« Merci de ne pas toucher », ces quelques mots font partie de notre quotidien dans les musées, certains l’ayant intégré plus que d’autres.

© Le forum de la seconde guerre mondiale, des conflits contemporains et de l’actualité : la Coupole.

« Merci de ne pas toucher », ces quelques mots font partie de notre quotidien dans les musées, certains l’ayant intégré plus que d’autres. Ces petits écriteaux jalonnent presque systématiquement les parcours, galeries, salles, rappelant au visiteur que, malgré tous les efforts d’ouvertures des musées vers le public, il n’est pas chez lui et qu’il y a une certaine distance à mettre entre le simple commun des mortels et l’objet chef-d’œuvre. Mais alors qu’advient-il quand les nouvelles technologies, de plus en plus présentes, entrent en jeu dans nos espaces muséaux et viennent contredire la sacralisation des objets et du « no contact » en incitant justement les gens à toucher ?

La table tactile, merveille de technologie, s’inscrit dans ce processus de participation du public. Le principe ? Un grand écran, horizontal, sur un support type table, à disposition dans les salles des musées, et qui permet de « jouer » avec les éléments contenus à l’intérieur, les déplacer, les agrandir, les superposer…

L’apport pédagogique est conséquent. Ainsi le visiteur peut zoomer dans une constellation, faire défiler des photos d’archives, et même, à la pointe du progrès, interagir avec l’information et la modifier.

Je touche, d’accord, mais est-ce que je comprends?

A l’image du musée d’Histoire naturelle de Lille, qui a accueilli sa première table tactile en 2011, les possibilités qu’apporte ce dispositif sont importantes et justifiables. Objet sinistre et quelque peu intimidant lorsqu’il est inanimé, osez et bougez un de ces dispositifs et vous vous retrouvez devant le R2D2[1] du musée, une sorte de table du futur, colorée et animée ! Bien que le terme précis pour ce type d’outil sur ce site soit légèrement plus barbare, à savoir « Table tangible à détection d’objet », celle-ci permet toutefois de montrer en plus grande quantité les minéraux présents dans les réserves du musée et avec une simplicité plus ou moins appréciée. Ainsi, le musée rappelle au passage qu’il possède la plus grande collection de minéraux de France et offre une manière moins monotone, contrastant légèrement avec la muséographie de la partie de l’établissement consacrée aux pierres, de la présenter. Plus de 1000 échantillons ont ainsi été scannés et numérisés afin d’offrir au public non seulement une vue mais aussi des informations sur ceux-ci. Car l’outil ici ne sert pas qu’à montrer, mais aussi à interagir avec les éléments. En effet, à l’aide d’atomes matérialisés via de petits palais, le visiteur est invité à composer ses minéraux de manière ludique et intelligente. Les scientifiques apprécieront et se conforteront, les novices s’amuseront ! Après une enquête[2] réalisée à la suite de la mise en service de cet outil, les résultats ont été plutôt positifs, la table étant bien accueillie et utilisée par le public, mais parce qu’étant probablement à l’échelle du musée, qui ne reçoit pas la fréquentation du Louvre par exemple.

La Coupole, centre d’Histoire et de mémoire du Nord-Pas-de-Calais, est un autre exemple intéressant d’utilisation de la table tactile. Les divers parcours qu’ils proposent autour de la Seconde Guerre Mondiale sont jalonnés de différents dispositifs techniques de médiation. Bunker à l’extérieur, Futuroscope[3] à l’intérieur, la Coupole nous immerge dans l’univers de 1939-45 grâce à divers dispositifs contextualisants. L’utilisation de table tactile ici est assez différente de celle vue précédemment. En effet, on peut ici accéder à des images d’archives, qui ont été numérisées, et qui n’auraient probablement pas pu être montrées dans un autre contexte. Fidèles à l’ambiance et au sujet, on peut donc faire défiler des photographies et documents de guerre, avec possibilité de zoomer sur des détails. Le principe aurait pu être pertinent si les gens ne s’étaient pas intéressés plus au dispositif qu’au contenu…

On a pu ainsi observer le public, enfant comme adulte, « s’amuser » à zoomer sur des photos et à les « envoyer de l’autre côté de l’écran » sans se soucier plus que cela du fait qu’ils « jouaient » avec des images de camps de concentration… Et là, judicieusement placée dans la salle, une bouffée d’air frais « humain », matérialisée par un surveillant, vient gentiment et avec diplomatie faire remarquer à la personne qu’en effet, ce n’est pas un jouet et qu’elle était en train de manipuler des témoignages de souffrances. Ainsi en général, l’attraction s’arrête, tout le monde descend et se dirige vers la sortie…ou vers le prochain « manège ».

Le concept de table tactile, comme tout usage du numérique, reçoit un très fort soutien du ministère de la culture depuis quelques années, et on peut voir chaque jour son fort potentiel et les possibilités qu’il développe et permet. Une plus grande accessibilité à un nombre d’informations toujours croissant, un usage et un rapport ludique, participatif, en accord avec la société moderne et technologique… Mais le débat demeure au sein même des professionnels, peut-on tout transmettre par le biais des technologies ? Leur usage est-il toujours judicieux, adapté ? Quant on voit une table tactile utilisée par dix personnes et qu’on en observe cent autours qui n’y ont pas accès, peut-on parler de révolution de médiation ? Ou quand elle permet de rendre « ludique » la consultation d’images de guerre, ne peut-on pas craindre un intérêt pour l’outil plutôt que pour le contenu ? Est-ce vraiment incontournable pour attirer toujours plus de monde dans les musées ?

A l’heure des pixels et du numérique, j’ai, pour ma part, simplement envie de m’installer dans un coin de musée et « reposer » mes yeux sur une bonne vieille toile de Monet…

Julie Minetto


[1] Petit robot de la saga futuriste et de science-fiction Star Wars

[2] Par le laboratoire d’étude Geriico, université de Lille.

[3] Parc d’attraction du Poitou, basé sur l’image et les technologies cinématographiques