attendant, un goût un peu amer peut venir à la bouche du visiteur-participant.

Un bémol sérieux est à souligner du côté du fonctionnement des installations : un tiers d'entre elles n'étaient pas en état de marche. Quel dommage, surtout que nombreux sont ceux en fonctionnement qui sont vraiment agréables à découvrir. On sent l'énorme travail de recherche en amont, lié à une volonté de médiation constante du propos. L'exposition en devient ainsi un brin bancale, si bien que l'on souhaiterait beaucoup que l'établissement retrouve vite des subventions à hauteur des propos qu'il propose. 

Jody Herrero-Beconnier